‹ Œuvre parlementaire du comte de CavourChapitre 27 sur 69 · RELIGIEUX · texte numérisé non relu

RELIGIEUX

Les esprjts les moins disposés au découragement avaient eu le temps et l'occasion, depuis nos premières négociations avec le pape à Gaëte, de renoncer au vain espoir d'un accord avec la cour de Rome. Tous les ménagements gardés envers elle n'avaient abouti qu'à nous faire suspecter de faiblesse, et qu'à l'affermir dans ses prétentions. Que l'Église n'eût perdu en Piémont que son vieux droit de juridiction sur les procès qui intéressaient ses membres, qu'elle restât maîtresse des registres de l'État civil , que le mariage civil eût été rejeté , que le clergé de Piémont eût enfin bien plus de privilèges que celui de France, si enthousiaste cependant pour l'Empire , — ce n'était rien encore pour Rome ; il lui fallait tout ce que lui accorda plus tard le concordat autrichien. Les catholiques , en Piémont, ceux du moins qui n'avaient pas de parti pris en politique , ne s'émouvaient point du conflit engagé entre l'État et l'Église : la cour de Rome nous avait assez prouvé, dans les débats qu'elle avait eus avec nous au dernier siècle sur certains fiefs et certaines compétences judiciaires, qu'elle savait appliquer la formule non possumus à des intérêts purement matériels; son attitude dans les

négociations que le Piémont continuait avec un zèle si infructueux n'en était qu'une preuve nouvelle. Certains reproches amers adressés par le comte délia Margarita au ministère à cause de l'autorisation donnée par celui-ci pour l'ouverture de temples protestants, n'avaient point eu d'écho. Le pays se demandait même, et l'un des députés influents de la gauche, M. Deprelis, le demanda un jour à la Chambre, pourquoi Ton ne procédait pas de quelque manière aux réformes ecclésiastiques, si nécessaires, si urgentes. Le comte de Cavour avait répondu : « Nous sommes obligés d'éviter les réformes qui, excellentes en elles-mêmes, soulèvent des oppositions ardentes dans la minorité des populations, précisément afm que la nation soit unanime si une occasion se présente de racheter nos destinées par un effort énergique.» Mais, d'un autre côté, les vœux de la partie libérale du pays ne pouvaient être négligés. C'était un grand malheur, le comte de Cavour le disait un jour, que les réformes ecclésiastiques inaugurées par le comte Siccardi en 1850 eussent été arrêtées au premier pas. Les accusations de duplicité et de scepticisme, proférées par les partis impatients, se croisaient sur la tête des ministres; à tout propos on les interpellait : « Quels sont vos principes? croyez-vous à la justice des réformes? si vous y croyez, qu'attendez-vous encore? si vous n'y croyez pas, pourquoi les promettez -vous? » On rappelait fort à propos au comte de Cavour ce qu'il avait dit un jour au sujet de l'abolition du for : u C'est toujours chose grave que de toucher aux objets qui ont quelque rapport avec la religion, mais c'est aussi toujours un parti très-sage que de ne pas traîner en longueur dans les réformes de cette espèce. » Le rejet de la loi sur le mariage civil par le Sénat avait-il donc condamné le royaume à s'en tenir à la législation existante sur tous les points de la question ecclésiastique? En fait, le besoin d'améliorations dans ce genre devenait toujours plus pressant. Peut-être enfm la perspective de la guerre d'Orient où nous étions en train de nous engager.

et qui pouvait nous mener bien loin, exigeait-elle que le ministère dessinât plus nettement aux yeux du reste de l'Italie sa politique à l'égard de Rome ; car Tltalie commençait à comprendre ce que le comte de Cavour s'étonnait que César Balbo et ses amis n'eussent pas compris, l'identité de la cause de Rome avec celle de l'Autriche dans la Péninsule.

Quoi qu'il en soit , les auteurs du projet de loi sur les couvents et les corporations religieuses avaient affaire à des prétentions très^pposées. Le parti ultra-catholique criait au sacrilège et ne voulait pas qu'on touchât le moins du monde aux revenus des moines; un grand nombre de libéraux réclamaient la suppression complète des associations religieuses, et la confiscation de leurs biens au profit de l'État,

