‹ Œuvre parlementaire du conte de Cavour;Chapitre 71 sur 80 · VU · texte numérisé non relu

VU

si des circonstances que nous n’aurions pas faites nousmêmes nous réduisaient à marcher sans appuis, certes je ne désespérerais pas pour cela du sort de ntalie, et, dans ces instants suprêmes, si je ine trouvais au pouvoir, je ne reculerais, Messieurs, devant aucun parti décisif, même le plus audacieux et le plus risqué. Mais est-il sage, est-il raisonnable de choisir de notre propre gré l'isolement? Nous pourrions l’accepter comme une nécessité : nous y placer volontairement serait un acte de folie dont aucun ministre ne voudrait se rendre coupable.

Je n’ai nulle envie de méconnaitre les services que peuvent rendre dans une guerre les forces irrégulières, révolutionnaires. Je n’ai jamais été et je ne suis pas devenu un homme de révolution (on rit), et pourtant je ne balancerais pas, en cas de nécessité, à employer ces sortes de ressources. Je crois avoir donné des preuves incontestables du cas que je fais de l’aide que des volontaires sont capables de prêtera l’armée; je sais ce que peuvent des hommes que l’amour de la patrie enflamme tout entiers, et qui poussent jusqu’à l’héroïsme la vertu du sacrifice ; je sais quels résultats merveilleux on en peut espérer. Mais enfin, dans l'hypothèse d’une guerre à laquelle de grandes pu .vsances prendraient part, il faudrait , pour la bien taire, avoir à notre disposition des corps réguliers nombreux, et pourvus de tous les moyens d’attaque et de défense que fournit l’art moderne. Les grandes batailles comme Magenta et Solfcrino, les grandes forteresses comme Mantoue et Vérone, ne peuvent être gagnées, ne peuvent être prises que par des armées régulières, nombreuses et fortement disciplinées.

Aussi je repousse la politique d’isolement, en tant qu’objet d’un libre choix de la part du gouvernement.

Si donc , comme je crois l’avoir prouvé , nous 11e pouvons changer ni de but ni de moyens, il faut persévérer de toute manière dans la même politique. Il ne me reste plus dès lors qu'à vous démontrer que le traité sur lequel nous discutons est une condition essentielle de la continuation de cette politique, c’est-à-dire de l'alliance française. Ici, ma tâche devient difficile, car j’ai à parler de l’état des esprits dans la généreuse nation française ; je vous demande donc toute votre indulgence. (Ecoutez!)

11 n’est pas douteux que la France, considérée dans son ensemble, ne soit sympathique à la cause italienne, et que ses nobles instincts ne la portent à aider l’Italie, sa sœur dans la grande famille latine. Néanmoins, Messieurs, si cela est vrai de la France en général, il faut convenir aussi qu’il existe en France des partis nombreux et puissants qui nous sont ouvertement hostiles. Si dans les masses l’Italie est aimée, dans les classes plus ‘ élevées elle n’est que trop souvent l’objet de sentiments tout autres. Je pourrais citer à l’appui de ce que j’avance plusieurs organes de la presse française, qui représentent des partis influents; mais il suflira du témoignage de ceux des membres de cette assemblée qui , dans ces dernières années, ont visité ou habité la France. Quiconque d’entre eux est resté à Paris pendant quelques semaines, a été certainement frappé du nombre, de l'autorité des ennemis de l’Halic et de la véhémence qu'ils montrent.

Et ces ennemis déclarés, nous ne les comptons pas

seulement clans le vieux parti qui conserve un culte spécial à la légitimité, nous les rencontrons clans d’autres régions politiques; il n’est pas besoin d’avoir longtemps observé la société de Paris pour être obligé d’affirmer, et avec tristesse, que parmi les plus anciens et les plus illustres chefs du libéralisme, parmi ceux que nous étions habitués dans notre jeunesse à vénérer comme les pontifes de la science et de la philosophie , et encore parmi les historiens des fastes de la grande révolution, et jusque chez les apologistes des drames de 1793, il se rencontre des hommes qui se sont faits cléricaux et papistes, tant l’idée qu’ils se font de nous est fausse, tant ils ont d’aversion pour la cause italienne. (Mouvement.)

