LES TROIS CEINTURES
Trois jeunes personnes habitaient un petit village non loin deSamarcan.de. L'une se nommait Kalide, l'autre Zélimé , et la troisième Azéini. kalide et Zelin.é étaient douées de mille attraits, et dans le canton elles étaient renommées pour leur beauté , ce qui les rendait un peu vaines. Azémi n'était pas jolie , et ses deux compagnes, qu'elle aimait de tout son cœur depuis sa plus tendre enfance, ne cessaient de lui repéter : « Pauvre Azémi , tu ne le marieras jamais, toi; tu qVs pas assez belle pour faire naître l'amour, et tu n'es pas assez riche pour faire oublier que tu n'es pas belle. » La bonne Azémi
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avait pris son parti et s'était bien dit une fois pour toutes : « Elles ont raison , je ne me marierai jamais. » Cette peu sée n'avait point encore troublé la paix dece cœur virginal. Elle avait à peine quinze ans , l'amitié , les plaisirs de son âge suffisaient encore à son bonheur.
Un jour les trois jeunes filles côtoyaient les bords ombragés d'un petit ruisseau. Kalide et Zélimé cueillaient des fleurs pour se parer; Azémi en cueillait avec elles et pour elles, car elle ne songeait guère à sa parure. Tout à coup elles aperçoivent une vieille femme couchée au bord du ruisseau ; elle dormait d'un profond sommeil , quoique les rayons du soleil tombassent à plomb sur son front dégarni de cheveux. A ce spectacle Kalide et Zélimé se mettent à rire. « Ah ! la jolie figure ! — C'est celle de T Amour. — Le safran n'est pas d'un plus beau jaune que ce teint-là. — Vois donc quel joli nez ! Comme il descend agréablement vers le menton ! — Et ce joli menton, comme il remonte agréablement vers ce joli nez ! — Ils se touchent. »Ce dialogue était mêlé d'éclats de rire qui ne réveillaient point la bonne vieille. Azémi prend la parole à son tour et dit : « Il faut avouer, mes amies, que c'est bien mal à vous de vous moquer ainsi de cette pauvre femme. Que vous a-t-elle fait ? Elle est vieille; estce sa faute ? Vous vieillirez aussi , du moins il faut l'espérer ; nest-ce pas une folie de se moquer de la figure que Ton doit avoir un jour ? Rire de la vieillesse , c'est rire d'avance de soi-même. Soyons donc plus raisonnables , et surtout plus compatissantes. Regardez comme le soleil brûle le front de cette pauvre femme ! Plantons autour d'elle quelques branches de ces palmiers ; couvrons-la d'un petit berceau , afin qu'elle puisse dormir paisiblement et sans danger. A son réveil , elle nous bénira, elle priera pour nous, et le ciel écoute toujours la prière du pauvre; ma mère me l'a dit. » Ce discours fait rentrer en elles-mêmes les deux compagnes d' Azémi ; elles l'aident dans la bonne œuvre dont elle vient de leur
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donner l'idée. Bientôt le berceau «'-t. fini ; et bientôt aussi l,i dormeuse m réveille.
La bonne vieille, apercevant lea palmée qui la couvrent de leurs ombrée, cherche des yeux les êtres bientaisanta
qui lia ont rendu ce service désintéresse. Elle voit les trois jeunes personnes, et après les avoir remerciées de
la manière la plus touchante : a Venez , leur dit-elle , approchez , mes enfants, je veux vous témoigner ma reconnaissance. Voilà Irois ceintures dont je vous fais présent. Que chacune de vous prenne celle qui lui conviendra. » En même temps elle les étale sur le gazon. Deux de ces ceintures étaient de la plus grande richesse. Des pierres précieuses , d'une grosseur extraordinaire , en couvraient presque entièrement le tissu. La troisième n'avait pas autant d'éclat, c'était un simple ruban d'une rare blancheur et parsemé de quelques violettes. Kalide et Zélimé jettent à peine les yeux sur le ruban; elles ne voient que les pierres précieuses. « Cette ceinture est pour moi , dit la première. Elle semble faite exprès pour ma taille.
— Celle-là sera donc pour moi , dit la seconde , car elle me sied à merveille. — Eh bien ! moi , dit Azcmi , je me contenterai de ce ruban. Il n'y a que deux ceintures de diamant, elles doivent vous appartenir. Vous êtes les plus belles. Avec ce ruban je serai toujours assez parée.
