EN LAPONIE
DE PARIS A TROMSO
Vous recevrez de Tromsô cette lettre, commencée sur le Jupiter qui nous porte depuis ThronJhjem. Nous aurons ainsi mis deux semaines entières à franchir les cinq ou six cents lieues qui nous séparent dé Paris.
Nous sommes partis le mercredi 23 juillet, Le jeudi soir, à dix heures, nous étions à Hambourg*, où nous attendait le docteur IL Ten-Kate, el le lendemain malin nous traversions Altona pour aller prendre à Kiel VAdler, qui devait nous porter à K.orsôr, pour Copenhague. Nous y arrivions en effet, à la fin de nuire deuxième journée, vers onze heures du soir, le 25.
Le Kristiania, qui n'a pu nous prendre que le 28, met vingt-quatre heures à franchir la distance entre le Danemark et la ville dont il porte le nom; nous ne faisons, dans ce trajet, qu'une escale, à Goteborg, et enfin, après une nuit assez rude, le matin du 29, nous arrivons dans la capitale de la Norvège. Notre première journée à Christiania est pluvieuse et nous paraît froide ; chacun augmente dès le lendemain sa provision de vêtements contre l'humidité et l'abaissement de la température, car nous avions laissé Paris dans un bain de soleil à 28°; nous avions encore 22° à Hambourg; à Copenhague, nous trouvions 12°, à sept heures du matin, il est vrai; sur le Kristiania, nous remontions bien vers une heure du jour cà 14°, mais, le lendemain de notre arrivée, nous retombions à 12° et ne les dépassions plus.
On va, vous le savez, de Christiania à Throndhjem, par voie ferrée, en une vingtaine d'heures; mais, les chemins de fer norvégiens n'acceptant pas de voyageurs la nuit, on met, en fait, deux jours pour faire ce parcours, car il faut coucher à Tonset le premier soir. Partis donc de Christiania le 31 juillet, nous ne devions descendre à Throndhjem que le 1er août, dans la soirée.
La marche est lente ; nous montons jusqu'à Roross, mais la plupart des stations sont si intéressantes par leur site ou leur construction, que notre photographe n'a que le temps de respirer; elles offrent déjà, d'ailleurs, quelques traits épars du milieu dans lequel s'effectuera l'étude sur les Lapons qu'a entreprise le prince Roland. C'est ainsi que nous avons une première vue du lichen des rennes entre Loïten et Elverum, à 159 kilomètres de
Christiania el à 402 de Throndhjem; nous ne sommes là pourtant qu'à 139 mètres au-dessus du niveau de la mer : la mousse alimentaire s'étend sous les bouleaux par grandes nappes onduleuses, et l'on dirait de la neige tombée la veille et à travers laquelle transparaîtrait l'herbe fraîche. — La neige, nous l'entrevoyons déjà, vers cinq heures du soir, après la station d'Ophus : deux plaques bleuâtres sur la droite de la ligne et qui disparaissent, à un détour, derrière une crête garnie de sapins. Avant d'atteindre Tonset, où le convoi doit s'arrêter pour passer la nuit, à 49 5- mètres d'altitude, le bouleau pas à pas devient maître du terrain, et, entre les noirs sapins, son feuillage s'élève le long des pentes, blanchissant et se détachant, comme, dans nos prés, les aigrettes claires de la plumule au sein des graminées vertes. — Les jours sont longs, et la lumière septentrionale se prolonge jusqu'après dix heures; mais la température n'en continue pas moins à descendre, et à Lillelfdal, à neuf heures un quart du soir, nous pouvons lire sur le thermomètre, placé sur la façade de la station, 9°; nous ne sommes qu'à 506 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Les Norvégiens regardent-ils cette chaleur comme excessive ; on le croirait. Au départ de Christiania, nous avons remarqué dans notre wagon, à la place ordinaire des lampes, le croiriez-vous, une petite fontaine d'eau claire, pourvue d'un robinet et d'un verre, au-dessus d'un bassin en écuclle, le tout, pour le service des voyageurs; un morceau de glace danse dans le liquide transparent et fait à chaque tour de roue un petit bruil de
clochette, au-dessus de nos têtes. Chaque station, en outre, est pourvue de sa fontaine d'eau filtrée, et tout un chacun y puise à son gré son verre d'Adam's-ol, — e nos Parisiens diraient son bock-Wallace, — avec empressement. L'une de ces stations possède de même à couvert une fontaine jaillissante, propre à satisfaire une douzaine de voyageurs altérés à la fois.
C'est à Tonset que nous finissons le mois de juillet. Le 1er août, dernier jour du soleil de minuit, nous franchissions à Vos, à 602 mètres d'altitude, les sommets qui séparent les deux versants du Glommen et du Gula, et, après un court détour pour toucher à la station couverte deRoross, où commence le mélange des Lapons et des Norvégiens, nous descendons rondement à Throndhjcm, que nous atteignons vers quatre heures.
La température y était d'une douceur inattendue ; sur ce versant, le Gulf-Stream envoie déjà son haleine tiède ; les habitants trouvaient que les soirées deviennent courtes, et pourtant, à onze heures du soir, notre promenade sur le port, à la recherche du Jupiter, se fit en pleine clarté; mais ils se souvenaient qu'à la fin de juin ils ont eu 22° de chaleur à minuit.
Le Jupiter, auquel nous sommes livrés pour quatre jours et quatre nuits, pour passer de Throndhjem à ïromso, est un navire appartenant à une Compagnie de Bergen ; il fait le service de la poste, — comme l'indique son pavillon d'arrière, — en même temps qu'il transporte marchandises et voyageurs de Bergen à Hammerfest. Il a belle mine et sa distribution est commode : cabines, salon, fumoir, tout, a été refait, il y a
quelques années, et il a des allures jeunes sous sa tente blanche, malgré la date de 1856 inscrite sur la cloche do l'avant; il navigue depuis vingt-huit ans, mais il a bien encore une vingtaine d'années à aller son petit train; plus court que [e Kristiania, qui a 90 mètres, il est bien proportionné et ne nous fatiguera pas. Il porte une trentaine de passagers des premières, nous huit compris; au centre, dans l'entrepont, les employés de la poste; et, à l'avant, une cinquantaine de soldats, reprenant la direction de leurs foyers, de marchands et de petits groupes partis de ïhrondhjem pour quelque visite peu éloignée; enfin, le Jupiter est conduit par un capitaine qui a vu l'Australie et l'Inde anglaise. Une double équipe de quatre marins, avec deux lieutenants, compose son personnel. « Nous serons bien menés du 2 au 6 août », dit en débutant le journal de voyage que j'ai commencé à bord du Jupiter et dont je vais maintenant détacher ces feuillets pour vous.
2 août, 12 h. 40 min. — Nous voilà partis, le drapeau de notre pays flotte au haut du grand mât : c'est notre groupe qui possède le personnage notable du voyage. — A 2 heures, nous sommes toujours dans le fjord de Throndhjem; à gauche paraissent les roches neigeuses du Surndal, dans la direction de Bergen. — Vers trois heures et demie, une odeur de prairie nous arrive par un vent frais du N.-E.; une ligne verte émerge bientôl de L'eau, portant quelques maisons qui semblent posées au ras de la mer; La machine donne le signal d'un arrêt; c'est Bejan, et nous allons sortir du
golfe. Une barque accoste, portant passagers, barriques, un rouet, un petit lit d'enfant en bois. Quelques-uns des passagers de l'avant descendent; on débarque leurs coffres et leurs ballots. Pendant ce manège, vers 4 heures, le Jupiter est accosté par YOrion allant de Throndhjem à Bergen. C'est le navire qui nous prendra à Tromso pour nous porter jusqu'au golfe de Varanger àVadsô, dans huit jours, Nous passons d'un pont à l'autre, et nous retenons nos cabines pour la semaine prochaine. A 5 heures et demie, nous sommes hors du fjord et nous pénétrons à travers les îlots qui vont border la côte norvégienne jusqu'aux Loflbden. Le vent souffle du nord. Vers 9 heures, nous dépassons le Strinsund; le soleil baisse, puis glisse tout à coup jusqu'à l'horizon, et les pavillons sont amenés; mais une lumière intense s'élève de l'occident, rayonnant d'un globe embrasé. — 11 heures, le soleil est toujours visible sur l'horizon vermeil. A minuit, le foyer lumineux a disparu, mais il semble qu'il n'ait touché la mer que pour se fondre en elle et la saturer jusqu'en ses profondeurs, en même temps que le ciel jusqu'au zénith, de sa merveilleuse lumière orangée.