Ce fait déplorable s’explique par l’étal des partis en France. Je n’ai pas à vous entretenir des légitimistes et des ultramontains. Qi*’i!s soient contraires à notre indépendance, au remplacement de gouvernements absolus par un régime libre, au pacte scellé entre des populations longtemps courbées sous le despotisme et un roi qui est un modèle de droiture et de loyauté, cela ne peut surprendre personne.

Il y a l’orléanisme. Ici encore, à quelques nobles exceptions près , nous trouvons les mêmes antipathies, les mêmes hostilités.

On n’en saurait dire autant de l’ancien parti républicain modéré; quoiqu'il se soit montré jadis peu favorable à l'Italie, nous pouvons croire ou espérer qu’il s’est en grande partie ravisé. Si, en effet, nous tenons compte des démonstrations affectueuses qu’il a adressées à l’Italie en diverses circonstances, depuis la sous-

cription pour les canons d’Alexandrie, depuis les hommages rendus à la mémoire de Manin, jusqu'aux preuves d'amitié qu’il nous a données pendant la dernière campagne, nous devons reconnaître que ce parti a reclilié grandement ses anciennes opinions sur l’indépendance italienne. Loin de nous la pensée de le rendre solidaire de la conduite de l’un de scs anciens chefs, le généra] Lamoricière : il est impossible que les hommes de Cavaignac reconnaissent encore l'un de leurs amis d’autrefois dans le commandant des troupes du pape.

En dehors de ces trois partis , dont deux nous sont positivement hostiles, tandis que le troisième est modérément notre ami, il existe en France un grand nombre d’individus qui n’appartiennent pas à un parti plutôt qu’à l’autre, mais qui placent au-dessus de toute chose les intérêts matériels. Ceux-là ne sont pas tous des ennemis déclarés, beaucoup d’entre eux désirent même voir l’Italie libre et prospère; mais par malheur tous sont contraires aux moyens qui ne sont que trop nécessaires pour arriver à ce résultat. C’est qu’ils jugent une politique non pas d’après les principes qui la gouvernent, d’après les effets généraux qu’elle produit, mais d’après son action temporaire sur la Bourse , sur le cours des fonds publics. (On rit.) Ainsi, en parlant d’un ministre, ils disent : un tel est un bon ministre, parce que la rente hausse quand il est au pouvoir; un tel est un ministre détestable, car à sa chute les fonds monteraient de six francs. (Nouvelle hilarité.)

Eh bien, Messieurs, tous ces partis, tout cet ensemble d’hommes ouvertement opposés sinon à la cause de l’Ita-

lie, du moins aux moyens indispensables pour la faire triompher, constituent une coalition d’intérêts qui a une énorme influence sur le gouvernement, et qui jusqu’à un certain point donne le ton à l'opinion publique. Aussi les dispositions favorables des masses en France à l’égard de l'Italie seraient-elles demeurées stériles je ne sais pour combien d’années, s’il ne se fût heureusement trouvé à la tête de celle nation une intelligence supérieure, hautement sympathique à l'Italie, qui a compris combien nos intérêts s’accordent admirablement avec ceux de la France. C’est à celte circonstance, je le dis nettement et sans craindre qu'aucun Français, ami ou ennemi du gouvernement impérial, me contredise, c’est à cette circonstance que nous devons d’avoir vu la France à notre eût»’*; autrement nous n’aurions eu qu’une simple alliance diplomatique, inspirée par une amitié d’un platonisme pur. (Hilarité.)

