‹ ŒuvresChapitre 15 sur 88 · LES PHYSIONOMISTES · texte numérisé non relu

LES PHYSIONOMISTES

l'alimentent et lui donnent tant de pouvoirs but dos cœurs, i ,es amants n'eureni plus ni confiance, ni défiance. La certitude de leur malheur, s'ils étaient trompés, leur ota toute consolation; la certitude de leur bonheur, s'ils riaient aimés, les dégoûta de leur félicité. L'homme a besoin de douter un peu de sou bonheur; il faut qu'il y croie à demi, avec sou cœur plutôt qu'avec sa raison. S'il en est assuré comme d'une vérité mathématique, son âme se repose, s'engourdit et s'endort; elle ne sent plus assez pour jouir : un peu d'incertitude la tient éveillée et lui donne de l'énergie.

» Les Argcnites ne furent pas plus heureux dans le sein de leurs familles. Un père se fait toujours illusion sur les défauts de ses enfants. Il les croit meilleurs qu'ils ne sont. S'il a pour fils un mauvais sujet déterminé, il espère que ce fils n'est point perdu sans ressource , qu'un jour, quand les passions effervescentes de la jeunesse seront tempérées par les années, ce fils pourra revenir à la vertu, dont il a peut-être conservé le germe. Chez nous, adieu les douces illusions, les consolantes chimères de l'amour paternel; elles avaient disparu devant une science qui ne permet ni le doute, ni l'exagération, et qui montre la vérité sans voile et sans fard.

» Les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe se connaissaient tout à coup aussi parfaitement que s'ils eussent été unis depuis vingt ans Ils se découvraient mutuellement des défauts, faits pour les dégoûter d'un lien qui doit durer toute la vie. Qu'un jeune homme voulût se marier, il lisait dans les regards de toutes les jeunes filles; chez l'une, il apercevait une certaine tendance à la galanterie ; une autre annonçait la légèreté d'une coquette ; une troisième menaçait d'être acariâtre ; une quatrième semblait bouffie de vanité. Les femmes, ayant acquis la même connaissance, jugeaient de même les époux qui leur étaient présentés , et leur trouvaient toujours quelques défauts qui pouvaient compromettre le bonheur qu'elles attendent

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dans le mariage. Celui-ci devait être difficile et grondeur; celui-là, jaloux; un troisième, despote; un quatrième, inconstant : ainsi bientôt on renonça au mariage. Le libertinage le plus effréné régna dans l'île. Les nommes, ne pouvant se cacher mutuellement leurs vices , les laissèrent voir à découvert, dans toute leur turpide et leur grossièreté. Peut-être me direz-vous que l'impossibilité de dissimuler devait nous forcer à devenir vertueux. Hélas! les hommes ne le deviennent point par nécessité ; mais par sentiment, par amour pour la vertu même. La crainte des jugements humains n'a jamais fait que des hypocrites, ce qui ne pouvait arriver dans notre île , où sur-Ie champ ils auraient éié connus ou montrés au doigt. Nous avons donc trouvé plus court, plus simple , plus facile de nous montrer avec tous nos vices, que d'acquérir d<'s vertus.

» Tous les hommes ont de l'amour-propre du plus au moins ; le grand nombre a de la vanité ; beaucoup ont de l'orgueil. Les Argénitcs , avant l'arrivée de Telémantidas, ne se montraient ni aussi vains, ni aussi orgueilleux qu'ils l'étaient, dans la crainte d'être trouvés ridicules. Quand ils furent devenus physionomistes, l'orgueil vit l'orgueil en face ; la vanité rencontra partout la vanité ; les prétentions heurtèrent les prétentions. La haine, l'envie, des rivalités de toute espèce s'emparèrent de tous les cœurs , et bouleversèrent la société.

» Telle était notre situation morale, ô mon cher Gérimadès, lorsqu'Abissar, notre roi, mourut généralement abhorré. Son successeur, nommé IVélador, me fit venir un jour et me dit : Létoclès, j'ai jeté les yeux sur mon peuple , et je suis profondément affligé. Je veux tâcher de le rendre heureux, ou d'adoucir au moins ses maux. Je vous ai fait venir devant mon trône pour vous demander des conseils , pour que vous m'aidiez à resserrer les nœuds de la société , prêts à se dissoudre , pour mettre un frein à l'horrible corruption qui règne chez les Argénites. Secondez mes soins paternels. Comment avez -vous fait pour

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