‹ Œuvre parlementaire du conte de Cavour;Chapitre 63 sur 80 · OF.I VRE PARLEMENT AIRK · texte numérisé non relu

OF.I VRE PARLEMENT AIRK

vous plaira, d’être ministre dans un pays où règne à un certain degré la centralisation, où le gouvernement a des moyens d’action assez nombreux; eh bien, je vous déclare que si vous ajoutez à ces moyens celui dont nous parlons, vous donnerez au gouvernement un pouvoir menaçant pour la liberté. Il est difficile que l’homme qui a certains pouvoirs dans ses mains ne se laisse pas entraîner à eu abuser. Mettez le clergé dans la dépendance du pouvoir civil, vous aurez vieié nos institutions dans leur essence, vous aurez jeté les fondements d’un redoutable despotisme administratif et religieux. (Approbation.)

Parmi les États qui sont arrivés à un certain degré de civilisation, ceux où le gouvernement est le plus défectueux sont ceux où le pouvoir civil et le pouvoir religieux sont réunis dans les mêmes mains. Si le régime auquel sont soumis les États romains est si mauvais, cela ne vient pas d’une autre cause. Là, c’est le prêtre qui commande à l’employé civil; si, dans un sens inverse, l'on établissait chez nous la dépendance du prêtre à l’égard du fonctionnaire, les résultats seraient tout aussi mauvais et peut-être pires1.

Mais ce ne serait pas, je le répète, le danger le plus inévitable, le plus menaçant pour le pays. Le résultat de l’expropriation me parait devoir être au contraire

t. « Autant il est déplorable, disait dans une autre circonstance le cunile de Cavour, d'avoir un clergé qui soit en possession de richesses excessives, comme l’était jadis le clergé espagnol, autint, d’un autre côté, il est contraire aux véritables intérêts de la liberté d'avoir un clergé semblable au clergé russe, et dont les membres se soient abaissés jusqu’à n’étre plus que des ronctionuuires du gouvernement. »

l’exaltation de l’esprit de caste, l'isolement complet du clergé, sa rupture définitive avec la société civile, et le resserrement des liens qui attachent l’ecclésiastique à la hiérarchie où il est incorporé.

Je parle ici au point de vue purement humain , et je laisse entièrement de côté la théologie. Si l’organisation du clergé catholique a un défaut, c’est l’insuffisance des liens existants entre lui et la société civile. Séparé de sa famille, impuissant à s’en former une nouvelle, le prêtre est isolé, et amené par conséquent à concentrer ses affections sur la caste dont il est membre. Si les prêtres sont propriétaires, leurs biens les relient à la société au milieu de laquelle ils vivent; c'est un élément d’union qui tend à neutraliser les tendances que l’organisation ecclésiastique leur imprime; ôtez-leur ces biens, ils se souviendront plus rarement qu’ils sont citoyens.

Mon opinion est confirmée par celle de l'homme de notre temps qui a peut-être le plus profondément étudié le développement des sociétés démocratiques, M. de Tocqueville. Je lis dans son son dernier ouvrage, f Anrien régime et la Rérolution :

<i J’ose penser, contrairement à une opinion bien générale et fort solidement établie, que les peuples qui ôtent au clergé catholique toute participation quelconque à la propriété foncière et transforment tous les revenus en salaires, ne servent que les intérêts du saint-stége et ceux des princes temporels, et se privent eux-mêmes d’un très-grand élément de liberté.

« Un homme qui, pour la meilleure partie de luimême, est soumis à une autorité étrangère, et qui dans

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le pays qu’il habite ne peut avoir de famille, n’est pour ainsi dire retenu au sol que par un seul lien solide, la propriété foncière. Trançhez ce lien, il n’appartient plus en particulier à aucun lieu. Dans celui où le hasard l’a fait naître, il vit en étranger au milieu d’une société civile dont presque aucun des intérêts ne peut le toucher directement. Pour sa conscience il ne dépend que du pape; pour sa substance, que du prince. Sa seule patrie est l’Église. Dans chaque événement politique il n’aperçoit guère que ce qui sert à celle-ci ou lui peut nuire. Pourvu qu’elle soit libre et prospère, qu’importe le reste? Sa condition la plus naturelle en politique est l'indifférence. Excellent membre de la cité chrétienne, médiocre citoyen partout ailleurs.