Mais si l’empereur, grâce à l’immense puissance qu'il exerce, et avec raison, sur la France, a pu dans de graves conjonctures mettre en mouvement et . faire agir les éléments favorables à l’Italie; s’il a pu conduire, aux applaudissements de la multitude, 150,000 Français dans nos plaines, celte puissance néanmoins a des limites. Si à l’hostilité des partis venait se joindre, je ne dis pas l’hostilité des masses, mais seulement leur indifférence, l’empereur des Français, nous gardât-il tout son bon \ouloir, et restât-il persuadé que l’alliance de l’Italie est utile à la France, ne pourrait plus agir en conformité de cette persuasion, car son pouvoir aussi a des bornes. (Approbation.)

Or, je le dis avec une conviction profonde, la cession de la Savoie et de Nice était indispensable pour maintenir les masses françaises dans de bons sentiments envers l’Italie. A tort ou à raison, je ne veux pas le discuter, elles croient que ces provinces appartiennent naturellement à la France. Ce peut être une erreur, mais quiconque connaît bien la France, doit convenir de bonne foi que c’est une idée arrêtée.

Dès lors, et cette cession nous ayant été demandée , si nous eussions répondu par un refus, l'opinion française n’aurait pas tenu compte des difficultés qu’un tel projet pouvait rencontrer de la part do l'Italie; on nous aurait accusés d'ingratitude et d’injustice, on nous aurait dit que nous ne voulions pas appliquer d’un côté des Alpes les principes que nous invoquions de l’autre , les principes pour lesquels la France a répandu son sang et son or. S’il était besoin de vous apporter un témoignage à l’appui de ce que je dis, je citerais une lettre que m’écrivait un des chefs du parti républicain, un homme qui a refusé, pour conserver son indépendance, un portefeuille offert par le chef du gouvernement français, qui a envoyé deux de ses enfants combattre pour nous, et qui peut-être en ce moment pleure un frère tombé pour la cause de l’Italie 1 ; Alexandre Bixio m’écrivait, peu de jours avant la signature du traité : « Pour l’amour de Dieu, pour l’amour de l’Italie, signez, signez, si vous voulez l’alliance française; car à tort ou à raison,

I. Le bruit s’était répandu que 51. Mno Bixio avait été tué en Sicile.

si vous hésitez, votre pays ne trouvera plus de sympathies en France. »

En présence de ces faits, le ministère ne devait-il pas accéder à la demande do l’empereur, demande faite, — oui, je puis le dire, — non-seulement au nom des intérêts français, mais au nom de l’alliance de la France avec l’Italie? Messieurs, je tiens à grand honneur d’v avoir consenti, je tiens à grand honneur d’avoir pris sur moi cette terrible responsabilité de conseiller à mon souverain la cession de deux nobles et antiques provinces; car il le fallait pour consolider l’alliance française, qui nous est nécessaire pour arriver au but où nous aspirons tous'. (Sensation.)

1. Le comte de Cavour disait un autre jour à la Chambre, dans le môme ordre d'idées :

«... Le vrai, le seul bénéfice du traité pour nous, c’est la consolidation de l'alliance, non pas tant des deux gouvernements, mais des deux peuples. Vous donc. Messieurs, qui ôtes le peuple italien, ne vous mettez pas on opposition avec les intérêts français. S’il doit y avoir des froissements, des contestations, laissez-les tomber tous sur le gouvernement; vous pourrez ensuite le blâmer s’il fait mal. Ihi député a dit qu’il viendra un jour où le ministère sera mis eu accusation pour ce traité. Si ce jour doit ôtro celui de la délivrance finale de l'Italie {avec énergie), plaise au ciel que nous soyons accusés et condamnés demain!

« ... Le député Mellana, s'adressant aux ministres, s’écrie : « Vous avez donc bien peur de vous compromettre devant votre puissant allié? Mais vous pouvez mettre le Parlement entre vous et lui, et votre responsabilité à couvert derrière notre vote! •» — Messieurs, suivre un tel conseil, ce serait trahir la nation. Il importe peu que les ministres se compromettent à l’étranger ou à l'intérieur; il importe peu qu’ils appellent sur leur tête de formidables inimitiés; mais il serait désastreux, ii serait irréparable que ces inimitiés fussent attirées sur les représentants de la nation.

