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DANS LE VARANGER FJORD

Le golfe de Varanger, ou Varanger fjord, est le seul des golfes norvégiens qui entre dans les terres dans la direction de l'est à l'ouest; il a, depuis Vadsô, une profondeur d'une cinquantaine de kilomètres. Tout au fond, il se partage en deux branches dans les sinuosités desquelles s'abritent de nombreuses populations de pêcheurs; c'est sur la rive gauche du golfe c'est-à-dire regardant au sud, que se trouve la commune de Nœscby, dont l'écart de Mortensnœs fait partie.

Mortensnœs, ou « cap de Martin», est, en effet, un petit

t. Cette étude, lue dans la séance annuelle de la Société d'Economie sociale, présidée par M. F. «le Lesseps, le IS mai 1885, avait pour préambule naturel lerécil du voyage pendant lequel ont été recueillis en 1884 les renseignements relatifs à la famille laponne décrite. ï-e programme de cette séance n'en permeltail pas la

promontoire, autour duquel sont éparscs une douzaine d'habitations avec cinquante-un habitants ; d'abord, près du rivage, la maison en bois du marchand, ses magasins et sa boutique, et le wharf sur pilotis pour y accéder. Au delà de quelques rochers qui viennent mourir sur le bord des eaux du golfe, des familles finnoises ont dressé, il y a peu d'années, leurs maisonnettes et leurs étables ; plus haut, au pied de la montagne, sont les g animer, ou huttes, de deux familles de Lapons.

Le Stor-Fjeld, ou « grand plateau », qui domine au nord

lecture complète; mais, à défaut de ces descriptions préliminaires, de nombreuses photographies furent projetées, dont voici l'énumération :

1. Lapon suédois. — 2 et 3. A la hauteur du cercle polaire. — 4. Svolvœr dans les Loftbden. — o. Autre site des Lolfoden. — G à 8. Tromso. — 9. Rennes dans le Tromsôdal. — 10. Hutte laponne. — H. Renne. — 12. Le navire a Jupiter» devant Tromso. — 13 à in. Hammerfest. — 16. Le Rigi du Finmark. — 17. Lapon norvégien posant. — 18. Reps-bunden. — 19. Cap Nord. — 20. Vadsô. — 21 à 22. Baleines. — 23. Bateau -baleinier. — 2k Faubourg finnois de Vadsô. — 25. Boris-Gleb (Russie). — 26. Type de laponne russe. — 27. A Karlbunden. — 28. A Nœseby. — 29. Séance d'anthropométrie. — 30. Mortensnœs. — 31. Klubnœs. — 32. Tente laponne. — 33. Anciens cimetières lapons. — 3i. A la recherche de dépouilles antiques. — 3o. Maison du marchand, à Mortensnœs. — 36. Menhir, à Mortensnœs. — 37 et 38. Habitations laponnes. — 39 à 42. Portraits des membres de la famille étudiée à Mortensnœs. — 44. Le photographe de l'expédition, en Lapon. — 4i. Carte du Finmark.

La communication des clichés qui ont servi à ces projections était due à la bienveillance de S. A. le prince Roland Bonaparte, ainsi que le grand nombre d'objets ethnographiques exposés et dont l'énumération, ustensiles et vêtements, qu'on trouvera ci-après, ne rappelle qu'une partie.

ers groupes d'habitations, est un pâturage d'été, entrecoupé de deux lacs qui s'écoulent furtivement à travers la masse schisteuse jusqu'à la mer. Au plus lointain horizon que l'on distingue sur cette hauteur vers le nord, on aperçoit une ligne circulaire de bois et de forêts. Les eaux qui s'écoulent du plateau se transforment, autour des maisons des Finnois, en un petit ruisseau que ceux-ci utilisent pour leurs besoins domestiques ; audessus, les Lapons en ont déjà arrêté au passage une infiltration pour s'en faire une citerne.

Une route neuve, construite en 1869, et destinée à relier depuis Yadsô tous les villages épars sur la côte du golfe, sépare les Finnois des Lapons ; enfin, une ligne télégraphique passe au bas de cette route. Entre la voie télégraphique et le chemin, en avant des maisons finnoises, subsiste un ancien monument mégalithique, pierre levée entourée de quatre ou cinq cercles concentriques encore visibles dans l'herbe.

