DU CONTROLEUR J. VAN OLDENBORGH
Sur le vapeur à hélice de l'État BATAVIA
Commandé par le lieutenant « ter zee » M. A. Medenbach.
Du 3 décembre au 21 janvier 1881 *.
Dans les précédents voyages, on avait essayé d'atteindre le 141° L. E. en suivant les côtes de Toucst à l'est. Le lieutenant Medenbach résolut de se rendre directement sur le 141° L. E. pour suivre ensuite les côtes de l'est à l'ouest.
Le Batavia, en quittant Tcrnate, se dirigea sur Amboine, puis sur Dobo où il compléta sa provision de charbon. De là, il chercha à gagner directement le détroit delurres. Le 21 décembre, le 141°L.E. était atteint; le Batavia se dirigea alors vers le nord pour s'approcher autant que possible de la côte ; le 24 on fut assez près pour y envoyer une chaloupe qui alla attacher un écuss.ni à l'un des nombreux arbres qui couvrent la côte. De ce point, situé par 141° 1' 11"L. E.. le Batavia suivit d'aussi près qu'il le put cette côte désolée cl uniforme. Le 25 décembre, vers neuf heures du matin, ou vil pour la première l'ois des cocotiers sur le rivage ainsi que des traces
1. Rapports du contrôleur et du commandant du Batavia. Le premier de ces deux rapports a été publié en partie dans le Tijdschrift voorlnd. TaalrLand-en Volkenkunde, partie sxvn, p. :i:.:i-:i''.'.
cl, le second, dans le Jaarboeh der h. V </. Zeemagt, lsso-1881, p. 438-440. —Knlmiinul orsUi;/, 1881, ]». 23-25.
d'habitation. Vers midi, le Batavia se trouva devant un grand kampong dont les petites praos montées par quelques indigènes n'osèrent pas approcher du navire. Le lendemain matin, on ne put réussir à se rendre à terre avec les chaloupes. On se décida à poursuivre le voyage, et, vers le soir, on vit de nouveaux kampongs ; mais le Batavia fut obligé de s'éloigner de la côte pendant la nuit.
Le 27, le navire s'approcha du rivage à un mille de distance ; une chaîne de dunes ayant été aperçue, on résolut de débarquer quelques hommes pour planter un second écusson(8° 12' Lat. S. et 140° 0' 12" Long-. E. de Greenwich).
A peine le Batavia avait-il laissé tomber l'ancre que vingt-sept praos et sampans montées par deux cents hommes environ s'approchèrent jusqu'à une centaine de mètres du vapeur ; mais lorsque le lieutenant Colenbrander se dirigea vers le rivage avec une chaloupe armée, les indigènes firent demi-tour et se précipitèrent à terre en poussant de grands cris. Ne comprenant pas le sens de cette manifestation, on crut que le débarquement serait assez dangereux. A bord du Batavia, la situation parut même si menaçante qu'on mit à l'eau la seconde chaloupe pour porter secours à la première si cela était nécessaire. Mais la première chaloupe ne put aller jusqu'au rivage à cause des bancs do sable ; on s'aperçut en ce moment que les Papouas agitaient des branches vertes en signe d'amitié, croyait-on. Le contrôleur, le lieutenant Colenbrander, le lieutenant Langereis et quelques hommes s'embarquèrent alors dans la yole qui avait ac-
compagne la chaloupe ; lesPapouas se jetèrent à la nage pour aller à sa rencontre, mais on dut leur faire comprendre que s'ils ne retournaienl pas au rivage, on ne pourrait aborder.
On dut bientôt abandonner la voir à son tour et débarquer en ayant de l'eau jusqu'à la ceinture; les matelots avec le drapeau néerlandais cl l'écusson marchaient en avant. Dès que les Hollandais curent mis pied sur la terre ferme, ils furent entourés par une grande masse d'indigènes. Quelques-uns de ceux-ci prirent de l'eau dans la bouche et la projetèrent au visage des arrivants; pour conserver de bonnes relations, od futobligé de considérer cette opération comme un témoignage d'amitié. ce qui, du reste, était probablement la vérité.
D'autres Papouas apportèrent des fruits qui furent échangés contre de petits objets. Quelques individus amenèrent même plusieurs jeunes femmes qui furent offertes aux Hollandais. Le contrôleur fit planter un poteau sur lequel on plaça l'écusson avec un drapeau néerlandais ; d'autres drapeaux furent distribués aux indigènes pour être placés sur leurs praos. »
A.près que les chaloupes furent rentrées, le Batavia continua sa route vers l'ouest. Partout la cote était couvert.' de cocotiers, et de temps en temps on apercevait quelques kampongs, ce qui fil supposer que cette région est très peuplée. Vers le soir on arriva devanl une île assez éloignée du rivage, probablement l'ile des Chauves- Souris (Vleermuis) ou de Saint-Bartholemeus des anciennes caries; sa position fut fixée à 8°16' latitude Sud et à 139°23' longitude Esl de Greenwich.