3 août, dimanche. — Le soleil, me dit-on, s'est levé à 2 heures et demie. Jusqu'à présent, temps choisi sans intermittence. —A 8 heures et demie, Appelvœr, arrêt par 64°3b'. Des passagers descendent; d'autres montent abord; un marchand, colporteur de livres, a ouvert à l'avant son coffre; chacun y puise et marchande; une femme, avec un bébé sur les genoux, chantonne un mor-
ceau d'un psautier, puis remet le livre et eu prend un autre pour en faire regarder les images à son enfant ; quelques-uns achètent. — 9 heures 50. Rorvik, nouveau débarquement. Décidément notre marche vers le nord va être du cabotage; mais, comme nous avons le temps de bien voir! On embarque ici des coffres de toutes couleurs, marqués d'une date; il y en a de 1845. Qu'on ne me dise plus que les Norvégiens ne sont pas conservateurs! — 11 heures un quart, Risvœr. Arrêt et photographie. C'est la seconde fois que j'écris un nom se terminant en « vœr » ; des renseignements fournis par le capitaine à notre interprète, il ressort que le sens particulier de cette désinence est celui d'un espace d'eau, entouré d'îles propres à la pêche et contenant quelque crique ou petit port naturel. En effet, Risvœr, protégé par une chaîne d'îles à l'ouest, se compose d'une série de petites anses bien abritées, où sont établies quelques pêcheries sur pilotis ; chacune d'elles a sa hutte pour la barque; plus haut est l'habitation avec la grange et l'étable, au delà de maigres carrés de pommes de terre et d'avoine qu'on voit bien à la lorgnette; quelques buissons clairsemés et portés par des rochers ferment de tous côtés, sauf vers la mer, le petit domaine.
De temps en temps, nous croisent deux ou trois de ces hauts « nordlands-jagts » qui font penser aux expéditions normandes des ix° et x° siècles : grande et longue voile surmontée d'une plus petite; cahute sur le pont pour cacher une vingtaine d'hommes ; ils portent à Throndhjem et à Bergen une cargaison de poisson séché qui. transbordé à Hambourg, va de là jusqu'en Espagne;
bientôt les bateaux à vapeur auront fait disparaître ces derniers vikings. Au loin, les rochers majestueux s'amollissent, portant plus bas vers la ligne de l'eau de petits mamelons boisés; ici, entre deux torrents, un nouveau défrichement commence; là, deux familles se sont établies pour pêcher et faire un peu de culture, chacune d'un côté du ruisselet qu'on voit couler du sommet; plus loin, la formation de la propriété se manifeste par des séparations artificielles de murs en pierre sèche ou plutôt de fragments de rochers empilés. Par contre, vers le soir, devant Forvik, un immense rocher rouge, aux aspects de cathédrale en ruine, qui me fait penser au vieux château des papes d'Avignon, se dresse dans une île de gauche, au centre de rochers géants qui semblent être ses remparts; à distance, les vols de goélands qui s'en échappent, frappés de la lumière qui vient de l'ouest, ne semblent pas plus grands que des vols de papillons blancs, et les canots qui se jouent autour, — car c'est dimanche, — paraissent avoir à peine la dimension des goélands. Quelques-unes de ces barques s'approchent, portant des jeunes filles; elles abordent; une vingtaine d'entre elles montent sur le pont : leurs toilettes sont celles de Londres; elles viennent faire visite sur le Jupiter à une amie, l'entourent, jasent et finalement se rembarquent, après lui avoir laissé un beau bouquet de roses qui embaume l'air. En ce moment, le capitaine fait tirer le canon pour que nous entendions un double écho qui se forme dans ce passage, et le piano du bord résonne sous les doigts de la charmante jeune épouse qui l'accompagne depuis trois ans...
Thjoto. — L'éclat du beau temps ne s'est pas terni un seul instant encore. — 9 heures 40. Marche au sud dans le fjord de Môsjoen, dans un long cirque de monts neigeux, lointains encore. — Le navire va faire ici un gros chargement de bois et nous n'allons repartir qu'à une heure du matin. — Le consul anglais de Môsjoen fait inviter le prince Roland à passer une partie de ce temps dans son habitation. — Visite au consul; sa maison, située sur un promontoire qui forme L'un des côtés du port de Môsjoen, est toute neuve, la précédente habitation ayant été brûlée en décembre dernier. Celleci est exposée au même sort, faite comme elle l'est, en totalité, de bois, y compris les écailles oblongues qui servent d*ardoises à la toiture. L'installation est élégante; elle contient plusieurs belles pièces et a une vue admirable sur le fond et sur l'entrée du fjord ; le consul y offre au Prince et à ceux qui l'accompagnent d'excellent « vin français » (lisez du Champagne), et nous fait voir son « jeu français » (traduisez son billard) ; enfin il porte des toasts à la France, ma foi, en bon français. Sa maison, quoique un peu éloignée de Môsjoen, n'est pas solitaire : le consul a huit enfants et attend le neuvième. Nous recueillons de lui quelques renseignements sur la région. En décembre, dit-il. il y a à peine un quart d'heure de lumière par jour. Ce n'est pourtant pas nuit noire ; nous avons le reflet des neiges et /" lumière boréale. Tout le pays ne contient que des ouvriers occupés aux divers métiers du bois el à la pèche ; sur ce dernier point, le consul nous donne un chiffre considérable: l'année dernière, la région de Môsjoen aux Loltoden
aurait vu pécher et vendre pour dix à douze millions de couronnes de poisson (1 couronne = 1 fr. 39).
En sortant de chez le consul, promenade jusqu'au bourg, retour vers minuit ; l'entrée du fjord, au couchant, est en pleine lumière ; le soleil va commencer son crépuscule de quelques instants ; des nuages rosés se sont groupés à perte de vue autour de lui ; le longdès neiges éparses dans les montagnes riveraines courent ses rayons; reflétées dans le fjord, neiges et nuées forment comme une fleur immense aux milliards de pétales, au sein de laquelle l'astre va se coucher.
Le 4 août, devant Hœmnes, nous nous retrouvons de bon matin, 6 heures, sur le pont pour assister à un chargement de canots. Ces embarcations sont do la forme adoptée par les canotiers parisiens sous le nom de « norvégienne » ; de profil, ils ont l'arrière plus haut que l'avant. Celui-ci donne exactement la figure du scutum romain; les plus jolies couleurs sont peintes sur leurs bordages, en filets parallèles, rouges, blancs, violets et bleus ; quand on les attache aux haubans du navire pour les porter ta leur destination, on dirait, de loin, de grandes corbeilles fleuries. On les fabrique dans l'intérieur et, portés sur traîneau au port d'embarquement, ils se répandent dans tous ces parages. Leur prix est d'une soixantaine de couronnes, avec leur fourniment de rames, mât, bancs, gouvernail et épuisette spéciale. — 11 heures, sortie du fjord de Hœmnes. — Noësne, midi. Nous déchargeons ici de la farine ; sur les sacs : Bergen- Dampmollen, « meunerie à vapeur de Bergen » ; c'est
au sud qu'est L'industrie; au fur à mesure que nous montons vers le pôle, nous allons voir les regards se tourner du côté opposé ; l'agriculture même disparaîtra bientôt pour nous, et nous serons, avec les Lapons en pleine vie pastorale. - A 1 heure 44, nous passons la ligne idéale qui s'appelle le cercle polaire, ai-ie besoin de le dire? sans pouvoir la photographier!... Contentons-nous des deux vues de droite et de gauche, prises sans arrêt ; en ce moment, le navire marche dans la direction X. 1/8 E., et nous avons tout près 1 île du Chevalier (Hestmando) à notre gauche. - 2 heures -0. Nous commençons à apercevoir les glaciers de bvartisen à droite. Névé étendu derrière une dizaine de pitons noirs - 2 heures 45, Rôde. Le paysage devient plus sévère, les montagnes sont plus décharnées, mais la neige qui les enguirlande les pare de grands joyaux éclatants ; on comprend d'ici sa permanence, a la durée des nuages qui restent attachés depuis hier soir à toutes ces cimes ; ils essaient de se relever cependant en nuées diverses, et de s'envoler peu à peu, s'ils le peuvent de tous ces monts, pointes et sommets : ici, déjà dressées en aigrettes blanches : là. penchées encore en panaches gris; plus loin, du côté du pôle, ceignant Le flanc de la montagne comme des écharpes dénouées à moitié; cependant, sous les ondées du soleil, la mer blanc el
argent, est «l'une transparence radieuse. - 3 heures su. Grônô.Yue à droite des glaciers du Hoilands fjord
" Omœs, S heures IS. -Arrêt d'une heure pour effectuer un chargement. Descente au rivage dans un canot particulier, donl Le propriétaire nous offre eu français
de nous conduire ; en revenant à bord, nous apprenons du capitaine que le Prince vient de recevoir ce petit service du frère d'un célèbre lord anglais qui, depuis plusieurs années, passe ici deux ou trois mois pour pêcher le saumon. — 8 heures 30. Gildeskaal. Au fond d'un vallon, près du rivage, nous entrevoyons la fin d'une fête de village ou de famille, des danses, une robe blanche. Un marsouin paraît dans les eaux où nous sommes arrêtés; des méduses, irisées par la lumière solaire, se laissent porter autour du navire ; pour tuer le temps, un de nos compagnons les chasse au revolver. — 10 heures 30, Bodo. M. le Préfet du Nordland, qui connaît l'arrivée du prince Roland, vient lui présenter ses respects et lui faire ses offres de service pour l'excursion projetée de Bodo à Sjlboyokk, chez les Lapons de cette contrée. Cette soirée est nuageuse ; elle promet un temps couvert pour demain ; des nuages traînent jusqu'au ras des flots et nous allons passer cette nuit entre les Loffoden.