« Dans un pays constitutionnel, les ministres doivent savoir sc sacrifier aux intérêts généraux; jamais, tant que nous occuperons ce poste, jamais nous ne mettrons à couvert notre responsabilité derrière un vote

Dt< COMTE UE CA VO II B.

Ml

Je crois avoir pleinement démontré , comme je l’avais entrepris, que notre politique a été bonne, que nous ne pouvons pas la changer, et que le traité du 2 f mars est une condition indispensable pour la poursuivre. .

Je pourrais terminer ici, mais je dois encore vous demander la permission de vous soumettre deux considérations d’une importance extrême.

Tous les orateurs qui ont parlé contre le traité ont supposé qu’il était parfaitement en notre pouvoir de céder ou de ne pas céder Nice et la Savoie; ils n’ont pas songé aux suites graves que notre refus pouvait avoir, même à l’intérieur.

De plus, ils se sont montrés frappés de celle considération, que le traité pouvait être un jour invoqué comme un précédent funeste à l’appui de cessions nouvelles et plus douloureuses encore.

Je m’expliquerai en même temps sjjr ces deux sujets, qui se lient l’un à l’autre; car si je puis vous convaincre, Messieurs, que du moment où l’empereur avait demandé la réunion de Nice et de la Savoie au nom des principes

du Parlement. Nous prenons l’entière responsabilité du traité; s’il a quelque chose d'odieux, que ce quelque chose retombe sur nous (avec force), j’y consens. Nous aimons la popularité autant que personne, et souvent, mes collègues et moi, nous avons bu à cette coupe qui enivre; mais nous savons n us en éloigner quand le devoir l’exige. Nous savions, en signant, quelle immense impopularité nous attendait; mais nous savions aussi que nous travaillions pour l'Italie, pou r Ve t te Italie qui n’est pas le corps sain dont parlait le député Bottero.

»« L’Italie (avec émotion), l’Italie a encore de grandes blessures daus son corps. Begardez du côté du Mincio, regardez au delà de la Toscane, et dites si r Italie est hors de danger! »

appliqués par nous en Italie, nous ne pouvions plus empêcher longtemps cette réunion de s’effectuer, vous concevrez par là même qu’il n’est aucunement à craindre que la cession actuelle puisse être invoquée comme précédent, puisqu’aucune autre province du royaume ne se trouve dans des conditions analogues à celles de la Savoie et de Nice.

Les préopinants ont parlé comme si jamais il n'avait été question de réunir la Savoie et .Nice à la France, comme s’il n’avait jamais existé de parti français dans ces provinces. Je ne puis comprendre qu’on nie sérieusement qu’il existe en Savoie un parti qui désire la réunion à la France. Nous avons eu, Messieurs, au milieu de nous, et pendant des années, bien des députés de la Savoie : en dépit de leur serment, ils cachaient mal ce désir. Vous l’avez pu constater souvent. Cela peut vous paraître surprenant; pourtant les rapports commerciaux, la communauté de langue, la facilité des communications étaient des forces qui poussaient la Savoie vers la France. Intellectuellement, la Savoie vit de la vie française; on trouve difficilement, à Chambéry et à Annecy, des journaux italiens; les libraires n’y vendent que des livres français, et si, comme moi, vous eussiez observé les trains de chemins de fer à la station de Chambéry, vous auriez vu que ceux qui se dirigent vers la France sont toujours remplis, tandis qu'il ne part pour l’Italie qu’un petit nombre de voyageurs, réduits à un chiffre minime à l’arrivée à -Saint-Jean-dc-Maurienne. Du jour. Messieurs, où Chambéry, grâce aux chemins de fer, s’est trouvé à douze heures de Paris, tandis qu’il restait à

vingt ou vingt-quatre heures de Turin, de ce jour l’annexion 1i été faite.