— Vous avez raison , ma fille , dit la vieille , en attachant elle-même le ruban autour de la taille d'Azémi ; vous avez raison. Que cette ceinture ne vous quitte jamais, quel que soit le prix que l'on vous en offre , quels que soient les moyens que l'on emploie pour vous la ravir. Tant que vous la préférerez à toutes les séductions de l'orgueil , aucune force humaine ne pourra vous L'enlever, mais, en la perdant , vous courez le risque de perdre le bonhrur qu'elle seule doit vous assurer un jour. » La jeune tille promet de conserver toute sa vie ce modeste présent dont elle no connaît point encore la valeur, et la vie .le disparaît.
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Kalide et Zélimé n'avaient rien entendu de ce discours, elles étaient trop occupées de leurs brillantes ceintures ; cependant, au départ de la vieille, elles lui adressèrent quelques reinercîments. Les trois amies reprirent le chemin de leur village ; Kalide et Zélimé se donnaient le bras , Azémi les suivait d'un peu loin , parce qu'elle s'était aperçue quelles concertaient quelque projet où ellemême ne devait pas être admise. Arrivées au village , Kalide et Zélimé se retournèrent en riant vers Azémi. « La fée , lui dirent- elles , t'a fait là un présent magnifique. — Non, elle a mieux connu mon goût; je n'aime pas la magnificence. — Elle aurait bien dû te donner quelque chose de plus beau. — J'attache toujours plus de prix à ce qu'on me donne qu'à ce qu'on me refuse. — Vois comme nos ceintures sont brillantes. — Voyez comme la mienne est simple. — Tu n'es donc point jalouse de nous ? — Non , puisque je vous aime. Si vous êtes contentes , je suis heureuse. — Tant mieux ; tu es une bonne fille , Azémi. Nous nous reverrons ce soir. Il n'est pas encore bien tard , nous allons à Samarcande acheter d'autres robes , car les nôtres sont trop simples pour des ceintures aussi riches. Le plus petit de nos diamants va nous procurer les étoffes les plus fines et la parure la plus élégante. » Aces mots elles s'éloignent; Azémi leur souhaite un heureux voyage , et rentre dans sa chaumière où elle se livre à ses travaux accoutumés, en attendant le retour de ses compagnes.
Le soir; Kalide et Zélimé reviennent comme elles l'avaient promis. Elles sont vêtues avec magnificence, et se disputent la jouissance d'un antique miroir placé sur la cheminée de la pauvre Azémi. « Ma chère, disent-elles à la jeune fille, nous revenons de Samarcande où nous avons appris une grande nouvelle. Le fils du sultan, le brave et bel Hiram , va se marier sous peu de jours, et , suivant l'usage du pays, il doit choisir sa femme parmi les plus belles personnes du royaume. Une multitude prodi-
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gieuse de jeunes fMles k l'assemblent à Samarcande pour Be disputer le cœur et la m, un de L'héritier présomptif du iituii'. On nous .1 conseillé de nous mettre sur l«'s rangs] et nous \ sommes Meta résolues. Demain; nous partirons pour Samarcande, nous y louerons une belle maison; nous a» Inirrons des esclaves pour notre service. Nos ceintures foorniront à tout. Si tu veux, tu nous suivras, tu nous serviras ; nous te donnerons la direction de notre ménage , et tu assisteras à la cérémonie , qui doit être un spectacle fort curieux et fort intéressant. — Je ne demande pas mieux, répond Azémi. Je vous servirai de tout mon cœur, et si Tune de vous remporte la victoire , son triomphe sera le mien. »
La partie ainsi arrangée, les trois amies se séparent. Le lendemain, elles partent pour Samarcande, louent une maison richement meublée, et achètent un grand nombre d'esclaves. Kalide et Zélimé se font annoncer comme deux femmes étrangères qui viennent assister au concours, et disputer le prix des grâces et de la beauté. Le sultan, selon l'usage, envoie dix eunuques de son sérail s'assurer si elles sont vraiment dignes de concourir. Ils sont émerveillés de la beauté de Kalide et de Zélimé, et les inscrivent sur la liste du concours. Pour la pauvre Azémi, elle ne songe point à se présenter. Cette idée est bien loin de son espoir. Elle sert ses bonnes amies avec le zèle le plus désintéressé ; elle préside à leur ménage, à leur toilette, et ne s'occupe que des moyens d'assurer leur succès.