5 août. — Je ne me suis risqué sur le pont qu'à 9 heures, après un coup d'œil sur la mer par la lucarne de ma cabine. Le thermomètre marque 12°; la boussole indique N. 1/4 0. Nous sommes dans les Loffoden depuis quatre heures; à gauche, la masse principale porte dans les nuages ses grandes neiges, qui, sous la brume qui les couvre, transparaissent comme une grande muraille nacrée; en vue de Svolvoœr, à 10 heures, nous distinguons cependant quelques plans plus précis, nappes vertes, rochers bruns et gris ; le couvercle du ciel
se soulève un peu; quelques plumes de goélands, maltraités par la nuit, nagent devant nous, et nous stoppons sous une petite lumière de lin d'automne au milieu des brisants bruissants. Malgré les brouillards, l'aspect de Svolvœer est tout entier sous nos yeux; un cirque de rochers abrite l'anse bord à bord avec la mer; ils sont couverts de pêcheries et de magasins à poissons plantés sur pilotis, et les barques peinturlurées circulent au milieu des bouées rouges, des rocs épars. Un peu au delà, l'un de ces îlots est occupé par une vingtaine de cormorans, que notre passage n'effraie guère ; on l'appelle, paraît-il, « Dos de baleine », et il m'a l'air bien nommé. — 11 heures 30. Un brouillard épais couvre les deux rivages, entre lesquels nous naviguons ; ceci n'est pourtant pas de la pluie, mais une brume intense et molle, que nous traversons au jugé ; nous sommes en réalité dans les nuages ; l'eau paraît noire, sauf sur les bords, quand ils reparaissent, et ils semblent alors ourlés d'une admirable teinte de saphir devant les petites pêcheries disséminées partout; on dit qu'aux Loifoden il pleut un jour sur deux. Les pointes des Loffoden attirent, en effet, les nuées que leur envoie le Gulf-Stream et qui ne peuvent passer entre leurs dents aiguës sans être déchirées et brisées en poussière d'eau sous l'effort du vent. Toutefois, à peine sortis du chenal, nous voyons une cime à l'est, puis une seconde dans la lumière au loin; dans le dernier repli brumeux paraissent les cheminées de l'usine à guano de poisson de Brettesnœs, et nous ue quittons pas l'archipel sans faire visite d'heure en heure à quelque autre station de pèche ; mais le vent
du nord continue à tomber sur le navire et nous pousse presque tous à l'intérieur ; le timonier a mis ses gants de laine, la mer moutonne autour de nous et au loin, en lames vives et courtes ; les petites écumes des vagues ne font que paraître et disparaître, et quand de temps en temps, une mouette s'enlève, on dirait, en voyant ses deux ailes, que c'est une de ces crêtes d'écume blanche qui vient de s'envoler. — Kœrnœs, 2 heures 50. Une flottille de canots, peints d'une seule couleur, nef et rames, vient à l'échelle du navire ; on les charge des coffres bleus, verts, rouges des passagers qui descendent ; on prend sur le Jupiter des caisses bourrées de poissons que la cale engouffre une à une vivement. — A3 heures 10, la boussole marque N., le thermomètre 11°. Nous avons presque vent debout ; il pleut encore ; nous mettons nos manteaux et voulons résister, mais quelques paquets de mer nous arrivent en débris et nous forcent à nous réfugier dans le « Roge Kahyt » (chambre à fumer), où nous restons emprisonnés cinq heures; enfin, à 8 heures 30, descente à Harstad ; sur le rivage, le Prince fait collectionner quelques beaux échantillons géologiques pendant ce temps, le photographe opère et le navire se décharge de seaux en zinc, de cuirs, de planches, de fer en barres, de l'une des barques norvégiennes et d'une charrette suspendue à l'avant depuis Throndhjem. Nous partons à 11 heures du soir et je puis noter encore en pleine clarté tous ces détails.
6 août. — Nous voilà entrés dans le fjord de Tromso à 10 heures 30. Le temps s'est éclairci à fond ; le Jupiter
a arboré sur nos tètes les pavillons de toutes les nations et le tricolore plus haut au faite du grand mât ; tout à coupleurs étoffes multicolores tombent comme inertes, on ne sent plus aucune brise ni aucun courant dans l'atmosphère, tant ce « Paris du Nord » s'est bénignement abrité au fond de son amphithéâtre de hautes montagnes, vêtues de neiges soyeuses; le navire se range parallèlement à la ville, face à l'ouest, regardant l'île qui porte Tromso et la colline qui monte doucement derrière les grands magasins et les maisons en bois qui entourent le port. A droite et ta gauche, elle descend en deux promontoires allongés ; — quelques villas y sont disséminées dans la verdure, surtout sur la crête boisée ; en face de Tromso, à l'est, derrière nous, une autre rangée de collines vertes s'entr'ouvre en vallon vers le milieu de l'alignement qu'elles forment et laissent voir une haute cime plaquée de grandes nappes blanches ; c'est le Tromsôdal, où sont les deux premiers campements lapons que le prince Roland veut étudier au double point de vue de l'ethnographie et de l'anthropologie.
La vallée qui s'ouvre en face de Tromso entre trois montaenes neigeuses, le Tromsôdal, est notre première et très importante étape. Là campent, une partie de 1 année, deux groupes de familles laponnes, parties de Karasuendo, en Suède, il y a deux mois, avec leurs rennes. et près d'y retourner, dans quelques semaines, comme elles '.-n sont venues, à petites journées. Faisant paître leurs rennes et péchant dans les nombreux cours d'eau qui descendent des sommets environnants, elles s'abritent avec leurs ustensiles et leurs chiens dans des huttes
bâties qui appartiennent aux deux plus fortunés d'entre leurs membres.
