SUR L'ENSEIGNEMENT DE LA THEOLOGIE DANS LES SÉMINAIRES
Dans le discours prononcé par le comte de Cavour à la Chambre, le ik mars 1851 , à propos de l'enseignement de la théologie dans les séminaires, la tendance libérale s'accentue do plus en plus; le ministre s'y montre tel qu'il sera plus tard au moment du grand conflit avec Rome. On peut remarquer en passant qu'à mesure que la réaction gagne du terrain en Europe , Camille de Cavour paraît sentir davantage la nécessité de tenir le Piémont en éveil et d'en faire , à l'aide de la liberté, comme un point lumineux au milieu du continent que l'ombre et le sommeil envahissent. Aucune occasion ne lui paraît trop petite pour parler ou agir dans ce sens.
La Chambre, à propos du budget de l'instruction publique, avait été conduite à s'occuper des chaires de théologie instituées dans les séminaires ; les titulaires en avaient été toujours rétribués par l'État, qui s'était réservé, par la loi sur l'instruction publique du k octobre 18^8, un droit de surveillance sur cette branche de l'enseignement. Ce droit était naturellement contesté, et l'exercice en était contrarié par une partie du haut clergé. Les évêques avaient vu avec déplaisir qu'on leur retirât la faculté, dont ils étaient en pos-
session depuis 1822, de nommer eux-mêmes les professeurs sans consulter le gouvernement, et deux d'entre eux, celui d'Âcqui et celui de Saint-Jean de Maurienne, avaient fermé les portes de leurs séminaires aux professeurs nommés par le ministre. La commission parlementaire avait rayé du budget les honoraires de ces deux professeurs, mais l'opposition voulait davantage; elle entendait que l'allocation aux professeurs de théologie fût entièrement supprimée, ou bien que le gouvernement se fît obéir des'évêques.
M. Gioja, ministre de l'instruction publique, établit une distinction entre l'enseignement théologique donné à l'université de Turin dans un esprit large et libéral , et l'enseignement des séminaires, qui au contraire avait grand besoin de réformes, mais auquel il était fort contestable que l'État pût et dût toucher sérieusement. 11 proposa de remettre la discussion de la question à l'époque où serait présentée une nouvelle loi sur l'instruction publique. M. de Cavour parla dans le même sens. La Chambre approuva.
DANS LA DISCUSSION DU BUDGET DE L INSTRUCTION PUBLIQUE Séance de la Chambre des députés du 14 mars IS.jl.
Le ministre de rinslruction publique, mon honora ble collègue, établissait hier que deux questions se po • sent relativement à l'enseignement théologique : d'un côté, en ce qui concerne les universités; de l'autro, en ce qui i'(!garde les séminaires.
Quant à l'enseignement de la théologie dans les. uni-
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versilés, il a reconnu sans difliculté que l'imporlance en est considérable, et il a prié la Chambre de ne rien épargner pour le conserver intégralement; la Chambre a applaudi à ces paroles, et je fais de même. Cet enseignement a rendu, rend et rendra probablement encore des services immenses; c'est à lui que nous devons les lumières principales de notre théologie, les prêtres savants dont le nom est cher au peuple piémontais.
Quant à l'enseignement des séminaires, le ministre a déclaré avoir des doutes graves, et il a conclu à ce qu'on ne tranchât pas la question à propos d'un article du budget et sans l'avoir profondément étudiée en elle-même. Il a ajouté que, pour l'année courante au moins, il serait injuste de refuser leur traitement à des professeurs qui ont déjà fait une grande partie de leur cours annuel.