« De pareils sentiments et de semblables idées, dans un corps qui est le directeur de l’enfance et le guide des mœurs, ne peuvent manquer d’énerver l’âme de la nation tout entière en ce qui touche à la vie publique. »

Chenal (en français). A ce titre l’Espagne a dù jouir d’une grande liberté.

Cavour. A ces profondes pensées, à ces éloquentes paroles l’honorable Chenal oppose une observation historique. Je le suivrai donc sur ce terrain.

L’incamération s’est accomplie sur une immense échelle dans quelques pays d’Europe. En France, avant la révolution, le clergé était, si je ne me trompe, aussi riche que celui d’Espagne; il fut totalement dépouillé, et aucun débris ne lui resta de ses anciennes possessions. Qu’arriva-l-il? Je respecte beaucoup le clergé français d’aujourd’hui, et je reconnaîtrai, si M. Chenal y tient,

qu’il est plus moral et plus zélé que celui d’autrefois; mais personne ne niera qu’il ne soit beaucoup moins national, beaucoup moins libéral que ne l’était le clergé de l’ancien régime. (Marques d'assentiment.) Celui-ci était animé d’un espritd’indépendance à l’égard de Rome, d’attachement pour certaines maximes nationales ; il avait des instincts de liberté. Des membres illustres du clergé français ont encouragé jadis les études classiques, et même les études philosophiques. C’est tout autre chose aujourd’hui; tous les faits démontrent que le clergé de France est infiniment plus ultramontain que notre clergé national.

Plcsiecrs voix au cestre. C’est vrai !

Cavour. Nous avons vu en effet. Messieurs, les membres de l’épiscopat français répudier à l’envi non-seulement les principes de l’ancienne Église nationale, mais jusqu’à des pratiques tout extérieures qui ne touchaient aucunement à la foi. Le clergé français, non content de renier les maximes de Bossuet, les canons et les libertés de l’Église gallicane, s'est emporté jusqu’à abolir dans plusieurs grandes villes une liturgie à laquelle, dit-on (car je ne suis pas juge en ces matières), l’on était fort attaché. (On rit.)

Et la Belgique? Elle aussi a incaméré les biens de son clergé; celui-ci en est-il devenu plus libéral? Je ne suis pas suspect d’avoir un penchant pour le parti ultraclérical, dont les journaux ne pratiquent guère à mon égard la charité évangélique; cependant je déclare à la Chambre que notre presse cléricale, tout exagérée, toute vouée qu’elle est à la. cour de Rome, est moins exces-

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sive et moins obséquieuse envers Rome que celle qu’inspirent les évêques de Bruges et de Gand.

On dira : Mais il y a un autre parti à prendre; laissons les fidèles payer leurs ministres. — Savez-vous ce qui s’ensuivrait? Un redoublement de zèle, de fanatisme, d’ultramontanisme. Ce système existe en Irlande; là, le clergé n’est point salarié ; ses moyens d’existence consistent dans l’aumône et les souscriptions volontaires des fidèles. Ce clergé est moins libéral encore et plus fanatique que celui deFrance, et le rapport que j’ai élablientre la presse de Belgique et celle du Piémont, on le peut sans crainte appliquer à la presse des catholiques irlandais en regard des journaux des catholiques belges. Les feuilles irlandaises ont poussé les sentiments antinationaux, l’esprit de trahison jusqu’à faire l’éloge de Nana-Sahib et des Cipayes égorgeant dans les Indes les citoyens du Royaume- Uni.

Mais pour vous convaincre, Messieurs, que l’incamération est loin de rendre le clergé plus libéral ou moins influent, vous n'avez qu’à considérer ce qui s’est passé ici même. L’incamération a été décrétée chez nous au temps de la révolutioif française; dans plusieurs localités, notre clergé n’a presque plus de propriétés, et vit des subsides de l’État ou de petites pensions, je dirais presque d’aumônes. Ces provinces sont-elles celles où le clergé est le plus avancé, où il exerce le moins son action contre le gouvernement? Au contraire, c’est là qu'il emploie le plus de forces pour le triomphe d’opinions qui sont certes des plus conservatrices. (Hilarité aux centres et à gauche; murmures à droite.)