Lors de notre première visite, nous les rencontrâmes à un peu plus d'une demi-heure du rivage maritime, en amont; là est un de leurs campements, dans le petit pli que forment les basses montagnes; on y arrive, en prenant le chemin qui passe, par une courte allée de bouleaux et de sorbiers, devant le cimetière verdoyant de Tromsô, où sont inhumés aussi bien les Lapons nomades que les citoyens de la petite ville; plus loin, une gracieuse marine, arrondie par les eaux de la montagne tombant dans le Tromsosund, s'ouvre au pied de quelques fabriques ; enfin, on enjambe un pont sur un de ces torrents, on entre dans un sentier, on saute de pierre en pierre deux ou trois autres eaux courantes, et, poussant un peu plus haut, on aperçoit l'étroite esplanade caillouteuse, où vit en passant la petite tribu. A une centaine de pas au delà de ces deux huttes, étaient parqués cinquante ou soixante rennes, ramenés le matin, des plateaux supérieurs. Prévenus sans doute de notre projet de visite par ceux d'entre eux que nous avions pu voir de près la veille dans les rues de Tromsô, où ils étaient Vf nus pour faire des achats dans les boutiques ou pour vendre à quelques particuliers leurs peaux, bois et chair de rennes, les Lapons s'étaient hâtés d'augmenter l'attrait du tableau par la présence de ces précieuses bêtes. Aboiements prolongés de chiens à figure d'ours, de renard ou de loup, accueil bienveillant des maîtres, récompensé par une petite distribution de tabac, de cigarettes et même de cigares, tels furent nos premiers
rapports avec les hommes; peu à peu, les femmes apparurent, et, quand tout le personnel parut au complet, Le guide et L'interprète firent connaître le but de notre déplacement. Marché fut conclu au prix d'une demi-couronne par tête mensurée et photographiée; huit portraits et études , dont trois femmes, furent exécutés ce jour-là; puis le Prince nous invita à dévaliser les deux huttes, — argent comptant, cela va sans dire, — de tous les objets caractéristiques des usages et des mœurs de nos complaisants Lapons. Ces gîtes étaient formés d'un assemblage de perches et de plaques de terre gazonnée qui délie la description. Nous y pénétrons un à un, en deux séries d'invités, par une porte de lm à lm,S0 de haut, el finissons par distinguer des jambes et des chiens allongés pêle-mêle autour d'un lover central, formé de quelques grosses pierres, et dont la fumée s'échappe difficilement par un trou supérieur. Quatre poteaux supportent le cadre de cette ouverture, au-dessus de laquelle reste suspendue à une poutrelle transversale la cafetièrechaudron ou la marmite de service pour le moment. A l' opposite des chiens el des pieds, les bustes des habitants s'appuient aux parois de la hutte parmi les cordages,
les peaux et tout le matériel de la cuisine ou des industries domestiques. Chacun de nous lit des acquisitions selon son goût, et la collection s'accrut d'un couteau et d'une cuillère en bois de renne, de sacoches el d'autres bibelots intéressants. - L'un des plus curieuxnepul être acquis: un berceau que nous vîmes suspendu a L'entrée de la seconde hutte, devant laquelle une jeune maman allaitait son bébé. Rien de plus gracieux que le
balancement de ce petit meuble que le moindre mouvement de la main, et, semble-t-il, l'oscillation seule de notre, planète semble suffire à mettre en danse.
Pendant nos opérations anthropologiques et photographiques, les rennes étaient remontés à leur pâture en liberté.
Nous étions partis tard de la ville ; il fallait y retourner sans atteindre le second campement. Nous dîmes au revoir à nos botes en les considérant une fois encore dans leur cadre naturel, avec leurs costumes bariolés de rouge, de bleu, de jaune, de gris, mais, malheureusement pour eux et pour notre goût, bien malpropres.
Le chemin qui conduit au campement le plus éloigné ne suit pas le fond de la vallée. Le 9 août, après avoir pris, comme la veille, la petite allée qui commence presque au village de Storstennœo, derrière une usine à huile de poisson, nous traversâmes une longue prairie, et, poussant la porte à claire-voie pratiquée dans la clôture qui sépare, à cette hauteur, les herbages d'avec les prés indivis, nous commençâmes à pénétrer, à micôte, sur la droite, dans un joli bois de bouleaux dont la petite ombre légère tombait sur le chemin. Les rares éclaircies étaient remplies de ces fraîches baies rouges qui croissent en bouquets au ras de la mousse, et quelques marguerites étoilaient le gazon où sautillaient deux ou trois ruisselets. A la rencontre d'un fort torrent, le bois perd son bel aspect dépare ; il n'est plus qu'un taillis, sur l'autre rive, qu'il faut atteindre de roc en roc, — non sans que deux d'entre nous y laissent prendre un bain forcé à leurs jambières, — et nous voilà en face du cam-
pement visité la veille. Le site nous apparaît tout entier. au bout d'un promontoire que forment au-dessous de nous deux torrents élargis en petites rivières escarpées. Un quart d'heure après, en amont, nous pouvons passer à gué ces eaux, ralenties plus haut par des coudes rocheux et nous retrouvons nos Lapons de la veille mêlés à ceux que nous devons étudier aujourd'hui. Cette journée du 9 août fut féconde. Hommes et femmes du second campement, quatorze Lapons, sont saisis sur le vif, de face et de profil; leurs lignes crâniennes sont mesurées, leur vision et leur force manuelle, analysées à l'aide d'instruments et de procédés nouveaux; comme la veille, nous conquérons, monnaie en main, maintes curiosités ethnographiques, un lasso, un collier pour atteler le renne, des boites en bouleau, une cuillère à pot de forme inattendue, une de ces ceintures de laine tissées par les femmes, et dont le dessin est si original.
Dans Tune des huttes nous avons rencontré un prêtre, — ou, du moins, on nous a désigné comme tel un vieillard qui n'est pas de la famille, qui la suit ou plutôt l'accompagne ; de temps en temps il lui lit et lui explique quelques pages de l'Évangile (les Lapons sont luthériens). Ce philosophe a refusé de se laisser photographier, sous prétexte qu'il nous avait entendus demander leurs noms aux divers individus étudiés, et qu'ayant son nom « au livre de vie, il n'avait pas besoin de l'avoir au livre du diable». Ainsi appelle-t-il sans doute tout ce qui lui parait entrepris dans un bul plus ou moins mondain; peut-être aussi était-il fâché que nous eussions interrompu sa prédication; il m'a pourtant gracieuse-
ment laissé prendre le titre de son livre : Nttsi Testament, édité à Stockholm (en lapon), 1861, in-8° de 440 pages. Lcrlendemain, en faisant des achats, nous l'avons revu vaguant dans la ville et, chose extraordinaire, quasisurnaturelle pour un Lapon, se lavant le visage devant une fontaine, en public!
Les magasins de Tromsô sont riches en fourrures de toutes sortes et en objets d'invention laponne ou destinés aux Lapons; le troisième jour après notre arrivée, nous courûmes en détail la ville, et. avant de repartir pour atteindre le Yaranger- fjord, on put expédier à Saint- Cloud une caisse de produits destinés à la collection ethnographique du prince Roland et comprenant, (.entre autres choses, un costume complet lapon, des peaux d'oiseaux aquatiques, une peau de lièvre blanc et une peau de glouton.
J'aurais bien voulu pouvoir y joindre quelques pieds vivants de cette puissante Hcraclea siberica aux caules si aromatiques, embaumant tous les jardins publics et particuliers de Tromsô ; dont nous avions déjà remarqué à Throndhjem le parfum vigoureux, mélange d'unis, d'absinthe et d'angélique1 et qui porte ses ombelles annuelles à trois mètres de haut: — mais YOrion fume dans le Tromsosund : il faut repartir cette nuit...
\. « Nous sommes allés chercher... l'angéliqué aux montagnes de la Laponie... » (Depping, Description de la France, I, p. 51.)
HAMMERFEST ET VADSÔ
Que de jolis villages, tout lapons, ne nous a-t-il pas ete donné de saluer en passant, dans leurs étroites anses au fond d'un plus grand fjord, où les détours inaperçus des montagnes les abritent ! et les tableaux charmants que ceux que venaient former sous- nos yeux leurs canots peints, pleins de rameurs, de rameuses, en costumes aux couleurs vives, tournant autour de notre bateau a vapeurpourlui confier quelques caisses oubarils, et pour en recevoir des lettres ou faire commander des poteries ou de petits meubles de Copenhague et de Christiania. Tout le long de la route, nous avons aussi embarque quelques passagers lapons, allant vers Le nord pour affaires ou rentrant dans leurs pêcheries; car nous avons devant nous maintenanl des sédentaires pour La plupart. Lorsque, après avoir quitté Tromsô, par une nuit bru-
meuse qui nous cachait même le Tromsodal, nous nous sommes retrouvés sur le pont le 10 août au matin, deux Lapon* étaient avec nous. Renseignements pris, l'un est un riche propriétaire de rennes; il en a huit cents, nous dit-on ; l'autre, portant un pantalon noir, s'il vous plaît, sous son manteau indigène, est le maître d'école de Karasjok, rentrant d'un voyage dans le Sud! Plus loin, ce petit homme, à l'air propret, qui prend place à bord avec sa femme, à l'avant, questionné par notre interprète, sourit et se déclare rentier! — « Rentier? » Oui, il a « maison » et vit des revenus de son argent placé. Lui a-t-il fallu en pêcher et en vendre de ces « cabillauds », dont l'entrepont se gorge à chaque nouvel arrêt du paquebot et dont il a le placement assuré, chaque année, à Hammerfest.
