‹ Œuvre parlementaire du comte de CavourChapitre 5 sur 69 · M. de Metternich · texte numérisé non relu

M. de Metternich

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Tacte de médiation, pour n'avoir jamais plus à en parler. Mais cette intervention, comment l'obtenir?

Ce sera en déclarant la guerre, disent les honorables Buffa et Brofferio. Ces députés appuient leur opinion commune sur des raisons différentes. Le député Buffa dit : « La nation française est généreuse, entreprenante ; soyez généreux, courageux, imprudents même, vous éveillerez les sympathies de la France, et elle accourra à votre aide. » Cette générosité naturelle à la France , je la reconnais et l'honore hautement; mais l'histoire donne un cruel démenti aux inductions qu'en tire le député Buffa. Quelle nation a été plus intéressante , plus opprimée que la Pologne? quelle nation avait plus de titres, plus de droits à la protection dé la France? Et pourtant la France ne s'est point émue jusqu'ici des longues souffrances de la Pologne , et n'a pas fait un mouvement pour ce peuple illustre et malheureux.

UxNE VOIX. Ce fut la faute de Louis-Philippe.

Cavour. La république n'a rien fait de plus que Louis- Philippe.

Ravu<a. La république est née d'hier.

Cavour. L'honorable Brofferio a fait un autre raisonnement; il a dit : « Déclarez résolument la guerre, cette résolution généreuse excitera la colère de la nation française contre le gouvernement pusillanime qui la relient, et provoquera une nouvelle révolution populaire. »

Ici, je prie l'honorable Brofferio lui-même de me permettre de m'étonner qu'il exprime le vœu , l'espoir d'une destruction violente du gouvernement actuel de la France. Je ne comprends pas qu'il puisse applaudir à

un fait qui serait la coudamnation la plus complète de ces institutions démocratiques dont il est un des plus fervents apologistes. Comment peut-il désirer une révolution? contre qui? contre l'Assemblée nationale, expression du suffrage universel? Le député Brofferio se trompe sur les conséquences d*un mouvement semblable; il croit qu'il s'ensuivrait le remplacement de M. Cavaignac |)ar M. de Lamartine; mais aujourd'hui M. de Lamartine a perdu son influence, et il en est réduit à applaudir lui-même aux nouvelles combinaisons ministérielles du général Cavaignac , comme on le voit dans le journal le Bien public^ qu'il dirige. Les véritables suites d'une révolution telle que le député Brofferio l'imagine, c'està-dire de nouvelles journées de juin couronnées de succès, seraient l'arrivée au pouvoir des hommes de la république rouge, des socialistes, de MM. Ledru-Rollin ,

Cabet, Raspail; ce serait la terreur, l'anarchie succédant aux libertés dont jouit la France. Les provinces alors ne voudraient probablement pas s'accommoder de l'anarchie triomphante à Paris; la guerre civile éclaterait, et cette même armée des Alpes dont nouô invoquons le secours serait la première à marcher sur Paris pour le salut de l'État. L'éventualité dont le député Brofferio a parlé tournerait donc au détriment de la cause italienne, bien plus, de la liberté européenne, et amènerait une douloureuse réaction despotique .

Je crois que nous pouvons espérer le concours amical de la France, mais sans nous flatter qu'elle nous appuie d'une intervention active et énergique ; et en conséquence j'avoue aussi que je n'ai pas une foi bien vive dans l'effi-

cacité de sa médiation. Mais est>ce une raison pour rompre sur-le-champ, pour mettre de côté tout égard, pour user de procédés hostiles envers les puissances médiatrices qui se sont présentées à nous en amies, et qui, loin de nous nuire, nous ont rendu des services dont quelques-uns vous étaient indiqués tout à Theure par le ministre des affaires étrangères*?

Non certes. Il faut au contraire différer; il faut user de quelques tempéraments qui ne sauraient faire traîner beaucoup les choses en longueur, et, lorsque le^ moment sera venu de nous débarrasser de la médiation, nous garder d'indisposer contre nous les deux puissances médiatrices dont Talliance nous sera toujoui*s utile, quelle que soit l'issue de la guerre prochaine.

