SOU TELLE
Dans une ville de province peu considérable vivait un jeune homme nommé Clainville. Sa figure était agréable : non qu'elle fût belle; mais sa physionomie pleine d'expression annonçait une âme franche , élevée et sensible : aussi n'était- elle pas trompeuse; et quand on citait quelque trait de désintéressement et de générosité , chacun disait aussitôt : « Oh! ce trait-là est de Clainville; nous
i.e pnmnm moi m mi m. îw
le raconnaissoiM Si quelqu'un racontait un événement aaaei extraordinaire pour trouver des incrédules, il n'avait qu'à ajouter : Je le tiene de Clainville; des cet in- Btanl il n'y avait plus de doute, le fait était avéré. Cet aimable jeune homme jooissail de l'estime et de l'amitié de tout le monde, et pourtant il n'était pas riche. Mille écus de lente, voila tout ce qu'il possédait. Comment, diront listes, comment se donne-t -on les airs d'être généreux avec mille écus de rente!... Mais laissons de côté l'égoïsme; il ne doit point figurer dans ce tableau.
Clainville voyait très souvent une vieille dame qui vivait dans la retraite, et qui demeurait dans son voisinage. Madame de Mazières avait quatre-vingts ans passés; elle supportait avec une vertueuse résignation les malheurs de son âge et ceux de sa situation. Elle avait perdu , par la révolution, une existence brillante, et surtout un trésor bien plus précieux que la plus immense fortune. Au moment où la révolution commençait, cette excellente femme avait marié sa fille unique au comte de Yerlac. Le comte avait emmené sa femme, laissant à madame de Mazières une fille âgée de trois ans, seul fruit d'un mariage formé sous de meilleurs auspices. M. et madame de Verlac étaient morts loin de leur patrie; et madame de Mazières, chargée du précieux dépôt qui lui retraçait l'image d'une fille tendrement aimée , avait long-temps prodigué ses soins à la jeune Sophie, sur laquelle s'étaient concentrées toutes ses espérances, toutes ses affections. Mais son grand âge ne lui permettant pas de veiller elle-même à l'éducation de cette enfant, elle s'en était séparée avec douleur. Je dois In faire élever pour elle et pour moi , disait-elle ; et la petite Sophie, confiée au zèle d'une amie intelligente, avait été envoyée dans une grande ville. La situation de madame de Mazières n'était ni gaie ni brillante; si elle avait eu des souvenirs agréables, ils étaient effacés par des souvenirs douloureux. Qu'allait donc faire Clainville dans cette maison? me demanderez-vous peut-être; qu'allait-il
•258 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOTTVET.EES. y chercher? La plaisir de consoler une femme malheureuse , et de lui montrer qu'elle n'était pas abandonnée du monde entier; de lui prouver, enfin, qu'il existe encore des âmes bonnes et sensibles qui comptent pour quelque chose la vieillesse , le malheur et la vertu.
Cependant le torrent des dissipations, qui sont presque des devoirs à son âge, l'empêcha pendant près de huit jours de rendre à madame de Mazières ses soins accoutumés. Honteux de sa négligence , il s'empresse de la réparer, et court chez sa respectable amie. Il trouve madame de Mazières plongée dans de sérieuses réflexions ; à l'aspect de Clainville, elle sort de sa rêverie, lui sourit avec bonté , et lui reproche saflongue absence. « Cependant, lui dit-elle avec beaucoup de gaieté, il faut bien pardonner aux jeunes gens de nous oublier; nous devons prendre sans compter les moments qu'ils nous donnent.
— Ah ! Madame , répond Clainville , je ne vous ai point oubliée.. . — Je le crois, interrompt madame de Mazières ; j'ai besoin de le croire, car je suis malheureuse. »
A ces mots quelques larmes s'échappent de ses yeux; le bon Clainville la regarde en silence , il est attendri. « Eh quoi! Madame, lui dit-il, vous serait-il arrivé quelque malheur nouveau? — Non. — Cependant ces larmes? — Elles ne coulent pas pour moi. — Vous m'effrayez. Mademoiselle votre fille?... — Je pense à son sort. Tous ses malheurs sont dans l'avenir, il est vrai, mais dans un avenir prochain. — Comment ? — Pauvre enfant ! bientôt elle n'aura plus de mère. — Que dites-vous, Madame?