Si Hammerfest n'est pas la ville la plus septentrionale du monde, elle est du moins la plus septentrionale de l'Europe. Le pays m'a cependant plus d'une fois rappelé, dans ses aspects maritimes, tantôt notre grand étang de Rerre, avec ses lointains lumineux de montagnes, et tantôt, quand la bruine couvre les horizons éloignés, les belles eaux resserrées du lac des Quatre-Cantons. Tout entière outillée pour le débarquement ou l'embarquement, on ne la voit elle-même formée que de wharfs, de quais, d'échelles; c'est ici que se concentrent les produits, péchés dans les grands fjords du Nord, et qu'ils sont échangés contre des marchandises étrangères, en telle abondance, qu'il y a des marchands qui ne trafiquent pas sur moins de quatre à cinq cent mille couronnes de produits par an; en ce moment, une flottille russe est
dans le port, apportant bois et farines d'Arkhangel et de Kola dans une quinzaine de barques, dont chacune est la propriété de son patron, et qui vont remporter d'ici poissons et pelleteries, troqués contre leurs denrées; aussi les marchands, et un peu tout le monde, parlent-ils le russe à Hammerfest.
Les Lapons des côtes fournissent une part importante de ces produits : morues sèches, huiles, guano fait des têtes et des vertèbres de poissons. Sur tous les rivages, de Tromsô à Hammerfest, nous les avons vus à
l'œuvre.
Autour du Kvalô, dont Hammerfest est la grande ville, sont disséminées de nombreuses stations laponnes, qu'il faut aller chercher, il est vrai, à travers l'archipel, au fond des anses peu fréquentées où elles sont abritées. Le Nor, qui dessert l'Alten, fait chaque semaine le service de ces fjords et prend sa direction, règle son retour, enfin espace ses escales selon les voyageurs et les marchandises qu'il doit transporter, tout en faisant la poste. Il a été possible au prince Roland de profiter de ces alternances pour fréter le No?\ en vue de ses études, pendant deux jours, le 2o et le 27 août. Nous avons visité ainsi le premier jour trois stations des deux côtés du Reppefjord, dont, àlafmdelajournée,Kv;ilsund-Kappel. Après les pasteurs du Tromsôdal, avant les pêcheurs du Varanger et de l'enclave russe de Boris-Gleb, nous voici en présence des Lapons agricoles. Établis au pied de liants rochers, à travers lesquels grimpent leurs moulons, leurs vaches ou leurs chèvres, ils cultivent quelques petits terrains entre la mer et la montagne. Le
poisson est leur plat principal là encore; mais ils y joignent la chair de leur bétail, qu'ils alimentent l'hiver du foin, réservé à l'automne , et dont ils emploient aussi le lait et la laine. — Précisément en face de notre première station, à Beritsfjord, dans un petit hameau de quatre huttes, voici un métier à filer. La trame est en fil de corde; la navette est l'œuvre mal dégrossie d'un ouvrier mal habile ; la tension verticale est obtenue par le poids de quartiers de roche inégaux; le tout forme enfin un ensemble assez ru dimen taire, mais le travail obtenu n'est pas laid; les bigarrures grises, blanches et noires, qui se dessinent dans l'étoffe, sont vives à l'œil, et le produit est solide comme il convient à ces rudes climats.
Un peu plus loin, le tableau de la vie agricole s'agrandit. C'est ici une troupe de faneuses dans leurs longues fourreaux de drap bleu ; elles retournent, avec leurs longs râteaux coloriés, l'herbe coupée, garnie encore de ses fleurs; le précédent hameau était campé sur un bourrelet de roches faisant parapet au-dessus des eaux : en se prolongeant ici, il s'est élargi et monte en pente douce vers les plateaux où nous voyons distinctement à l'œil nu quelques rennes, dont un blanc, écartés du troupeau qui pâture sans doute sur « le fjeld » dont nous n'apercevons que la bordure. Un petit ruisseau qui en descend glisse jusqu'à la mer, vallonnant la prairie, où sont plantés cinq ou six « gammer» lapons; un vieux père, la barbe en collier, surveille de loin des serviteurs, qui sont occupés, en contre-bas, à faucher, et dont l'air de santé et de bonne humeur contraste avec la réserve ordinaire et la timidité des pêcheurs que nous avions vus
jusque-là. On entre en rapport, on questionne, on mesure, on photographie, et, quand nous partons, des divers points de la scène agreste, les « farewell! farewell! » nous accompagnent jusqu'au bateau à l'ancre, qui va nous porter à Kvalsund. Les mêmes tableaux et nos études nous ont retenus dans cette station jusqu'aux dernières heures du jour.
L'expédition du surlendemain nous a entraînés dans le Refsbotten, dans deux sites presque contigus, qu'un grand « elf » cependant sépare : Kogelf et Ruself. Du premier de ces hameaux, on dirait un campement indien, tout entouré de palissades, du côté de la mer comme du côté du torrent qui le limite vers les terres de l'autre station. — Celle-ci m'a rappelé les plus pauvres gîtes de la banlieue parisienne, les plus misérables cahutes des chiffonniers; mais les types n'en sontque plus caractéristiques et plus précieux pour nous : ils fournissent à la collection du prince Roland 45 photographies, et des notes intéressantes de voyage.
Chemin faisant, une seconde semaine a commence, puis s'écoule, et nous arrivons devant le Cap Nord, but extrême de la plupart des touristes; mais qui n'est pour nous qu'une étape. Il est cinq heures du matin. D'une cabine à l'autre, on s'appelle. « Le voilà, le Nord-Cap, levez-vous! Tout le monde sur Le pont! » En effet, pas un des nôtres n'y manque.
Quelques nuages glissent sur la belle masse rocheuse; mille oiseaux voltigent à L'entour; au Nord, un halo magnifique semble se former pour servir de contraste, «mi même temps que de complément, à la grandeur de l'im-
mense table de pierre dont les parois latérales descendent à pic dans les flots. — Ce promontoire n'est pas le plus septentrional; un autre cap à l'Ouest monte plus au Nord d'à peu près 925 mètres vers la mer Glaciale ; mais celui qui est bien véritablement le Nord-Cap, c'est celui qui termine ainsi devant nous, de son monolithe imposant, la longue chaîne de montagnes qui sépare la Scandinavie dans toute sa longueur, et dont nous suivons les eûtes depuis Throndhjem. Lamer n'est pas toujours commode dans le passage de ces deux pointes : « Il y a deux ans, en février, un soir, — nous raconte le capitaine, — il fallut stopper par gros temps entre le Knivskjorodden et le Cap Nord ; la tempête augmentant, les ancres furent rompues, et le vaisseau alla frapper à la côte; les passagers furent sauvés; mais le navire avait été si endommagé que le sauvetage dut marcher au plus vite, et d'abord aux étrangers; le jour venu, il manquait l'employé de la poste; on le cherchait en vain, lorsque le soleil ayant dissipé les dernières brumes, on aperçut au haut du Nord-Cap une forme blanche, s'agitant, faisant des signaux au large, sans apercevoir les autres passagers cachés sous les aufractuosités du rocher. Lorsqu'on fut arrivé sur la plate-forme où la peur de la tempête et le zèle pour son service l'avaient porté, au saut du lit et à travers la nuit, il tenait attaché à son épaule le colis de lettres, sa chemise flottant en bannière, mais la casquette d'uniforme au chef!... »
Tandis que l'éclatant iris qui s'était posé en arche lumineuse sur l'horizon polaire, • — pendant le quart
d'heure de notre marche devant le Gap Nord, — s'évanouissait au sein des flots, ce vaste monument granitique s'effaçait aussi peu à peu à nos yeux : d'abord fondu dans la brume par en haut, puis caché presque en entier par un autre épaulement du continent, il échappa tout à coup au regard dans le mouvement de marche de YOrion vers le Sud-Est.
L'esprit plein de ce spectacle grandiose, je cherchais à le ressaisir en imagination encore une heure après, à Kjelvik, de l'autre côté de Magerô; au milieu du fracas d'un débarquement de briques carrées et de ciment de Portland, — j'en redisais les merveilles à un de nos compagnons, moins favorisé que nous : « N'avez-vous pas trouvé plus beau cependant le mirage qu'on a vu il y a huit jours vers les Loffoden? » dit un passager cantonné près de nous parle va-et-vient des déchargeurs du navire, et qu'à sa tournure de gentleman en voyage, avec casquette et élégant complet écossais-brun, on reconnaissait aussitôt pour un Anglais. Sur notre réponse que nous avions traversé l'archipel des Loffoden juste sept jours avant seulement, il se met à nous détailler, en français, un tableau de montagnes volantes, transportées et remportées sans cesse par des nuages imaginaires ; de bateaux transparents, abîmés et aussitôt redressés, soulevés des flots par le jeu changeant d'une lumière fantastique; et puis, —comme autour de ce flijgende /»>lhuiilcr, ce vaisseau fantôme pour lequel Wagner a écrii une musique si étrange, —tout, montagnes, nuages, navires et flots aériens disparaissant en un instant, comme à la lin d'un rêve. Nos regrets Eurent grands, de n'avoir
pu assister à ces phénomènes météoriques, assez fréquents d'ailleurs dans les parages norvégiens, où la lutte des bfcuffées chaudes du Gulf-Stream et des vents glacials arctiques peut produire des effets d'ombre et de lumière, ainsi que de chaleur et de froid, les plus inattendus; mais je dus à cette occasion un compagnon de bord jusqu'à Vardo, qui m'a paru bien renseigné pour tout ce qui regarde ces régions.
