Le marquis d’Azeglio
çus par des corporations et par des particuliers propriétaires d'une partie des phares qui existent sur les côtes anglaises.
« Le gouvernement anglais se montra disposé à accéder à nos demandes et à s’engager à nous assurer d'une manière définitive les bienfaits du dernier acte de navigation, en les étendant suivant nos désirs, et cela à une seule condition, celle de recevoir le traitement de la nation la plus favorisée.
« Cette demande était, vous le reconnaîtrez, je l’espère, tellement raisonnable qu’il n’y avait pas moyen de la refuser. L'Angleterre nous avait en effet accordé par le fait plus que nous n’avions obtenu par les traités conclus avec la France et la Belgique. Nos huiles, pour lesquelles la France n’avait rien voulu nous accorder, et sur lesquelles la Belgique avait maintenu un droit léger, il est vrai, mais non sans importance, sont affranchies de tout droit en Angleterre. Il en est de môme des soies travaillées. Enfin nos vins, que la Belgique repousse, ne sont frappés dans ce pays que d’un droit léger. Dans l’état actuel de la législation commerciale anglaise, nous ne pourrions en fait de réduction de droits de douane que lui demander des concessions absolument insignifiantes. En effet, le seul article de nos exportations qui soit encore frappé d’un droit assez fort, ce sont les étoffes de soie : mais en réalité ce droit n’est pas une entrave pour nous , puisque les étoffes de soie que nous exportons ne sont pas de la nature de celles que l’Angleterre lire de l’étranger.
« Obtenant de l’Angleterre tout ce qui pouvait véritablement favoriser les intérêts économiques du pays, il était bien naturel de lui accorder non des faveurs spéciales, mais le traitement de la nation la plus favorisée.
« Et veuillez observer que cette concession n’était pas gratuite, puisqu’elle était compensée par l'engagement formel de maintenir intact, pendant toute la durée du traité, le principe, d'une importance suprême pour nous, de la parfaite assimilation des deux pavillons vis-à-vis du gouverne-
ment et vis-à-vis des corporations qui perçoivent des taxes différentielles sur les navires étrangers.
« Cette assimilation, vu l’immense développement de notre commerce maritime, a une importance bien supérieure à toutes les concessions que nous ayons jamais réclamées ou môme que nous puissions jamais obtenir des autres puissances européennes.
« Vous reconnaîtrez, je l’espère, la vérité de cette assertion, en réfléchissant que nous possédons près de 25,000 marins et au delà de 3,000 bâtiments, c’esl-à-dire bien plus d’hommes et de navires qu’il ne nous est possible d’en employer pour notre commerce national. Aussi nos armateurs étaient-ils obligés par le passé d’aller chercher en Amérique des moyens d’utiliser leurs navires repqussés par les droits différentiels de presque tous les ports de l’Europe. L’Angleterre, en leur ouvrant scs ports et ceux de ses cohn nies, leur a conféré un bénéfice immense; elle 'a offert à notre navigation un champ presque sans limites à exploiter. C’est pourquoi le gouvernement du Roi se croit fondé à déclarer qu'aucun traité de commerce conclu ou à conclure ne saurait être aussi avantageux à notre pays que celui que nous avons dernièrement signé à Londres. »
Par suite des réclamations de la France, auxquelles la Sardaigne désirait vivement pouvoir accéder en retour de concessions raisonnables de sa part , des négociations nouvelles eurent lieu; une convention additionnelle au traité fut signée à Turin le 20 mai 1851, et un nouveau traité de commerce et de navigation fut conclu entre les deux Étals le là février 1852.
Plus tard, en 185à, à propos d’une réduction nouvelle des droits sur les céréales, le comte de Cavour notait, à l'honneur des grands propriétaires du pays, un fait qui était également vrai de plus d'un grand industriel dont les réformes économiques en Piémont affectaient les intérêts.