Le 28 décembre au matin, le Batavia jeta l'ancre entre l'île et Ja côte, il resta deux jours en cet endroit, ce qui permit aux officiers d'obtenir par échange un grand nombre d'objets ethnographiques. L'ile qui est très boisée est habitée par quelques familles; la côte vis-à-vis parait avoir une population assez dense.
Le Batavia en continuant son chemin passa devant l'entrée sud du détroit de la Princesse-Marianne. Là, on vit plusieurs pirogues indigènes dont une portait le pavillon néerlandais : c'était probablement celui qu'on avait placé à côté de l'écusson laissé sur la côte, par le Havik, en 187!».
Le lerjanvier 1881, le Batavia doublait le cap Yalscb ; on constatait en passant que les bancs de sable qui l'entourent s'étendent plus loin en mer que ne l'indiquent les caries marines. Le 3 janvier, le lieutenant Medenbach essaya de débarquer près du kampong découvert par (look, un peu au sud du 6° de longitude Sud, mais il ne réussit pas mieux que les commandants du Havik et du Bromo. Il put seulement constater que dans cette ni; ion il existe deux kampongs au lieu d'un; Modéra l'avait du reste déjà constaté : le plus méridional des deux se trouve exactement par b°23'.
Le îj janvier au malin, l'équipage du Batavia put jouir d'un spectacle magnifique. Comme le temps était très clair, on pouvait distinguer merveilleusement les cimes couvertes de neige des célèbres et presque problématiques montagnes neigeuses, signalées autrefois par Carstensz. Cette chaîne de montagnes se détachant avec la plus grande netteté sur le ciel produisit une vive impression
sur tout l'équipage. Ainsi se trouvait démontrée l'existence de ces montagnes couvertes déneiges donl la présence, sous ces latitudes, avait été contestée par dos voyageurs contemporains, l'état-majôr du Soerabaja par exemple.
Le soir du 4 janvier, le Batavia jeta l'ancre devant l'embouchure de la rivière Oetanata où l'on voulait dresser un écusson. On ne put pas apercevoir la moindre trace du village qui avait été visité par les officiers du Triton et si bien décrit par S. Muller. On vit cependant une petite prao sur la rivière, mais elle ne put pas sortir en mer à cause du mouvement trop violent des vagues sur la barre. Comme en 1879, un écusson fut établi dans les environs de Wakara, et le berri-berri augmentant parmi les hommes de l'équipage, on fut obligé de songer au retour. Le Batavia suivit la côte pendant un certain temps, il la quitta au 135° L. E. pour se diriger sur les îles Aroes où il resta du (> au 10 janvier afin de compléter, à Dobo, sa provision de charbon.
11 explora ensuite les îles Tiando. Le commandant du Batavia trouva (pie cet archipel est placé trop au nord sur toutes les cartes; du reste, il ne put pas terminer sa campagne hydrographique, le berri-berri ayant éclaté de nouveau ;t bord. Le I ."> janvier, le Batavia était de retour à Amboine d'oùil reparlait bientôt pour Ternate.
Résumons maintenant les données ethnographiques recueillies parle contrôleur van Oldenborgh, concernant
les populations de celle cote sud qui n'avait pas (''lé explorée par des Européens depuis deux cents ans.
Les Papouas de celte côte sont fortement bâtis. Leurs cheveux sont crépus. La couleur de leur peau varie du bleu sombre au noir pur, mais il est très difficile d'obtenir le ton exact, car ils se peignent le corps avec différentes couleurs rouge, jaune ou blanche. Leur dessin favori est le triangle, mais on trouve aussi d'autres figures. En revanche, on ne voit jamais de tatouages. Us ont Le front haut et la poitrine large. Ils s'agrandissent artificiellement la bouche ainsi que les narines. Ils se percent Le nez et Les oreilles; en outre, ils s'allongent celles-ci autant qu'ils I»1 peuvent. Dans Les ouvertures ainsi produites, ils placent des ornements de toutes suites, écorce d'arbre, morceau de bambou, os, coquillages, dents de cochon, etc. In des Papouas vus par le contrôleur avait le nez percé quatre fois. Quelques-uns portent des défenses de sanglier à la place de ces différents ornements. Les organes génitaux des hommes sont très développés. Comme on ne rencontre aucun enfant avec le nez et les oreilles percés, il est à croire qu'on ne leur fait subir celle opération qu'à partir d'un certain âge.
Les femmes sont très laides, elles ont Les épaules étroites el les seins excessivement pendants. Elles se déforment, comme les hommes, le nez, la bouche et les oreilles.