Dans le passé, le parti français en Savoie s’est borné à une opposition [dus ou moins légale ; enhardi aujourd’hui par les demandes du gouvernement français, il se serait étendu et manifesté avec plus d'énergie; croyez-vous qu’il aurait été facile à gouverner? Les élections provinciales, faites en Savoie sous le ministère Rattazzi, alors qu’on ne parlait que vaguement de cession, ont donné à Chambéry et à Annecy des conseils provinciaux composés presque entièrement de partisans déclarés de la France. Comment se fùt-on tiré d’affaire? peu à peu il eût fallu arriver aux voies de répression; une lutte se serait établie entre le gouvernement et la majorité des Savoisiens, et peut-être en serait-on venu «à devoir gouverner ce pays comme gouvernent certaines puissances que nous n’avons, certes, jamais songé à louer. (Mouvement.) Et si quelque événement européen, quel qu’il fut, s’était produit pendant que la Savoie eût été dans ces dispositions, croyezvous que nous l’aurions conservée?

C’est une idée à laquelle on ne peut s’arrêter. La cession, si nous nous y étions refusés aujourd’hui, ne se serait pas moins faite plus tard ; seulement, au lieu d’être un élément de consolidation pour l’alliance française, elle se serait faite dans de telles conditions que cette alliance en eût été moins facile et moins sincère.

J’arrive à la question de Nice. On a parlé de l’acte volontaire de réunion de Nice aux Etals de la maison de Savoie en 1388; mais les Niçois, à cette époque, n’ont pas entendu se donner à un prince italien; la maison de

Savoie, il faut bien le dire, n'était pas encore devenue italienne , elle avait encore sa résidence principale en Savoie; Ainédée VI, dit le comte Rouge, à qui les Niçois se donnèrent, tenait sa cour à Chambéry, du même côté des Alpes où se trouvent les Niçois.

Mais considérons ce qu'est Nice aujourd'hui. Nice, a-l-on dit, est italienne; Nice, — cl je ne nie pas la valeur de cette raison, — Nice a donné à l’Italie des citoyens illustres, dévoués, héroïques. Je le reconnais avec bonheur, à la gloire de ces hommes qui ont voulu persuader au reste de l'Italie que leur pays natal est italien, en compensant par leur amour du pays et par leurs services ce qu’il y a de douteux dans leur nationalité. Nice a donné le jour à bien des Italiens, mais Nice n’est pas italienne.

Des faits d'un ordre tout matériel l’indiquent assez. La moitié peut-être du comté de Nice, c’est-à-dire une grande portion des vallées du Sperone , du Yar, de la Vesubia et de la Tinea, n’a pas de communications aisées avec la ville même; les habitants de cette contrée pouvaient au contraire, en peu de temps et avec toute facilité , se transporter en France. Cette partie de la province s’appelle la France rustique; ce nom , sous lequel on la désigne depuis des siècles, montre que la conscience de la nationalité italienne n’y est pas trèsvive. Les intérêts matériels de celte partie.de la province l’attirent vers la France; c’est en France que les habitants de ces vallées font tous leurs achats, jusqu'au pain et au vin que leurs terres ne produisent pas, et ils vendent en France tous leurs produits, qui consistent prin-

cipalement en bois et en bétail. Cette partie au moins du comté de Nice n’est donc pas italienne.

Mais la ville de Nice? Ici encore je ne veux me servir que de raisonnements vulgaires. La nationalité d’un peuple ne se constate point par des arguments philosophiques, par des recherches trop savantes; c’est un fait qui appartient au sens commun et que chacun peut apprécier. Nos Étals, Messieurs, comptent deux villes de Nice ; l’une en Piémont, qu’on appelle Nice-de-Monferrat; l’autre au bord de la mer, et que tous, dans notre jeunesse au moins, nous avons été habitués à nommer Nice-en-Provenre. J’ai habité Nice; j’y ai reçu une grande quantité de lettres dont la suscriplion portait Nice-en-Frovence. Cette locution serait-elle devenue populaire, vulgaire, si Nice était une ville italienne ? (Murmures. )

