ANECDOTE
Le comte de Lisban , qui s'était expatrié au commencement de la révolution, oubliant les décrets qui condamnaient à mort tout exilé qui rentrerait dans sa patrie , avait cédé à ce désir si vif et si naturel de revoir ses foyers. En rentrant en France, il avait trouvé ses biens séquestrés ; sa tète était proscrite, et tous les dangers me-
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btçaient s,» vie, Set ancien* amis étaient en prison-, Une gavai! ou trouver on asile : l'hospitalité, enchaînée par
la crainte de kl mort , n'osait ouvrir sa porte au malheur.
Pendant on mois, le comte parvint à se soustraire aux avides regards des bourreaux ; mais enfin sa retraite fut connue : il allait être conduit à l'échafaud , lorsqu'il se sauva dans la maison d'un petit marchand de la rue de Clery, nommé Hubert, qu'il ne connaissait point, avec qui jamais il n'avait eu la moindre relation , et à la pitié duquel il n'avait d'autres droits que ceux de l'infortune. C'était beaucoup pour le bon marchand: il accueillit le comte avec la plus noble générosité, arrangea lui-même, dans l'endroit le plus obscur de sa maison, une retraite impénétrable aux recherches ardentes des persécuteurs , partagea ses modestes repas avec Un, et le servit avec les attentions les plus délicates, pendant huit mois que dura cette cruelle détention.
Nos bourreaux, tournant enfin leurs fureurs contre euxmêmes, délivrèrent la nation d'un joug qu'elle n'avait pas le courage de secouer, et qui durerait encore si leurs passions opposées avaient pu s'entendre. Un rayon de justice vint briller au milieu de ce bouleversement de tous les principes de la morale, de la religion, de l'humanité, et de la saine politique. Le comte de Lisban sortit de sa retraite en témoignant une vive reconnaissance à ses bienfaiteurs , et rentra dans une belle terre qu'il avait aux environs de Paris , et dont, par un heureux hasard , il n'avait pas encore été dépouillé. Il y recevait presque toutes les semaines le bon Hubert, madame Hubert, et la petite Louise leur fille. Il les admettait à sa table, et, ne perdant jamais de vue le service qu'ils lui avaient rendu, il les traitait d'égal à égal, excepté pourtant pendant les jours où il lui arrivait de Paris une société nombreuse et brillante; dans ces jours d'apparat, il les traitait avec plus de cérémonie et de respect, ne manquait jamais de leur
donner la place d'honneur, de les servir les premiers , et semblait dire à tous les autres convives : Je vous demande bien pardon ; mais vous ne m'avez pas sauvé la vie.
Le commerce du bon Hubert prospérait depuis quelque temps. Louise devenait grande et jolie. Hubert songeait sérieusement à la marier avec le fils d'un commerçant, son voisin, bon sujet, joli garçon, ayant un peu de fortune, et plus desprit qu'il n'en fallait pour devenir plus riche un jour. Ce mariage était arrangé depuis deux mois dans la tète des parents, et depuis six mois dans le cœur de Louise ; mais voilà qu'un terrible événement vint renverser tout d'un coup ce petit édifice de bonheur qu'élevaient en commun l'amour et la prudence.
La fortune des honnêtes gens prospère tant qu'ils ne rencontrent pas des fripons sur leur chemin ; mais les fripons sont nombreux, voilà pourquoi les honnêtes gens font si rarement fortune. La probité d'Hubert eut trop de confiance dans la probité des autres ; il essuya plusieurs banqueroutes, et se vit bientôt assailli par une foule de créanciers qu'il n'avait plus le moyen de satisfaire. Le mariage de Louise, il est vrai, peut, en grande partie, réparer les pertes de la famille. L'amant de Louise est généreux ; il ne souffrira pas que le père et la mère de sa femme tombent dans la misère. Mais, hélas! ce mariage de Louise est rompu ; le père de Charles , excellent calculateur, compte pour rien un amour qui ne rapporte rien, et ne veut plus en entendre parler. Il serait difficile de peindre le désespoir de Louise et de Charles ; ce dernier , qui ne calcule pas encore aussi bien que son père, croit qu'en mariage l'amour est tout, et qu'avec du travail et de l'économie l'argent vient après.