Je crois cette phrase tout à fait parlementaire. (Oui! oui !)

Je ne ferai pas ici une statistique de la Chambre ; je vous dis seulement : Examinez les bancs de la droite, ceux du centre, ceux de la gaudhe; prenez les moyennes, et vous verrez que les représentants qui siègent à droite sont ceux des provinces où le clergé a perdu ses biens etse trouve le moins riche; et que, dans les provinces où il est opulent, il a moins d’influence, ou il ne se sert pas de celle qu’il a pour grossir les rangs des conservateurs extrêmes; parmi ces dernières, permettez que je vous cite. Messieurs, des localités qui me sont bien chères, celles qui s’étendent de la Doire au Tessin : tous les députés qu’elles nous ont envoyés, à l’exception de l’honorable marquis Tornielli, siègent au centre et à la gaucho de la Chambre. (Hilarité.)

Je suis donc contraire à l’incamération, parce que les inconvénients politiques en surpasseraient les avantages économiques. Mais nous ne sommes point contraires à une répartition meilleure des biens du clergé; nous l’avons prouvé en instituant la. caisse ecclésiastique, dont nous prenons l’engagement d’améliorer autant que possible la situation.

Je vous ai démontré, Messieurs, que les moyens extraordinaires qu’on nous propose seraient de mauvais remèdes à notre situation financière. 11 me reste à examiner si nous pourrions réaliser des économies suffisantes moyennant une réforme radicale dans notre système d’administration intérieure, et à apprécier l’état réel des affaires du pays. (Plusieurs députés : A demain!)

Mais il est tard; puisque la Chambre parait le désirer, je remets à demain la suite de ce que j’ai à dire.

Séance de la Chambre des députés du 20 mai 1858.

Une vaste réforme dans l’organisation intérieure du royaume pourrait-elle, tout en laissant intact notre régime constitutionnel , nous permettre de réaliser des économies importantes? Ce serait, selon moi, une grande illusion que de le croire.

En ce qui «regarde l’administration centrale, après la suppression des agences générales 1 et la réunion de toutes leurs attributions dans les mains du ministère, je crois qu’on ne peut plus rien innover de considérable sans nuire au service.

Notre système de comptabilité est certainement le plus eftieace et le plus économique qui existe en Europe ; les dépenses sont contrôlées de telle sorte, la réalité des paiements est constatée si sûrement, que nous pourrions sans crainte présenter cette organisation comme un modèle, comme une simplification et un perfectionnement des systèmes français et belge.

Plusieurs projets de réforme ont été mis sur le tapis quant à l’organisation judiciaire ; tous proposent des améliorations, mais aucun ne vise à dégrever le budget.

I. Les azienile étaient des directions générales qui dépendaient nominalement du ministère des finances, mais qui en étaient distinctes en réalité, ce qui compliquait la comptabilité.

Ainsi, je suis très-partisan du jury et des cours d’assises, mais je doute fort qu’il en résulte une économie.

À l’égard de notre armée, je ne nie pas la possibilité de quelques petites épargnes ; mais je soutiens qu’on ne peut pas faire sur elle des économies sérieuses sans porter atteinte à sa force. Si vous comparez la force de notre armée et ce qu’elle nous coûte à ce que valent et ce «lue coûtent les armées étrangères , le résultat de votre calcul sera tout à fait à notre honneur. Mon honorable ami le ministre de la guerre m’a souvent donné de grands soucis en me proposant de nouvelles dépenses pour l’armée (on rit) ; mais pas une de ces dépenses n’a

manqué d’accroître notre puissance militaire, et en les

faisant, on n’a jamais négligé d'économiser sur chaque objet autant qu’on le pouvait sans nuire aux résultats, si bien que, de 1850 à 1857, le ministre de la guerre a toujours présenté, dans ses comptes définitifs, des résidus de fonds épargnés non-seulement sur les sommes volées à part et sur les crédits supplémentaires, mais même sur la somme totale primitivement fixée par le budget.

Les dépenses extraordinaires, pour ce département, approchent de leur terme; nous n’avons plus à construire des fabriques de poudre, des casernes dispendieuses, des fortifications comme celles de Casai et d’Alexandrie; mais je déclare franchement que si vous voulez conserver une armée régulière et solide , si vous ne voulez pas vous contenter d’un système de milices, il faut vous résigner à voir figurer au budget sur et; chef une somme à peu près égale à celle qui y a été portée jusqu’ici.