Les Finnois établis à Mortensnœs sont agriculteurs, c'est-à-dire qu'ils élèvent un peu de bétail et transforment quelques parcelles de la prairie qui les entoure en petites cultures potagères. Les Lapons sont exclusivement pêcheurs.

Le « marchand » établi dans ces sites reculés est une institution particulière. Installé par autorisation spéciale du gouvernement et comme par privilège, moyennant le versement préalable d'un petit nombre de kronors, c'est lui qui centralise tous les produits de sa région; les Lapons nomades des plateaux environnants lui apportent les peaux, les bois cl même la chair Ar leurs ren-

nés ; les pêcheurs lui remettent la plus grande partie du produit de leur pêche; les agriculteurs, la portion de leur fécolte qu'ils n'emploient pas directement. En échange, et par une sorte de troc, le marchand fournit aux uns et aux autres les farines russes ou suédoises, le riz, le café, les étoffes et les parties de vêtements qu'ils ne fabriquent pas eux-mêmes, quelques ustensiles, etc. Il a près de sa demeure le puits couvert qui ne gèle pas. Ce n'est qu'exceptionnellement que le marchand donne monnaie, en vue du payement des impôts, par exemple, ou autres frais d'une nature analogue. Quelques-uns de ces marchands font rapidement fortune, dit-on. Mais cette institution doit nous intéresser surtout ici en ce qu'elle constitue un mode de patronage qui a rendu les plus grands services à ces populations clairsemées et dépourvues d'initiative. Le marchand de Mortensnœs n'y est établi que depuis six années ; il y avait trouvé installées nos deux familles laponnes; les Finnois, au contraire, n'y sont venus qu'après lui et encouragés par sa présence.

La famille laponne que j'ai étudiée comprend huit personnes :

Jol Andersen, 32 ans, chef de la famille.

Ellen Berrit Gretesdatter, sa femme, 30 ans.

Berril Jolsdatter, 60 ans, mère du chef de la famille.

Ellen Berritsdatter, sœur de celui-ci, 26 ans.

Le ménage a quatre enfants : deux filles de 6 et 4 ans ; deux garçons, l'un de 2 ans, l'autre de 2 mois.

Cette famille est en parenté avec celle qui habite la seconde cabane et qui comprend une femme veuve, une

fille de 22 ans et une fille plus jeune. Nos Lapons sont luthériens; ils fréquentent régulièrement le dimanche l'église de Nœseby, où sont faites les prédications en finlandais et en lapon ; leurs enfants ont été baptisés à cette église. Le zèle des Lapons est si vif, dit-on, que les mères, plutôt que de manquer Je prône, apportent quelquefois avec elles leurs enfants dans leur berceau, quitte à les bercer pendant toute la durée du prêche.

L'instruction étant obligatoire dans tout le royaume, les pêcheurs savent lire le lapon et le finlandais, mais ne savent pas écrire. Leurs enfants seront plus instruits ; des règlements récents les obligent à fréquenter l'école de 8 à 15 ans : les familles sédentaires doivent les y envoyer 12 semaines par an, moitié au printemps, moitié en automne ; les nomades ne sont obligés qu'à 9 semaines de fréquentation, en janvier, février et mars, époque où les hommes seuls suivent les rennes que tous les membres de la famille accompagnent dans le reste de l'année. Les maîtres d'école ambulants du siècle passé ont disparu, comme les missionnaires nomades, avec l'installation d'écoles nombreuses et de paroisses plus rapprochées. Sous cette double influence, les années qui précèdent les mariages sont innocentes, et quand l'âge de vingtcinq ans est venu, si les jeunes gens, en se mariant, ne s'apportent pas de grandes richesses, ils se sont appréciés depuis longtemps dans une vie toute au grand jour. lui signe de la demande en mariage, le jeune homme a envoyé un mouchoir brodé et quelque menue bijouterie de cuivre, d'étain ou tout au plus d'argent ; la famille a reçu en même temps un don de spiritueux ou de \ lande :

cela suffît pour que le consentement soit acquis si mouchoir et victuailles ne sont pas renvoyés. Au reste, les naissances illégitimes sont-elles une exception des plus rares, et l'infanticide est-il sans exemple parmi les Lapons. Peut-être n'en fut-il pas ainsi avant l'introduction du christianisme ; en effet, une légende subsiste encore parmi eux qui raconte que lorsqu'un enfant est mort des mains de sa mère, l'âme de la petite créature erre a travers le fjeld jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé celle qui lui avait donné et repris la vie, et quand elle l'a retrouvée, s'attachant à elle pendant son sommeil, elle boit tout le lait de son sein jusqu'à ce qu'elle l'ait épuisé.