— A mon âge, Clainville , on ne doit point se faire illusion; dans un an, dans un mois, dans huit jours, demain, peut-être, je ne serai plus. Ma petite-fille , ma chère Sophie, sera seule au monde, sans soutien, sans protecteur, sans fortune. Cette idée me met au désespoir. » Clainville voulut rassurer madame de Mazières. « Le ciel , lui dit-il, protégera votre Sophie; il vous fera trouver un ami —Un ami, mon cher Clainville î vous
1 1 pu] mu i; MOI M Ml M.
juges le-, lioiiiims avec voire oumii Ma fille esl isne bien, ci il n'existe plu- d'amii désintéresses. — il n'en existe plus, M.Mi.inif ! — Je ii ni commis |>,is. — \ qui m'oubliez donc? ■ l'ôorie CUInyills avec U plus vive émotion, et n < Qoutani que le premier mouvement de <ou aim-, < mus
m'oublie/.; ma bonne loi VOUS est Mi-perte. — Calmcz- VOIM ■ "">" ami , » interrompt a son tour madame de Ma- /k 'i-vy : . je «onuais votre neur ; mais a votre a-e , a vingt ans , cuiniiii'iit serviriez-vous de proteeteiir a une jeune personne «le seize? — Kn devenant sou époux. — Son époux ' — Oui, madame ; accordez -moi sa main , et je me charge de la protéger et de la rendre heureuse. — Vous demandez sa main , et vous ne Pavez jamais vue .' — Qu'importe, si elle est malheureuse? — .Mais vous >avez qu'elle est sans fortune. —Eh ! si elle était riche, auraitelle besoin de moi? — Aimable et bon jeune homme! » s'écrie madame de Mazières en versant des larmes de joie ; « oui, je te la donne, c'est entre tes mains, entre les mains de la vertu qu'une mère mourante remet le dépôt que le ciel lui avait confié. Je vais écrire à ma fille ; je vais lui mander que j'ai trouvé pour elle l'époux le plus noble, le plus sensible et le plus délicat. Avant huit jours tu la verras , -celle que tu promets d'épouser. Sans toi , Clainville, sans toi, mes dernières pensées auraient été déchirantes; maintenant j'attendrai la mort avec une douce résignation. Que ne te dois-je pas ! que n'ai-je une fortune immense à te donner, pour récompenser tant de grandeur d'âme et de générosité ! ><
Clainville quitte cette tendre mère , pour se dérober aux transports de la reconnaissance. Il est sur le, point de rentrer chez lui , lorsqu'il rencontre un homme qu'il estime beaucoup , qu'il voit souvent chez madame de Mazières. M. de Forval n'était point ce qu'on appelle dans le monde un homme brillant, mais un honnête homme , en qui beaucoup de gens avaient confiance , et qui le méritait TI avait pris Clainville en amitié, et lui avait souvent
260 contes \oi \F.\i x et noiveij.es nouvelles. promis de lui rendre service à la première occasion favorable.
« Sans indiscrétion , lui dit-il en l'abordant , puis-je vous demander d'où vous venez ? Vous avez l'air bien ému. Madame de Mazières est dans une situation si malheureuse ! — Vous croyez ? — Elle m'a pénétré de tristesse. — En effet, je m'aperçois que vous êtes triste. Allons, venez avec moi ; je vais vous mener dans une société très-brillante, le grand monde vous dissipera. — Je n'en ai pas envie. — Yous avez tort : quand vous bouderiez le monde entier, la bonne madame de Mazières n'en serait ni plus riche ni plus heureuse. Venez donc avec moi, vous dis-je ; si vous vous ennuyez, vous vous tiendrez à l'écart. Vous savez combien il est aisé, quand on veut, de trouver la solitude dans le grand monde. »
Clainville se laisse entraîner chez madame de Verteuil, qui réunissait toutes les semaines une société nombreuse et bien choisie. Prenez garde à vous, lui dit Forval en chemin ; prenez garde à vous, vous allez voir une jeune personne charmante; je vous en avertis. C'est la jeune Adèle de Jumilly. Sa mère a jugé à propos de quitter Paris et de venir se fixer dans notre ville, aux environs de laquelle son projet est d'acheter une "terre de cent mille écus. Madame de Jumilly est une femme fort aimable, du meilleur ton ; elle tiendra sûrement ici une maison excellente , c'est donc une fort bonne connaissance à faire.
Mais prenez bien garde à vous. Sa fille est jolie c'est
une rose dans sa fraîcheur.