<*; I V R K 1> A R L E M KN T A 1 R E

Reste l'administration inlérienre des provinces, sur laquelle, je l’avoue sans difficulté, il est théoriquement admissible qu’on tassé de larges épargnes. Si nous avions à organiser le pays p nouveau , nous pourrions créer, comme en Belgique , six, sept, ou (par égard pour la topographie spéciale de notre pays) dix grands centres administratifs, et supprimer tous les autres; mais c’est une de ces réformes qui ne sont praticables qu’au lendemain d’un bouleversement, et qui sont incompatibles avec la tranquillité dont nous jouissons. Il est impossible de destituer, si je puis dire ainsi, les quatre cinquièmes des chefs-lieux de province; il est impossible surtout de songer à détruire l’élément provincial. Le ministère prend sans difficulté l’engagement de présenter dans la session prochaine une loi sur l’administration provinciale; mais il ne peut consentir à entreprendre des remaniements qui rencontreraient des obstacles et des difficultés insurmontables. On donnera une plus grande liberté aux communes et aux provinces, on rendra l’action administrative plus rapide; mais toutes ces améliorations, qui doivent laisser subsister l’élément provincial , ne pourront pas soulager beaucoup le trésor.

On me dira peut-être : vous n’avez donc pas de remède à indiquer? la mort économique est donc inévitable, comme l’ont prétendu quelques orateurs de la droite ? — Je réponds que le mal n’est pas si grand, tant s’en faut.

Notre dette publique s’élève à 685 millions, et en y ajoutant l’emprunt que nous allons contracter, — nous ne l’éviterons pas, quoi que nous fassions, — à 72f ou 725 millions. C’est beaucoup, je ne le nie pas, pour

5 millions d’habitants; mais la dette belge était, le 1" mai 1857, de 695 millions, et la Belgique, plus riche que nous d’un côté, a de l’autre près de 700,000 habitants de moins. Je ne parle pas de l’Angleterre, qui doit 20 milliards. La Hollande, pays plus riche mais moins peuplé que le ijôtre , a une dette de 2 milliards. Notre dette, comparée à celle des autres États européens, n’est donc pas hors de proportion avec notre richesse et notre population.

Est-il . vrai que notre dette grandisse sans cesse par suite d'un déficit constaté dans le budget ordinaire de l’Étal? Non pas. En 1856, il est entré dans les caisses de l’État 112 millions, sans compter l’emprunt anglais, qui n’a été qu’une ressource extraordinaire. Les dépenses ordinaires et extraordinaires se sont élevées à 149,612,000 fr. : c’est un déficit de 7,612,000 fr. ; les dépenses extraordinaires ont été considérables celte année-là; de plus, remarquez. Messieurs, qu’il ne faudrait point comprendre dans le déficit le fonds d’extinction non employé. Il est excellent de consacrer des fonds à éteindre la dette; mais ce n’est pas marcher à sa ruine que de s’abstenir de le faire, autrement l’Angleterre serait ruinée depuis longtemps, elle qui dès 1818 ou 1819 a fait disparaître les fonds d’extinction de ses budgets.

En réalité, nos dépenses ordinaires sont soldées par nos rentrées ordinaires, et puisque la différence apparente ne consiste que dans la part que nous consacrons à l’extinction, je ne vois pas que notre situation soit mauvaise. En 1855, il en avait été de même; dans les comptes définitifs de 1857, il n’en sera pas autrement.

Le déficit dans le budget des recettes et des dépenses ordinaires étant inférieur au fonds d’extinction, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, bien que j’admette que le Parlement a raison de prémunir le ministère contre des dépenses nouvelles.