Mais quel est l’indice le plus concluant de la nationalité? C’est la langue. Le langage niçois n’a qu’une analogie lointaine avec l’italien , c’est à peu près celui de Marseille, de Toulon, de Grasse. Quand on parcourt la rivière de Gènes, on y trouve la langue italienne dans ses diverses modifications jusqu'à Venlimiglia. Au delà, il y a comme un changement de scène; c'est tout une autre langue. Je ne conteste pas qu’à Nice les gens bien élevés ne sachent l’italien; mais dans la vie ordinaire, c’est le provençal ou le français qu’ils parlent. Un assez grand nombre de nos anciens collègues, les députés niçois parlaient italien, il est vrai, dans celle Chambre; mais, remarquez-le , ces députés étaient d’anciens employés, des membres du barreau ou de la magistrature, familin-

œUYRB PARLEMENTAIRE

risés avec la langue italienne par leurs occupations. Quand Nice nous a envoyé comme députés des propriétaires et des commerçants, ils ont été dans la nécessité de parler français. Je puis assurer la Chambre que tous les députés niçois avec lesquels j’ai eu des conversations particulières se sont toujours servi de la langue française. Je fais une exception pour le député Botlero : quand il me fait l’honneur de causer familièrement avec moi, il parle le dialecte du pays ou l’italien ; mais, si je ne me trompe, M. Bottero, dans une occasion où il eut à me présenter une députation de commerçants de la ville qui l’a élu, ne se servit pas de l’italien, qu’il parle pourtant fort bien ; se trouvant à la tête d’une députation de Niçois, il fut entraîné à parler français. (On rit.) Cela serait-il arrivé si Nice eût été véritablement italienne?

On dira : le même fait se retrouve dans tous les pays de frontières. Messieurs, si jamais des circonstances que je ne puis prévoir amenaient au milieu de nous des députés du haut Frioul et de l'extrémité de la Sicile, croyezvous qu’ils parleraient les uns rallemand, les autres l’arabe? Je ne le pense pas.

Non, Messieurs, Nice n’est pas italienne. Comme dans toute région voisine d’une frontière, il y existe des nuances : ces nuances se succèdent insensiblement de Nice au col de Tende; mais les communes les plus rapprochées du col ont elles-mêmes protesté par des adresses de leur désir de partager la destinée des autres.

On ne peut pas dire que ce soit là une impulsion factice et anormale, déterminée par le traité du 24 mars. Le premier journal qui parut à Nice après 1848, celui

qui pendant plusieurs années compta le plus d’abonnements, l’ Avenir de Nice, n’a jamais cessé de prêcher ouvertement, et parfois avec violence, la réunion de Nice à la France. Et cette tendance n’était pas une forme prise par une opposition ministérielle, puisque l’appui de ce parti français fut souvent d’un grand secours, dans les élections, aux libéraux amis du ministère, contre les candidats cléricaux. Ce n’était pas non plus le fait de journalistes achetés par la France, puisque ce journal a fait longtemps une guerre très-vive au gouvernement français, si bien que nous filmes forcés d’éloigner de Nice l’un des rédacteurs, professeur distingué d’économie politique et réfugié français.

On a dit : « Le vote a été si peu libre, que loin d’avoir aucune autorité, il prouve le contraire de ce qu’il exprime. » Le raisonnement me parait singulier, Mais , à propos de la votation, je dois expliquer comment il se fait qu’après avoir établi que le suffrage, en Savoie et à Nice, aurait lieu d’après des règles que la Chambre déterminerait, le gouvernement a consenti que le vole eût lieu avant la délibération du Parlement.

Quand on négocia le traité , le gouvernement du Roi proposa le suffrage universel. Cette idée ne fût pas immédiatement accueillie par le gouvernement français, et c’est alors que nous fîmes savoir que le mode de votation serait réglé d’avance par le Parlement. Mais quand le gouvernement français se fut décidé à accepter le suffrage universel, sur les bases et d’après les règles établies dans l’Italie centrale, nous avons cru ne pas pouvoir repoussçr cette proposition raisonnable.

