‹ Œuvre parlementaire du comte de CavourChapitre 41 sur 69 · D*ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

D*ALEXANDRIE

Séanco de la Chambre des députés du 14 mars 1857.

Si j'ai bien saisi les paroles de Thouorable Solaro délia Margarita, il conclut de la manière suivante : a Les fortifications d'Alexandrie sont inutiles pour la défense du territoire; elles sont inutiles et même dangereuses si nous avons rintention de prendre l'offensive, parce qu'elles constituent une provocation anticipée contre l'Autriche, une manifestation nouvelle d'hostilité contre cette puissance; enfin elles n'ont pas même l'avantage de satisfaire ce parti extrême par lequel le ministère se laisse parfois entrainer. »

Il ne m'appartient pas de discuter la c|uestion toute

militaire de Tutililé de la place d'Alexandrie pour la défense de rÉtat; c'est l'affaire de mon collègue de la guerre. Je remarque seulement que la nécessité de cette place pour notre défense est un principe traditionnel dans le gouvernement. Le roi Charles-Albert avait ordonné lui-même, et peut-être malgré ses ministres (On rit), qu'un projet fût élaboré pour la construction de fortifications nouvelles à Alexandrie ; le ministre de la guerre m'est témoin que ce projet existe. Les ancêtres de notre souverain ont toujours été fidèles à la même pensée ; ils se sont attachés à protéger nos frontières du côté de l'Autriche, et bien avant la révolution française les places de Valence, de Tortone, d'Alexandrie même, avaient été soigneusement fortifiées. Et après la Restauration, ne ftmes-nous pas des efforts persévérants pour relever ces boulevards renversés par l'Autriche? S'ils étaient si inutiles à nôtre défense, pourquoi l'Autriche, en 1814, mit-elle tant de soin à les faire raser? Peut-être par pur esprit de destruction? L'Autriche est trop conservatrice pour cela! (On rit.)

Pour moi, dès que j'ai été appelé à régir les finances, j'ai toujours été tourmenté, dirai-je presque, par le ministre de la guerre qui me demandait sans cesse de présenter une loi pour les fortifications d'Alexandrie*; et je me rappelle que l'une des deux dernières choses qu'il me dit avant de partir pour la Crimée fut celle-ci : « Rappelez-vous bien que si vous ne pensez pas aux fortifications d'Alexandrie, un beau jour je proteste publiquement et solennellement contre vous. » (Hilarité.)

. Il 8*ag)t du général Alfonso Lamarmora.

Mais c*est moins au point de vue militaire qu*au point de vue politique que l'honorable Solaro a nié l'utilité de ces fortifications. « L'Autriche, a-t-il dit, ne veut pas vous attaquer; et d'ailleurs, si elle le voulait, elle pourrait marcher droit sur Turin sans s'occuper d'Alexandrie. » Je ne cherche pas quelles probabilités il y a que l'Autriche nous attaque; je pense qu'elle ne le fera ni aujourd'hui ni demain; mais on doit convenir que le devoir du gouvernement est de tenir compte de la possibilité d'une attaque; ce n'est point là, en effet, une éventualité chimérique. Il ne faut pas dire que la France empêchera toute rupture entre l'Autriche et nous, car il est arrivé bien fréquemment dans les derniers siècles que la France a été elle-même en guerre ouverte avec l'Autriche » et si le cas se présentait de nouveau ^ que nous fussions ou non les alliés de la France, la place d'Alexandrie nous serait infiniment utile.

Ce ne sera pas peu de chose d'avoir une place telle que peut Têtre celle d'Alexandrie, capable de recevoir une armée, mise à couvert par de forts boulevards, et où pourraient être exercés à la hâte les corps nombreux que la patrie en danger verrait se lever pour sa défense ; et je ne pense pas qu'une armée autrichienne osât s'avancer sur Turin pendant que la nôtre resterait en force entre Casai et Alexandrie. Je ne veux pas préjuger l'issue d'une lutte pareille; je ne nie pas que l'Aulriche ne soit formidable ; mais dans les guerrc»s, le succès ne dépend pas seulement du nombre des combattants. Tout en admettant la possibilité de désastres nouveaux, nous pourrions du moins, appuyés sur Alexandrie, aller avec réso-

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lutlon au-(levant du péril, certains de sauver l'honneur dw pays, quoi qu'il pût arriver.

Les secours d'une puissance étrangère ne dinainuerajent pas pour nous l'importance de cette place, car noire devoir serait, dans ce cas, de compter avant tout sur nos propres efforts. (Très-bien I) Ce n'est qu'à la condition de faire tout ce qui est possible, de résister de toutes nos forces, que no^s pourrons accepter sans humiliation l'aide étrangère ; et pour résister sérieusement, il nous faut des fortifications à Alexandrie.

Je commettrais une imprudence si j'entreprenais de démontrer l'utilité de cet ouvrage pour le cas, peu probable si l'on veut, d'une attaque de notre part contre l'Âutricbe. J'ai seulement à dire que puisqu'on veut à toute force qu'il nous soit inutile pour l'attaque, il ne faut pas ajouter qu'il constitue une provocation contre l'Autriche. Si ces fortifications ne peuvent feciliter une attaque, elles n'annoncent pas que nous voulions attaquer. C'est, je crois, de la simple logique. (On rit.)

D'ailleurs, comment l'Autriche pourrait-elle nous accuser de provocation à ce propos, elle qui a dépensé de bien autres sommes depuis 1849 à fortifier Vérone, Goito« toute la ligne du Mincio?...

Voix diverses. Et Milan, et la forteresse du lac Majeur. . .