Clainville fait peu d'attention à ce discours , et bientôt il arrive chez madame de Verteuil. A peine est-il entré dans le salon , que les hommes de son âge , ceux même d'un âge plus avancé, n'attendent pas qu'il les prévienne ; ils vont au-devant de lui, et il répond avec sa franchise ordinaire à tous les témoignages d'amitié qu'il reçoit. L'amour-propre, même provincial, perd sa susceptibilité, et l'étiquette disparaît devant l'homme bon, simple et mo-
i.i: PfcBMM MOI vi.MiNi. 5<U
dette, qui semble toujours prél i accorder un autres ce qu'il d€ 1009e point .1 demander pour loi-même.
ii - regards de Clainville m portent sur une réunion <le Jeunes ei jolies femmes , <i s'arrêtent avec complaisance sur un»- jeune personne qui les éclipse toutes. Elle ren contre par hasard les yeux de Clainville, elle baisée m longue paupière , et rougit. Clainville remarque cette aimable rougeur, et Rapprochant de son ami : « Quelle est cette jeune personne ? — Ah ! ah ! répond Forval en souriant , vous vous en avisez ! vous la trouvez donc ? —
Fort bien. — L'éloge est modéré; avouez qu'elle est charmante. C'est la jeune Adèle de Jumilly, dont je vous parlais tout à l'heure. Quoi ! vous ne l'avez pas reconnue au portrait que je vous en ai fait? Je suis donc un bien mauvais peintre. On dit autant de bien de son âme que de sa figure , et vous voyez tout ce que sa figure dit. Elle a reçu une éducation parfaite ; son esprit est très-orné , mais il a conservé toute la grâce et toute l'ingénuité de l'enfance. Elle est d'une modestie augélique; elle a des talents très-agréables; eb bien! elle joue avec ses talents comme dans son enfance elle jouait avec sa poupée, sans en-tirer plus de vanité : n'allez pas en devenir amoureux au moins. »
Clainville sourit et ne répond rien. Il s'approche des femmes, se mêle à leur conversation, et montre cette sorte d'esprit que tout le monde aime , qui fait toujours l'éloge du caractère de celui qui le possède , cet esprit si rare qui fient de l'âme , et qui consiste à peindre avec des couleurs vives, naturelles et variées, tous les sentiments qu'elle renferme : plus on l'écoute, et plus on veut l'entendre. Madame de Jumilly, surtout . semble prendre un vif intérêt à tout ce qu'il dit ; elle cherche les moyens de causer seule avec lui. Clainville se laisse entraîner par le désir de plaire , désir si naturel à son âge. Jamais il n'a paru plus aimable , quoique des distractions involontaires viennent souvent rompre le fil de sa conversation et con-
duire ses regards et sa pensée du côté de la jeune Adèle. Madame de Jumilly parait enchantée; et s'approchant de M. de Forval : « Ce jeune homme a bien de l'esprit, ditelle. — Bon! répond Forval , son esprit n'est rien , c'est son âme qu'il faut connaître. » Clainville entend ces deux éloges; le premier le fait rougir, mais le second le réconcilie avec la louange.
Bientôt il s'approche des jeunes personnes, et se livre à leurs jeux avec un plaisir qu'il n'avait point encore connu. Il est auprès d'Adèle , il peut suivre tous ses mouvements ; il peut entendre sa voix angélique. Comme il la regarde! comme il l'écoute ! ce n'est point de l'attention ; il ne réfléchit pas. L'amour , pour entrer dans son cœur , prend la forme la plus séduisante , la grâce et l'accent de l'innocence et de la candeur. Adèle est de ces femmes qu'il suffit de voir un instant pour les aimer toute la vie. Sa physionomie a quelque chose de si pur, de si naturel , de si vrai , qu'on devine sur-le-champ son âme. On la connaît dès le premier coup d'œil : on ne la connaîtrait pas mieux quand on la verrait long-temps. Le cœur de Clainville, accoutumé à se livrer à tous ses mouvements, est ouvert à la plus douce et à la plus impérieuse de toutes les passions. Il aime avant d'avoir réfléchi au danger d'aimer, à la promesse qu'il vient de faire. Le moment vient où la société se sépare. 11 s'approche d'Adèle, il voudrait lui parler , il se trouble , et ses regards seuls expriment avec éloquence tout ce qui se passe dans son cœur.
Il rentre chez lui délicieusement préoccupé. Adèle est toujours présente à sa pensée. Il repasse vingt fois dans son imagination tout ce qu'elle a fait , tout ce qu'elle a dit dans cette soirée ; il se retrace tous ses regards, toutes ses grâces , et jusqu'à ses moindres mouvements. Une bonne partie de la nuit s'écouta dans cette douce rêverie. Clainville s'endort enfin ; et il n'était pas encore levé à dixheures du matin , lorsque Forval entra dan- sa chambre :