Notre Anglais avait pris place sur YOrion devant Oksfjord, en quittant le Nor, ce petit vapeur-postier qui fait le service des Stjernu, Soro, Sejland, Kvalo, et de l'Alt en-fjord, c'est-à-dire de tout le district au nord du Tromso-amt. Il est naturaliste et, pour le moment, étudie la pêche à la baleine. Il nous a montré l'une de ses photographies de voyage, qui représente « pour la première fois », dit-il, la baleine mcgaptera-boops, dans le site de fond de Vadso. Il nous dit aussi que, le matin, nous avons évité un des petits vapeurs baleiniers de M. Foyn devant le Nord-Cap. — Il y a quinze jours, on a vu, d'après lui, dans le fjord de Christiania, un dauphin blanc du Spitzberg, par conséquent bien au sud de ses fréquentations ordinaires. Notre zoologiste a passé deux automnes au Spitzberg, en 1882 et en 1884, et, dans sa dernière campagne, y aurait trouvé deux espèces d'oiseaux qu'on n'avait pas encore atteintes avant lui. C'est avec M. Rabot, l'un des auteurs de la traduction française du Voyage de la Véga, de Nordenskjold, que s'est effectuée sa dernière campagne, à l'aide d'un yacht frété de compte à demi avec notre compatriote : du moins est-ce ce que j'ai pu lire dans le récit de ses découvertes, qu'il
a fait pour le Zoologist de Londres, dans une brochure sur laquelle je lis aussi son nom : Cox. Que ce journal, s'il passe à sa portée, lui communique mon bon souvenir! Il lui rappellera en même temps un des gais épisodes de notre commune excursion et le bon Lapon qui en fut le héros complaisant et satisfait.
A Hammerfest, nous avions pris, sur Y Or ion, un Lapon des montagnes, qui vient de passer un mois à l'hôpital catholique de cette ville, fondé il y a cinq ou six ans. Invilé par moi à monter sur la dunette, où je veux lui faire voir l'appareil photographique pour le familiariser avec l'instrument et l'amener à se faire portraicturer, il me montre son pied droit et hésite à gravir l'échelle en fer; j'insiste, croyant qu'il s'agit de la difficulté que peut avoir sa chaussure laponne sans talons à grimper pendant que le bateau est en marche, et je le précède ; il me suit avec douceur et me fait comprendre ensuite que c'est pour une blessure à son pied qu'il est venu se faire soigner si loin de la Tana. Une roche avait roulé sur lui et avait failli le tuer. Il nous montre les gants de laine que sa femme a tricotés pour lui durant sa maladie et qu'elle vient de lui faire parvenir pour son retour. Il se ditbien heureux de retourner à ses montagnes, à sa femme, à son enfant, au troupeau de rennes dont il est le gardien pour un parent plus riche que lui ! . . . Siva Elias Phara — pour l'appeler par son nom patronymique, — avait été circonvenu en vain par moi depuis de longues heures pour le décider à laisser faire sa photographie. L'appareil l'effrayait. Il n'en comprenait hien ni le mécanisme ni le but. Allait-il sortir de
l'objectif quelque chose qui s'incarnerait en lui! ou, au contraire, quelque particule essentielle de son propre esprit ne s'échapperait-elle pas pour aller dans la chambre noire se fixer sous forme d'une image, qui, lui disions-nous, lui ressemblerait trait pour trait? La nuit avait passé; il hésitait encore au lendemain de nos tentatives combinées : « Siva, disait notre interprète, il faut vous avancer : si le temps devient mauvais, nous ne pourrons plus prendre votre figure? » Et l'indécision de redoubler. M. Cox vint aussi lui expliquer, en lui montrant une de ses épreuves de naturaliste, comment le soleil agissait par des effets de lumière de l'objet à l'objectif. Appréhension nouvelle, à l'aspect des grands cétacés reproduits sur l'épreuve, mais expirés. — Pendant ce temps, l'homme aux huit cents rennes ne cessait de tourner autour de la dunette, n'osant monter sans y être invité par nous, n'étant qu'un passager de l'avant. M. Cox lui fait un signe, il monte; et, plus hardi que Siva, veut bien s'approcher de l'appareil; puis il entre en rapports plus directs avec les nôtres, se met près du mât, le toise du regard, — nous fait dire qu'il reconnaît le drapeau français, sans doute en sa qualité de richard habitué à des déplacements plus fréquents que n'en font ses compatriotes, et, enfin familiarisé avec nous, il consent à prêcher d'exemple et à se laisser photographier. Il pose; notre photographe met au point. « Ne bougeons plus! ». Il va retirer la glace dépolie et, pour cela, il relève la toile : mais Siva s'est approché, il a vu... il a vu l'image renversée, les pieds en l'air, la tête en bas, la situation des bras en raccourci! Il bondit en arrière
et, sans l'obstacle que je lui oppose, il eût roulé au bas de l'escalier qu'il avait eu tant de peine à franchir. L'opération faite cependant, il s'approche de son compatriote, il le tâte; il n'en revient pas. Un de nos cigares français avait été la récompense de la docilité de celuici; pour décider Siva, on lui en offre un; il le tient dans la bouche par le gros bout..., je le lui remets dans le bon sens, mais il ne pense pas à le couper avec ses dents, et j'essaie envahi trois allumettes. — Pourtant il comprend, il le coupe et garde le morceau détaché dans sa joue! Je le lui fais jeter. Tant de prévenances de notre part le touchent enfin au cœur et, d'un bon élan, il vient s'appliquer au pied du mât avec résignation. Il va poser! Ah! ouiche, il a fallu, un quart d'heure durant, lui faire comprendre par expérience le renversement de l'image et, l'un après l'autre, aller nous placer devant l'objectif, lui sous la toile, répétant nos gestes des bras et des mains pour nous faire voir qu'il a bien saisi. Enfin, c'est lui qui est pris dans un instant où il y pense le moins et il figurera dans deux poses, debout, puis assis, avec sa bonace physionomie, dans la collection du prince Roland. Nous voilà à la tête de plus de cent types déjà, au moment où je vous narre en marchant vers le Varanger-fjord le menu de cette scène! Jugez d'après ce trait de la patience qu'il a fallu déployer, en môme temps que de la variété des moyens qu'il a fallu inventer, selon les âges, les sexes et la position sociale de nos modèles improvisés.
En effet, voilà que nous les disséminons, chemin faisant, aux quatre coins de Finniark, A l'arrêt devant
les hautes roches schisteuses de Repwaag, dans le Porsanger-fjord, nous déposons vers trois heures, le 1 1 août, le Lapon aux huit cents rennes, en même temps qu'un chargement de barils vides, à remplir d'huile de foie de morue pour Hambourg, de beurre, de laines, de bouleau, d'oeufs enchâssés par « seizaines » dans de petites boites à claire-voie. — Siva Elias Phara se rapatrie à Kistrand, quelques heures après, et nous envoie ses « beau jour! » prolongés du haut d'une' barrique de pétrole couchée dans la barque qui l'emporte. — Le maître d'école de Karasjok, Mathis Isaakson, s'arrêtera le lendemain dans le Tana-fjord à Yuoppe, lieu de sa naissance, m'at-il semblé entendre. De la Tana à Karasjok , il y a loin, qu'il reprenne le chemin de la mer jusqu'au fond de Porsanger-fjord ou qu'il aille par les montagnes ; mais ses sentiments filiaux ou autres seront satisfaits pour un an.