5iX

Le vole, dit-on, a été surpris à Nice; il y a eu coaction morale; il y a eu la proclamation du gouverneur; des agents ont été envoyés dans chaque commune. — Mais le zélé trop vif des agents, qui ont voulu se faire bien voir du gouvernement français, a entravé la réunion des deux pays au lieu de la faciliter. Il a été procédé au scrutin, dans toutes les communes, sous la présidence du syndic et de quatre conseillers ou adjoints communaux. Que les agents français aient fait ce qu’ils ont pu pour mettre en relief les avantages de l’union à la France, je ne le nie pas; il n’est que trop vrai qu’ils avaient de véritables raisons à faire valoir. Ils ont prouvé aux curés et aux instituteurs primaires que leurs traitements seraient augmentés; ils ont dit aux émigrants qui vont chaque année en Provence qu’ils n’auraient plus besoin de passeport; ils ont pu mentionner, à côté de ces bénéfices réels, des bénéfices imaginaires; de grandes élections, dans quelque pays que ce soit, ne manquent jamais d’être accompagnées de faits semblables. On en voit bien d’autres en Angleterre, en Amérique et chez nous-mêmes. Je ne parle pas des derniers votes émis en Italie sous l’impression d’une grande émotion universelle, d'un sentiment national ; mais rappelez-vous les élections de 1857 ; d'un côté, le parti clérical criait ; « Si vous nommez des amis du ministère, la religion est perdue, les autels seront renversés, le pays sera ruiné; » de l'autre, les amis du ministère disaient : « Si vous nommez des cléricaux, des modérés, la constitution est perdue, nous allons avoir une réaction absolutiste. » Tous les peuples libres sont sujets à ces anomalies, à ces exagérations. Je veux bien

qu’à Nice on en ail fait un usage plus étendu qu’à l’ordinaire; mais de pareils moyens auraient-ils pu donner à la France la presque unanimité, si les vœux réels du pays eussent été contraires? Qu’on fasse l’expérience quelque part en Italie : on ne trouvera pas même une minorité qui se prête à la séparation de la moindre parcelle d’une province italienne. (Bien.) D’ailleurs, les soldats niçois qui se trouvaient sur notre territoire ont, eux aussi, voté pour la France.

Si donc le traité nous impose les sacrifices les plus douloureux, s’il nous prive de deux nobles provinces qui nous ont été et pouvaient nous être encore larges de secours en forces et en argent, nous n’avons pas enfreint le principe ce nationalité sur lequel notre politique repose. Je regretterais comme M. Rallazzi le traité, si je pouvais penser que la cession de Nice viole ce principe sacré. Nous pouvons avoir commis une erreur, c’est possible, quoique je ne le croie pas; mais notre bonne foi a été complète. Nous avons voulu , par le traité, rendre au principe de nationalité un éclatant hommage; et cette conviction est si vraie en nous, que les pactes les plus avantageux qui nous seraient proposés à la condition de le violer, nous les repousserions absolument. Dieu sait combien le sort de Venise émeut notre cœur, Dieu sait quel cruel moment a été pour nous celui où nous avons dû renoncer à l’espoir de la délivrer. Eli bien, Messieurs, je le déclare à haute voix devant vous et devant l’Europe, si, pour avoir Venise, il nous fallait céder le moindre morceau de terre en Sardaigne ou en Ligurie (avec chaleur), je repousserais sans hésiter la proposition.

Je lermiiie ici. Je ne sais si je puis nie flatter d’avoir fait passer dans vos âmes la conviction profonde qui m'anime, de vous avoir démontré que notre politique est sage, généreuse, féconde; que nous ne pouvons pas la changer; que nous devons donc nous résoudre .à céder la Savoie et Nice.

Si j’ai réussi, venez, l’âme attristée, mais la conscience tranquille, déposer dans l’urne un vote favorable au traité, et l’histoire louera cet acte comme un témoignage de la sagesse éclairée, du patriotisme véritable de ce premier Parlement italien.

DU COMTE DE CAVOl’R.

Page 1