La grande journée du concours est enfin arrivée. Le soir toute la ville est magnifiquement illuminée. Cent belles femmes, choisies entre plus de deux mille qui s'étaient présentées, sont portées en triomphe sur des lits somptueux, à la lueur d'une multitude prodigieuse de flambeaux et aux sons d'une musique enchanteresse. Les habitants de Samarcande , rangés sur deux lignes dans les rues jonchées de fleurs , se précipitent pour voir passer ce superbe cortège. Chacune des concurrentes mène avec
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elle une jeune esclave pour veiller à son ajustement, et la bonne Azémi remplit avec joie ce ministère auprès de Tune de ses amies.
Le cortège arrive dans une salle richement décorée , et toutes ces femmes se placent sur des gradins couverts de superbes tapis de Perse. Elles attendent en silence l'arrivée du sultan et de son fils. Je ne chercherai point à peindre l'inquiétude et l'impatience de toutes ces rivales. Elles sont toutes belles, toutes ambitieuses; elles vont disputer un trône , et ce trône est le prix de la beauté. Une musique guerrière se fait entendre ; les portes de la salle s'ouvrent à grand bruit. Le sultan, accompagné de son fils, de son grand-visir et des principaux personnages de la cour, paraît au milieu de cette brillante assemblée, et se place sur un trône enrichi d'or et de pierreries. Le bel Hiram est à ses côtés , et promène autour de lui des regards incertains. Le cœur de toutes les concurrentes palpite avec force. La pauvre Azémi, placée derrière ses deux amies , n'est inquiète que pour elles. Cependant , par un mouvement de curiosité bien naturel dans une pareille circonstance , elle lève les yeux sur le jeune prince, et ceux du prince rencontrent les siens. Tout à coup il s'élance de son trône et s'écrie : « Mon choix est fait. Voilà celle qui doit régner à jamais sur le cœur d'Hiram. » Kalide et Zélimé s'imaginent que ce discours leur est adressé; elles se lèvent l'une et l'autre; mais Hiram les écarte pour s'avancer vers Azémi , qui cherche en vain à se cacher. Il prend la main tremblante de la jeune fille , dont le front se couvre de la plus vive rougeur; il la conduit auprès du trône , et la fait asseoir à ses côtés. Un murmure s'élève aussitôt de toutes les parties de la salle. « Quel choix ! disent les prétendantes ; nous préférer une esclave ! » Kalide et Zélimé surtout sont furieuses, et je crois que si elles n'eussent été retenues par le respect et par la crainte , elles eussent arraché du trône celle que l'amour venait d'y placer.
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F.es hommes -e rérri.'uVnl ratÉJ , niai- ('«-tait d'une autre manière. « Qu'elle est intéressante! disaient-ils; que de grâce dans son maintien ! «pi.- cPinnocenee dans son regard] ■ kiémi ne pouvait refenir de sa surprise; toot ce qu'elle voyait lui semblait un songe. Elle rougit et pâlit tour à tour ; la vue du bel Hiram lui fait éprouver un sentiment qu'elle ne connaissait point encore. Son embarras, sa confusion sont extrêmes et lui prêtent encore des charmes nouveaux.
Cependant le sultan impose silence à l'assemblée : « Hiram , dit-il à son fils , j'approuve le choix que vous venez de faire. Au milieu de tant de beautés, il était difficile de donner une préférence, et vous venez de prouver la délicatesse de votre goût. Mais* vous le savez ; la beauté ne suffit pas pour assurer le bonheur d'un époux. Si elle mérite nos hommages, c'est lorsqu'elle est accompagnée d'agréments plus durables. Celle que vous avez choisie l'emporte par ses charmes sur toutes ses rivales; voyons si elle leur est également supérieure par l'esprit et par les talents. »
Ce discours fait pâlir Azémi. « Hélas! dit-elle, je n'ai rien appris, je ne sais rien. 31on triomphe d'un moment n'aura servi qu'à mettre au jour mon ignorance. Permettez , seigneur, que je me retire. Je ne suis venue au concours que pour suivre et servir mes deux amies , et non pour m'y présenter. Laissez-moi couler mes jours dans une obscurité qui m'est chère, et dont je n'ai jamais prétendu sortir. » Ce fut en vain qu'Azémi prononça ces derniers mots avec une émotion qui répondait de sa sincérité; le roi insista , et , par son ordre , on apporta aussitôt tous les instruments de musique dont l'usage était alors connu à Samaicande.