Le comte de Cavour ne se fût pas résigné sans peine à la suppression de certains ordres qu'il regardait comme utiles; en outre, cette suppression, pour les ordres qu'il fallait qu'elle > atteignît, ne devait consister, selon lui, que dans la privation de la personnalité civile conférée jusqu'alors par la loi à ces associations. Quant à la confiscation ou incamèration des biens de l'Église, il la repoussait de toutes ses forces; à ses yeux, le clergé avait besoin d'être relié par des points de contact aussi nombreux que possible avec la société civile, et la propriété foncière était un moyen puissant de rattacher le prêtre aux institutions et aux intérêts delà patrie. — D'autre part, l'on ne pouvait sans injustice continuer à inscrire au budget une somme annuelle d'un million environ à titre de subsides aux paroisses pauvres ; c'était faire contribuer par l'impôt les cultes dissidents, qui ne possèdent aucune propriété, à l'entretien de l'Église catholique dont les ministres dispasent pour la plupart de grandes richesses. Sans aller donc jusqu'à la confiscation de ces richesses, l'on pouvait donner une satisfaction aux prétentions légitimes du parti libéral , en appelant l'Église à subvenir elle-même à ses propres dépenses. On atténuerait de la sorte les inconvénients et le scandale produits en Piémont par une répar-

* tition trop in égaie des biens de l'Église d'une paroisse ou d'un évôché à l'autre : à c^té de tel curé qui vivait d'un subside de 5 ou 600 francs alloué par l'État, tel autre avait une paroisse d'un revenu de 20 ou 30,000 francs; et tandis que l'évêché de Bobbio ne possédait qu'une modeste rente de 7 à 8,000 francs, les revenus des diocèses de Turin, de Verceil, de Novare se comptaient par centaines de mille livres. Le ministère , sans entreprendre de réduire tous ces revenus à une mesure proportionnelle, résolut d'accroître la dotation des paroisses les plus pauvres tout en dégrevant le trésor de la somme consacrée annuellement à cet objet, et de commencer la réforme monastique. Voici les dispositions principales auxquelles il s'arrêta :

« Les établissements religieux qui ne sont pas voués à la prédication, à l'éducation ou à l'assistance des malades, •sont supprimés, dans ce sens qu'ils cessent d'avoir une personnalité civile. Il en est de même des chapitres des églises collégiales, excepté ceux qui desservent une paroisse, ou qui sont institués dans les villes dont la population dépasse vingt mille habitants. Sont aussi supprimés les bénéfices simples auxquels n'est attaché aucun service religieux.

<( Les biens possédés par ces couvents, chapitres ou bénéfices sont affectés à la dotation d'une institution {Particulière, qui reçoit le nom de caisse ecclésiastique. Celle-ci est administrée par le directeur de la dette publique, sous le contrôle d'un conseil composé d'un nombre égal de sénateurs et de députés.

(( La caisse ecclésiastique a la pleine administration des biens des communautés et des bénéfices supprimés, et paye à chacun de leurs membres ou titulaires des pensions dont le maximum est fixé à 500 francs. Elle peut concentrer dans un seul couvent les membres du même ordre qui résidaient dans des maisons différentes. En cas de mort, de sécularisation ou d'émigration h l'étranger de l'un des membres des

couvents supprimés , le total des pensions accordées aux autres membres est augmenté du tiers de la pension dont jouissait le religieux qui a laissé sa place vide. Les maisons où seront concentrés les membres des ordres supprimés ne pourront en réunir moins de six; quand les religieux d*un même ordre seront réduits à un nombre inférieur, ils pourront vivre hors du cloître et jouir d'une pension dont le maximum est de 800 fr.

« Les revenus de la caisse ecclésiastique doivent servir en outre : 1** à payer aux curés des paroisses pauvres les dotations qui leur étaient antérieurement fournies par le budget de l'État; 2° au payement des sommes allouées au clergé de l'île de Sardaigne par suite de l'abolition des dîmes; 3<> à l'amélioration du sort des curés dont le revenu net n'atteint pas 1,000 francs.

« Des taxes assez élevées sont perçues pour le même objet, au profit de la caisse ecclésiastique, sur les biens de main-morte appartenant aux abbayes, bénéfices, séminaires, évêchés et archevêchés , ainsi qu'aux maisons des corporations religieuses non supprimées. Enfin la commission de surveillance nommée par les deux Chambres doit prendre les mesures nécessaires pour la conservation des monuments, tableaux et autres objets d'art qui se trouvent dans les couvents supprimés. »