Il n'est donc pas vrai que la médiation nous soit inutile et qu'elle puisse être brusquement rompue sans inconvénient. Il reste à savoir cependant si ce moment n'est pas le meilleur que nous puissions choisir pour la guerre. Si, en effet, l'opportunité d'une guerre était prouvée, si tout retard devait être fatal , je serais le premier à prendre congé de la diplomatie. Mais je crois que, sur cette question encore, la manière de voir de l'opposition n'est pas parfaitement juste. Si jai bonne mémoire, l'honorable Brofferio a dit : » Les peuples d'Italie, si inactifs au mois d'août, se remuent aujourd'hui, et forcent leurs gouvernements à prendre part à la lutte nationale. » Je

I. Le ministre avait parlé des effets d'équipement dont le gouvernement s*était fourni en France, et de la présence d*une armée française sur les Alpes qui avait assez inquiété le maréchal Radetzki pour arrêter ^a marche.

ne veux pas examiner ici quelle peut être la portée du mouvement de Livourne, et si le projet d'une constituante, lancé par le député Montanelli, est fait pour nous amener à cette harmonie si nécessaire au triomphe de la cause italienne; j'entre plutôt dans les vues du député Brofferio, et je suppose que le ministère Guerrazzi ou tel autre qui pourra succéder au ministère Capponi , sera de tous les ministères possibles le plus énergique, le plus dévoué à la nation, le plus décidé à coopérer de toute manière à la guerre d'indépendance.

Mais quand cela serait? qu'est-ce que le ministère toscan pourra faire pour nous aider? A moins qu'il n'ait une puissance surnaturelle, il ne pourra pas prendre une part efficace à la guerre, puisqu'il n'existe pas en Toscane de forces régulières, et qu'il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement d'improviser une armée. Par malheur, après les tristes événements de juillet, rien n'a été fait en Toscane pour réorganiser les quelques troupes régulières revenues des champs de bataille lombards; par malheur, l'armée, dans cette noble province, n'existe pas. Qu'attendre donc de ce côté, sinon un renfort à peine appréciable?

La Toscane aujourd'hui n'aurait à envoyer en Lom-» hardie que ces jeunes braves , débris des fatales journées de Curtatone et de Montanara, qui sont toujours prêts à se formçr en volontaires et qui accourraient h nos côtés. Je ne méconnais pas plus que le député Brofferio la valeur d'un tel secours, mais j'affirme, sans crainte d'être démenti par les militaires instruits, qu'il servirait bien peu à la solution du grand problème.

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c'est-à-dire h la prise du terrible quadrilatère fortifié de Mantoue, Peschiera, Vérone et Legnago .

Nous devons attendre moins encore de Rome que de la Toscane. Ce n'est pas que j'accuse de faiblesse ou de mauvais vouloir le nouveau ministère présidé par Pellegrîno Rossi. J'ai confiance au contraire dans cet illustre homme d'État, et j'aime à croire qu'il est décidé à achever dignement sa carrière, en consacrant au bien de sa patrie les rares qualités de son esprit. Mais les États romains possèdent moins encore que la Toscane les éléments d'une armée régulière; rien n'y est préparé pour l'organisation d'une force qui soit propre à être immédiatement mise en campagne. Le ministère précédent, soit par négligence, soit par des causes plus déplorables encore, a laissé se dissoudre les glorieux restes de l'armée qui a combattu en Vénétie. Les Suisses qui ont montré tant de courage se sont vus dédaignés et délaissés, .et ont abandonné en grand nombre un drapeau devenu ingrat. Les volontaires, privés de subsides, sont revenus chez eux, en vendant leurs armes le long de la route pour vivre ; les milices irrégulières ont été dispersées et licenciées ; et Rome, aujourd'hui, est encore moins préparée à la guerre qu'elle ne l'était dans les plus mauvais jours de Grégoire XYI.

L'avocat Brofferio nous a parlé encore de ces émigrés lombards qui se trouvent dans les vallées et les montagnes de la Suisse, et nous a fait entrevoir la possibilité qu'ils perdent patience et qu'ils descendent en Lombardie sans plus tarder pour commencer la guerre sous d'autres auspices et avec un autre drapeau. Pour

moi, je respecte les opinions de ces exilés, quelles qu'elles puissent être. Ils portent le poids du malheur, ils me sont sacrés. Mais si ardent que soit leur patriotisme, si grande que soit leur hardiesse, je ne puis les croire occupés d'une entreprise impossible. Ils n'ont point de matériel de guerre, ils n'ont aucune espèce d'organisation militaire; comment pourraient-ils penser à se jeter seuls coijtre l'armée entière de Rddetzki? J'jbspère, avec le député Yalerio, que la voix de la raison, de la prudence aura plus d'empire sur eux que celle du désespoir, et les déterminera à attendre avec nous l'heure opportune pour reconquérir l'indépendance de la patrie.