Cavour. Et Plaisance, chose bien plus digne de remarque! car c'est sur notre propre terrain que nous élevons des ouvrages, tandis que l'Autriche fortifle à Plaisance un terrain qui ne lui appartient pasi

Je l'ai dit au congrès de Paris, je puis donc le redire

DU GOMTS DB ÇAVQUR, 370

ici ; les fortifications de Plaisance sont une violation directe dn traité de Vienne, qui a donné à rAutriche le droit de tenir garnison à plaisance, mais non de faire de cette ville une place de premier ordre. Les fortifications de Plaisance n'ont pas été élevées contre le dqché de Panne, mais contre nous. Si donc il y a eu provocation, ^^^ ) ce n'est pas de notre part.

TRANSLATION DE LA MARINE MILITAIRE DE GÊNES DANS LE GOLPE DE LA SPEZIA.

Séance de la Chambre des députés du 29 ayril 1857.

Je crains d'avoir assumé hier une tâche supérieure à n^es forces, en promettant de répondre aux orateurs qui ont combattu le présent projet de loi; car la mesure qui en est l'objet a été considérée sous tant de faces et de tant de manières diverses, contradictoires môme, que je ne sais comment répondre à chacun avec ordre.

Les objections, je le répète, ont été contradictoires; hier et aujourd'hui, plusieurs membres de la droite ont cherché à prouver que ce projet n'est qu'une conséquence de la politique téméraire et aventureuse où nous nous sommes engagés, selon eux, au grand péril du pays; tandis que dans une séance précédente, un honorable député de Gènes a soutenu avec une violence insolite qu'au contraire nous n'avions été inspirés que par le désir anti-

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patriotique de déprimer Gènes au profit de la capitale, — comme s*il s'agissait de fonder ce grand étabifssement militaire non pas sur une plage ligurienne, mais sur les rives du Pô, près de Turin!

J'examinerai d*abord les raisons qui nous ont été opposées au point de vue de la politique générale, puis la question de politique spéciale, et enfin le côté substantiel et pratique du projet; je laisse à mon collègue le ministre de la guerre le soin de traiter les questions militaires, stratégiques ou simplement techniques.

L'orateur qui me parait s'être, le plus éloigné de la question est Thonorable Francesco Pallavicini. Il a reproché au ministère, ou plutôt à moi seul, de suivre une ligne incertaine et douteuse, d'être révolutionnaire aujourd'hui et conservateur demain , de serrer la main le malin aux députés de l'extrême gauche et de donner le bras le soir à ceux de la droite. (On rit,) II a trouvé enfin que tous mes actes, tous mes discours, depuis le congrès de Paris, ont été un tissu de contradictions.

Nos sentiments sont pourtant les mêmes qu'alors. Nous avons déclaré que notre politique était libérale , non pas révolutionnaire; que dans la question italienne, nous • croyions de notre devoir de respecter les traites existants, mais que nous nous croyions également en droit, en devoir de faire, dans les limites de ces traités, tout ce qui pouvait légitimement être fait pour les intérêts de Tltalie. Notre politique, avons-nous ajouté, a rencontré une opposition décidée de la part de rAutriche , et nous avons dû quitter Paris sans que nos différends avec cette puissance aient pu être accommodés. Ces faits, ces principes,

nous n'avons rien fait qui les démente , et nous les proclamons aujourd'hui de nouveau.

L'honorable Pallavicini nous dit : « Un jour vous excilez les passions populaires au moyen de la souscription pour les cent canons d'Alexandrie ; un autre jour vous les comprimez en vous opposant à la souscription des dix mille fusils. »

Oui, Messieurs, nous avons approuvé ouvertement, nous avons aidé personnellement la souscription des cent canons, parce que nous avons vu là -un acte vraiment national, un témoignage du patriotisme de nos populations» et de leur zèle pour la défense du pays ; mais nous nous sommes opposés énergiquement à la souscription des dix mille fusils , parce que nous y avons vu un acte révolutionnaire ; ces deux déterminations, nous les avons prises dans le même temps, et elles ne sont que des conséquences naturelles de notre politique.

Je ne sais comment on a pu présenter l'affaire des fortifications d'Alexandrie comme une machine montée exprès pour rallumer l'enthousiasme populaire. J'ai ey l'occasion déjà de faire savoir à la Chambre, et mon collègue de la guerre le lui a fait connaître aussi , que le projet a été étudié et mûri pendant plusieurs années; le ministre de la guerre a longtemps insisté pour qu'il fût exécuté; de retour de Crimée, ayant repris son portefeuille, il n'eut ni paix ni trêve jusqu'à ce que son collègue des finances se fût joint à lui pour obtenir le décret qui a sanctionné l'entreprise et alloué des fonds pour commencer les travaux.

Les notes diplomatiques émanées du cabinet, publiées

38S CBUVftb PAItLfeMË^TÂltlE

dans toute rEuropë^ sottt bien cotittUfes ; Il ne s'y troure rien qui démente les principes pût nous proclamés îlprès le congrès. Il est bien enlehdu que les Idées doivent revêtir diverses formes, que je ne puis pas écrire une note destinée à être communiquée à une puissance dans le style dont je me sers ici; mais le fond de notre lan> gage est toujours le. même.

L'honorable Pallavicini a dit encore que je n'avais pas eui quant à la question religieuse, lé courage d'agir en conformité des déclarations que j'avais faites sur l'opportunité d'accorder à l'Église des facilités plus larges^ de supprimer quelques liens qui existent encore dans nos codes entre l'Église et l'État* et de régler les rapports de l'un avec l'autre selon l'esprit du Statut. Ces déclarations^ je suis prêt à les répéter. Seulement^ ce qu'il ne fhul pas omettre, c'est que j'ai dit que ces concessions ne devront être faites à l'Église que quand nos difierends avec elle seront arrangés, quand l'autorité ecclésiastique aura renoncé d'une manière absolue et définitive à se mêler des choses civiles et admis pleinement l'indépendance c^e l'État. Je n'ai pas mon discours d'alors sous les yeux, mais je suis sûr d'avoir dit cela. Si l'honorable Pàllavi^ cini veut employer son habileté à disposer l'Église à ces réformes si nécessaires, je lui promets de joindre ma faible voix à la sieune pour soutenir dans cette assemblée les concessions à accorder à l'Église dans un arrangement définitif. (Bien!)