A l'instant , vingt belles musiciennes se présentent. Elles préludent avec légèreté ; elles font entendre des accords enchanteurs, et les accents de leurs voix, unis aux sons des instruments, produisent une vive impression sur
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cet immense auditoire. Les vers qu'elles ciiaiitcnt tour ;î tour élincellent de verve el d'esprit. La salle retentit des applaudissements qu'on leur prodigue. Personne ne se présentant après elles , le sultan prend un luth et le remet entre les mains d'Azemi. La jeune fille tremble si fort qu'à peine peut-elle tenir l'instrument. Elle veut encore s'excuser, le roi repousse ses instances . et dans ce moment elle entend bien distinctement une voix qui lui dit : <« Courage, ne crains rien, je veille sur toi. Essaye cet instrument, et chante une des romances que tu appris jadis de ta mère ; tu as plus de talent que tu lie crois. » Cette voix; qu'Azémi reconnaît pour celle de la bonne fée qui lui a fait présent de sa ceinture, lui donne la force de surmonter une-timidité qu'elle croyait invincible ; elle prend son luth , veut en tuer quelques sons ; ô miracle î ses doigts semblent dirigés par une puissance supérieure ; elle fait retentir la salle des accords les plus meiodieux. Sa voix, qu'elle marie à ces accords presque divins, a quelque chose de céleste qui fait naître au fond de lous les cœurs une foule de sensations délicieuses. Elle chante ces paroles qu'elle avait apprises dans son enfance, et qu'elle aimait à répéter souvent :
Rose si vermeille et si belle, Oui viens d'éclore ce matin, Cache au jour ta grâce nouvelle, >ous cette voûte de jasmin; De cet astre qui nous éclaire Redoute l'éclat séducteur .
Et crois que sa vive lumière Est funeste à la jeune fleur.
3Ioi ! répond la rose imprudente , Me cacher aux regards du jour , Quand sur ma lige triomphante M me contemple avec amour?
Je veux jouir de la victoire Que je remporte sur mes sœurs; Et de ce trône de ma gloire, A mes pieds voir ramper les fleurs.
i u non ( iim! ses. H1
Ainsi paria <«t i «* orguelHeu Trop éprise de sa beauté.
Bientôt sa tOle radieuse S'élève encore avec Dcrté :
M.iis l'astre du jour la dévore .
i lut de grâce, plus de fraîcheur; l'.i. dès !<■ lendemain, l'Aurore \ lent pleurer ci tte jeune Deur,
plaignes son sort, jeunes fillettes j Croyez-moi, ne l'imitez pas.
Cachez comme les violettes i i vOs vertus et \ns appas.
lu- l'orgueil la trompeuse ivresse \ uns promet en vaiu le bonheur :
Trop d'éclat, nous dit la Sagesse, Est funeste ;i la jeûné fleur.
Le contraste de ces paroles avec la situation de celle <|ui les chante fait une vive impression sur rassemblée. Tous les prestiges de Part se trouvent éclipsés par le charme de la nature.
Le jeune prince, au comble de sa joie, se jette aux pieds d'Azémi : « >"on, lui dit-il, non, vous n'êtes point une mortelle ; vous êtes un ange descendu du ciel pour embellir les jours d'Hiram. — Je ne suis que la pauvre Azémi, répondit-elle : je ne conçois rien moi-même à tout ce que je vois , à tout ce que j'entends. Une puissance supérieure a sans doute fascine vos veux et séduit \n> oreilles. Vous me croyez belle, et je sais bien que je ne l'ai jamais ete ; vous admirez mes talents, et je n'en ai jamais eu; vous voulez me placer sur le trône , et je ne suis faite que pour vivre sous une chaumière. » Mais plus
Yzemi cherche à s'humilier, plus die s'élève.
Bientôt le sultan veut que toutes ces jeunes beautés se disputent le prix de la danse. Parmi le^ rivales d'Azemi, se trouvaient les plus brillantes danseuses de l'Asie.