Je sais, aussi bien que l'opposition, que nous trouverons en Lombardie une vigoureuse assistance dans l'insurrection populaire ; je ne doute pas que ces populations, éclairées par leurs infortunes, ne se lèvent sitôt que le drapeau subalpin passera le Tessin, et n'oublient tout pour s'unir à nos efforts contre l'oppresseur. Mais cette aide nous est toujours assurée pour le jour quelconque où la guerre aura lieu, et il n'est pas à craindre que le temps affaiblisse les sentiments des Lombards. Aussi, malgré la douleur que nous éprouvons en voyant leurs maux se prolonger, nous ne pouvons pas nous déterminer sur la seule espérance de* leur concours à passer sur-le-champ la frontière.

Mais la plus forte raison donnée par l'opposition pour prouver l'opportunité de la guerre, c'est certainement celle qu'elle tire des derniers événements de Vienne, de l'état de bouleversement des provinces autrichiennes.

J'observerai à cet égard qu'on a été trompé par une

fausse ressemblance entre les événements actuels et ceux du mois de mars dernier. Je prie la Chambre de me permettre d'entrer à ce propos dans quelques détails pour bien exprimer toute ma pensée.

Le mouvement de Vienne, en mars, était purement politique. Le peuple de la capitale, interprète des sentiments qui animaient tous les peuples de l'Empire, s'est levé pour obtem'r, les armes à la main, les institutions constitutionnelles et les autres concessions politiques réclamées par l'esprit de notre temps. Ce mouvement a été calmé sans difûculté par les concessions plus ou moins sincères de l'Empereur. Mais à peine la tranquillité intérieure était-elle rétablie , que ce même peuple qui s'était battu avec tant de chaleur pour sa liberté s'unissait à son gouvernement pour nous ravir nonseulement nos libertés, mais un bien plus précieux encore, l'indépendance! (Agitation dans la Chambre.)

Oui, Messieurs, au premier rang de l'armée autrichienne ont combattu contre nous les volontaires de Vienne, les héros des barricades viennoises du mois de mars.

C'est que dans l'Empire autrichien lu question de liberté , la question politique n'est pas la seule qui agite les âmes, qui remue les masses ; il y en a, tout à côté, une autre bien plus grave, bien plus menaçante, celle des races qui luttent entre elles, les unes pour conserver une ancienne domination , les autres pour cou quérir une existence nouvelle.

Il existe dans l'Empire une race nombreuse, énergique, agissante, mais opprimée de plusieurs siècles : la

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race slave ; elle s'étend dans toutes les régions orientales de TEmpire depuis le Danube jusqu'aux montagnes de la Bohême; elle veut être toute entière émancipée, et recouvrer sa nationalité ; sa cause, juste et noble, est défendue par des hordes peu policées , mais déterminées et vigoureuses, et elle triomphera dans un avenir peu éloigné.

Le grand mouvement slave a inspiré le premier poète du siècle , Adam Michkiewitz ; cela seul donne confiance dans l'avenir de ce peuple. L'histoire, en effet, prouve que lorsque la providence suscite l'un de ces génies tels qu'Homère, Dante, Shakespeare ou Michkiewitz, c'est que les nations où ils naissent sont appelées à de hautes destinées.

Peu après le triomphe de la cause libérale à Vienne, le mouvement slave commença à se prononcer ouvertement dans l'Empire. La branche la plus intelligente de la famille slave, la Bohême, essaya, dès le mois d'avril, de se soustraire à la domination germanique et de former à Prague un centre de ralliement pour tout le slavisme. Cette généreuse entreprise manqua, tous les partis à Vienne s'étant réunis pour Técraser. La malheureuse ville de Prague, pour avoir voulu recourir à la force, fut, après une lutte terrible, bombardée, mitraillée* et enchaînée au joug militaire, sous un état de siège qui y régnait encore il y a peu de jours.

Le mouvement slave, brutalement réprimé dans le nord de l'Empire, s'est développé plus fort et plus menaçant dans la partie du bassin du Danube habitée par les Slaves-Croates.