Le service de santé est fait dans la paroisse par un médecin de Vadsô, à l'époque de ses tournées annuelles.

C'est l'une des femmes finnoises de Mortensnœs qui est autorisée à opérer les accouchements. Ne vous alarmez pas de cet état de choses qui semble insuffisant : les Lapons n'en vivent pas moins très vieux, si j'en crois les renseignements ci-après.

La mortalité en Europe a été de 1865 à 1876, par 1000 habitants : de 31,6 pour l'Autriche; 27,4 pour l'Allemagne; 24,3 pour la France; 22,2 pour l'Angleterre ; 19,4 pour la Suède et 7,6 seulement pour la Laponie.

Les nouveau-nés doivent être baptisés, quelle que soit la distance delà station, dans les deux années qui suivent la naissance. Le jour du baptême un cadeau est fait par les parents au pasteur, une bourse en peau de renne, par exemple, ou une pochette à tabac. De son côté, le

parrain constitue à son filleul un commencement de dot par l'apport d'une renne pleine, dont le produit et le croît s'augmentent à son bénéfice jusqu'à sa majorité. C'est d'ailleurs tout ce que, garçon, ou fille, il aura en propre, l'héritage paternel, quoique régi parla loi norvégienne, demeurant en communauté permanente entre les enfants. Quand le parrain n'est pas en possession de rennes, son cadeau se compose de bétail d'une autre espèce ; Tune des vaches que possède la famille que nous étudions a été le cadeau fait au dernier-né par son parrain. Notre famille est propriétaire de sa maison, de deux barques et de deux vaches. Elle n'a pas d'engagements contractés pour son travail, soit avec le marchand, soit avec les propriétaires finnois qui l'avoisinent. Elle peut être cependant considérée comme liée avec le marchand, par une dette de 100 kronors de marchandises fournies l'année dernière à crédit, la saison de pêche ayant été exceptionnellement mauvaise ; c'est une dette un peu lourde, si nous en jugeons par la valeur des propriétés de la famille et de ses revenus ordinaires. L'habitation avec son contenu, les vêtements exceptés, peut être évaluée de 40 à 50 k.; les filets et les barques valent de 150 à 200 k.; les deux vaches: l'une, 80 k.; l'autre, 100 k., parce quelle se trouve à la saison de la parturition. La saison de pèche d'avril à septembre, dans tout le golfe de Varanger, produit ordinairement une moyenne de 300 k.; il en esteonsommé dans la famille ou échangé avec des navires «le passage pour une cinquantaine de kilogrammes par année. Les vaches produisent trois litres de lait par jour.

Il est vrai que d'assez importantes subventions viennent s'ajouter à ces recettes. La tourbe est en abondance autour des lacs du Stor-Fjeld et suffirait presque au chauffage de l'habitation pour l'année entière. Le bois à prendre dans des conditions prévues n'est qu'à une heure de distance sur cette montagne. Pendant la belle saison, les vaches y sont menées paître, et l'herbe qui croît plus près de la maison peut être amassée et conservée pour l'hiver ; en outre, la chasse fournit en oiseaux de marais et de forêts une importante augmentation d'aliments. La prise de quelques animaux à fourrures vient aussi ajouter parfois une autre recette à ce petit budget. L'hiver, les travaux de magasins, chez le marchandées confections du guano et de l'huile de foie de morue aideront, d'autre part, à éteindre en partie la dette de la famille.

Hommes et femmes vivent complètement ensemble et n'ont qu'une pièce pour travailler, se reposer et prendre leurs repas : ceux-ci sont composés d'ordinaire de poissons, de riz ou de pain fait au foyer de la famille auxquels on n'ajoute que très rarement soit de la viande de baleine, reçue en passant devant Vadso, soit un quartier de renne acheté par occasion aux bergers des plateaux voisins; dans cette dernière circonstance, les deux familles laponnes de Mortensnœs se réunissent et établissent leurs dépenses réciproques en proportion de leur consommation. Chaque année une des deux vaches doit produire un veau, qui sera mangé solennellement au temps des fêtes de Noël. Pendant tout l'hiver le poisson est mangé sec; quand la mer « est découverte » pendant la

saison rigoureuse, ils peuvent quelquefois cependant manger un peu de poisson frais.