Pour faire ici un examen de conscience complet, je ne disconviendrai pas que le ministre des finances de Sa Majesté n’ait été parfois trop porté à seconder des entreprises grandioses; mais toutes ees entreprises. Messieurs, ont un caractère de très-grande utilité ; le ministère ne s’est prêté à aucune dépense improductive, excepté celles du département de la guerre , lesquelles, au fond, sont elles-mêmes productives, non pas économiquement, mais politiquement. Nous n’avons jamais consenti aux dépenses qui nous ont paru improductives. On nous l’a même reproché souvent; le député Yalerio nous rendait encore récemment responsables du danger qui menace les tableaux de notre magnifique galerie dans le local si défavorable où ils se trouvent. Nous ne vous avons pas proposé d’élever des palais, des monuments, d’orner les villes du royaume; notre tâche a été d’écarter toute dépense qui n’était pas urgente et productive.

Mais puisqu’on invite le ministère à plus d’économie encore, qu’on me permette de prier à mon tour je ne dis pas la Chambre dans son ensemble, mais les députés en particulier, ceux surtout que nous envoient certaines parties de l’fttat, d’être eux-mêmes plus réservés dans les propositions, les demandes de dépenses nouvelles sur lesquelles ils ont coutume d’insister auprès du ministère. Nous serons plus énergiques dans notre résistance aux

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velléités de dépense; qu’ils mettent aussi plus de modération dans leurs propositions , et nous arriverons à l’équilibre.

Je compte, bien entendu, sur les progrès de la richesse nationale, qui ont été si sensibles de 1850 à 1856 et qui ne peuvent manquer de continuer dans l’avenir. Les députés de la droite répètent à l’envi : — l’émigration croit chaque jour, la valeur des terres diminue, les catastrophes commerciales se succèdent sans relâche sur nos places principales, et les contributions indirectes rendent de moins en moins : ce sont des preuves que , loin de progresser, nous sommes en décadence complète. — Ces objections doivent être réfutées.

L’émigration, considérée en général, n’est pas toujours un signe d’appauvrissement pour un pays. Les peuples les plus industrieux du monde sont ceux qui fournissent à l’émigration le tribut le plus large. Qui a peuplé l’Amérique septentrionale? La nation la plus riche de l’Europe, la nation anglaise.

Une voix a gauche. Ce sont les Irlandais.

Cavour. C’est la race anglo-saxonne. Les statistiques anglaises portent le chiffre des émigrants à 300.000 par an. Est-ce que l’Angleterre s’appauvrit pour cela? En Amérique même, c’est-à-dire dans le pays le plus riche du monde, une émigration nombreuse s’opère chaque année des anciens Étals vers les nouveaux, vers les régions de l’extrême ouest.

Je vais plus loin. S’il est vrai que l’on doive éviter de favoriser l’émigration comme les comtés et les paroisses ont eu le tort, à mon avis, de faire en Angleterre, il

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est vrai, d’autre part, que l’émigration est avantageuse pour ceux qui restent aussi bien que pour ceux qui s’en vont; car la situation des classes ouvrières dépend du rapport qui existe entre la masse des capitaux qui mettent en mouvement le travail et la quantité des bras qui s’offrent à travailler; et l’émigration, en diminuant le nombre des bras sans diminuer le capitnl industriel, favorise les ouvriers qui restent, comme il est précisément arrivé en Angleterre pendant ces vingt dernières années. La condition des classes ouvrières s’v est grandement améliorée par cette cause.

Une émigration particulière a été occasionnée chez nous par la maladie de la vigne, qui a détruit le principal, presque l’unique revenu de bien des localités, surtout de la Ligurie. Mais l’émigration causée par le tléau a été, en somme, un remède aux effets du fléau luimême. Je ne nie pas d’ailleurs que si les finances ont fait des recettes plus considérables sur les importations qui en sont résultées, en définitive les ressources du trésor, qui sont une partie des ressources du pays, ont souffert. C’est l’effet tout spécial du fléau qui nous a frappés.

L’émigration n’est donc pas en elle-même un signe d’appauvrissement. J’ajoute que la baisse de prix des terres n’en est pas un non plus. Il y a deux causes de diminution pour le prix de la terre ; l’une est constante, l’autre est momentanée.