L'on voit que le gouvernement sarde ne se proposait pas d'attribuer aux finances de l'État la propriété ou la jouissance des biens de l'Église, mais simplement de pourvoir à une distribution plus équitable de ces biens. Il préparait l'extinction graduelle, mais complète des ordres inutiles ou nuisibles, tout en laissant les membres de ces ordres finir leur vie dans l'état embrassé par eux. Enfin, en mettant en vente peu à peu , par l'entremise de la caisse ecclésiastique , les immeubles de ces mêmes ordres, il rendait à la circulation et à l'exploitation des valeurs jusque-là peu productives, et il offrait à l'État, aux provinces, aux communes, à des prix

estimés convenablement et payables à longs termes, des édifices dont il était besoin partout pour des hôpitaux, des casernes, des collèges. — * Cette loi, maintenant appliquée à toute ritalie, n'a pas donné, au point de vue financier, les résultats qu'on en espérait. L'État a dû, à plusieurs reprises, demander au Parlement la faculté d'accorder des subventions à la caisse ecclésiastique. Les effets indirects en ont été meilleurs; la diminution de la main-morte a sensiblement amélioré l'économie publique. Politiquement , elle n'a pas satisfaitle parti libéral, et le parti clérical n'y a perdu aucun de ses moyens d'action.

Un incident grave se produisit au Sénat dans la discussion du projet. M. de Calabiano, évêque de Casai , offrit au gouvernement, au nom de l'épiscopat du royaume, et en conformité d'un beneplacitum du saint-siége , la somme de près d'un million inscrite au budget de l'année pour les frais du culte, charge que le ministère voulait porter au passif de la future caisse ecclésiastique, le but de cette offre était d'empêcher l'adoption du projet, en lui ôtant sa raison d'être financière, et par là même de provoquer un changement de cabinet. La séance fut levée sur cet incident.

Le lendemain le comte de Cavour, en ayant délibéré avec ses collègues, déclara que la proposition de l'évêque de Casai témoignait d'un esprit de conciliation; que, toutefois, si elle devait n'être qu'une concession unique et isolée, elle ne pourrait réaliser le vœu commun de l'épiscopat et du gouvernement, celui de mettre fin à l'agitation soulevée par la question ecclésiastique ; mais qu'elle pouvait être prise en considération comme acheminement à des négociations nouvelles avec Rome, et qu'enfin, pour laisser à ces négociations toutes leurs chances de succès , le ministère , qui avait été jusque-là en discussion, en lutte même avec la cour de Rome, avait jugé utile de donner sa démission. — Le Roi , sur l'avis du comte de Cavour, invita le baron Manno , puis le général Durando, à recomposer le cabinet : aucune corn-

binaison n'aboutit. Turin s'était ému : la devise prise par rtniversité dans une sorte de démonstration : « La loi n'est pas à vendre, » faisait fortune. Le comte de Cavour dut retirer sa démission.

Ck)mme on lui reprochait de n'avoir rien dit, dans sa réponse à M. de Calabiana, de la question de principe, et d'avoir laissé croire qu'il faisait bon marché de la réforme des couvents, il répondit :

« L'on ne doit pas conclure de la réserve que j'ai gardée dans ma réponse à la déclaration de M^^ Calabiana, que le ministère n'ait eu en vue, en tout ceci, que la question financière. En déclarant au Sénat que le cabinet ne croyait pas pouvoir accepter l'offre de Tépiscopat, je me suis abstenu, comme j'en étais convenu avec mes collègues, de porter aucun jugement sur cette offre ; bien que ma conviction fût que, dans la forme qu'on lui donnait, elle ne pouvait qu'être repoussée et par les membres du cabinet, et par la presque totalité de la magistrature , et par l'immense majorité des hommes politiques du pays , je me suis soigneusement abstenu de l'apprécier, ne voulant pas, par des paroles intempestives, rendre plus difficile un accord éventuel entre k'S évêques et les ministres qui nous auraient remplacés.

« Mais cette réserve ne saurait être regardée comme un signe d'adhésion au sens réel de l'offre ; j'ai même déclaré que la proposition des évêques, supposé qu'elle fût acceptée (bien entendu après avoir été présentée sous une forme plus acceptable) , ne pouvait être envisagée que comme le prélude de nouvelles négociations avec Rome pour un arrangement. Un arrangement sur quoi? Évidemment sur les grandes questions qui divisent le pa>s, sur la réforme des ordres monastiques, regardée constamment par le ministère comme un point principal. »

La loi fut adoptée à une majorité considérable par la Chambre, et à une majorité moindre par le Sénat.

Séance de la Chambre des députés da 17 férrier 1855.

... « Celte loi, Messieurs, ne doit pas seulement atténuer directement le passif du budget; elle doit produire des effets beaucoup plus étendus sur notre régime économique. D^autres orateurs ont suffisamment parlé des immenses inconvénients de l'immobilisation absolue d'une grande partie de la richesse du pays par les main-mortes, et de l'utilité qu'il y aurait à la faire rentrer dans la circulation. Le projet doit encore avoir des résultats économiques d'un autre ordre.