La maison est faite de plaques de gazon, posé les racines en dehors, et qui reverdit ensuite. A la distance de quelques pas à peine, on dirait une de ces cahutes abandonnées par les cantonniers, qui, une portion de route terminée, sont allés plus loin porter leurs outils. Elle comprend trois corps de construction d'une hauteur de deux mètres, sur huit de largeur : le logis principal, avec le foyer central ; Tétanie, formant L'aile opposée de la demeure ; entre les deux, les reliant, l'entrée, dont le fond sert de dépôt pour plusieurs sortes de denrées. Eu dehors de ces trois corps, la maison comprend aussi un séchoir en arrière et deux magasins en contrebas de la route de Nœseby qui passe devant la porte du gamme : celle-ci est ouverte au sud-est. Entre la maison et le séchoir est la petite citerne, ou puits à fleur de terre, sous un rocher de quelques centimètres de haut. Dans Fétable est un réduit pour les vaches ; cette pièce est en outre débarrassée de tous les ustensiles ménagers ; ceux-ci sont relégués dans le couloir. Dans la chambre habitée, deux lits sont placés chacun daus un angle, séparés parle foyer; l'un des lits est fait de brindilles de bouleau et de peaux de rennes ; l'autre lit est sur pieds, très bas. Quelques outils d'usage fréquent sont seuls accrochés dans cette pièce, qui est privée de toute sorte de sièges. Un coffre en lient lieu : on y serre les vêtements. Un semis de feuilles déchirées de bouleau ou de sapin est répandu ordinairement dans l'entrée et autour du foyer où se tient la famille

Voici, en outre, rénumération des vêtements et des ustensiles de la famille.

Vêtements : 3 robes de femmes, confectionnées par la famille, et faites chacune de quatre mètres de drap provenant de la fabrique d'effets militaires de Copenhague, à 9 kr. le mètre ; 2 robes en peau de renne ; 2 robes d'homme ; une pelisse en peau de mouton ; 8 braies en drap à raison de lm,50 pour chacune ; 5 petits fichus de laine ; 7 bonnets, dont 2 pour homme, à 1 kr. Fun ; 5 paires de chaussures, la paire à 1/2 kr.; 3 paires de demi-bottes cà 2 kr. 50; 9 dessous (chemises?) de laine, à 1 kr. 50 ; 4 peaux de rennes pour la literie, et 2 peaux de moutons ; 4 ceintures en laine ; 2 ceintures en cuir ; 30 mètres de ruban de laine pour serrer les chevilles et les poignets, à 1 kr. 60 les 2 mètres (suffit pour les deux jambes) ; 4 paires de gants de laine, à 1/2 kr. ; 2 paires de gants de peau à 1 kr. ; 2 colliers de perles en verre de couleur; agrafes en étain ; une bague en argent ; 3 bagues en étain ; cravates et mouchoirs en minime quantité ; bourses, blagues à tabac.

Ustensiles : 6 cuillers en laiton, un seau en zinc, 4 seilles en bois, 2 barils, un grand chaudron en fonte ; un plus petit, 2 boîtes à lait en bois, un pilon à poisson, une baratte, un coffre, une natte, un berceau, un rouet, une salière, une petite quantité de poterie vernissée, 10 couteaux, 24 vases à lait en bois cerclé, identiques, d'une hauteur de 0m,07 et de 0m, 04 de diamètre, un moulin à café, un croc pour la cuisson des aliments, o cuillers en bois; une lampe à essence avec sa suspension, évaluée 1 kr. 1 y2 (2 fr. 10) ; une passoire en zinc ; quelques vases

en terre de pipe et en fer bat lu ; pots à tabac et à café ; pipes, bâtons ouvrés, cuillers en bois de renne ; auge pour Tétable ; fourches ; 2 traîneaux pour transport de denrées ou déplacements personnels.