11 est certain, en premier lieu, que dans un pays où il existe peu ou point d’industrie, où les classes éclairées n’ont pas l’habitude de s’adonner au commerce ou à la spéculation, les immeubles acquièrent une grande va-

leur, parce qu’ils deviennent le seul placement possible des fonds disponibles, des épargnes amassées. Chez nous, avant 1848, l’industrie était bien moins développée qu’aujourd’hui ; un bien plus petit nombre de personnes des elasses élevées se consacrait à l’industrie et au commerce; il est même avéré que lorsqu’un commerçant ou un industriel, en Piémont, avait amassé quelques capitaux, il eu consacrait au moins une partie à acheter des terres, estimant que par celte transformation de commerçant en propriétaire, il s’élevait d’un degré dans l’échelle sociale. (C’est vrai!) Il est naturel que dans de telles circonstances le prix des immeubles soit élevé par rapport aux autres valeurs. Mais il n’en est plus ainsi. Il n’est plus personne qui s'imagine que le propriétaire soit au-dessus du commerçant, que la ferme soit quelque chose de plus noble que la manufacture. Le même changement s’est opéré en Angleterre, où, chose remarquable, les capitaux placés en renies sur l’État ne rendent que trois ou trois et un quart pour cent, tandis que les immeubles rendent le quatre et le quatre et demi ; d n’en était pas ainsi il y a cinquante ans.

Voilà la raison constante de la diminution du prix des terres, line autre cause, celle-là transitoire, en est la crise commerciale, qui a élevé l’intérêt des capitaux et fait baisser la valeur des terres; car le taux de l’intérêt el la valeur de la terre sont toujours en raison Diverse. Cette crise a occasionné des désastres commerciaux sur nos places; mais les autres places d'Europe et celles d’Amérique ont souffert plus que nous; el si l’on considère toutes les épreuves que notre pays a subies de-

puis 1848, l’on pourra à bon droit s'étonner que les catastrophes n’aient pas été plus grandes. En en recherchant ici les origines, qui sont les mêmes que celles de la diminution des produits de l’impôt indirect, je prouverai que ni les désastres commerciaux ni la diminution des recettes indirectes ne sont, dans les circonstances où nous sommes, des signes de décadence économique.

L’un et l'autre de ces deux ordres de faits a eu des causes particulières à notre pays et d’autres causes communes à l’Europe entière.

L’an dernier, Messieurs, l’une de nos principales récoltes, celle des vers à soie, a été presque entièrement détruite par une maladie mystérieuse. Une classe trèsnombreuse de citoyens a été privée ainsi d’une partie de son revenu : première cause de diminution pour la perception indirecte. Les effets de la perte de cette récolte ont été d’autant plus cruels que la vente des cocons est celle qui fournit principalement aux agriculteurs l’argent sonnant avec lequel ils payent leurs dettes et font leurs achats. Dans plusieurs provinces, c’est le seul produit qui fasse entrer de l’argent monnayé dans la poche du paysan. De plus, il arriva que la récolte précédente n’ayant pas été très-abondante , les cocons montèrent à un prix exorbitant : on les payait jusqu’à 100 et 110 fr. le myriagramme. Nos industriels, par une conséquence du libre échange, avaient agrandi leurs ateliers, créé des filatures ou établi des machines nouvelles; pour faire fonctionner tout cela, ils avaient acheté toute la récolte du Piémont, une partie de celle du reste de l’Italie, et fait des acquisitions jusqu’en Chine. Les résultats ne*

furent pas heureux : il arriva naturellement que la soie ayant beaucoup augmenté de prix, la consommation diminua, et cela d'autant plus que cet objet n’était pas de première nécessité. Celte diminution de consommation fil baisser le prix des soieries. Là-dessus vint la crise américaine, qui poussa cette baisse à un tel point que l’organsin, par exemple, qui coûtait au négociant 130 ou 135 fr. le kilo, tomba à 80 fr., et que les filatures perdirent 40, 45 et jusqu’à 50 fr. par kilo, somme égale au prix tolal de la soie dans les temps ordinaires. Je ne crois pas exagérer en évaluant à 20 millions la perle totale qui en résulta pour notre commerce de soies.

Celte perte si considérable n’a causé que quelques faillites en petit nombre; c’est une preuve que notre commerce est solide et sérieux. Mais elle a diminué les recettes ordinaires du trésor; un pays ne subit pas une perte de 20 millions sans que le mouvement des entreprises et l’activité des transactions s’en ressentent.