Ici, je me place avec quelque hésitation sur un terrain un peu difficile : je suis amené à rechercher quelle influence exercent dans l'Étal certains ordres religieux. Tous, à mon avis, correspondaient, dans leur origine, a lin besoin social, besoin qui était la raison d'être de leur existence. Je ne m'érige donc pas, on le voit, en adversaire absolu de ces institutions. Mais comme elles sont restées immobiles dans leurs règles à mesure que la société se développait, elles ont cessé, lorsque tout s'est trouvé changé autour d'elles, de correspondre aux intentions de leurs fondateurs, elles se sont mises en opposition directe avec ces intentions, et en conséquence, au lieu d'être utiles à la société comme elles l'étaient dans leurs commencements, elles lui causent un véritable préjudice, elles constituent un obstacle réel au progrès.

Ici je me vois contraint d'appuyer mon assertion sur l'exemple de quelques ordres religieux, et d'abord de celui qui a exercé la plus grande influence au moyen âge, l'ordre de Saint-Benoît.

Après les invasions des Barbares, le pouvoir étant tombé aux mains d'hommes qui ne faisaient point de cas des sciences, des arts, de l'industrie, de l'agriculture, il est hors de doute que les asiles sacrés où pouvaient se retirer les derniers dépositaires de la civilisation romaine et se livrer, sous la protection de la croix, à l'élude des arts et des sciences, il est hors de doute, dis-je, que ces refuges étaient des institutions précieuses pour la religion comme pour la société civile.

Mais aujourd'hui. Messieurs, les arts, les sciences et l'industrie ne sont plus persécutés par les gouvernements ; ils en sont protégés au contraire, et n'ont plus besoin d'asiles cloîtrés, d'abris inaccessibles. Il convient d'observer d'ailleurs que si, dans les établîssemenls religieux, il se trouve quelques personnalités intellectuelles d'une valeur remarquable, elles ne contribuent plus au progrès des sciences et des arls , et que, bien plus, l'esprit réactionnaire et le culte des traditions antiques, qui régnent dans ces asiles, sont directement contraires au progrès général des intelligences. Je le répète donc, les établissements religieux, qui, dans le principe, rendaient des services au monde intellectuel, lui sont maintenant ou inutiles ou nuisibles.

11 en est de même pour tout ce qui regarde l'agriculture et l'industrie. L'industrie, certes, est redevable aux ordres religieux de la conservation d'un grand nombre

de traditions de Tanliquité, et c'est à l'ombre du clocher, à l'ombre du cloître que des arts utiles ont été heureusement conservés dans les temps de la barbarie. Mais l'industrie s'est avec raison éloignée des cloîtres, parce que les circonstances qui déterminaient les moines à s'y adonner n'existent plus maintenant. Je crois qu*en se livrant à ce genre de travaux, les moines feraient aujourd'hui plus de mal que de bien. L'industrie des confltures (hilarité) est la seule, il me semble, que l'on cultive encore dans quelques communautés de femmes. La vie qu'on mène dans les couvents, en général , est absolument et purement contemplative et ascétique, et par là même étrangère aux arts et aux travaux matériels, qui appartiennent à un ordre d'idées tout opposé.

Il en est encore de même à l'égard de l'agricul- Uire. Au temps où la propriété n'était pas respectée, quand les seigneurs prétendaient à une domination stérile sur toutes les terres qu'ils pouvaient atteindre de leurs armes, alors l'autorité morale des couvents fut heureusement employée à la protection de vastes domaines qui purent ainsi être défrichés avec liberté et sûreté. Aujourd'hui, Messieurs, il est visible que l'habitude claustrale de s'abstenir de tout travail, habitude contraire au développement de l'agriculture, a remplacé chez les moines l'activité d'autrefois; et si l'on recherche, dans notre pays même, quelles sont les provinces où il y a le plus de terres incultes, on verra que ce sont celles où il y a le plus d'établissements monastiques, la Sardaigne, entre autres.

iMais j'arrive à Texamen d'une question plus délicate, celle des ordres mendiants, dont les précédents orateurs ont tant parlé.