Je ne discute pas les raisons ou les prétextes du mouvement de la Croatie contre la Hongrie ; je n'entre pas dans les détails du grand antagonisme qui sépare les Magyars et les Slaves. Je ferai remarquer seulement à la Chambre que les Magyars, pleins de générosité tant qu'il s'est agi de défendre les droits de leur pays contre l'usurpation impériale, se sont jusqu'à présent montrés orgueilleux, tyranniques, oppresseurs envers la race slave répandue dans les provinces hongroises.

Valerio. Cela n'est pas.

Cavour. Cela est; nul ne peut nier qu'en Hongrie Taristocratie n'appartienne à la race magyare et le peuple à la race slave, et que l'aristocratie du royaume n'y aitpppriméle peuple.

Ouoi qu'il en soit, je n'ai aucune envie de faire l'éloge des Croates (on rit), pas plus que celui de leur chef le ban Jellachich ; je remarque seulement que c'est le drapeau slave qu'ils ont déployé, et non pas, comme plusieurs le croient, le drapeau de la réaction et du despotisme. Jellachich s'est servi du nom de l'Empereur; c'était d'une politique clairvoyante, mais cela ne prouve pas que son principal, sinon son unique but, n'ait pas été la restauration de la nationalilé slave. Qu'est-ce que c'est, en effet, que le pouvoir impérial ? Un vain simulacre qu'empruntent tour à tour les partis qui se partagent l'Empire. Jellachich, voyant l'Empereur en querelle avec les Viennois, s'est déclaré pour le pouvoir central, mais non pas pour le rétablissement du gothique édifice renversé par la révolution de mars. Le mouvement de Jellachich est si peu une simple réaction mili-

(aire que, tandis qu'il approchait de Vienne, les députés slaves, particulièrement ceux de Bohême, qui représentaient la partie éclairée du slavisme, quittaient rassemblée pour se retirer à Prague ou h Brilnn et y établir un parlement slave.

Je crois donc que la lutte qui se prépare au sein de TAutriche n'est pas un démêlé politique semblable à celui de mars» mais le prélude d'une redoutable guerre de races> d'une guerre entre le germanisme et le slavisroe.

Vâlerio. Tant mieux pour nous.

Cavour. S'il en est ainsi, il est évident que la guerre une fois en train s'étendra rapidement à toutes les provinces slaves, se fera géante, et deviendra plus acharnée après la bataille qui va être livrée sous les n[^urs de Vienne, quel que soit le résultat de celle-ci. Car si le slavisme l'emporte et devient maftre de Vienne, on peut être certain que les provinces allemandes, refusant de subir la loi d'une race qu'elles méprisent, se détacheront de la capitale, et, avec l'aide de l'assemblée de Francfort, combattront le slavisme à Vienne, à Prague, en Croatie. Si Jellachich est battu et contraint de se retirer dans son pays menacé par les Magyars vainqueurs, il rappellera sur les bords de la Drave la nombreuse infanterie croate qui fait la force de l'armée de Radetzki, pour recommencer son audacieuse tentative.

Je crois donc pouvoir afGrmer qu'en ce qui regarde l'Allemagne un retard ne peut être dangereux pour nous, et que les éventualités de l'avenir nous sont favorables. Non pas que les opérations de la guerre doivent être pour cela renvoyées indéfiniment ; je veux consta-

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ter seulement l'erreur où se trouve Topposition quand

elle nous présente les événements de Vienne comme un motif irrésistible de recommencer aussitôt les hostilités.

On observe en dernier lieu qu'il est possiWe de faire la guerre tout de suite, parce que Tarmée s'est de beaucoup améliorée depuis deux mois. Je dois, à ce propos, rendre hommage à la loyauté avec laquelle Topposition a reconnu et loué ce qui a été fait par le ministre du la guerre*; mais l'état de l'armée n'est pas encore arrivé à la perfection, et quelques jours d'exercice encore ne lui feront pas de mal.

Je crois avoir démontré l'inconsistance des raisons mises en avant par l'opposition pour établir Topportunilé d'yne guerre immédiate ; je crois avoir prouvé qu'il ne peut nous être qu'avantageux de temporiser, soit en ce qui concerne la médiation, soit en ce qui concerne la guerre. Il ne me reste qu'a conclure en disant que nous devons laisser le gouvernement du Roi libre de déterminer l'heure où il conviendra de recommencer les hostilités. Celte heure pourra sonner dans une semaine, dans un mois (murmures), mais quand elle arrivera, elle nous trouvera tous d'accord sur les moyens comme nous le sommes sur le principe. (Applaudissements.)

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