Je n'avais réellement pas l'intention de prendre la parole sur ce sujet, n'ayant point les connaissances spéciales qui seraient nécessaires pour en bien parler : toutefois, comme des maximes que je crois pernicieuses ont été émises dernièrement par quelques membres de la gauche, M. Asproni et M. Brofferio entre autres, j'ai cru devoir protester hier, et proclamer un principe absolu, auquel j'attache une importance suprême ^ J'ai dit que, dans le cas dont il s'agit, mon opinion personnelle, comme citoyen, est que le gouvernement doit rester étranger à cet enseignement, et cesser par conséquent de payer
1. «Le gouvernement, avait dit la veille le comte de Cavour, ne doit pas 5-.'^ mêler de l'enseignement des séminaires. Si j'avais à émettre une opinion comme citoyen, non comme ministre, je dirais que le gouvernement doit rester étranger à l'enseignement de la théologie, sur lequel il appartient aux évêques seuls de veiller. Les evêques ne doivent pas faire
If^s professeurs. J'étais, en parlant ainsi, sur le terrain (li's principes; mon collègue était sur celui de l'opportunité, quand il a réservé la question. Sur les principes, je ne pourrais transiger; sur l'opportunité, je reconnais que je ne suis pas le meilleur juge, n'ayant pas des données suffisantes pour décider, séance tenante, si le gouvernement doit continuer ou non à exercer sur cet enseignement, tant qu'il le paye, la surveillance bien imparfaite qui lui a appartenu jusqu'ici. Il n'y a pas de divergence entre mon collègue de l'instruction publique et moi, sinon que j'ai été moins circonspect que lui.
Mais la question étant posée, je veux, non comme ministre, mais comme homme politique, exposer clairement à la Chambre ce que je pense ; car je ne veux pas passer pour autre que je suis.
Je me suis opposé aux idées soutenueshier par MM. Broffi'do et Asproni sur la nécessité de soumettre l'enseignement des séminaires à la surveillance directe et immédiate du gouvernement. Ces idées sont funestes; je crois pouvoir le démontrer à la Chambre .
D'abord, elles sont impraticables. Jamais la Chambre, le gouvernement n'arriveraient à exercer une surveillance réelle ; le clergé, les évoques la réprouveraient de telle sorte qu'il faudrait pour vaincre leur résistance recourir à des moyens voisins de la persécution, que la
la besogne des députés, ni les députés celle des évoques. Nous sommes lihics de croire ou de ne pas croire, de choisir pour directeurs spirituels (jiii bon nous semble. Si les S(hninaircs enseignent une mauvaise morale, nous prendrons pour confesseurs des théologiens (|ni aient été à l'école de M. Asproiii. » (Hires d'adiiésion à droite, murmures à, gauche.)
Chambre ne voudrait certes pas employer, et que le pays condamnerait d'ailleurs.
Cela se faisait pourtant sous le gouvernement absolu; pourquoi, dit-on, cela ne se ferait-il pas sous le régime constitutionnel?
Je doute que ce contrôle ait jamais été sérieux au temps dont on parle ; je veux pourtant l'admettie. Mais le gouvernement absolu avait tous les moyens possibles d'exercer une influence morale sur les évèques; le pouvoir civil était alors étroitement lié avec le pouvoir ecclésiastique, qui à tout moment recourait à lui ; ce dernier avait tout intérêt à ne pas contrarier directement la surveillance de l'État sur l'enseignement des séminaires, laquelle ne s'exerçait, — si toutefois elle s'exerçait, — ni avec sévérité ni avec efficacité. Ce qu'on obtenait alors par des moyens de conciliation et de persuasion ne saurait être obtenu par ces mêmes moyens sous le régime constitutionnel.
Supposons même que les évoques se bornent à une résistance passive : comment effectuer une surveillance? en se faisant envoyer le programme des leçons? Mais un programme ne peut point assurer qu'on suivra tel système théologique et moral plutôt que tel autre. Le seul moyen serait de faire des inspections. Croyez-vous que ce serait aisé? D'abord, qui en chargeriez-vous? des laïques? je ne le pense pas; ce serait chose trop singulière que d'envoyer des laïques surveiller l'enseignement de la théologie. Des prêtres? Mais où en trouverez-vous qui soient disposés à affronter l'opposition décidée des évêques? JNon-seulement les prêtres attachés aux vieilles
idées, les prêtres entraînés par les doctrines jésuitiques, mais les membres les plus libéraux, les plus éclairés de notre clergé s'y refuseraient.