Dans cet intérieur peu fortuné, la petite fenêtre laisse dans l'obscurité les objets;— nous distinguons cependant un petit berceau avec un enfant de deux ou trois mois qui est suspendu dans le couloir, puis la mère qui prépare le pain. Cette femme, accroupie non loin du foyer, mêle d'abord dans un vase en bois sa farine d'avoine avec de l'eau tiède ; elle en a bientôt fait une boule qu'elle serre et pétrit dans ses mains ; puis elle la replace au fond du vase, et là, d'un coup de poing, l'écrase en forme d'écuelle ; sous sa main, comme l'argile entre les doigts du potier, elle s'allonge et s'amincit selon la capacité du vase au fond duquel elle est pressée en tournant ; puis elle est dressée dans cet état, à peu près debout, près des cendres du foyer, où elle est séchée d'abord, puis tournée, retournée et enfin roussie, plutôt que cuite à point. Nous avons mangé de cette galette : avec du lait de renne et en petite quantité, elle n'a pas trop pesé à nos estomacs. Quant au lait lui-même, il m'a paru trop sucré et trop onctueux, trop gras, avec le goût du lichen qu'on donne en tisane aux enfants enrhumés : bien propre pour les pays froids, par conséquent, et, comme l'huile de foie de morue, pouvant offrir un exemple de plus de l'harmonie qui existe entre les milieux et les besoins.

C'est autour du foyer qu'est le plus souvent dressé le couvert; la galette s. -il d'assiette, portée sur les genoux; le poisson, ou la chair, ruils sur la braise, forment le

plat essentiel, et chacun en prend sa part en bloc, ou bouchée par bouchée, à l'aide d'un morceau de bois affilé qui sert de fourchette individuelle ; on mange ainsi à peu près toute la journée, avec accompagnement de café édulcoré de beurre, de fromage ou de lait de renne. Le reste du temps, on fume. Dans les familles de pasteurs, les rennes travaillent à peu près spontanément à faire leur lait, leur poil et leur chair; ils suffisent ainsi presque complètement à faire vivre leurs maîtres, qui se procurent farine, condiments, étoffes, en vendant les peaux et les bois qui ne leur sont pas d'une nécessité absolue. Les pêcheurs ont plus à faire, même l'hiver, et, à défaut des rennes, vivent du poisson et par le poisson. — Dans les huttes, les lits ne font qu'un avec le sol, composés comme ils sont de peaux de rennes ou autres fourrures étalées sur un matelas de brindilles de bouleau sans toile. Ces branchages couvrent ordinairement toute la partie du sol que l'âtre central laisse libre ; là, on s'allonge au hasard, dans la fumée et au milieu des chiens. Hors de la hutte, d'autres traits imprévus viennent s'ajouter à ce tableau de la vie de notre famille laponne. Ici, sur un tertre, la vieille mère étire entre ses dents des tendons de renne, qu'elle roule sur sa joue droite d'abord, puis sur son épaule et sur son flanc, pour en faire du fil; — sa fille, là-bas, attache sur le gros drap feutré qui doit lui fournir en même temps sa jupe, sa robe et son manteau, ces rubans de laine jaune, ou rouge, ou verte, dont elle alterne les directions et les enjambements en vives bordures ; — l'aîné des garçons s'essaye plus loin à lancer de la main gauche le long-

lasso des nomades et s'amuse à le serrer autour de la tête de l'un des chiens, ou de la taille de sa sœur, blondine plus âgée que lui, qui se sauve en riant.

L'hiver, dans l'obscurité de six mois, l'été dans la lumière polaire, pour tous mêmes occupations, et la vie marche sans qu'on se soucie à peine de savoir depuis combien d'années on est né, car la plupart des Lapons ignorent leur âge. — Un chapitre de notre cadre monographique s'intitule, — vous le savez, — « histoire de la famille » ; vous pressentez que cette histoire ne sera pas longue pour le foyer d'Andersen. — H y a sept ans, il épousait une Finnoise, née à Jacobsen, dans le Sud- Varanger, sur la frontière russe. Il avait vécu jusque-là avec son père et sa mère dans les conditions dont vous venez de voir passer devant votre esprit les principaux traits. Sa mère, devenue veuve il y a dix ans, n'en était pas moins restée la maîtresse de la maisonnée; elle l'est encore malgré l'adjonction d'une belle-lille. — De deux en deux ans, quatre enfants sont nés dans ce foyer paisible : la grand'mère et la mère, avec la sœur du père do famille, s'occupent sans efîort à les élever, et leurs jeux les égayent et leur sont une récréation permanente. De temps en temps, elles les portent avec elles à l'église de Nœseby, et quelquefois, dans l'uni' des barques, au marché de Vadso. — Les garçons seront probablement pécheurs comme leurs anciens, cl se marieront vraisemblablement dans quelqu'une des familles finnoises ou déjà métissées de Mortensnœs ou des environs. Sans changer de vie, ils augmenteront par là leur fortune de quelque terre cultivée; el b's lillcs auronl un sortaussisûr.