Tantôt elles déploient les grâces les plus vives et les plus légères, tantôt les grâces les plus voluptueuses ; mais tous les veux -ont attachés sur Azémi. Llle refuse d'abord
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cette nouvelle épreuve , mais un second encouragement de la fée la décide ; elle se lève en tremblant ; tous ses mouvements ont un charme inexprimable ; sa danse est à la fois celle de la pudeur et de la gaieté ; son aimable abandon est celui de l'innocence qui se joue avec le plaisir : elle enlève tous les suffrages.
Cependant la nuit était déjà très-avancée. Le sultan donne le signal de la retraite. L'assemblée se dissout jusqu'au lendemain , car le concours doit avoir lieu trois jours de suite. Azémi est conduite en triomphe dans un palais magnifique et que le prince a fait somptueusement meubler pour elle. On lui donne un nombre considérable d'esclaves pour la servir , jusqu'au moment où son sort doit être irrévocablement décidé.
Laissons-la se livrer à toutes les réflexions que font naître dans son esprit une situation aussi nouvelle, un triomphe aussi imprévu. Tout occupé d'elle pendant la cérémonie , j'ai négligé ses deux compagnes , aussi surprises qu'elle-même de tout ce qui vient de lui arriver, et dévorées d'une basse et furieuse jalousie. A peine rentrées dans leurs maisons , elles se font part de leurs réflexions et de leurs sentiments. « Nous serions-nous jamais attendues à cela ? disent-elles. Aurions-nous jamais imaginé ce que nous venons de voir et d'entendre ? Tous les hommes sont-ils devenus fous? Nous préférer Azémi !.... c'est une chose bien extraordinaire ; il n'est pas possible que tous les yeux aient été fascinés à ce point sans une cause secrète qu'il faut pénétrer. Cette ceinture qu' Azémi a reçue l'autre jour de la vieille ne serait -elle pas un talisman? Cette vieille, si généreuse pour nous, l'auraitelle été si peu pour Azémi ? Ce présent, qui nous semblait si mesquin, vaut sans doute beaucoup plus que nos riches ceintures. Comme il brillait hier à nos yeux éblouis! les plus beaux diamants de l'Inde avaient moins d'éclat. N'en doutons pas, Azémi possède un talisman dont elle-même ignore le prix : il faut le lui ravir dès demain. Nous ver-
les trom diM'i an. 117
roua demain si <'llr remportera mr noua par ses talents ei ».i beaofc
Le lendemain, da grand matin, Kalide et Zélimé m rendenl aa palais d'Azémi. La jeune lill»1 m jette dane Us bras de ses amies, elle les preste contre son eœnr avec tendresse , et en rougissant encore de son triomphe. « \ nus me voyez confuse de tout ce qui vient de m'arriver, leur dit -elle; ces honneurs qu'on m'a rendus devaient naturellement vous appartenir; et je ne conçois pas la préférence qu'on m'a donnée , lorsqu'on pouvait faire un choix entre nous trois. — Nous concevons fort bien cette préférence, ma chère, lui répondent ses deux compagnes; elle est très-naturelle, et, loin d'en être jalouses , nous venons nous réjouir de votre gloire et de votre félicité. Mais perdez enfin cette heureuse ignorance où vous êtes du pouvoir de vos charmes. Nous vous répétions sans cesse que vous n'étiez pas jolie , parce que nous vous aimions trop pour ne pas craindre de vous donner de l'orgueil. Mais à présent toute feinte est inutile, puisque votre bonheur est assuré. Sachez donc, Azémi, que vous êtes la plus belle , la plus aimable et la plus intéressante de toutes les femmes. — Moi , grand Dieu ! vous vous moquez. — Nous vous disons la vérité. Seulement nous avouerons que vous avez deux grands défauts qui peuvent vous nuire quelque jour. Vous avez une timidité qui vous empêche de tirer parti de vos avantages ; il faut la surmonter. Vous mettez dans votre parure une négligence impardonnable ; il faut vous en corriger. Ce soir, il doit arriver au concours une Circassienne d'une beauté merveilleuse ; ses charmes seront relevés encore par la toilette la plus élégante, la plus riche et la plus recherchée ; prenez garde qu'elle ne vous enlève le cœur de votre amant. Vous êtes trop belle, d'ailleurs , pour être si simplement , si mesquinement vêtue , et nous vous apportons des habits qui surpasseront par leur magnificence ceux de votre superbe rivale.