Hubert cherche en vain des ressources pour détourner le fnalheur dont il est menacé. Ses amis sont pauvres ou l'abandonnent; il ne lui reste que le comte de Lisban, et le comte est précisément le seul à qui , dans un si grand revers, le bon Hubert ne veut point s'adresser. L'idée de
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lui demander «1rs secours est cepeodaot entrée dans la
trie de madame Hubert ; elle en parle à MO mari. Non-, lui 1*091 rendu tanl. (le MlfîtAS, lui <lit-rll<\ — liai-mi
de plus pour ne loi rien démoder , répond Hubert. —
NOM lui ;ivou> lanvé la vie. — Tant mieux pour nous. — ffoeJ un homme généreux. — Nous ne (levons pas eu abuser. — Délicat. — Nous devons l'être autant que lui. — Je suis sûre que s'il connaissait notre position, il vieudrail à notre secours. — Je le crois. Mais s'il ressemblait aux autres hommes , quelle humiliation pour moi! J'aurais perdu, par une démarche indiscrète, tout ce qui me reste, le fruit du peu de bien que j'ai fait. Madame Hubert veut répondre, mais Hubert kii dit avec sévérité : « N'en parlons plus, ma femme, n'en parlons plus. Je veux que le comte ignore notre malheur, et je vous défends de lui écrire. »
La bonne madame Hubert, accoutumée à respecter les ordres de son mari, garde le silence et pleure. Mais Louise, qui n'avait rien dit, ne prend pas cette défense pour elle. « Je crois, se dit-elle, que mon père à tort. Sa délicatesse ressemble à de l'orgueil. Quand on est malheureux, n'est-il pas tout naturel de s'adresser à ceux que l'on a secourus? est-ce leur reprocher un bienfait que de leur offrir les moyens de prouver leur reconnaissance? se taire, c'est les outrager, c'est croire à leur ingratitude. Non, non, M. de Lisban ne mérite pas la conduite sévère de mon père à son égard. Je vais lui écrire dans le plus grand secret. »
Elle monte à sa chambre et se met à écrire la lettre suivante :
« Vos amis , Monsieur, sont dans l'affliction et près de » tomber dans la misère. Une suite de banqueroutes im- » prévues leur fait perdre dans un instant le fruit de leurs » longues économies. Dans quinze jours, notre petit ma- » gasin, notre mobilier vont être mis à l'encan, par auto- » rite de justice. Vous êtes notre unique ressource, et co- » pendant mon père ne vent point vous appeler à son
» secours; comme si le peu de bien que nous vous avons » fait vous ôtait le droit de soulager les malheureux. » Pour moi, Monsieur, je ne serai point assez injuste pour » vous refuser une jouissance digne d'un cœur tel que le » vôtre. Je ne connais point l'orgueil quand il faut im- » plorer pour mes parents les secours de l'amitié , et je » suis sûre que votre délicatesse rendra justice aux sen- » timents de Louise Hubert. »
Louise mit cette lette à la poste, ne doutant pas un instant de la reconnaissance et de la générosité de M. de Lisban. Pendant quelques jours elle se livre à l'espérance de voir bientôt la petite fortune de son père entièrement rétablie. Rien désormais ne pourra s'opposer à son mariage , et les plus douces illusions viennent encore lui sourire en secret. L'imagination de la jeunesse est toute pleine de ces chimères ; les jeunes gens croient que tous les cœurs sont susceptibles de ces mouvements de générosité qu'ils trouvent en eux-mêmes. Dans l'âge de l'amour comment croire à l'égoïsme? La connaissance du cœur humain est un des malheurs de l'expérience.
Cependant quinze jours se sont écoulés , et Louise n'a point reçu de nouvelles de M. de Lisban. Déjà toutes ses espérances sont détruites. « Hélas ! se dit-elle , il ne faut donc plus compter sur personne! »
Les créanciers du pauvre Hubert ne le laissent pas respirer. Déjà même ils ont obtenu une sentence contre lui, et tous ses meubles vont être vendus par autorité de justice. Sa petite boutique est remplie de ces gens oisifs qui cherchent partout un spectacle, et de ces gens avides qui spéculent sur tout, même sur le malheur. Les huissiers font étaler et mettent à l'enchère tout le mobilier de la pauvre famille, qui, retirée à l'écart, jette un triste regard sur cette scène de désolation, et verse des larmes.