L'honorable député a encore parlé incidemment d'un sujet assez scabreux (Rires), celui de l'état des mœurs dans cette ville. Je ne m'arrêterai pas sur ce terrain glissant;

DU COHTË de CAVOUR. 383

je me permettrai seulemetit d'affirmer à là Chambre qu*ayatit habité quelques-unes des grandes villes de TEurope^ j'ai pu constater qu'elles n'étaient pas supérieures à celle-ci en moralité; et je crois qu'en faisant appel à la bonne foi de l'honorable Pallavicini, et en lui rappelant le temps de notre jeunesse (Hilarité générale), je le ferais convenir qu'à Turin les mœurs tie sont pas plus relâchées qu'à Paris et à Londres.

Des considérations politiques ont été ensuite mises en avant par les honorables Solaro délia Margarita et Costa de Beauregard pour combattre le projet. M. Costa, dans un discoui-s remarquable , a dit que la crainte s'était répandue que certaine puissance ne nous poussât à cette entreprise pour en recueillir elle-même les fruits, et qu'un second Gilbraltar ne fût élevé par nos mains sur la côte de Ligurie. Je ne pense pas que jamais une idée pareille se ^it présentée à Tesprit des hommes d'État anglais. Ils n'ont jamais eu à émettre un avis directement ni indirectement sur ce point ; à en juger pourtant par l'impression qu'ont laissé voir les représentants de l'Angleterre à Turin quand la question de la Spezia a été mise sur le tapis, cette puissance verrait au contraire notre plan d'un œil peu favorable. Ce fut en 1850 que, pour la première fois, mon honorable ami le ministre de la guerre proposa à la Chambre la translation de notre marine militaire à la Spezia : lord Abercromby, ministre d'Angleterre à Turin, se montra fort contraire à cette idée ; il ne pouvait pas en faire et n'en fit pas l'objet de réclamations, mais, dans ses conversations particulières, il ne manquait jamais d*en parler avec défaveur.

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Comment d'ailleurs un péril semblable pourrait-il nous menacer? En supposant, ce qui me semble impossible dans l'état actuel de la civilisation , que l'Angleterre eût la pensée de s'emparer de la Spezia pour en faire un ouvrage militaire pareil à Gibraltar, croyez-vous que toutes les puissances ne s'y opposeraient pas ? Sa présence à la Spezia ne menacerait pas seulement Gènes, mais aussi Toulon, situé à quelques heures de distance. Avant de s'y résigner, la France dépenserait son dernier écu. Il ne suffirait pas d'une guerre heureuse sur le Pô ou sur le Rhin, il faudrait une capitulation imposée à la France sous les murs de Paris pour que l'Angleterre pût réaliser un tel rêve. Il n'y a rien là que d'imaginaire.

Aucune puissance n'a manifesté d'opinion sur la question, ni en faveur ni en sens contraire. La seule qui ait eu à s'occuper de la Spezia avec nous, c'est l'Union américaine, qui a, comme vous le savez, à U. Spezia un dépôt pour sa flotte...

Lâmarmora (ministre de la guerre). Un refuge.

Cavour. Un refuge. A raison de nos bons rapports avec le gouvernement des États-Unis, nous avions mis à sa disposition un local dans le Lazaret; les projets actuels étant survenus, nous l'avertîmes que ce local n'était plus disponible ; mais sur son désir, et après quelques négociations, le gouvernement put lui accorder deux emplacements qui paraissent convenables. Je ne crois pas qu'il y ait rien là qui puisse alarmer la susceptibilité d'aucun membre de cette Chambre.

Quant au député Solaro délia Margarita , il dit que notre entreprise de la Spezia fait sourire avec complai-

sance l'Angleterre, la France et rAutriche. J'en ai assez dit sur l'Angleterre. Pour la France, je ne croîs pas qu'elle s'en préoccupe beaucoup ; dans tous les cas, l'alliance qui Tunit ù nous , rintérêl qu'elle a à ce que le

Piémont soit fort, sont pour elle des motifs de voir avec

faveur le projet dont il s'agit. Si donc la France s'en réjouit, ce n'est point, quoi qu'en dise M. délia Margarita, dans l'espoir que cette dépense nous affaiblisse, mais plutôt dans la conviction qu'elle sera avantageuse à notre marine; il est peu probable, en effet, que celle-ci se tourne contre la France, à qui .. au contraire, elle sera eu état de rendre des services à l'occasion.

J'ignore absolument ce qu'en pense, pour sa part, le cabinet de Vienne. Je ne sais si les raisonnements par lesquels on a essayé de prouver ici que cette œuvre obérerait nos finances auront produit à Vienne une bonne impression ;*mais je doute beaucoup qu'une création qui, dans tous les cas, ne peut que favoriser puissamment les progrès de notre marine militaire puisse être bien vue au delà du Tessin. Si pourtant l'honorable comte Buol, se faisant illusion, s'en félicitait, je ne m'affligerais point de sa joie ; que le comte Buol soit content, c'est à merveille, et je n'y trouve rien à redire.

11 est temps que je m'occupe des objections faites au projet par rapport à la politique intérieure, à l'économie nationale et aux finances.