Lecommerceextérieura souffert également. La Chambre se souvient que l’esprit de spéculation, poussé à l’extrême pendant ces dernières années, avait fait monter très-haut les prix des marchandises étrangères, telles que les denrées coloniales, les laines, les colons, les cuirs, etc. Les négociants de Gènes, comme à l’ordinaire, en étaient abondamment pourvus. Mais comme toutes les marchandises ne peuvent pas augmenter de prix d’une manière permanente sans que la valeur de l’argent diminue, il arriva que, par une réaction naturelle, les marchandises en question se mirent à baisser de prix; dans le premier semestre de 1857, le prix de toutes ces denrées avait été

de 40 ou 50 0/0 au-dessus de la moyenne des dix années précédentes : il s’opéra, dans les derniers mois de la môme année, une baisse de plus de 30 0/0, si bien que je doute qu'il existe à Gênes une seule maison faisant le commerce d'importation qui ail pu clore l’année dernière ses comptes sans déficit.

Mais ces événements et les pertes qui en ont été la suite sont entièrement accidentels. La récolte des soies promet d'être meilleure cette année, et notre industrie en tout cas ne retombera pas dans les fautes qu’elle a commises l’année dernière. A l’égard du commerce étranger. la baisse de prix que nous avons vue se réaliser nous garantit contre une baisse ultérieure. Nous avons donc l’assurance que le mal ne se renouvellera pas, tandis que la réduction de prix des denrées étrangères , ainsi que des denrées indigènes de première nécessité, augmentera la consommation des marchandises du dehors et accroîtra le chiffre des recettes indirectes de l’État.

Mes honorables adversaires n’ont donc pas le droit de représenter notre situation comme désastreuse, ou notre système comme ruineux ; loin d’avoir causé ou aggravé les épreuves exceptionnelles que nous avons subies, il en a atténué les effets. — Je viens de montrer que les allégations avancées contre nous sont peu exactes; je puis indiquer quelques considérations plus positives encore dans le même sens.

Le dernier recensement donne une augmentation de population de 250,000 âmes de 1848 à 1857. Ce n’est pas considérable; mais ces dix années ont été un temps de révolution, de guerres et d’épidémies. L’augmentation

en France, pendant le même temps, a été beaucoup moindre.

Ce surcroit de population n’ayant pas fait baisser le prix des salaires, qui au contraire s’est accru, il est clair que le capital social a augmenté.

Il est d'autres faits qui prouvent quelles améliorations se sont réalisées dans le sort des classes ouvrières. Nous avons des caisses d’épargnes, pas encore en nombre suffisant, mais quelques-unes fort puissantes. Les dépôts s’v font dans une proportion sans cesse croissante. La caisse d’épargnes de Turin, par exemple, comptait, à la fin de l’année dernière, 587 déposants et 217,000 fr. de dépôts de plus qu’au 1" janvier.

Pour vous faire toucher du doigt. Messieurs, les progrès de notre industrie, tant agricole que manufacturière, je n’aurais qu'à vous montrer l'exposition du château du Valentin. Tous ceux qui se souviennent de l’exposition de 1850 doivent être frappés du chemin que nous avons fait dans ces huit années. Le nombre des exposants a triplé; le mérite et le bon marché des produits exposés se sont accrus d’une manière réellement extraordinaire, et bien faite pour confondre les détracteurs de notre système économique. Là est la preuve que notre industrie n’a rien à craindre de la liberté du commerce.

En somme, nous avons lieu de soutenir que les finances et l’économie publique n’ont point souffert, il s’en faut, de notre administration. Nos adversaires affirment le contraire. C’est à la Chambre de prononcer ; mais, dans tous les cas, elle ne peut se dispenser de voler l’emprunt, dont la nécessité a été démontrée par nos adversaires

OEIVRE PARLEMENTAIRE

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plus fortement encore que par nous-mêmes. (On rit.) Ce qu’elle peut faire, c’est de remplacer par d’autres les ministres qui ont créé cet état de choses , si elle le croit aussi funeste qu’on a voulu le représenter.