Déjà presque tous les meubles sont vendus, lorsqu'un des huissiers , apercevant deux portraits attachés aux côtés de la cheminée, les enlève et les présente à la foule
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des acheteurs si des cm ieux. < Se lonl les portraiti du bon Hubert et de sa femme. Ils les étaient fait faire dans 1rs premiers jours de leur mariage; jours heureux où le cœur, insatiable de bonheur, ne m contente pas de ce qu'il possède, el voudrait encore en multiplier l'image. \ l'aspect de ces deux portraits, des éclats de rire indécents se font entendre de tous côtés. Le costume un peu suranné de M. et de madame Hubert excite la gaieté de l'assemblée, on ne pense point qu'ils sont là et qu'ils pleurent. L'un des rieurs met son enchère au plus vil prix , et les portraits vont lui être adjugés, à son grand regret, lorsqu'un peintre fort connu dans le quartier s'écrie : «A dix mille francs les deux portraits; — à vingt mille, dit sur-le-champ un autre peintre ; — à trente mille , à quarante mille. ■ Ici les enchérisseurs s'arrêtent, et les portraits sont délivrés au dernier pour la somme de quarante mille francs. M., madame Hubert et Louise croient que c'est une nouvelle insulte ; l'assemblée est dans le plus grand étonnement. Le peintre , possesseur des portraits, prend la parole, et dit : «Pauvres ignorants ! vous vous moquez de ce dont vous ne connaissez point le prix. Sachez donc que ces deux portraits sont d'un peintre fameux, dont les ouvrages sont très-rares, et qui n'existe plus. » A ces mots il s'éloigne , emportant les deux chefs-d'œuvre dont il vient de faire l'acquisition.
Voilà donc le bon Hubert deux fois plus riche qu'il ne l'était avant sa catastrophe ; il peut satisfaire ses créanciers et continuer avantageusement son commerce. Ces bonnes gens sont dans la joie : qui leur eût dit qu'ils possédaient chez eux tant de richesses! Ces deux portraits, dans le temps , ne leur avaient coûté que douze francs chacun, encore avaient-ils eu le cadre par-dessus le marché. « Cependant, dit Hubert en regardant sa femme, je ne puis m'empécher de regretter le tien. — Ah ! répond madame Hubert; si nous avions été plus riches! »
Louise partage la joie de ses parents : son mariage peut
se renouer ; le père de son amant est revenu voir ses voisins. On Ta d'abord assez froidement reçu .- il a donné des raisons qui ne sont pas trop bonnes, mais dont M. et madame Hubert ont paru se contenter par tendresse pour Louise. Huit jours se sont à peine écoulés que Louise est la plus heureuse des femmes, et son jeune amant le plus heureux des maris.
Le lendemain de la noce, Hubert dit à sa femme et à sa fille : « Parbleu , il me vient une bonne idée ! Voilà plus d'un mois que nous ne sommes allés voir M. de Lisban , et que nous n'avons entendu parler de lui; il faut le surprendre : allons nous-mêmes lui annoncer le mariage de Louise; je connais son cœur, notre bonheur lui fera plaisir. » Madame Hubert est enchantée de l'idée de son mari. Louise rougit ; elle se souvient de sa lettre restée sans réponse, et de l'ingratitude de M. de Lisban. « Qu'irions-nous faire chez lui? se dit-elle; notre présence ne lui reprochera-t-elle pas l'oubli dans lequel il nous a laissés ? Il doit la vie à mes parents, et les laissait mourir de faim ! Comment me présenter chez lui? Quelle situation ! quel embarras! pourra-t-il soutenir ma présence? Louise m'a cru meilleur que je ne suis, dira-t-il en luimême , et maintenant Louise sait que je ne suis qu'un ingrat. » Elle emploie toute son éloquence pour détourner ses parents de ce voyage; mais comme elle n'ose parler de la lettre écrite à l'insu et contre la volonté de son père, ses raisons ne sont pas goûtées : Hubert et sa femme se font un grand plaisir de surprendre M. de Lisban, et Louise est bien forcée de les suivre.
