POUR LES PROCÈS DE PRESSE
L'attentat d'Orsini, qui ouvre si tristement Tannée 1858, vient exercer une grande influence sur la politique intérieure et extérieure de divers États européens. En France, le général Espinasse est nommé ministre de l'intérieur et de la sûreté générale, de nouvelles'lois de sûreté sont rendues aussitôt et exécutées avec rigueur, et le gouvernegient adresse à l'Angleterre, à la Belgique, à la Suisse et à la Sardaigne des notes où sont réclamées des mesures propres à prévenir de nouveaux attentats. En Angleterre, l'cJTaire d'Orsini a pour conséquence indirecte le retour des tories au pouvoir. A Turin, l'on prit à la hâte les dispositions nécessaires pour empêcher qu'une évolution analogue n'eût lieu *. La situation intérieure du Piémont rendait cette crise particulièrement
i. Une lettre familière de M. de Cavour témoigne de Timpression qu'avaient produite sur lui les événements de Janvier. En voici un fragment :
u I*e temps qui court ORt plein de diflfirnlté» et de périls. Chaque jour
dangereuse pour lui. Placés entre les appréhensions en ce moment excessives de la France, et la nécessité de ne pas froisser le sentiment national en portant des lois restrictives qui pouvaient paraître imposées par la pression étrangère , Victor-Emmanuel et son gouvernement surent maintenir avec fermeté la dignité du pays, tout en adoptant des mesures d'une convenance et d'une moralité rigoureuses.
Peu de jours après l'attentat, il se produisit en Piémont un incident de peu d'importance par lui-même, mais qui emprunta aux circonstances une valeur particulière : — l'acquittement par le jury d'un journal d'opinions extrêmes, la Ragione, mis en jugement pour un article contenant certains éloges de Félix Orsini. — Ce fait émut vivement l'opinion, fit sentir le besoin d'empêcher qu'on ne rendît l'Italie solidaire du crime du \h janvier, et affermit encore les résolutions du ministère, qui venait justement de présenter à la Chambre un projet de loi pour la répression de délits qu'il n'était désormais que trop nécessaire de prévoir. D'après ce projet, la conspiration contre la vie d'un chef de gouvernement étranger était punie de la réclusion, et les listes de jurés pour les procès de presse devaient être non plus tirées au sort, mais composées par le syndic de la commune, assisté de deux conseillers provinciaux ou municipaux.
Malgré son penchant pour la liberté illimitée de la presse, le comte de Cavour ne s'était jamais dissimulé que, dans la situation où se trouvait l'Italie, la violence de quelques journaux et leurs excès dans là critique de certains gouver-
ceux-ci et ceUes-là augmentent. La fureur des sectes n'a plus de frein ; leur perversité accroît les forces de la réaction. , qui devient de jour en jour plus menaçante. Au milieu de ces dangers opposés, que feront les libéraux? S'ils se divisent, ils sont perdus, et la cause de la liberté et
de l'indépendance de l'Italie tombe avec eux ^'ous resterons sur la
brèche, imperturbables et résolus, mais nous tomberons certainement si tous nos amis ne se serrent pas autour de nous pour nous aider contre les assauts qui nous seront donnés de droite et de gauche »
nements étrangers pouvaient entraîner, à un moment donné, des inconvénients sérieux. Cependant, il avait hésité toujours à proposer des lois préventives , préférant user en secret de son ascendant personnel pour obtenir des journalistes libéraux plus de réserve, particulièrement à Tégard de la France. Cest ainsi qu'en 1856, au Congrès de Paris, sur les réclamations du comte Walewski contre la presse de Belgique, il appuya les observations de lord Clarendon en faveur de la liberté de ce mode de manifestation de la pensée : mais le même jour, écrivant de sa main une longue lettre à Tun de ses amis, il le pria de faire des démarches amicales auprès de quelques journalistes de Turin, et de faire appel à leur patriotisme pour la cessation d'attaques si imprévoyantes contre l'empereur Napoléon. « Qu'ils s'escriment plutôt, disait-il, contre le ministère et contre moi; je les en supplie. »
Mais l'attentat d'Orsini rendait nécessaires des mesures graves. Il fallait séparer absolument la cause italienne des théories effroyables qui louaient l'assassinat politique; il le fallait pour la justice, il le fallait pour l'Italie, dont l'honneur en pouvait souffrir, et qui avait, en réalité, les sympathies du souverain dont les jours venaient d'être menacés.
Orsini lui-même avait recommandé son pays à ces sympathies, lorsqu'il avait écrit sa lettre du 11 février, que le Moniteur publia, et dans laquelle, prêt à mourir, il implorait l'Empereur pour l'Italie. « Je ne demande pas, disait-il, que le sang français soit répandu pour les Italiens. Ce que l'Italie demande, c'est que la France n'intervienne pas contre elle et ne permette pas à l'Allemagne de soutenir l'Autriche dans les luttes qui vont s'engager bientôt peut-être... Je conjuré Votre Majesté de rendre à ma patrie* l'indépendance qu'elle a perdue en 1849 par la faute des Français... » Mais surtout il avait senti quel mal pouvait faire à l'Italie l'exemple