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A l'instant même , des esclaves apportent et déploient une robe toute semée de pierreries; elle est accompagnée d'une ceinture beaucoup plus riche encore. Les discours des deux amies , l'aspect de ces vêtements somptueux font naître dans le cœut* d" Azémi des sentiments nouveaux pour elle. Elle se croit la plus belle femme de Samarcande , et jetant les yeux sur son costume, elle rougit de cette simplicité qu'elle remarque pour la première fois. Les deux amies veulent qu'elle essaie la robe et la ceinture qu'elles ont apportées. Azémi veut mettre cette belle ceinture sur le ruban de la fée; mais par malheur la riche ceinture est un peu trop élroite ; et pour qu'elle dessine parfaitement la taille élégante d'Azémi, Kalide et Zelimé assurent qu'il faut sacrifier le triste ruban. Après avoir hésité quelque temps, Azémi cède à leurs pressantes sollicitations, et le ruban est remplacé par la ceinture nouvelle. « Quelle taille J s'écrient ensemble les deux amies, que de grâces ! La belle Circassienue n'est arrivée que pourvoir triompher notre chère Azémi. Adieu, adieu, charmante Azémi , nous nous verrons ce soir au concours. » Elles sortent, et Kalide emporte le ruban merveilleux dont elle compte se parer le soir même.
Azémi est dans l'enchantement de sa nouvelle parure ; elle se promène dans son appartement, et se regarde avec complaisance dans toutes les glaces qui le décorent. Elle s'entretient des plus brillantes illusions, jusqu'au moment où le concours doit recommencer ; le modeste ruban est absolument oublié.
Il arrive enfin ce moment désiré. Azémi voilée, et dans le costume qu'elle a reçu de ses amies , est portée en triomphe , au bruit de mille instruments divers , dans la salle où l'assemblée s'est tenue la veille. On place la jeune file sur le trône où le bel Hiram vient s'asseoir. Le sultan demande à haute voix si toutes les prétendantes sont arrivées, et bientôt il donne le signal du concours. Hiram, fier de montrer la beauté de sa jeune maitresse,
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lève lui même le voile qui II couvre* Mais quelle esl sa surprime ! il ne rcconuall plus Aiémi < Que rois je? ditil. une m m-/ vous chercher ici, m. idi une . el pourquoi venez vous occuper une place qui ne vous esl poiol des |ince?Qu'cs| devenue kaémi? — Quoi ! prince, vous ut me reconnaissez pas? le suis Azemi — Vous? s'écrie le prince. Non, non, c'est une imposture ; vous ue ressemblez pas à ma chère Azemi. h a ces mois, des buées s"é lèvent «le toutes les parties de la salle. Plus Azeini veut se défendre, el plus on se moque d'elle. Personne ne la reconnaît. Le prince est dans la plus vive inquiétude, et cherche partout Azemi.
Le sultan veut s'amuser de cet incident extraordinaire. « Madame, dit il ,« la pauvre innocente, je veux bien croire que vous êtes cette charmante personne qui reçut hier les hommages de mon fils ; je veux croire qu'un seul jour a pu vous enlever une grande partie de vos charmes ; mais vos talents ont dû vous rester. Voyons donc si vous savez encore jouer du luth, et si vous êtes aussi habile musicienne aujourd'hui que vous l'étiez hier. » Azémi est un peu rassurée par ce discours du sultan ; elle s empare de l'instrument et veut préluder ; mais quelle honte : Elle ne fait entendre que des sons aigres et faux ; elle éeorche les oreilles. Les huées, les éclats de rire recommencent de toutes parts. On fait descendre la malheureuse du trône; on la chasse honteusement de la salle ; on congédie l'assemblée, et le concours est remis au lendemain.