Cependant, notre pont se vide peu à peu de la sorte, et de même l'entrepont. Au départ d'Hammerfest, celuici avait tout l'aspect d'un compartiment de l'arche de Noé : un lit avec une femme malade et trois petits enfants endormis autour d'elle sur des sacs, un chat noir perché sur un rouet peint de vives touches bleues et rouges ; — une cage de canards; deux moutons ; une vache, une chèvre. Quand je descends le matin du 12 août, les moutons ne bêlent plus; ils ont été sacrifiés, partie pournotre usage direct, partie pour salaisons; la vache a été descendue pendant la nuit dans quelque village; les canards et la chèvre sont encore là, et deux poules, nouvelles venues, picorent autour de leur cage.
Aux sons baroques d'un harmonica, un paysan danse-, avec la légèreté de l'oiseau de Saint-Luc. une sorte de bourrée extravagante aux grands éclats de rire des trois ou quatre filles de cuisine. La pauvre femme malade dort au milieu de ce brouhaha ou fait semblant de dormir, le visage épuisé, le corps presque inerte, son chat noir pelotonné maintenant sur ses pieds, au bas du lit. Quelles sont ces épaves? Le mari, le père n'est pas là? L'ont-ils laissé dans quelque province du Sud, au cimetière, mort avant l'heure, dans ce défrichement qu'ils étaient allés commencer peut-être, au lendemain de leur mariage, exilés volontaires et maintenant vaincus par le sort. N'est-ce pas leur point de départ pour une si triste destinée que marque, à Finkongkjelen, cette pierre dressée sur le rivage, fruste et irrégulière, sur laquelle nous pouvons lire à distance : Eosmid, Dolmag, 1879 posuerunt! — On y débarque justement deux caisses de poterie de Christiania. Sontce de nouveaux ménages qui les attendent et qui, à leur tour, vont essaimer sans avoir de meilleures chances à tenter?
Ces parages peuvent sembler riants cependant, dans une saison moins tardive que celle où nous les côtoyons, sous la lumière tamisée des nuages en course sur leurs cimes brillantes; mais, que le brouillard se forint1, qu'il jette sur elles SOIl ma ni eau cou leur de suie, et ses ombres portées, épaisses et impénétrables aux rayons, font bientôt de ces hauts et tristes rivages, sans arbres ri sans herbe, une terre de désolation H d'effroi. Un soir, en lin d'août, au moment où nous arrivions devant Vuoppe, vers le
milieu du Tana-fjord, une brume qui nous suivait depuis le matin n'avait pu encore se relever complètement à huit heures; tout ce qu'avait pu faire le soleil en descendant avait été de passer latéralement dans les joints les moins condensés des nuages et d'aller éclairer sur l'Est quelques sommets, qui seuls luisaient du côté de la nuit, sans qu'on pût même voir à l'Occident le foyer de cette lumière quasi artificielle; l'eau était bariolée et comme badigeonnée de couleurs multiples, les nuages bas, disposés parallèlement aux flots, comme les faux horizons d'une scène, leur renvoyant de haut en bas des cascatelles de lueurs, interrompues de larges plaques verdâtres, où avaient peine à se mirer les bords des montagnes que nous touchions presque. On ne découvrait les petites pêcheries, telles que Yuoppe, que lorsque l'avant du vaisseau était presque sur les barques, ;m rivage, toutes abandonnées; la petite jetée de bois sur pilotis, terminée en plate-forme, atteste seule, par la présence du poisson qui l'enguirlande en séchant. pêle-mêle avec le linge frais lavé, qu'il y a là quelques habitants. En effet, l'eau bruit et pétille sous les rames; un Lapon, vêtu de gris, comme nos camisards du Tarn, mais avec des rubans rouges et bleus sur sa blouse de laine, vient apporter une petite caisse de cinq gros cabillauds, qu'on lui achète pour le restaurant de YOrion, au poids de la balance romaine; puis nous tournons et nous repartons, comme au hasard, derrière un contrefort de montagne que nous n'avons aperçu qu'en y touchant. La machine siffle ; une autre barque vient aborder, le drapeau norvégien à son mât. Elle reçoit et
donne des lettres dans l'obscurité, puis s'enfonce dans son brouillard humide on elle semble se diluer.
Le lendemain nous rendait heureusement le soleil, vainqueur de l'hiver prématuré. Il faut, dès le matin, ôler les fourrures et rester en demi-saison; en passant devant le Vardôhuus vers les cinq ou six heures, déjà tout se ressentde la direction au Sud. Enfin, voici Vadsô et le Varanger fjord qui s'ouvre tout lumineux devant nous, et, dans la maison qui va nous servir de logis, le thermomètre du «salon » marque, à onze heures, 12°; la veille et l' avant-veille, nous n'avions pas remonté audessus de 7 et de 8 degrés.
Belle température pour les fleurs que 12°. Mais, ô Yadso, qui nous a inspiré un si joyeux pendant à la « chanson de Mignon »,
... 0 pays où l'on cuit la baleine; Où le guano fleurit, où la morue est reine!...
ceux-là ne connaissent pas le charme d'un vapeur qui vous emporte au loin, ceux-là qui n'ont pas respiré, aux abords des usines de M. Foyn, le fumet d'un cétacé dépecé, fondu, réduit en huile et en poudrette !
« On sait, » dit le prince Roland dans son Mémento de voyage, auquel je vais emprunter tout ce que je puis dire d'important sur ce sujet1, « on sait qu'il existe de nom-
1. Cette notice, détachée de l'ouvrage que prépare le prince Roland Bonaparte, a paru dans la revue LaNature du 7 mars 1885 (n° 614), accompagnée de deux planches gravées d'après «les photographies provenant de sacollection et que nous sommes autorisé par M. (\. Masson à rééditer ici.
brcuses pêcheries de morues, harengs, maquereaux, etc., sur les côles de Norvège ; mais la plus curieuse pêche est certainement celle de la baleine. Ce cétacé, qui vit dans les régions polaires, s'approche verslemois de juin des côtes de la Scandinavie, à la suite des grands bancs de petits poissons appelés lodde, qui viennent à l'embouchure des rivières pour y déposer leur frai.
« La baleine que Ton pêche sur les côtes du Finmark est la baleine bleue, qui diffère assez de l'espèce qu'on trouve au Groenland et qui porte le nom de baleine franche.
« La pêche n'est autorisée par les lois norvégiennes que du mois de juin au mois de septembre : cette prescription est très rigoureusement observée.
« La pêche se fait assez près des côtes et un bateau ne reste quelquefois que deux ou trois heures hors de son port d'attache. Ainsi, pendant le voyage du roi Oscar II le long des côtes du Finmark, on rencontra trois baleines entre Vadso et Jacobselv (frontière de Russie). Une autre fois un bateau de Vadso en pécha une auprès de l'usine établie sur la petite île, en face de cette ville, c'est-à-dire à dix minutes du port.
« La pêche à la baleine se faisait déjà anciennement dans ces régions, témoin les légendes norvégiennes qui rapportent que les géants qui habitaient le Finmark étaient d'une taille et d'une force telles qu'ils pouvaient pêcher les baleines à la ligne; s'ils en prenaient deux à la fois, ils les attachaient par la queue et les suspendaient sur leurs /tjelders comme le font les pêcheurs pour les morues qu'ils font sécher.