Quiconque a habité Gènes pendant quelque temps et s'y est occupé des affaires du commerce et de la marine a pu se convaincre de deux vérités : — l'insuffisance absolue de l'établissement militaire actuel pour les be-

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soins d'une marine à vapeur; — le défaut, dans le port, de la plupart des commodités qu*offrent au commerce et à la navigation marchande les ports principaux de TEurope. Le sentiment de ces deux graves inconvénients est ancien et profond chez moi, et lorsque, à mon entrée dans la vie politique, j'allais cherchant, sans être ministre, les moyens d'augmenter la richesse du pays, je mettais toujours cet objet en première ligne. Aussitôt entré au ministère que présidait Massimo d'Azegtio, en octobre 1850, trouvant mon collègue de la guerre pleinement d'accord avec moi sur ce point, je m'occupai immédiatement avec lui de la préparation d'un projet pour la translation de la marine militaire à la Spezia et pour la construction d'un dock commercial à Gênes, deux mesures que j'ai toujours regardées comme les seules qui puissent remédier au mal que fait à notre marine de guerre et à notre marine de commerce l'encombrement résultant de leur réunion dans le même port. Cetle conviction, qui a persisté chez moi pendant ces sept années sans être affaiblie par des difficultés infinies, par des oppositions violentes et de toute sorte, cette conviction, fondée sur les plus hautes considérations politiques et économiques , a été, Messieurs, notre seule conseillère. Il m'a donc été pénible de voir l'un des opposants réveiller des jalousies éteintes, des rancunes assoupies, et rallumer cet esprit de rivalités municipales qui a fait h la patrie plus de mal que le fer de l'élranger. Je ne veux pas entrer dans cet ordre d'idées ; je ne veux pas, sous rimpression de la douleur que nous fait ressentir cet incident, prononcer des paroles qui pourraient être mal

UU GOUTl!: DE €AVOL'R. W

inbèi^véièes ailleurs. Noire devoir à tous esl d'alléniier, de calinei* auiani que possible ces fâcheuses irritations, (Très-bien!)

Je me contenterai donc de faire brièvement l'historique du projet. La double proposition dont j*ai parle tout à rheure et que je fis jadis à la Chambre, d'accord avec le ministre de la guerre, ne fut pas bien accueillie par l'Assemblée. La commission qui représentait la Chambre , surprise par la nouveauté de cette idée, et préoccupée de notre grave situation financière, ne repoussa pas précisément le projet, mais invita le ministère a faire de nouvelles études et à réparer, en attendant, le port de Gênes, chose utile dans tous les cas, même dans l'éventualité de la construction de docks. Ces réparations devaient consister à draguer le port et à prolonger le môle.

Sans nous décourager de cette sorte de refus, le général Lan^rmora et moi nous nous attachâmes à établir, par de nouvelles études, la nécessité de la double amélioration que nous demandions. Le ministère chercha alors des auxiliaires dans un lieu où il n'aurait dû, selon l'honorable Pareto, trouver que des adversaires : dans la municipalité et la Chambre de commerce de Gènes. Il invita ces corps à nommer une commission pour l'examen et la réforme du projet de docks tracé un peu à la hâte en 1849, et mit à leur disposition plusieurs ingénieurs éminents, entre autres l'ingénieur Maus, notre collègue le député Sauli, et, je crois, l'architecte Gardella. La municipalité se prêta à cet examen ; elle nomma une commission économique qui s'occupa , avec la commission technique, du projet de docks.

Mais ici le ministre (voyez sa perfidie ! ) ne se contenta pas d'avoir cherché à désarmer la municipalité de Gènes en Fassociant moralement à Tentreprise, il voulut encore Fy associer matériellement; il lui fit comprendre que la construction d'un dock était une œuvre d'utilité publique, et qu'il serait fort convenable qu au lieu d'une compagnie ce fût la ville elle-même qui s'en chargeât. Et comme la ville alléguait la difficulté de trouver les fonds nécessaires, le ministre, toujours par le même artifice malfaisant, lui offrit de proposer au Parlement que l'emprunt contracté par la ville de Gênes à cet effet fût garanti par l'État, ce qu'elle accepta entièrement. Peut-être son aveuglement était-il profond, mais enfin elle s'était mise à peu près d'accord avec le ministre des finances; il ne restait plus que des difficultés de détail.

Là-dessus, les circonstances me firent quitter le ministère; je ne sais pas bien ce qui s'est fait «sous mon successeur, mais, à mon retour d'un voyage à l'étranger, j'ai eu la douleur d'apprendre que l'affaire des docks n'était pas conduite de manière à pouvoir aboutir. Ce n'est pas que le gouvernement fit à la ville de Gênes des conditions trop onéreuses, puisqu'il s'offrait à payer ce qui manquerait aux recettes perçues d'après le tarif convenu pour faire face aux intérêts de la dette et aux fonds d'extinction. La municipalité de Gènes eût été bien difficile si elle n'eût pas été satisfaite. L'embarras était venu d'une autre circonstance, c'est que dans le temps écoulé depuis mes premières négociations avec le syndic de Gênes, au printemps de 1852, jusqu'à l'automne de la même année, divers projets avaient été présentés en con-

DU COMTE DE CAVOUR. m

currence de celui de la commission technique, et la ville hésitait.

Sachant combien il est difficile à une municipaliié de faire un choix entre des plans dont chacun intéresse une localité particulière, le ministère voulut que la décision fût prise d'après une autorité incontestable, et s'adressa à un ingénieur d'une réputation européenne, qui passe pour être sans rivaux dans son pays, où se sont accomplies les plus grandes œuvres de construction maritime connues. Cet ingénieur fut choisi pour son mérite éminent, et non pour les rapports qu'il pouvait avoir avec le gouvernement anglais; nous nous mtmes en relation avec lui sans nous servir des voies diplomatiques; je m'adressai à une personne de ma connaissance à Londres pour le faire prier de venir à Gênes, et je dois dire qu'il accepta non point en vue des honoraires qu'on lui offrait, lesquels n*étaient certes point suffisants pour compenser son absence d'Angleterre, mais à cause de la sympathie qu'il avait pour Tllalie.

L'ingénieur Randel vint donc, examina le port de Gênes, étudia attentivement les divers plans, se rendit à la Spezia, et porta un jugement formel sur les projels présentés et sur la meilleure manière de satisfaire les besoins du commerce et de la navigation à Gênes. S'il m'était resté quoique doute sur la nécessité de la construction des docks, la visite de l'ingénieur Randel l'aurait dissipé. A son retour de Gênes, il vint me voir, et me dit d'un air étonné : « Comment donc le port de Gênes est-il dans un pareil état? Ce n'est pas un port, c'est une rade! » Ces mois, dont je me souviens fort

9m CBUVRE PARLEMENTAIRE

bien^ me froppèrent dotiloiireusement, car Gênes n*est pas seulement importante pour notre commerce, elle est une gloire nationale, et il ne peut nous être qu^infinimeni pénible de la voir dans une situation peu digne de son ancienne renommée.