Chercherai-je à peindre le desespoir de cette jeune infortunée ? Sa raison est un instant égarée par la douleur. Ce qui vient de lui arriver est aussi incompréhensible pour elle que son triomphe de la veille. Elle sort de "Samareande ; et quoique la nuit soit assez avancée, elle reprend le chemin de sa chaumière, qu'elle se repent d'avoir abandonnée. Après avoir long-temps erre dans les ténèbres, elle arrive devant cette malheureuse cabane où elle aperçoit de la lumière. La terreur s'empare de son
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àme ; elle ne sait si elle doit entrer ; mais enfin elle se rassure, ouvre la porte et reconnaît la bonne vieille. Azémi reste immobile cTétonnement. Elle verse un torrent de larmes ; elle accuse la fée du malheur qui vient de lut arriver. « Ah ! dit-elle, c'est vous qui êtes la cause de ma honte ; ce sont vos funestes enchantements, sans doute, qui m'ont hier placée sur ce trône , que j'étais loin d'ambitionner ; c'est vous qui m'en faites descendre aujourd'hui avec opprobre, lorsqu'un funeste amour, que vous avez allumé, commençait à me le rendre cher. Cependant, que vous ai-je fait pour mériter tant d'outrages ? Je vous ai secourue avec plaisir et sans compter sur votre reconnaissance. Voilà comme vous me récompensez ! — Jeune fille, calme ton désespoir, répond la fee avec douceur, écoute-moi, et tu cesseras de m'accuse r. Lorsque je t'ai vue pour la première fois, je n'ai pu me défendre de t'aimer. Touchée du service que tu m'avais rendu, je t'ai fait présent d'un précieux talisman. Cette ceinture , si simple en apparence, a la propriété d'embellir toutes les femmes qui la portent ; la jeune personne assez heureuse pour la posséder triomphe de toutes ses rivales. Cette ceinture lui donne un charme inexprimable qui efface tous ses défauts, relève ses moindres attraits, et lui soumet tous les cœurs. A l'aide de ce magique ruban, une femme réunit tout cequi peut plaire ; elle possède toutes lesgràces, tous les talents. Mais sans lui, ces grâces, ces talents, cette beauté perdent toute leur puissance ; on les admire encore, mais on cesse de lesaimer. Qu'as-tu doue fait de ce trésor? Tuas quitté la ceinture de modestie pour celle de vanité. Privée du talisman auquel tu devais un si beau triomphe, tu as perdu tous les charmes qu'il t'avait donnés ; tu es devenue méconnaissable aux yeux de ton amant. — Ah ! s'écrie Azémi, combien je suis coupable î Quoi ! je devais tout à ce ruban! Quoi ! vous m'aviez fait ce présent merveilleux ! Je l'ai perdu par ma faute , mes compagnes me Vont enlevé. Maintenant les perfides triomphent à ma
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place; l'une d'elles ta régner sur !<• cesur iFHiram, sur ce c.nir pour lequel je donnerais tous l<> trônes de Fnnivers. - Ce discours est accompagné d'un torrent de larmes • Console toi, ma chère lil le , répond la fee. Ton repentir me louche , et je te pardonne une faute dont j'accuse ta jeunesse, ton inexpérience et la séduction de deux femmes jalouses de ta félicite. La voila cette ceinture que tu regrettes. J'ai suivi Kalide et Zelime , lorsqu'elles remportaient, dans l'espoir d'en profiter pour ellesmêmes. Bientôt je vis une dispute très-vive s'élever entre elles. Chacune voulait posséder le talisman. J'ai saisi le moment favorable, et je leur ai repris un bien dont elles n'étaient pas dignes , et qui ne doit appartenir qu'à la vertu. »
A l'instant la vieille attache de nouveau le ruban autour d'Azemi consolée. Elle donne un coup de baguette, et soudain le toit de la cabane est enlevé. Un char magnifique descend des nuages , traîné par des gazelles ailées. La fée, sous ses traits naturels, et magnifiquement vêtue, se place dans le char et y fait monter Azémi. Dans un moment elles arrivent à Samarcande. La fée veut que tout le monde ignore le retour de sa jeune protégée , et tous les esclaves qui la servent ont ordre de garder le secret jusqu'au lendemain.