« Pendant longtemps, la grande industrie de la pèche à la baleine a été concentrée à Vadsô (depuis quelques années d'autres Sociétés se sont établies en Norvège et en Russie), et c'est là que se trouvent, sur la petite île dont nous avons parlé, les établissements du célèbre M. Foyn, le roi des baleiniers. M. Foyn, qui vit encore, est un Norvégien du Sud qui dans sa jeunesse fut matelot; par son énergie et son intelligence il acquit une grande fortune se chiffrant actuellement par millions. A l'époque où il commença à se livrer à la chasse de la baleine, on n'avait pas l'habitude d'amener ces cétacés à terre pour les dépouiller : le baleinier qui en avait pris une la dépeçait sur place, de sorte que beaucoup de produits étaient perdus; on n'utilisait que les fanons et le lard. M. Foyn eut l'idée de s'établir à terre et d'envoyer de petits baleiniers chercher ces monstres marins pour les ramener à son usine où rien n'est perdu; car, après qu'on a enlevé la viande et le lard pour en faire de l'huile, les détritus et les os servent à faire du guano. Il est vrai de dire que M. Foyn s'était établi dans d'excellentes conditions, en ce sens que les baleines venaient jusque dans le Yaranger fjord et qu'après quelques heures de chasse on élait sûr d'en ramener une ou même plusieurs. C'est du reste lui qui utilisa pour la première fois une invention qui hissa bien loin derrière elle l'antique harpon lancé à la main par un homme placé dans une fragile barque. Le harpon de Foyn, long de lm,30, se lance avec un petit canon de lm,20 placé à l'avant d'un navire à vapeur de 25 mètres de Ion- cl monté par 10 hommes d'équipage. Ce baleinier, qui
coûte de 100 à 125,000 francs, a une vitesse de 14 nœuds à l'heure. Le canon est placé sur un pivot et porte une espèce, de crosse qui permet, de le pointer dans toutes les directions ; un chien dont la détente est mue par une longue corde fait partir le coup au moment voulu. Ce canon se pointe avec un cran de mire et un guidon, absolument comme un fusil. (Ce baleinier est représenté au second plan de la figure, p. 37.) L'extrémité du harpon porte un petit obus à pointe d'acier qui éclate lorsqu'il est entré dans le corps delà baleine; à ce moment, plusieurs tiges longues de 25 centimètres, qui jusque-là étaient couchées le long- du harpon, s'ouvrent comme un parapluie et empêchent la tige de sortir du corps du cétacé. Au harpon est attaché un long- câble enroulé dans la cale à l'arrière et qui passe sur plusieurs freins mus par la vapeur. Le pointeur, qui doit être un homme très habile et de grand sang-froid, tient la crosse du canon d'une main et la ficelle qui commande le chien de l'autre. Quand on a aperçu l'animal signalé par le guetteur qui se trouve dans un nid de pie, au sommet d'un mât, le bateau s'avance dans la direction où il a plongé pour être prêt à le recevoir à l'endroit où il reviendra à la surface pour respirer. C'est l'expérience seule qui apprend à calculer quelle distance la baleine parcourt entre deux eaux. En général, on tire la baleine à 25 mètres de distance. La plus grande difficulté, paraît-il, est de toucher l'animal de manière que le harpon ne traverse pas une région du corps, mais bien s'y implante et fasse explosion. C'est pourquoi le canon ne peut avoir qu'une très faible charge. Mais d'autre
part, il en résulte que le harpon décrit une parabole très accentuée et qu'il est difficile de toucher juste. Quand l'animal se sent frappé, il plonge subitement en déroulant l'immense câble qui se trouve à bord du navire, entraînant celui-ci avec une vitesse vertigineuse; pour s'opposer à cette folle course on fait machine en arrière et l'on étend de chaque côté du navire, perpendiculairement à ses flancs, des espèces d'ailes analogues à celles qui se trouvent sur tous les bateaux hollandais. La baleine coule quelquefois à fond et il est alors malaisé de la relever quand la mer est grosse. Au bout d'un certain temps, la baleine revient à la surface en projetant par ses évents deux torrentsd'eau mêlés de sang. Lorsqu'elle est morte, un bateau avec deux hommes est mis à la mer pour percer la mâchoire inférieure de la baleine et y attacher une chaîne de fer. On en fait autant pour son arrière ; ensuite on traîne l'animal le long du navire de façon que la tète et la queue soient apparentes.
« A terre, rétablissement Foyn se compose de plusieurs parties. Dans la première, on amène la baleine sur un plan incliné creusé dans les rochers. La mer étant haute, la baleine flotte ; on l'attache alors par des chaînes à des anneaux encastrés dans les pierres ; la mer, en s'abaissant. laisse l'animal sur le plan incliné. A ce moment, des hommes armés de longs couteaux emmanchés au bout de grandes perches vont découper de longues lanières de lard sur les lianes de la baleine. Quand une de ces tranches esl tracée par deux incisions parallèles, on attache un crocheta l'extrémité la plus éloignée; ce crochet lienl à une chaîne qui s'eu-
roule sur un treuil, mû par plusieurs hommes qui, réunissant leurs efforts, détachent la bande de graisse du corps" de l'animal; ils sont aidés dans cette besogne par un autre homme qui, armé d'un de ces longs couteaux dont nous avons parlé, tranche tous les tissus qui font résistance. Quand cette bande est enlevée, on la pose sur le plan incliné jusqu'au moment où elle doit être prise et portée dans de grandes chaudières pour en faire de l'huile. Après que le lard est enlevé, on extrait encore le plus de graisse qu'on peut. Puis on retire les intestins et les poumons qu'on abandonne. Un pareil dépeçage dure huit jours.
« Dans un autre endroit, des tailloirs et des pilons sont installés sous un hangar communiquant avec la mer par un plan incliné, c'est là qu'on réduit en bouillie ce qui reste de ces géants des mers pour en faire du guano qui ira plus tard fertiliser les champs de l'Allemagne du Nord.
« Le jour de notre arrivée à Vadso, nous allâmes visiter l'établissement dont M. Bull, le représentant de M. Foyn, nous fit les honneurs. Nous fûmes obligés de débarquer par un escalier graisseux et nous dûmes faire des miracles d'équilibre pour ne pas tomber. Nous visitâmes d'abord le plan incliné qui, du reste, n'offrait rien de curieux à voir. Puis, en longeant un des bâtiments de derrière, nous passâmes le long des chaudières où bouillaient des débris de viandes et de graisses qui répandaient une odeur à soulever le cœur ; de temps en temps de gros bouillons venaient éclater à la surface en répandant une odeur plus infecte et plus nauséabonde
encore; il fallut se boucher le nez. Un peu plus loin, après avoir passé sur un petit pont couvert de boue huileuse, nous entrâmes sous le hangar où se trouvent les pilons; là, c'était plus épouvantable encore. Dans un coin se trouvait une tête de baleine qu'on était en train de dépecer, et, comme elle datait de plusieurs jours, les émanations qui s'en dégageaient étaient quelque chose d'horrible. Des hommes, chaussés de grandes bottes, s'agitaient au milieu de ces débris qu'ils portaient au pilon avec d'immenses crochets à la main. Ils sont tellement habitués à ce milieu qu'ils ne sentent plus rien. Nous fîmes ouvrir la tête devant nous pour voir en quel état se trouvait le cerveau ; on lendit le crâne à grands coups de hache, on employa plus de dix minutes à ce travail; quand il fut découvert, le cerveau s'écoula sous forme de boue liquide, jaunâtre, dont l'aspect fit fuir plusieurs de nos compagnons. Du reste, il n'était pas commode de se tenir debout sur le sol glissant, couvert de débris gisants au milieu de flaques de sang- et de graisse mélangée de boue; nous n'avions jamais vu quelque chose d'aussi repoussant. Nous fîmes ensuite un tour dans le magasin de guano, où l'odeur, aussi forte que sous le hangar, était beaucoup plus désagréable à cause de son âcreté. C'est avec bonheur que nous respirâmes l'air de la mer qui, à notre arrivée, nous avait paru contenir si peu de bonnes odeurs. »
Aussi, pourvu de la rarissime carte de Frijs, qu'il tient de l'auteur lui-même et où les moindres stations laponnes sont clairement indiquées, le Prince décide-l-il bientôt notre départ (tour le Sud- Varanger, et nous
allons explorer cette portion de la Norvège, en remontant le Passvig jusqu'à l'enclave russe de Boris-Gleb, dont le pope nous fait les honneurs. Les observations ordinaires y sont relevées, et les recherches faites sur les habitants nomades de ce campement d'été. Portés par le Varanger, frété pour nous, nous étudions ensuite les villages qui sont au fond du golfe, peuplés de Lapons : Nyborg-, Nœseby, Karlbunden, Mortensnœs, — d'où je vous écris. — et enfin Kluben, où le Prince a la bonne fortune de pouvoir faire des fouilles qui lui procurent des restes humains de la plus grande antiquité Scandinave. Les habitations sont groupées autour des marchands privilégiés qui achètent et font transporter au Sud les peaux et bois de rennes, le poisson, les huiles, etc. Les habitants vivent de pêche l'été et de chair de baleine, et, l'hiver, de poisson salé et d'huile de foie de morue. Tout a l'air misérable auprès de la boutique du Landhandler, bien fournie et propre. Peut-être se trouve-t-on heureux ici cependant, comme en tout lieu où l'on sait se contenter de ce que l'on possède en quantité suffisante pour satisfaire ses besoins. — Aussi, observons de plus près : suivons le précepte de Jefferson, cité par M. Le Play, et, fidèles disciples de celui-ci, car trois d'entre nous sommes membres de la Société d'Economie sociale qu'il a fondée, — profitons de la bonne occasion pour aller « dénicher les habitants dans leurs chaumières, regarder dans leur pot-au-feu , manger leur pain, coucher dans leur lit... », ou du moins, à leur manière, sur des peaux, comme nous avons dû le faire à Mortensnœs dont je vais étudier sur place une famille en détail.
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