Il est indubitable qu'au moyen âge, vers la fin de rinvasion des Barbares, alors que la force et la violence étaient les maîtresses absolues du monde, alors que l'immense majorité des classes ouvrières était encore réduite sinon à l'état de servitude personnelle, au moins à celui de servitude territoriale, alors qu'on ne pouvait prétendre à être respecté que si l'on endossait la cuirasse ou si l'on portait l'épée, — alors. Messieurs, une institution religieuse qui avait pour but d'ennoblir la pauvreté, de donner un caractère de sainteté aux actes de la vie les plus dédaignés et les plus humbles, une telle institution fut un bienfait sans égal pour la société, et spécialement pour les classes les plus nombreuses. Je le crois donc, et je le déclare hautement, les ordres mendiants ont contribué, et pour beaucoup, à ce mouve- . ment lent, très-lent si l'on veut, mais progressif de l'émancipation des classes populaires , qui s'est manifesté depuis l'an mil jusqu'à nos jours; et nous devons historiquement une grande reconnaissance à ces ordres religieux et aux éminents esprits qui eurent la haute pensée de les instituer.

Mais les choses. Messieurs, sont entièrement changées ; de nos jours, les droits de tous les citoyens sont reconnus par la loi , l'égalité civile est écrite dans presque tous les codes de l'Europe; la condition du peuple, sans être arrivée à la perfection, s'est de beaucoup améliorée, relativement à ce qu'elle était au moyen âge ; il en ré-

suite que l'action des ordres mendiants n'est plus celle qui leur a été assignée lors de leur institution.

En effet, nous devons croire et espérer que cette émancipation, que cette amélioration progressive du sort des classes pauvres n'a pas atteint ses dernières limites; nous devons croire et espérer qu'avec le temps la situation intellectuelle et matérielle des classes les plus nombreuses continuera de devenir meilleure; or, quelles sont, dans l'étal actuel de la société, les conditions nécessaires à la régularité, à la continuité de ce progrès?

J'en compte deux. La première est que le travail devienne plus productif; c'est une condition absolue de l'amélioration générale, car il est clair que si vous n'arrivez pas à produire davantage avec les mêmes forces, vous ne pourrez pas améliorer d'une manière profonde et durable la situation de la généralité. Aucune société particulière ne peut prospérer, ne peut vivre dans l'État, si elle ne contribue à favoriser, à développer le travail. La seconde condition consiste dans la plus grande diffusion possible d'une véritable et solide instruction parmi les masses. Voilà ce qu'il faut pour que le progrès qui se manifeste dans les sociétés depuis le moyen âge continue après nous.

Voyons donc quelle action exercent les ordres mendiants sur ces deux ressorts du progrès social. Ajoutentils quelque chose à la production? contribuent-ils ainsi à l'amélioration du sort des classes pauvres? Certes, non; ils ont fait divorce avec le travail, qui est devenu le fondement des sociétés actuelles; ils tendent même à

donner un caractère sacré aux habitudes les plus contraires au travail. Si la lâche des gouvernements éclairés est de faire honorer le travail, de le faire regarder comme un devoir universel, comment ne pas trouver nuisibles des institutions qui identifient l'idée de sainteté à celle d'oisiveté?

Les ordres mendiants répandent-ils du moins l'instruction élémentaire? Pas le moins du monde; et même leur attachement tenace aux vieilles théories, leur amour pour des doctrines qui substituent aux plus pures inspirations chrétiennes des légendes beaucoup moins respectables, ne peuvent que nuire gravement à l'éducation intellectuelle du peuple.

Il n'est rien de plus incontestable que la décadence actuelle des ordres mendiants. Dans leur origine, à une époque où la conquête, la guerre régnaient sur le monde, leurs fondateurs, ayant pour but de faire vivre d'aumônes de saints personnages et de réhabiliter par leur exemple la pauvreté, ne leur avaient pas laissé posséder de biens. Comme on ne pouvait pas songer alors à empêcher la mendicité, il n'y avait pas d'inconvénient à ce qu'elle fût pratiquée par des moines comme par d'autres individus. Aujourd'hui, Messieurs, tout le monde s'accorde à reconnaître la nécessité de faire disparaître cette plaie de nos sociétés laborieuses. Mais comment pourrezvous arrêter et condamner le pauvre qui se livre à la mendicité , pendant que , tout à côté , vous favorisez , vous comblez de privilèges des établissements qui tiennent cette déplorable pratique en grand honneur? Si vous voulez ({ue les lois soient obéies , soyez conséquent ,

n'exaltez pas d'une main ce que vous répiimez de l'autre*.

Ce ne sont point là des théories, ce sont des vérités confirmées par les faits les plus concluants. Comparez, par exemple, l'Espagne et le royaume de Naples, pays où les moines subsistent, avec l'Angleterre, la Prusse et la France : il y a, depuis trois siècles, arrêt complet dans le développement économique des premiers, et au contraire progrès et progrès très-rapide chez les autres *. Si l'on objecte les différences de climat, de race, je citerai des pays dont les conditions sont égales dô tout

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