Les hommes ne portent pas les cheveux comme les Papouas de la côte nord. Ils les tressent en petites cordelettes en prenant dans chacune une jeune feuille de cocotier. Tontes ces tresses sont attachées ensemble à hauteur des épaules et les extrémités qui pendent couvrent presque tout le dos. Cette coiffure avait été déjà
observée par Muller dans le détroit de la Princesse- Marianne et par d'Albertis sur la rivière Fly '.
Les hommes se placent sur le front certains coquillages, ainsi que des plumes noires d'oiseau de paradis; elles sont mises, tantôt aplat, tantôt dressées. Ils portent des colliers confectionnés avec certaines graines ou avec des coquillages; à ceux-ci ils attachent souvent des morceaux d'écorce d'arbre, des lambeaux de peau de bètes desséchées et même îles queues de cochon. Leurs anneaux de bras faits en rotan ressemblent à ceux des autres Papouas. Le costume des hommes consiste en une ceinture de rotan à laquelle est suspendue une coquille destinée à protéger 1rs parties sexuelles. Les jours de fête ces ceintures sont ornées de feuilles de différentes couleurs. Quelques-uns se protègent les bras el les jambes au moyen de fines nattes de rotan.
Le costume des femmes esl un tijdako fait d'écorce d'arbre.
Les habitations de ces pauvres Papouas n'étaient que de misérables huttes. Elles sont le pins souvent rondes. Elles ne contenaient presque aucun ustensile de ménage: un bambou pour soufflerie feu, un las de feuilles sèches en nuise de couche el quelques ualles pour se couvrir. Ds conservent l'eau dans des bambous et Les fruits dans des corbeilles de rotan ou de filtres de cocotier.
Ils se nourrissenl de noix de coco, de poissons, de coquillages ci de cochons sauvages. .Nulle pari "ii n'a ob-
I.S. Muller. — Bijdragen tot]de Kennis /"// Nieuw-Guinea, pM D'Albertis. — New Guinea, i. Il, p. ^'si.
serve do traces d'anthropophagie; cependant Carstensz. l'avait constatée dans cette région. Il ne faudrait pas déduire de là qu'elle a disparu de la Nouvelle-Guinée, car des voyageurs dignes de foi l'ont signalée sur d'autres points de cette île, Laglaize et Raffray, par exemple'.
Leurs armes sont l'arc et la flèche, quelques-uns seulement ont une espèce de massue munie d'une pointe en fer. C'est le seul métal dont ils fassent usage ; au temps de Carstensz., ils ne le connaissaient pas encore. Ils ont des pirogues creusées dans un tronc d'arbre, long' de 14 à 16 mètres. Les rameurs se tiennent toujours debout; au milieu du canot un individu danse continuellement.
On ne vit d'idoles nulle part, mais tous ces Papouas portaient une espèce d'amulette qu'ils ne voulaient vendre à aucun prix : c'était généralement un petit morceau de bambou ou d'écorce d'arbre. Dans chaque pirogue se trouvait aussi un morceau de bambou, contenant de l'eau douée qu'ils ne voulaient céder à aucun prix.
Tous ces Papouas avaient un très bon caractère et étaient très serviables. Ainsi, quandles matelots allaient à terre, sur l'île des Chauves-Souris, poury couper de L'herbe, ils se mettaient à les aider de leur propre mouvement, de suite que les chaloupes étaient chargées en un clin d'œil.
Quant à leur langue, le contrôleurne put en recueillir que quelques mots; par exemple :
I. A. Bruijn. — Hct land des Karons (Tijd. van het aardrijksk. genoolschap te Amsterdam. Deel m, p. 102-106). — Raffray. — Voyage a la Nouvelle-Guinée (Tour du monde, 187'.). 1er sem., p. 225-288).
Kaja-Kaja, — sorte do salut amical.
Dijko, — sago.
Mes, — cocotier.
Ils comprenaient le mot tabako, mais ils n'avaient jamais vu de cigares. A l'époque de Carstensz., ils ne connaissaient pas encore le tabac.
Comme on s'en rend facilement compte, le voyage du Batavia le long- de la côte des Cocotiers est très important, car cette région n'avait jamais été visitée, pour ainsi dire, par des Européens depuis 1623, Willem Jansz. et Cook n'ayant pas eu de relations avec les indigènes. Le journal de Carstensz1. contient sur les Papouas de celle région des renseignements très détaillés dont l'exactitude a été démontrée par le contrôleur van Oldenborgb. Le lieutenant Golenbrander du Batavia a dressé la carte de la côte des Cocotiers qu'il est curieux de comparer avec celle de Carstensz2. Dans leurs traits généraux ces deux cartes ne diffèrent pas sensiblement, ce qui montre avec quel soin les anciens navigateurs hollandais faisaient leurs levés.
t. Van Dijk. — Mededeelingen uit lui Oost-Indisch Archief. Amsterdam, 1859, p. 27-29.
1. Leupe. — Bijdragen i"i <l<' Taal-Land-en Volkenkunde, d87o, 3e série, 10° partie, lro section, p. 103.