Ne nous apitoyons donc pas trop sur la misère présente, plus apparente d'ailleurs que réelle, de nos Lapons. Nous devrions plutôt les envier peut-être. De la vie simple, de l'existence primitive des hommes, ils ont tous les avantages; les productions du sol et des eaux à leur portée; des cueillettes faciles et abondantes, la santé et l'intelligence; — de la civilisation, ils reçoivent les bienfaits de l'instruction et la sécurité. Voudriez-vous les voir mieux vêtus, plus délicatement nourris, logés avec plus d'aisance, ils vous répondront que leur longévité, la rareté des maladies parmi eux prouvent que leur alimentation et leur habillement sont parfaitement appropriés aux besoins de leur climat. Leur maison n'est pas aussi élégante que les habitations en bois des Norvégiens et des Finnois, mais elle ne risque rien de l'incendie , elle est plus chaude l'hiver et plus fraîche l'été. Un gouvernement peu exigeant les protège contre les autres et contre eux-mêmes, et il les secourt dans les cas exceptionnellement graves de malechance ou de pauvreté; enfin, la présence du patron-marchand leur assure, quoi qu'il arrive, le pain quotidien. Pour changer de milieu, n'arriver d'ailleurs qu'à la vie plus précaire d'un ouvrier d'atelier urbain, il leur faudrait aller vers le sud, au moins jusqu'à ïhrondhjem. Vous sentez comme moi que, pour quelques plaisirs de plus qu'ils pourraient goûter dans les villes, ils y perdraient la meilleure part d'eux-mêmes et le paisible bonheur dont ils savent sagement se contenter.

Nous voilà, avec eux. arrivés à un total de 1H9 Lapons

ou Laponnes, étudiés sur toutes les coutures, et, pour la plus grande partie, mesurés par le Prince lui-même. Le résultat est excellent. Il est temps, maintenant, de reprendre le chemin du Midi. Lorsque nous sommes rentrés à Hammerfest par une pluie continue (notre quatrième débarquement y ressemble peu aux précédents), un falot brûle dans une barque ; deux ou trois boutiques jetant à peine quelques lueurs ; hommes et femmes se promenant devant le port, sous des parapluies, pour profiter des dernières tiédeurs fuyantes d'août. En effet, ils sentent venir leur long hiver, leur longue nuit de six mois, qui nous chasse.

Ayant donc laissé le Fiumark et le Norland dans leurs brumes, nous avons revu Tromso, Bodô, Throndhjem et, par Ostersund, atteint cette belle oasis des eaux, la vraie capitale de la Scandinavie, Stockholm. Il y a huit jours, dans un dîner offert au prince Roland par M. le commandeur Smith, le créateur des « Rings » d'ouvriers en Suède, que nous avions visités dans la journée, on s'est encore occupé de la Laponie, que tous les convives connaissaient. Le Prince avait à sa droite le ministre de la marine du royaume et, à sa gauche, l'illustre Nordenskjold, « le Vasco de Gama de la Suède », comme Ta appelé le Prince dans un toast chaleureux. Au nombre des convives étaient aussi le ministre des postes el d'autres notabilités de la cour et de la ville.

Lundi dernier, le Prince, reçu en audience particulière par le roi de Suède, dînai I le même soir avec la famille royale, qui avait eu la prévenance de convier en même temps le digne compagnon de Nordenskiold, le

capitaine Pallander, actuellement un des aides de camp du Rqj.

Après avoir connu ces deux savants navigateurs, le Prince n'avait plus qu'à saluer, en passant à Gôteborg, celui qui a été le principal organisateur de l'entreprise de la Véga, M. Oscar Dickson, et hier celui-ci nous a réunis dans un festin où ont été célébrées longuement les expéditions polaires. Notre voyage dans le Nord est bien fini ; il ne reste plus qu'à publier les résultats de cette minutieuse exploration.

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