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LES PHYSIONOMISTES

J'aime beaucoup les vieux auteurs, et surtout les vieux voyageurs; et même plus ils sout vieux, plus je les aime. Il me semble que les hommes ont dû avoir besoin de beaucoup de temps pour apprendre à mentir, et surtout pour s'y accoutumer. Ainsi les premiers qui ont écrit ont dit la vérité, ou du moins peu s'en faut.

Je possède dans ma bibliothèque une certaine quantité d'anciennes chroniques dont je fais beaucoup de cas , parce qu'elles portent ce caractère de franchise antique, bien préférable, selon moi, au bel esprit. Parmi ces vieilles histoires dont je parle, et qui ne mentent jamais, il en est une surtout que je conserve avec un soin particulier. Elle est d'un voyageur bien ancien ; car il était le bisaïeul de Sanchoniathon. Je le traduirai quelque jour tout entier ; mais en attendant que ce grand ouvrage, d'ailleurs trèsdifficile, soit terminé, je vais vous en donner un échantillon, dans le voyage qu'il fit à l'île des Argénites, voisine de la fameuse Atlantide de Platon.

« Il y avait bien vingt ans , dit le bon Gérimadès , que j'avais quitté l'île des Argénites. Je désirais vivement revoir encore, avant de mourir, ce pays charmant, comblé de tous les dons de la nature. J'y avais été jadis accueilli par l'hospitalité bienfaisante , et mon hôte était devenu mon ami. A mon départ j'avais vu couler ses larmes; ses regrets étaient sincères ; j'en jugeais par les miens et je ne me trompais pas, ce qui arrive plus souvent que l'on ne croit, lorsqu'on juge d'après son propre cœur. Mon bon hôte, mon fidèle et vertueux ami se nommait Léto-

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dès. H m'avait fait promettre de revenir, cl je lavai- juré sur l'autel de l'amitié, serment aussi sacré pour moi, que

s'il eût été fait sur l'autel du Dieu suprême.

.le m'embarquai sur nu vaisseau phénicien à trois rangs de rames, el j'arrivai dans l'Ile des Argénites, après

huit jours de la plus heureuse traversée.

» Avec quel empressement je marchai vers la ville qu'habitait Létoelès ! Je me peignais le plaisir que lui causerait mon retour, et mon cœur tressaillait de joie. Bientôt j'entre dans la ville, mais quel est mon étonnement ! je nie vois environne d'un grand nombre d'hommes masques; ils me regardent avee curiosité, me considèrent avec une scrupuleuse attention, et s'éloignent de moi en disant et répétant : C'est un bon homme! c'est un bon homme !

» .l'avoue que je fus étrangement surpris de cet accueil extraordinaire et de cette mascarade. « Que veut dire cela? me demandai-je a moi-même. Les Argénites sontils devenus fous? Pourquoi ces masques? Pourquoi me regardent-ils ainsi et disent-ils tous : C'est un bon homme.' Savent-ils donc si je suis bon ou méchant?

» Je double le pas dans une violente inquiétude. Hélas ! disais-je , si mon bon ami Létoelès était devenu fou comme ses compatriotes? J'aperçois de loin le seuil de sa porte; je n'ose entrer, mon cœur bat avec force, mes genoux chancellent; enfin je me décide, j'entre, et je me trouve dans les bras de mon ami. Il n'est point masqué comme les autres ; il me presse sur son sein, me prodigue les témoignages de la plus tendre affection, pleure de la joie que lui cause mon retour, et moi je pleure du plaisir de le revoir, de le trouver en bonne santé, et de ce qu'il n'est point devenu fou.

» >"ous donnâmes quelques moments à l'effusion de nos cœurs. Je m'informai soigneusement de tout ce qui le regardait. Il me montra sa famille, et me dit : « Je suis heureux. >- Ce mot me suffit , et dès qu'il l'eut prononcé , je me trouvai soudain aussi heureux que lui. Je pris la pâ-

rôle à mon tour , je racontai à Létoclès ce que je venais de voir et d'entendre, et je lui en demandai l'explication. Il sourit et me dit : « O mon cher Gérimadès ! que d'événements se sont passés depuis votre départ! Que de choses extraordinaires!... Il y avait à peine deux ans que vous nous aviez quittés, lorsqu'il arriva dans notre île un de ces hommes possesseurs de secrets merveilleux qu'ils vont vendre dans tous les pays où la crédulité et la curiosité paient fort cher tout ce qui paraît singulier et surnaturel. Cet homme se nommait Té'émanlidas ; il possédait l'art de deviner l'esprit et le caractère des gens à la seule inspection de leurs t -aits. Il lisait dans leurs regards et sur leurs figures toutes les qualités de leurs âmes et leurs défauts les plus cachés. Ce grand homme venait de l'Atlantide , où toutes les sciences sont cultivées et font tous les jours de nouveaux progrès, où tous les arts sont portés à leur plus haut degré de perfection. Il avait voulu faire part à ses compatriotes de sa sublime découverte; mais, après un mur examen, les sages qui gouvernaient l'Atlantide, l'avaient rejetée comme plus nuisible qu'utile, et avaient défendu, sous peine de mort, à l'inventeur de la propager. Mais Télémantidas ne voulut pas perdre un secret si précieux, et calculant tout le parti qu'il pouvait en tirer pour sa réputation et sa fortune , il forma le projet de fuir sa patrie, et de chercher dans d'autres contrées les honneurs et les trésors que la sagesse de ses compatriotes avait l'injustice de lui refuser.