Revenu en Angleterre, M. Randel traça un plan dont il vous a été donné connaissance, et qui paraissait mériter l'approbation générale, eu égard à l'état de choses existant; le ministère s'occupa aussitôt de la formation d^ine compagnie ualionale composée de quelques-unes des principales maisons de banque de Gênes et de Turin. Déjà l'on préparait les statuts pour les présenter à la Chambre, quand la guerre d'Orient éclata. Il n'eût pas été prudent de transférer notre marine à la Spezia, ce qui est une opération énorme, à un moment où la guerre maritime pouvait s'étendre de l'Orient à TOccident. Mais nous n'abandonnâmes point notre idée; à la paix, mon collègue le ministre Lamarmora, qui est pour le moins aussi tenace que moi, ayant repris le portefeuille de la guerre, me dit : Alexandrie et la Spezia ! et je lui répondis : la Spezia et Alexandrie! (On rit.)

Nous avons fait pour Alexandrie ce que vous savez. Pour la Spezia, il était devenu opportun de modifier en quelques points le projet Randel ; en premier lieu, parce que le chemin de fer avait été, dans l'intervalle, prolongé jusqu'à la place Caricamento, ce qu'on n'avait ' cru pouvoir faire d'abord : un système de plan incliné pour les déchargements avait ainsi remplacé le système de plan d'exhaussement en vue duquel M. Handel avait fait son travail. Une autre considér ation très-grave

fit encore qu'on revint sur le premier projet : depuis que dans la navigation les navires d'un fort tonnage tendent à remplacer les petits navires jadis en usage S on ne peut plus faire aux bâtiments les réparations nécessaires sans le secours de bassins de radoubement ; vous pouvez réparer un bateau de 300 tonneaux en le couchant sur le flanc, vous ne le pouvez pas pour un navire de 800 ou de 1000 tonneaux, et c'est également impossible pour tous les bateaux à vapeur. 11 n'existe pas d'établissement de ce genre h Gènes, et c'est un obstacle sérieux au développement de notre marine. Les principaux intéressés, entre autres l'association maritime de

i. Le i7 février 1851 , au sujet de la taxe de navigation , le comte de Cavour avait dit :

« Le ministère n'a pas formulé son projet de taxe eur les bâtiments en raison constante du tonnage; il diminue au contraire la proportion de la taxe à mesure de l'augmentation du tonnage. Je dois expliquer pourquoi.

« Si le commerce maritime de Gènes veut se maintenir à la hauteur qu'il a atteinte jadis, il faut qu'il cherche d'autres voies, qu'il s'éloigne, au moins en grande partie, de la Méditerranée pour chercher fortune dans les mers lointaines, sur les marchés qui lui sont ouverts en Amérique, dans les Indes, en Angleterre. Or, il est incontestable que notre marine ne pourrait soutenir sur ce nouveau théâtre la concurrence des grandes nations commerçantes, c'est-à-dire de l'Anjtleterre, des États- Unis, de la Hollande, sans modifier radicalement la nature de ses bâtiments, sans remplacer par de grands bâtiments les petits navires qui composent principalement notre marine marchande.

« Un bâtiment de 600 tonneaux n'exige pas un équipage double de celui d'un bâtiment de 300 , et en exige un à peu prés égal à celui d'un bâtiment de 1000. Aussi toutes les marines qui progressent remplacent leurs petits l.âtiments par de grands. L'un des effets de la loi de navigation anglaise a été de faire accroître le tonnage moyen des bâtiments en construction dans le Royaume-lUii. C'est un changement de ce genre que le gouvernement a voulu aider en favorisant, dans une mesure équitable pourtant, les navires d'un fort tonnage. »

Gênes, ont plusieurs fois exprimé leur vif désir qu*en cas de translation de la marine militaire à la Spezia, une partie de Tespace occupé maintenant par la darse fût affectée à l'installation d'un établissement de réparation pour les grands bâtiments. Ce désir a été pris en sérieuse considération par le gouvernement. L'avenir de notre marine en dépend ; car si pour toutes les réparations importantes nous sommes obligés d'envoyer nos bateaux à vapeur et nos bâtiments de fort tonnage à Marseille, à Naples, ou en Angleterre, il y a de quoi entraver tous nos progrès. Il fallut donc examiner à nouveau le projet Randel pour voir si nous ne pouvions pas avoir un dock et destiner en même temps une partie de l'emplacement de la darse à la construction d'un bassin de carénage pour la réparation des gros navires.

Un autre motif de différer fut enfin qu'une multitude de nouveaux plans avaient été proposés, soit pour un avant-port immense où devaient tenir toutes les flottes du monde, soit pour des magasins à élever sur les écueils de la partie occidentale du golfe, soit pour la transformation de toute cette partie en magasins et en dépôts francs. Il fallut bien examiner tout cela.

La commission a été nommée en juillet; nous pensions avoir bientôt sa relation, que cependant nous attendons encore. La longueur du travail explique ce retard. Nous avons donc le déplaisir de ne pouvoir présenter dans cette session le projet de docks ; mais ce sera le premier présenté à la session prochaine. Dans notre pensée, le projet de translation de la marine militaire à la Spezia

n'est point séparé du projet de construire à Gênes un dock et un bassin pour les grosses réparations.