La petite famille loue une voiture, et bientôt elle arrive à la terre du comte. Hubert demande à voir 31. de Lisban : on lui dit qu'il le trouvera seul dans son cabinet ; il monte avec sa femme , sa fille et son gendre , et ils pénètrent sans peine jusqu'à M. de Lisban , qui les accueille avec l'air du plaisir, mais cependant avec un peu de contrainte et d'embarras. « Venez dans le salon , mes
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amis, leur dit-il ; >cne/ , non- y i-;iii<it«>ii« plu- I notre aise f pif- dans et eabiuci. — Pourquoi cela ? dit Hubert ;
ce cabinet esl fort joli ; et lorsqu'on est avec des per-
sonnes que l'on aime, je pense que l'appartement nY-t jamais trop petit. a Le comte n'ose insister: il demande au bon Hubert des nouvelles de sa santé , de ses alï.m e-, comme s'il les ignorait , et lui reproche sa longue absence '• i Qttelfe fausseté î • dit Louise en elle-même. Hubert raconte ses malheurs, comment il s'est trouvé tout à (Map bien plus riche qu'auparavant, grâce aux deux portraits.... H en était là, lorsque, jetant par hasard les yeux du côté de la cheminée, il s" écrie : « Que vois-je ! Ciel ! les voila ! mon portrait! celui de ma femme.... est-il possible !.... » Louise et madame Hubert, ayant aperçu les deux portraits , tombent aux pieds du comte , et baignent ses mains de leurs larmes. « Eh bien ! ma bonne amie , » dit M de Lisban avec une vive émotion , « avez-vous perdu la tète? — Ah ! Monsieur, quelle délicatesse ! quelle générosité ! donner quarante mille francs de nos portraits ! — Eh! mon cher Hubert ! rien de plus simple en vérité : pouvais-je payer trop cher l'image de ceux qui ont exposé généreusement leur vie pour sauver la mienne ? Cette image chérie est toujours dans mon cœur ; je mourais d'envie de l'avoir aussi toujours sous mes yeux , et, grâce à vous, je suis assez riche pour sacrifier quelque chose à une fantaisie. — Mais, monsieur le comte, quarante mille francs !.... — Yous ne calculiez pas, Hubert, quand vous pouviez me faire du bien, et aujourd'hui vous vous en avisez lorsque je suis assez heureux pour vous le rendre ! C'est mal , très-mal à vous : vouloir compter avec moi , c'est me faire sentir que je vous dois encore plus que je ne vous donne. Mais je vois ma petite Louise qui rougit et baisse les yeux. Je devine sa pensée; elle m'accuse -.Comment! se ditelle, il a su notre infortune, et il est venu si tard à noire secours ! que de chagrins pourtant il nous eût épargnés ! . . . Mes bous amis , quand j'ai appris votre malheur, j'étais
276 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. à Lyon pour des affaires importantes , et retenu dans mon lit par une vigoureuse attaque de goutte. Ne pouvant voler vers vous , j'ai fait partir en toute hâte un jeune peintre de mes amis. Il arrive , il se concerte avec l'un des
peintres les plus célèbres de la capitale , et.... Bien !
je vois à présent ma bonne petite Louise qui sourit ; la paix et faite , et je veux la cimenter. » A ces mots , il s'approche de Louise , et lui imprime un baiser sur le front.
La famille d'Hubert resta toute la journée chez M. de Lisban , qui ne voulut jamais la laisser repartir le soir. Il avait invité tous les jeunes gens des villages voisins pour la fête qu'il voulait donner à Louise. Quand la nuit fut arrivée , il fit illuminer son château et ses jardins. Un petit orchestre venu de Paris se plaça sur un théâtre élevé sous de beaux arbres d'où pendaient des lampions de toutes couleurs, et mit en mouvement le bal champêtre. Des tables couvertes de rafraîchissements sont dressées sur le gazon , et la fête se termine par un joli feu d'artifice. Rien ne peut égaler la joie du comte. Moi , qui me trouvais là par hasard et sans le connaître , je le prenais pour un bon père qui mariait sa fille; et lorsque Hubert luimême m'eut raconté celle histoire , je pensai qu'elle ferait plaisir au plus grand nombre de mes lecteurs. La reconnaissance est une vertu si commune aujourd'hui!
C'est comme la bienfaisance , tout le monde en parle.