Lorsque le moment du concours est arrivé, Azémi, trèssimplement mise , entre dans la salle et va se placer derrière ses compagnes, comme le premier jour. Bientôt elle entend qu'elles se moquent de sa crédulité; qu'elles s'entretiennent île leurs espérances. Elle voit le jeune prince dans une rêverie profonde ; ses yeux sont baignés de larmes, et se promènent avec indifférence sur toutes les beautés qui se disputent son cœur ou plutôt son trône. Mais , tout à coup, il s'écrie avec transport : « O ciel J Que vois je î Azémi, la charmante Azémi est retrouvée ! » 11 vole vers la jeune personne, la replace sur le trône, et toute la salle retentit d'applaudissements et de ces cris
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répétés : « Vive la charmante Azémi ! » Kalide et Zélimé se regardent, et palissent de honte et de Fureur. Toutes les femmes veulent douter encore du retour d' Azémi. Le* sultan ordonne que le concours commence, et que chaque prétendante déploie de nouveau ses talents. Mais Azémi parait encore plus touchante que le premier jour. On ne peut se lasser de la voir et de l'entendre ; elle éclipse toutes ses rivales, qui ne peuvent s'empêcher de reconnaître sa supériorité. Kalide et Zélimé sont les seules qui se révoltent contre ret hommage éclatant. Cependant un héraut proclame l'élévation d'Azémi ; alors leur délire esta son comble; elles cherchent des moyens de troubler encore son bonheur; mais, tout à coup, elles poussent un cri d'horreur. Ces ceintures magnifiques dont elles étaient si vaines sont changées en deux serpents qui semblent prêts à les dévorer. L'effroi consterne rassemblée. On garde un morne silence. Azémi s'élance de son trône et vole au secours de ses deux compagnes; elle n'a point oublié qu'elles furent ses amies ; elle veut les délivrer des reptiles qui les enlacenr, mais ses généreux elForts sont inutiles.
Soudain un grand bruit se fait entendre; la voûte de la salle est ébranlée ; une femme superbe parait sur un char et s'arrête au milieu de l assemblée. Azémi reconnaît la fée prolectrice; elle vole à ses genoux et la supplie d'arracher ses deux amies aux tourments alfreux qui lés menacent. « Bonne Azémi, je leur pardonne en votre, faveur, dit la fée. Ces cruels serpents sont ceux de l'en-, vie. Si vous voulez qu'ils disparaissent, touchez-les seulement avec votre ruban. » Azémi suit les ordres de la fée. A peine cette ceinture magique a touche les reptiles venimeux, qu'ils s'éloignent pour ne plus revenir. Kalide et Zélimé volent dans les bras d'Azémi; elles implorent un pardon qui leur était accordé d'avance, et redeviennent les amies de celle qu'elles avaient voulu trahir.
Alors Azémi prend la parole : « O magnifique sultan,
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«lit elle , et vous, princes el seigneurs qni composez la cour de Samarcande, et vous, jeunes beauté* qui êtes venues in dans l'espérance de régner sur le < œtir cTHiram, voilà ma bienfaitrice. (Tesl à cette puissante fée que \r (l«>i> mon bonheur et ma gloire. Sans elle, je -< rais encore la pauvre tzémi ; le» yeux d'un grand prince n'auraient pas daigné se reposer sur moi, car je ne suis rien par mot-même. Ces talents, cette beauté (pie vous admirez en moi, c'est elle qui me les a donnés; je les dois au talisman que je tiens de sa bonté. C'est pour avoir un moment perdu ce talisman merveilleux, (pie je me suis vue honteusement bannie de votre présence; personne ne m'a reconnue, un instant d'orgueil m'a privée de tous mes charmes ; cette généreuse fée me les a rendus.
Cet aveu modeste l'embellit encore aux yeux de tous les hommes, et les femmes lui pardonnèrent aisément un triomphe qu'elle ne devait qu'à la puissance d'un talisman. « Azémi, lui dit la fée, garde toujours un trésor que tu dois moins à ma générosité qu'à ma reconnaissance. Garde-le toujours, si tu veux être adorée de ton époux et de tes sujets, jusqu'au dernier instant de ta vie. Celte ceinture est le plus bel ornement qu'une femme puisse porter; elle leur sied à toutes, et dans toutes les situations de la vie, sous une chaumière comme sur un trône, elle embellit tous les âges, et son éclat sera de tous les temps. »
Y ces mots, la fée disparut. Le soir même Hiram devint l'époux d'Azémi. Elle conserva toujours !e cœur de ce prince, car elle suivit le conseil de la fee, et ne se sépara jamais du présent qu'elle en avait reçu. Kalide et Zelimé épousèrent deux jeunes seigneurs des plus distingues de la cour, et n'envièrent plus celle qu'on ne pouvait se défendre d'aimer. I.e peuple de Samarcande, en voyant la gloire d'Azémi , ne cessa de bénir le ciel d'avoir formé une union qui couronnait la plus douce, la plus touchante et la plus aimable des vertus.
12^ LE CARAVANSERAIL