Je ne saurais comprendre qu'on doutât de la sincérité de nos vues sur cette question, qu'on nous supposât l'intention de diminuer l'importance de Gènes. Depuis que nous siégeons ici, il ne s'est pas passé de session où nous n'ayons présenté des projets avantageux pour Gênes. On nous accuserait d'hostilités envers les intérêts génois, nous qui avons proposé la réduction des droits de navigation, la réforme des vieilles lois sanitaires, débris barbares des plus barbares époques ! nous , les promoteurs de l'une des plus larges réformes douanières qui se soient faites en Europe ! nous qui, en dépit de la gêne du Trésor, avons proposé la suppression entière de ces droits sur les céréales qui pesaient principalement, pour ne pas dire uniquement, sur les populations liguriennes! Sont-<;e là des actes hostiles envers Gênes? Quoique nous n'ayons pu faire triompher jusqu'ici notre projet de translation à la Spezia, avons-nous négligé pour cela telles améliorations utiles au port.de Gênes? N'avons-nous pas fait pour le curage du port dix fois plus que ne faisait la municipalité quand le port était sous son administration? Ne vous avons-nous pas proposé la coûteuse entreprise du prolongement du môle? On ne Ta prolongé que de 150 mètres au lieu de 300, il est vrai; mais pour aller à 300, il faut bien passer par 150. (On rit.) Jusqu'à 150, tout le monde est d'accord ; l'ingénieur Randel est contraire à un prolongement ultérieur ; si les inconvénients qu'il redoute ne se présentent d'aucune façon à 1 50 mètres, si les résultats du prolongement exécuté sont aussi heu-

394 GEUVRE PARLEMENTAIHE

reux qu'on l'espère, nous continuerons. H y a plus; nous avons tenté de suppléer en partie au défaut de docks par tous les palliatifs possibles; il ne s'est fait autre chose depuis plusieurs années que de construire et d'élargir des quais de déchargement, d'ouvrir des communications, etc.

J'espère que vous vous convaincrez, Messieurs, que le ministère n'a en vue, dans son projet, que le bien du commerce génois. On peut prétendre que nous sommes dans l'erreur, mais il n'est pas raisonnable de suspecter notre bonne foi ; les Génois exempts de passions municipales doivent eux-mêmes la reconnaître. Je comprends leur regret de voir s'éloigner d'eux la marine militaire, car leurs traditions commerciales sont mêlées à de glorieux souvenirs de guerre; je loue, j'honore bien haut ce sentiment; mais je crois qu'il part ici d'une fausse idée des choses. La gloire militaire de la marine génoise n'est pas attachée aux vieilles murailles d'établissements qui ne répondent plus aux besoins actuels. La darse, œuvre très-remarquable pour le temps.où elle fut créée, témoignage frappant du génie entreprenant des anciens Génois, est entièrement insuffisante pour les naviras actuels; elle ne peut plus faire honneur à la ville de Gênes; au contraire, elle donne lieu à des rapprochements peu agréables entre l'ancien esprit génois et le nouveau. Non, Messieurs, les traditions des gloires génoises ne sont pas là : elles sont dans les braves marins que la Ligurie fournit à l'État et au commerce ; partout où il y a un navire génois monté par un équipage ligurien, la vieille Gênes est vivante; et lorsque nous travaillons à rendre son com-

Dt) COMTE DE GAVOUR. 396

mereepliis fiorissani, à rendre nos établissements militaires plus respectables, à marcher avec le temps ainsi qu'on saToUle faire jadis, nous rendons un plus bel hommage aux traditions de l'illustre cité que ceux qui veulent restreindre et étouffer nos deux marines, commerciale et militaire, dans un cercle devenu trop étroit.

Malgré les passions excitées, malgré Virritation présente, je suis sûr que lorsque les Génois verront sorgir à quelques lieues un magnifique établissement militaire, et dans leur port un dock qui rivalisera avec les premiers de TEurope, ils reconnaîtront que nous étions plus véritablement leurs amis que ceux qui nous taxaient de malveillance pour la Ligurie. (Marques d'adhésion.)

J'en viens à la question la plus ardue, celle des finances. L'exécution de ce plan nous coûtera beaucoup, et nous avons dépensé beaucoup déjà dans cette session et dans les précédentes. Je ne le nie pas. Moi-même, je suis parfois près de me troubler en passant en revue toutes les grandes œuvres que nous avons terminées ou commencées. En vérité, je ne vois pas qu'une nation ait jamais mis la main à des entreprises si nombreuses et si considérables. Quand je pense aux routes de l'Ile de Sardaigne, aux constructions de pénitenciers, à l'achèvement du cadastre, aux chemins de fer que nous, jetons au travei's des plus hautes montagnes de l'Europe, h la translation de notre matériel de guerre à la Spezia, à tout ce qui nous reste à faire ou à achever, je sens une certaine émotion.

Mais je me rassure. Messieurs, en pensant que la plupart «le ces dépenses sont essentiellement reproductives.

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et que les finances finiront par en profiter direct^nent et indirectement. Je suis rassuré aussi par Texpérience de ces dernières années , par raccroissement évident de la richesse nationale.

On a dit dans cette Chambre que nous sommes, au contraire, moins riches qu'avant 1848. SMl en est ainsi, il faut renoncer immédiatement au projet actuel et à tous ceux qui sont en cours d'exécution ; il faut suspendre les travaux du cadastre, des routes de la Sardaigne et du reste des États, bannir l'idée de percer ces Alpes qui nous enferment. Mais il n'est rien de moins exact que cette assertion.

D'abord , sans entrer dans les chiffres, on peut faire une épreuve vulgaire, et demander h tous les étrangers qui reviennent en Piémont après quelques années d'absence, si l'aspect du pays n'indique pas un grand accroissement de prospérité. Chaque Jour nous recueillons des témoignages de ce genre, et le rédacteur de la Bilancia de Milan le confirmerait lui-même si on le faisait venir pour donner son avis. (Hilarité.)