Admettons encore que tous les obstacles soient surmontés et que vous ayez soumis à une inspection réelle, elficace les cours des séminaires; qu'aurez-vous gagné? Tous aurez fait dépendre renseignement ecclésiastique du [)OUYoir civil, et donné commission au pouvoir exécutif de faire suivre dans les écoles de théologie et de morale les doctrines que vous estimez les meilleures. De là, de toute nécessité, l'obligation pour le conseil de's ministres d'avoir à décider parfois des questions de théologie et de morale. Or, j'ai beaucoup de confiance dans les lumières et la sagesse de mes honorables collègues, mais je ne me crois pas obligé de voir en eux des autorités compétentes en ces matières.
De plus, si le ministère avait à exercer un tel contrôle, le Parlement serait en droit, en devoir d'examiner comment il s'acquitte de sa tâche, ce qui ouvrirait aux débats théologiques l'accès du Parlement. Je demande ce que le Parlement y gagnerait en autorité et en dignité. Je demande quel elTet produirait, après une vive discussion sur l'enseignement de quelque séminaire, la proposition, par un député jaloux des droits du pouvoir civil, d'un ordre du jour comme celui-ci : « Considérant que dans le séminaire d'Alexandrie, de Gênes, ou dans tel anli'e, on enseigne une morale qui manque de pureté et de sévérité, la Chambre invite le ministère à pourvoir à ce que la doctrine de saint Thomas soit enseignée avec plus de rigueur. » (Hilarité prolongée au centie et à droite.)
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Une telle politique ne serait pas seulement ridicule et impraticable, elle serait funeste. Je crois que les préopinants, en soulevant cette question, n'ont pas eu en vue de diminuer l'autorité légitime de l'Eglise, et qu'ils veulent plutôt amener le clergé à marcher d'accord avec nos lois organiques ; mais comment le clergé se convertira-t-il à nos institutions, comment les aimera-î-il, si après lui avoir ôté, et avec raison, quelques-uns des privilèges que l'ancien régime lui attribuait, si au moment de lui ôter ceux qui lui restent encore et de procéder à une répartition meilleure des revenus ecclésiastiques, vous venez lui dire : — nous réformons selon les principes de l'égalité et de la liberté toutes les parties de la législation qui vous étaient jadis favorables ; mais quant à votre indépendance et à votre liberté, nous voulons conserver les traditions du passé, (jue nous appelons, en tant qu'elles vous sont contraires, l'héritage glorieux de nos pères! — Loin de ramener le clergé, ce langage réloignera devons de plus en plus, pai'ce que vous aurez éveillé le sentiment de l'injustice, qui est le i)lus foit de tous chez les hommes éclairés.
L'histoire de tous les temps prouve que le moyen le plus sûr d'accroître l'influence politique du clergé est de lui faire une situation exceptionnelle, de le persécuter, ou seulement de lui infliger des vexations. Il n'est pas besoin de remonter jusqu'au moyen âge pour s'en assurer. Après la révolution de 1688, le gouvernement anglais voulut diminuer l'influence du clergé en Irlande, et employa pour cela tous les moyens de coercition, avec cette énergie, poussée pai'fois jusqu'à la férocité, qui
appartient à la forte race anglo-saxonne. On n'arriva qu'à faire de Flrlande une masse compacte obéissant à son clergé avec une confiance aveugle et absolue. Une politique tout opposée ayant donné en 1829 la liberté à l'enseignement et au culte irlandais, l'influence du clergé baissa beaucoup, à ce point que nous avons vuO'Connel, secondé par tout le clergé, échouer complètement lorsqu'il voulut susciter en faveur du rappel de l'union une agitation semblable à celle qu'il avait faite pour l'émancipation des catholiques. Plus récemment, vous avez vu combien il a mal réussi au ministère anglais actuel de vouloir appliquer au clergé des mesures répressives et simplement vexatoires; vous avez vu combien la seule présentation du bill contre Vagression papale a nui à l'autorité acquise aux hommes du gouvernement.