11 me reste, pour finir, à parler un peu politique. 11 faut que ta Chambre soit bien au courant de nos intentions. Ces intentions, j’ai eu l’occasion naguère, dans une circonstance solennelle, de les expliquer clairement. Le ministère suit et doit suivre, à notre sens, une politique ouvertement nationale dans les affaires du dehors, une politique libérale et réformatrice à l’intérieur. Je sais que quelques députés, sans être inquiets sur notre politique extérieure, se délient de notre libéralisme et de nos projets de réforme. C’est uile grande erreur. Messieurs, une erreur réfutée par toute notre conduite jusqu’ici , une erreur qui, du reste, suppose l’impossible. En effet, dans ma conviction absolue, il est impossible au gouvernement d’avoir une politique nationale, italienne, en face de l’étranger, sans être, à l’intérieur, libéral et réformateur. (Bien!) De même, il nous serait impossible d’être libéraux au dedans sans être nationaux et Italiens dans nos rapports extérieurs. Si donc vous reconnaissez que nos relations étrangères sont conduites dans un esprit de nationalité, vous devez, à moins de nous supposer privés de sens commun , nous croire des libéraux et des réformateurs sincères. (Très-bien ! ) Il ne peut pas y avoir de doute là-dessus.

Si nous sommes encore sur ce banc pendant les sessions prochaines, nous continuerons à pratiquer la liberté et à développer les réformes, — comment, et avec quelle

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rapidité, c’est ce que les événements seuls décideront. — Les hommes qui siègent au pouvoir ont beau y être depuis longtemps, ils n’ont perdu ni l’amour de la liberté, ni le désir du progrès. Seulement ils sont en position de voir de plus près les obstacles, de mieux constater les périls d’une marche trop pressée qui pourrait exposer les résultats déjà obtenus.

Hors de la sphère politique, Messieurs, nous voulons administrer le pays sans esprit de parti , avec une égale sollicitude pour toutes les provinces, pour tous les individus, à quelques impulsions politiques qu’ils obéissent. C’est ainsi que nous avons donné des chemins de fer à la . Savoie , qui ne nous envoie à peu près que des députés de l’opposition , de même que nous tacherons de donner un chemin de fer à la province de Savone, dont les députés nous sont sympathiques.

Quant aux relations personnelles, nous chercherons à utiliser, abstraction faite de la politique, tous les talents qui peuvent être utiles à la patrie. Ceci est une vieille habitude chez le ministère. Je l’ai inaugurée moi-même en 1851, lorsqu’il fallut contracter un emprunt. Le comte de Revel était au nombre des adversaires les plus décidés de mon système économique : je n’hésitai pas à faire appel à son patriotisme, le priant d’aller réaliser l’emprunt en Angleterre. J’eus lieu de m’en féliciter; le comte de Revel accepta et s’acquitta de sa mission de la manière la plus satisfaisante pour le ministère et la plus avantageuse pour le pays. Cela n’eut aucune conséquence politique, car il revint d’Angleterre aussi contraire à nos idées, pour le moins, qu'il l’avait été auparavant. (On

ri|. ) De même, dans une circonstance récente, ayant à faipe représenter le pays dans un congrès scientifique occupé de l’une des questions leclmiques les plus difficiles • qui se puissent présenter, je choisis, d’après le vœu public et l’avis d’un maître, de notre collègue Paleocapa, le colonel Menabrea ; et je suis assuré que le pays aura lieu de s’applaudir de ce choix. De même encore, si nous avions demain une grave question de chemins de fer à résoudre, je m’adresserais certainement è l’honorable président actuel de cette Chambre , qui a montré tant d’habileté dans ces matières1. (On rit.)

Nous ne craignons pas qu’on nous accuse pour cela d'illibéralisme; au contraire, cette manière d’agir est celle que suggère le respect de la liberté. Ce serait une triste chose que le régime constitutionnel pùl avoir pour effet de rendre inutiles les talents et l’activité d’une partie de nos concitoyens.

Nous avons foi dans le patriotisme de nos adversaires autant que dons celui de nos amis; nous nous «adressons aux uns et aux autres, sans préférences politiques, lorsque l’intérêt public le demande, parce que nous savons que, de leur côté, quand il s’agit du bien du pays, l’amour du pays est leur seul guide.

Je finirais ici mon discours, si un député n’avait lancé hier au ministère , dans un discours remarquable et modéré du reste, un trait empoisonné qui l’a frappé au vif. L’honorable Antonio Costa a dit que les espérances que nous donnons à l’Italie dans nos actes les plus solen-

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