Mais passons aux chiffres. Le député Ghiglini a dit : Sur 760 millions que vous avez dépensés cette année, il n'y en a que 160 dépensés d'une manière productive; le reste l'a été improductivement; d'où sont sortis céfe raillions? N'est-ce pas le capital national qui se dissipe peu à peu? — Ma réponse est bien simple : cet argent est sorti de l'épargne de la nation. Tous les ans nous dépensons improductivement un certain nombre de millions, — en admettant que les dépenses faites pour la défense du pays, pour l'instruction publique, pour les établissements qui

intéressent la grandeur nationale, soient improductives. Ces millions, l'épargne des citoyens les fournit. La puissance de Tépargne est' immense dans la société moderne; la masse des économies se monte à des sommes impossibles à fixer, mais certainement énormes.

D'où vient l'argent consacré par les particuliers à des ateliers nouveaux, à des machines neuves, à des améliorations de tout genre? De l'épargne ; car dans une société bien constituée, le nombre de ceux qui économisent surpasse de beaucoup ceux qui dépensent au delà de leurs revenus. Comment expliquer, sinon par l'épargne, que dix milliards aient été dépensés en Angleterre pour la construction des chemins de fer? Et chez nous, d'où proviennent les constructions qui se font partout? — Ce ne sont pas là des capitaux nouveaux, dit M. Ghiglini, ce sont des sommes prêtées, puis retirées et employées en bâtisses. Mais ce n'est pas avec de l'argent seul, Messieurs, qu'on élève des maisons; c'est avec du travail et du capital. Chaque édifice construit est un nouveau capital créé, et partout où un nouveau capital est constitué, s'il ne vient pas de l'étranger, il est le résultat, de l'épargne.

Les caisses d'épargne prouvent combit^n cet élément économique est considérable. On sait quel développement elles ont pris dans d'autres pays; à Turin, la caisse d'épargne, réorganisée il y a peu d'années, a réuni déjà deux millions, je crois, et l'augmontation du capital de la caisse s'est accru l'année dernière de 4 à 500,000 fr. Il y aurait bien autre chose à dire de toutes les caisses

de diverses natures qui offrent des întéréLs plus élevés.

Je le répèle : les nouvelles maisons eonstruîtes, les nouveaux ouvrages exécutés, les établissements industriels et commerciaux récemment fondés ëont autant de capitaux nouveaux, fruits de l'épargne de ces dernières années.

On nie que notre commerce ait augmenté; mais la production de la soie ouvrée a doublé depuis huit aiis, quoique y dans celte période, deux ans de crise politique aient arrêté les affaires ^ est-ce peu de chose? il est bien évident que la production de la soie grége ne peut avoir doublé, car il faut du temps pour que les mûriers croissent; mais la fabrication qui opère sur les soies et qui fournissait 366,000 kilos à l'exportation en 1844, et 478,000 en 1848, en a donné. Tan passé, 925,000. Ce n'est pas la quantité seule, c'est aussi la qualité qui est en progrès. Nos ateliers, nos moulins à soie luttent aujourd'hui avec les premiers de France et d'Angleterre; le plus grand nombre de nos fabriques travaillent sur des soies de la Chine el du Bengale, achetées sur le marché de Londres, et les renvoie ouvrées à Londres.

L'industrie du coton s'est aussi beaucoup développée. En 1844, il ne s'est introduit dans le pays que 28,0UO quintaux de coton cardé; il en est enti'é 120,000 l'année dernière. Notre industrie cotonnière a donc* presque quadruplé.

Celle des draps» qui avait été la plus violemment frappée par la réforine douanière, par les réductions de droits protecteurs, a résisté admirablement à cette épreuve. Elle n'a pas augmenté aussi fortement que les autres, parce que ce genre de production est plus difli-

cile; cependant Timportation de la laine non ouvr^^e, qui se montait en moyenne, jusqu'en 1847, à moins de deux millions de kilos par an , atteint aujourd'hui 2,640,000 kilos.

Je ne m'attendais pas que ce sujet serait mis sur le tapis; je ne suis donc pas préparé à le traiter avec une précision suffisante ; cependant, je puis encore dire qu'avant 1848 nous n'avions pas une fabrique de machines, tandis qu'aujourd'hui nous en avons qui défient la concurrence étrangère ; je pourrais citer une usine génoise qui reçoit continuellement des commandes de l'étranger, surtout pour des machines hydrauliques.

Nos papeteries ne font pas de brillantes affaires , mais il en sera ainsi tant qu'elles voudront s'en tenir aux procédés employés par nos pères en l'an 1600.

11 n'y a pas, Messieurs, une branche un peu importante de notre commerce qui ne se soit développée depuis 1848. Le progrès a été non moins sensible dans l'agriculture. Les députés des provinces de la Lomelline, de Verceil, de Casai, de toutes les provinces de la vallée du Pô, peuvent témoigner des améliorations accomplies dans ces dernières années. Un fait donne la mesure de l'intelligence et de l'activité de nos agriculteurs : le giian« n'était pas connu comme engrais il y a quinze ans; j'ai été, je crois, le premier à l'employer dans ce pays, et cela faisait beaucoup rire les autres agriculteurs mes voisins; mais peu à peu l'usage s'en est répandu, et l'an dernier il s'en est employé dans nos États de 7 à 8,000 tonnes; à 250 fr. la tonne, c'est près de trois millions dépensés pour ce seul objet par nos agriculteurs;

soyez certains que les hommes qui savent faire de ces sacrifices-là aiment le progrès et sont en état de Taider.

H est vrai qu^une malheureuse maladie a frappé la vigne dans quelques-unes de nos provinces dont le sort est digne du plus grand intérêt. Il faut reconnaître d*autre part que la vente des vins, par suite des mômes circonstances, a enrichi les propriétaires de vignobles dans les provinces épargnées par le fléau. La perte des uns a été le bénéfice des autres, ce qui arrive quelquefois. La perte totale n'a pas été énorme; au lieu d'importer 22,000 hectolitres devin, comme en 1844, nous en avons importé 250,000, mais l'exportation aux mêmes dates s'est accrue -de 158,000 à 207,000, Les vins que nous importons sont d'ailleurs des vins d'Espagne peu coAteux, tandis que ceux que nous exportons sont beaucoup plus chers.