« On a observé avec raison que la réduction des droits sur
1rs céréales exerce des effets divers sur les différentes classes intéressées dans l’agriculture, et que tandis que la liberté profite aux manœuvres et aux fermiers, elle peut porter quelque préjudice aux grands propriétaires. Eh bien, nous avons vu dans cette enceinte la grande propriété élever la voix pour exhorter le ministère et la Chambre à appliquer le principe de liberté dans toute son extension. Je dirai de plus que les grandes réformes successivement adoptées dans ce pays sont dues à l’initiative des grands propriétaires. La première de ces réformes a été accomplie sous Charles- Albert; elle a eu un caractère assez radical, car le droit fut réduit de six et de neuf francs à trois pour l'ancien sac génois, et elle était l’œuvre du comte de Revel, un grand propriétaire. J’ai la bonne fortune d’en proposer une nouvelle aujourd’hui, et j'appartiens, moi aussi, à la catégorie des grands propriétaires. (On rit.)
« Ceci prouve, Messieurs, que chez nous, lorsqu’il s’agit du bien public, les intérêts de classe se taisent; ce fait, je le répète, est honorable pour la nation. »
Il reste à dire que la liberté économique, appliquée avec énergie dans toute l’extension possible, fut suivie d'un mouvement extraordinaire dans l'industrie, l’agriculture et le commerce. Ce mouvement, pendant les premiers temps, fut aidé de toute façon par le ministère ; il devint même excessif ; la spéculation ne connut bientôt plus de frein , et quelques désastres en résultèrent. Mais l’esprit d’association et d’entreprise avait relevé les forces du pays, le trésor avait à sa portée une source de revenus plus riche, et le but de la réforme économique était atteint.
Voici ce que disait à ce propos le comte de Cavour, le 21 mars 185/; :
« Je serai franc. Je reconnais qu’un élan excessif s’est manifesté chez nous vers l’association, vers les entreprises industrielles, mais je prie qu’on observe qu’il était de toute nécessité d’éveiller l’esprit de spéculation dans
notre pays. La seule manifestation un peu notable de cet esprit, avant 1847, avait été la création de la banque de Gcnes ; il n’v avait guère d’autre exemple d’une grande œuvre d’utilité publique, d’une grande entreprise industrielle conçue et exécutée dans le pa\s. Il était clair que le pa\s ne pourrait supporter les charges nouvelles qui devaient lui être imposées si l’esprit d’association , si l’esprit industriel ne recevait une impulsion vigoureuse. Or il est très-dilllcile, quand on a réveillé de telles forces, de les arrêter précisément au point où la perfection le voudrait, où elles ne peuvent amener aucun danger. Il n’est pas donné à l'homme d’opérer sans quelques inconvénients des transformations aussi radicales; il n’est pas possible de tenter de grandes réformes avec une telle sûreté de vues et d’action qu’elles aillent et s'arrêtent juste au point désirable.
« Mais je dis que le ministère , que le ministre des finances ne peut être accusé d’avoir trop poussé à la spéculation. Je crois avoir déclaré souvent devant la Chambre qu’il n’était plus le cas de favoriser de nouvelles entreprises; j’ai adressé souvent, de cette tribune, des conseils de prudence et de réserve aux capitalistes; j’ai fait plus : en plu* sieurs occasions j’ai refusé d’approuver la constitution de compagnies qui ne présentaient pourtant rien de mauvais, uniquement parce que je reconnaissais que le mouvement était trop rapide. Malheureusement ni mes avertissements, ni mes efforts n’ont pu avoir assez d’influence pour contenir dans de justes limites l’élan général.
« Je crois que si nous n’avions pas donné l’essor à l’esprit industriel, nos finances seraient bien plus menacées qu'elles ne le sont : car cet esprit a une élasticité merveilleuse, ut sitôt que les affaires s’amélioreront, nous le verrons regagner tout le terrain perdu. Dans tous les pay- doués d'une activité économique sérieuse, les traces des crises s'effacent bien vite. Qui se souvient aujourd’hui en Amérique de la crise terrible de 1838? en Angleterre, de celle de 1847 ? A coup
sûr, bien des cadavres sont restés sur le champ de bataille industriel; mais ils ont été enterrés (on rit); d'autres ont regagné ce que les premiers avaient perdu, et l'ensemble de la nation continue sa route. Tel sera, ou je me trompe beaucoup, le résultat de notre politique financière. »
Pour achever de faire apprécier la manière dont le comte de Cavour jugeait les choses de l’agriculture et du commerce, nous plaçons ci-après, à leur rang de date, deux discours de peu d'étendue sur l'institution agricole de la Vénerie et sur l'augmentation du capital de la banque nationale.