■l'invite la Chambre, autant que je sais et que je puis le faire, à profiter des leçons du passé, et à ne combattre l'intolérance cléricale qu'en donnant la liberté au clergé. Peut-être dira-t-on qu'en principe c'est juste, mais que les circonstances sont exceptionnelles, que nous sommes dans un temps de transition, et qu'il importe de prendre des mesures extraordinaires pour mettre nos institutions à couvert des périls, des conspirations dont une partie du clergé pourrait les menacer.
Ces craintes d'abord ^ont exagérées; s'il est beaucoup de prêtres qui regrettent l'ancien régime, leurs privilèges, et qui voudraient voir la ruine de nos libertés, la majorité du clergé est, je ciois, animée d'auti'es seidi- UKints. Je ne pourrais m'expliquer ((inuneul ce clei'gé, sorti presque tout entier des classes popuhurcs ([ui n'ont
jamais joui des privilèges du passé, serait contraire à la Constitution. Mais le fôt-il, qu'est-ce que le cléricalisme pourrait contre nous?. l'ai, pour me rassurer sur ce point, une raison que je crois irréfutable : si autrefois, quand l'absolutisme et le parti clérical étaient étroitement unis, quand ce dernier était appuyé sur toutes les forces du pouvoir civil, quand il avait le monopole de la presse et de l'enseignement, il n'a pu empêcher le développement et le triomphe final des idées libérales, comment pourrait-il, aujourd'hui que ces idées se sont implantées parmi nous, aujourd'hui que nous pouvons les défendre à l'aide de la presse, de l'enseignement, de la parole, comment pourrait-il , avec la seule ressource des cours faits dans des séminaires, nous replonger dans le royaume des ténèbres? (Très-bien! à droite.)
Un autre fait contemporain peut encore nous rassurer. Il y a un pays en Europe avec lequel nous avons beaucoup de ressemblances politiques, géographiques et religieuses : c'est la Belgique. La Belgique possède un clergé beaucoup plus puissant que le nôtre, parce que ce clergé, — qui a toujours été moral et qui a été, jusqu'à un certain point, éclairé autrefois, — ayant très-activement pris part à la dernière révolution, s'est acquis une popularité véritable et méritée. Après la révolution de 1830, le clergé se sépara des libéraux; les deux partis se firent une rude guerre, mais les hommes de la liberté ne voulurent jamais employer contre leurs adversaires d'autre arme que la liberté elle-même. Il est donc ari'ivé que le parti clérical, après avoir eu la majorité au Parlement, après avoir eu le pouvoir en main, a vu sa puis-
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sauce décliner peu à peu; il est réduit aujourd'hui à une minorité insignifiante, et lorsque, non content de la part Irès-large qui lui a été laite, il a voulu envahir les établissements municipaux et provinciaux, le Parlement, tout en faisant une loi sur l'enseignement public pour mettre un frein à ses prétentions excessives, s'est senti assez fort pour laisser intactes les véritables libertés de l'Église.
Il est certain que la liberté d'enseignement aura des inconvénients, et je ne me porte pas caution (Dieu m'en l)réserve!) des doctrines qui seront enseignées dans les séminaires. Mais quelle est la liberté qui ne porte point de IVuits amers? Je ne la connais pas; la liberté de la presse elle-même a les siens. Le député de Caraglio ^ ne le niera pas ; il y a peu de jours, si je ne me trompe, j'ai vu, dans un journal qu'il dirige, une polémique où les abus d'une certaine presse étaient signalés si ingénieusement que j'ai envié tant d'habileté de plume. Mais en indiquant ces excès, il n'a invoqué aucune mesure répressive ; en brave qu'il est, il a combattu la presse par la presse, et je dois dire qu'il a réussi à faire baisser un peu le ton de ses adversaires, ce dont je lui fais mon sincère compliment.
Eh bien, faisons de même pour l'enseignement. S'il se présente des abus dans l'enseignement ecclésiastique, ceux ([ui s'y entendront écrii'ont sur ces matières des traités plus raisonnables et plus libéraux; mais pour Dieu, Messieurs, ne débutons pas dans la voie des réfor-