L'exportation des animaux de l'espèce bovine s'est élevée aux mêmes dates de 13,000 à 60,000 têtes de bétail; celle de l'huile et du riz présente des résultats semblables.

Mais, Je le répète, le commerce intérieur s'est développé beaucoup plus encore que le commerce extérieur ; nos manufactures visent moins à expédier au dehors qu'à fournir à la consommation intérieure, surtout celles de draps, de cotons, de peaux, et en général de tous les grands articles d'habillement. On commence à exporter du coton lissé. Si M. Ghiglini est au courant du mouvement commercial de son arrondissement, il a pu constater avec plaisir qu'il y a peu de jours, un chargement d'étoffes de coton de quelque importance a été expédié du port de Voltri en Guinée.

On veut aussi que les chemins de fer n'aient abouti qu'à enrichir quelques spéculateurs. Les chemins de fer peuvent être regardés comme un nouveau capital créé, et aussi comme une source de revenus propres à être capitalisés à leur tour. Que les chemins de fer repré-: sentent un capital nouveau, c'est chose évidente : ils peuvent rapporter plus ou moins à ceux qui les ont établis, mais ils constituent toujours une richesse sociale nouvelle. Il ne faut pas les considérer du côté des actionnaires seulement, mais aussi du côté des intérêts du pays. On peut, selon moi, admettre que les chemins de fer donnent une économie de moitié sur le prix des transports ; à cet avantage, il faut ajouter le temps épargné ; d'après ces deux éléments, vous pouvez constater qu'il en coûte aujourd'hui pour aller à Gènes en troisième classe moins de la moitié de ce qu'il en coûtait pour s'y rendre autrefois à pied. Cela posé, je prie qu'on observe que le produit brut des chemins de fer du royaume a été, Tan dernier, de 1 6 millions ; les transports opérés eussent coûté précédemment 32 millions; c'est au moins 16 millions de bénéfice. Cette année, le produit sera, selon toute apparence, de 19 millions. Ce sont des chiffres qu'on ne peut contester.

La vente du tabac s'est accrue de beaucoup; elle rapporte maintenant 18 millions; je n'examine pas si l'habitude de fumer est bonne ou mauvaise , élégante ou grossière, je la considère du côté financier seulement, et à ce point de vue je la trouve excellente. La grande dépense qui se fait dans ce genre indique, en somme, une augmentation de la richesse publique , car je n'admets

point ce qui s'est dit un jour ici : que quand Thomme du peuple a faim, il serre sa ceinture et allume un cigare. Je crois que quand il a faim et qu'il a un sou à dépenser, il va acheter un morceau de pain.

Outre la recette du tabac, tous les autres impôts indirects rendent de plus en plus. Malgré les réductions et les abolitions, qui comportent en moyenne un abaissement de droits de 50 pour 100, les douanes ont augmenté de rapport, et les calculs basés sur cette augmentation prouvent que la consommation a doublé. Le rendement des postes augmente chaque année de 200,000 francs. Nos télégraphes rapportent plus que ceux de Belgique, quoique la Belgique en ait eu avant nous et qu'elle ait plus d'activité commerciale que nous. Si tous ces faits ne vous prouvent pas le progrès de l'activité industrielle du pays, il faut que vous soyez d'un scepticisme désolant en économie politique. (On rit.)

Cependant je me préoccupe vivement de la situation financière , et je ne viens vous proposer des dépenses nouvelles que lorsqu'elles sont exigées par un intérêt supérieur ou qu'elles sont productives. Or, je suis convaincu que le projet que je vous propose n'imposera pas une charge réelle à l'État.

Les ouvrages militaires actuellement projetés pour la Spezia ne coûteront pas plus de 1 5 millions, à répartir sur un certain nombre d'exercices. Comme compensation de ces 15 millions, nous avons d'abord les constructions militaires actuellement existantes à Gênes, et qui deviennent disponibles; puis l'avantage que trouveront le commerce et le pays en général à posséder les

docks qui seront créés à Gènes après la translation projetée, et qui ne pourraient l'être si cette translation n'avait pas lieu. I.es économies calculables que fera le commerce à raison de la rapidité plus grande des déchargements, de leur prix moindre, etc., pour un mouvement de 500,000 tonnes de marchandises, sera, d'après toutes les données, de près de quatre millions. Le gouvernement, qui importe lui-même chaque année beaucoup de charbon, de sel, de salpêtre, de tabac, d'objets de gréement, etc., fera des bénéfices sensibles. La facilité et l'économie plus grande des opérations dans le port de Gênes augmenteront le mouvement sur le chemin de fer qui y aboutit ; car diminuer de 5 francs par tonne les frais de débarquement des marchandises, c'est la même chose que réduire de 50 kilomètres le trajet de ces marchandises sur la ligne de Gênes; de là une augmentation de la circulation qui sera très-profitable, surtout à l'État qui a créé et qui exploite cette ligne. De plus. Messieurs, cette épargne nette de i millions augmentera d'autant la richesse publique; ce sont 4 millions qui cessent d'être déboursés improductivement et qui sont employés d'une autre manière. Or, la richesse publique ne peut augmenter sans que les finances en profitent. Je défie le con- Iribuable le plus sagace et le plus économe d'accroître son revenu sans qu'une partie proportionnelle de ce revenu aille dans les caisses du Trésor. (On rit.)

Faites la somme de tous ces prpfits : vous verrez que les millions dépensés à la Spezia rapporteront de belles compensations à l'État, et que cette entreprise est par conséquent une bonne opération financière. A part même

les raisons de sûreté et de grandeur nationale, et les puissantes considérations militaires qui vous conseillent l'adoption de cette loi, vous devriez la voter par ce seul motif que le projet de la construction d'un dock à Gènes est étroitement lié à celui de la translation de la marine militaire à la.Spezia.

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