» Il vint d'abord dans l'île des Argénites. Il savait que ce peuple , doué d'une imagination vive et ardente , était disposé à recevoir favorablement toute espèce de nouveauté. Il publia un savant prospectus dans lequel il établit sa nouvelle et brillante doctrine qu'il appuya de belles phrases : toutes les tètes furent tournées. Abissar, notre roi, le combla d'honneurs et de richesses, et voulut le premier être initié dans les mystères de celte science toute divine , qui devant, disait-il, donner une connais-

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sance parfaite du eteiir humain . était !<■ trésor le phn précièux pour un roi ehai -«■ de goutei uér les homme*.

kbissar devint bientôt aussi savant que ion institua leur. \ lot - Télémantidas donna des leçons publiques de

son art qu'il nommait physiognomonie. LesArgénites se précipitaient en foule pour entendre le philosophe qu'ils regardaient comme un dieu. En vain quelques hommes sages lisant dans l'avenir, firent des elforts pour arrêter le torrent. C'était une fureur, une frénésie. Pourquoi, leur disait-on, pourquoi vous opposer à notre instruction ùans la plus belle ei la plus Utile Se toutes les sciences? PÏOOB pénétrons vos motifs; vous craignez qu'on de lise dans vos fettUrs : qu'on n'y découvre des vices que vous cachez avec soin, bientôt les fripons seront démasqués, les honnêtes gens seront connus. Si vous étiez aussi vertueux que vous voulez le persuader, vous seriez aussi charmés

que nous de cette merveilleuse découverte Qu'opposer

à de tels discours ! Le silence et le mépris. Les fripons voulurent être physionomistes pour tromper les honnêtes gens ; les honnêtes gens voulurent être physionomistes pour ne pas être trompés par les fripons. En moins de deux années, il y eut peu d'Argenites qui ne fussent trèsversés dans cet art, et qui ne connussent à l'air, aux traits du visage, le caractère de leurs concitoyens.

» Tous pensez bien que les femmes ne furent pas moins attentives que les hommes aux leçons de Télémantidas. Leur curiosité, excitée encore par notre exemple, les portait en foule dans le lieu où le sage par excellence débitait à grand prix les secrets de son art. Quoi! disaientelles , les hommes connaîtraient notre caractère à la seule inspection de nos traits, et nous ne jouirions pas à leur égard du même avantage, et nous ne pourrions distinguer ceux qui nous aiment de ceux qui nous trompent! Il faut rjue tout soit égal entre les hommes et nous. S'ils connaissent nos défauts, il est d'une indispensable nécessité pour nous de connaître les leurs. Une fois initiées dans la belle

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science de Télémantidas , nous aurons en notre pouvoir tous les moyens de les séduire, et de conserver l'empire que nos charmes auront obtenu.'

» Tels étaient les discours des femmes : en peu de temps , elles devinrent aussi bonnes physionomistes pour le moins que les hommes.

» Mais bientôt ce que les sages habitants de l'Atlantide avaient prévu , arriva dans notre île , et nous nous trouvâmes dans une situation déplorable, dont je vais vous faire le tableau. Notre roi Abissar, devenu physionomiste, devint le tyran le plus cruel. Il connaissait d'un coup d'œil ceux qui ne l'aimaient pas, et ceux qui le flattaient par un motif d'intérêt particulier. Comme ce sentiment est bien commun à la cour des rois , Abissar, furieux de voir qu'il avait si peu de vrais amis et tant d'ennemis cachés , fit bientôt couler des torrents de sang; mais plus il faisait périr d'Argénites, plus il inspirait de haine aux autres : ainsi, une exécution en entraînait toujours un grand nombre de nouvelles ; il fallait, pour lui plaire, une vertu si pure, si désintéressée, tant de dévouement, d'attachement, de fidélité , qu'il lui fut impossible de trouver toutes ces qualités dans les hommes qu'il rassemblait autour de son trône. Nous étions dans la terreur, et ses regards scrutateurs faisaient trembler les cœurs les plus irréprochables.

» On ne vit plus d'intrigants parmi nous ; car l'intrigue la mieux combinée, la trame la mieux ourdie eussent été pénétrées d'un coup d'œil ; mais alors les ambitieux se montrèrent à découvert. Pourquoi auraient-ils pris une peine inutile à dissimuler leurs projets? Au défaut de la ruse , ils employèrent la force. On ne vit que des combats.

» Tous les liens de l'amitié furent brisés; car un ami découvrit bientôt dans le cœur de son ami des défauts qu'il n'avait point soupçonnés. Les nœuds de l'amitié rompus, nous ne tombâmes pas pour cela dans une indifférence absolue. Nous conservâmes nos passions ; mais l'amour perdit toutes les illusions, toutes les espérances qui

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