LES LUNETTES MAGIQUES
Le sultan Aebmet régnait depuis dix a;. nées sur le vaste empire du croissant; il avait des vertus; il était plein de courage, de loyauté et débouté : on le nommait
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le bon Ariiiiict Cependant il avait aussi de grande défauts : sujel à des préventions, il était fou de ce qu'il aimait, el détestait ce qu'il n'aimail pas. Sa haine et son amitié n'étaient !<• plus souvent que des caprices. Il aimait la flatterie, et croyait de bonne foi à la vérité des éloges que lui prodiguaient ses Batteurs et ses courtisans, comme à la sincérité des caresses de toute- les !.,■; les femmes dont son sérail était rempli. L'amour-propre est crédule, il se défie plus souvent de lui-même que des autres, il croit facilement à la franchise de ceux qui le flattent ; et en cela il ressemble à toutes nos passions.
Si Achmet trouvait un grand plaisir à se voir encensé, en revanche la contradiction lui était insupportable ; la vérité qui contrariait ses penchants etses volontés lui paraissait dure et offensante, il la repoussait comme un mensonge. Il était intraitable alors comme presque tous les rois, comme presque tous les hommes. Il n'aimail les conseils que lorsqu'ils se trouvaient d'accord avec ses caprices et ses goûts. On voit qu'il devait être facilement trompé par tous ceux qui voulaient s'en donner la peine ; et à la cour des rois on trouve toujours quelqu'un qui veut bien se donner cette peine-là.
Le bon Achmet avait cependant un visir, nommé Rustan, qui le servait depuis son avènement au trône. Rustan était d'une figure imposante; une longue barbe que les années avaient blanchie , donnait à sa physionomie quelque chose de rude et de sévère. Comme il avait une profonde connaissance des affaires, une grande expérience et soixante et dix ans , il se croyait le droit de tout dire. Quand le sultan voulait former quelque folle entreprise. le visir lui montrait sans détour l'extravagance d'un tel projet ; quand Achmet faisait des dépenses excessives , Rustan ne manquait pas de lui représenter qu'il ruinait le trésor. Enfin, le visir contrariait souvent le sultan, car le sultan était toujours très-disposé à faire des folies,
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disposition qui, je crois, serait celle de bien des gens, s'ils étaient à la tétc du vaste empire du croissant.
Achmet avait un jeune favori et une sultane favorite qu'il aimait à l'idolâtrie, et qui avaient, dans le gouvernement, bien plus d'influence que le visir. Dans les affaires les plus importantes, Achmet ne consultait que son cher Néissour et la belle Fatmé ; il ne prenait un parti que d'après leurs décisions. Le favori , comblé de ses bienfaits , lui arrachait tous les jours de nouveaux dons, et disposait de toutes les places de l'empire, de toutes les charges du sérail, de tous les emplois de l'armée. Achmet ne savait point lui résister, il se disait : « Néissour m'aime tant ! pourrais-je lui refuser quelque chose? D'ailleurs , il ne désire que ma prospérité et ma gloire. » La confiance est la compagne de l'amitié.
11 croyait de même à tous les discours de Fatmé ; il volait au-devant de tous ses désirs qui étaient infinis, et sans doute il eût bientôt ruiné jusqu'au dernier de ses sujets , pour satisfaire les caprices toujours renaissants de sa belle sultane. Il se disait : « Fatmé a tant d'amour pour moi ! comment lui refuser quelque chose ? D'ailleurs, elle ne veut que ma prospérité et ma gloire. » Les sultans, comme le commun des mortels, sentent le besoin de se croire aimés.
On voit bien qu'avec un tel caractère Achmet ne pouvait pas être souvent d'accord avec son grand-visir. Ils avaient ensemble des querelles très-vives du côté du sultan; car, pour le visir, il ne sortait jamais des bornes du respect qu'il devait à son maître; il lui disait toujours la vérité avec ce calme inaltérable qui appartient à la droiture et à la raison. Mais Achmet, éperdument amoureux de la sultane, et engoué, jusqu'à la passion, de son favori, ne regardait Rustan que comme un homme dur, sévère, ombrageux, qui se faisait une sorte de plaisir de le contrarier jusque dans ses jouissances les plus vives,
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dans -«'. penchants !<•- plm doux cl les plus raisonnable». \n--i, depuis quelque temps, iinsentail il pour lui que «lu dégoûl ; il ut- lui conservai I le litre de \ i>ir que par égard pour ses anciens services, en attendant une occasion lavo* rable pour l'en dépouiller, et pour en revêtir son chef Néissour.
Une nuit, le bon Achmet était couché près de la belle Faillie. Elle sommeillait paisiblement, et l« sultan, ivre d amour et de joie, la regardait dormir sans oser troubler son repos, « Qu'elle <-st belle! pensait-il; le paradis dr Mahomet renfermc-t-il une seule bouri que Ton puisse comparera Patiné? Quelle fraîcheur 1 que de lis: que de roses ! et Rustan voudrait que je refusasse quelque eboseà FaiiiH'! Ab! je voudrais posséder dans un seul diamant toutes les richesses de l'univers pour les lui offrir ! Ce Rustan prétend m'aimer, et il déteste tout ce que j'aime ; il calomnie sans cesse auprès de moi Fatmé et NéissouT ; il voudrait me persuader qu'ils me trompent , afin de posséder seul ma confiance et de jouir de tout mon pouvoir. L'autre jour encore il me disait : O sublime sultan! que vous êtes aveugle ! Puisse Mahomet vous envoyer des lunettes, à l'aide desquelles vous lisiez dans le cœur de tous ceux qui vous environnent. Ah ! si je les possédais, ces précieuses lunettes, que d'amour pour moi je verrais dans le cœur de Fatmé ! Je gage que, dans ce moment, elle rêve à moi ; elle ne voit que moi dans ses songes, comme elle ne pense qu'à moi lorsqu'elle veille : elle me l'a dit. Oh! que je voudrais acquérir ces lunettes dont me parlait Rustan! Je serais le plus heureux des hommes, et la certitude qu elles me donneraient de mon bonheur le doublerait encore. Il faut que je tâche, à quelque prix que ce soit, de posséder cet instrument merveilleux, ne fût-ce que pour faire enrager Rustan et le confondre. - Aebmet jette encore un regard sur la belle sultane, et s'endort en rêvant aux lunettes dont le visir lui avait donné l'idée, dans un de ces moments d'impa-
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tienec où nous laissons souvent échapper des paroles dont l'expérience seule nous fait trop tard sentir le danger.
II y avait alors à ConsîaïKinople un fameux mathématicien. C'était un Arabe qui , par la science des nombres , s'était élevé jusqu'à l'astrologie , prédisait L'avenir, et savait tant de choses que le peuple de Constantinople, et même beaucoup de gens instruits de ce temps, doutaient si Dieu même était plus savant que lui. Dès le lendemain matin , Achmet ordonne qu'on lui amène cet homme vraiment extraordinaire et justement renommé : «Sage Ezraïm, dit Achmet, le bruit de ton savoir est venu jusqu'à moi; tu possèdes, dit-on, des secrets merveilleux, et rien ne t'est caché dans l'univers ; j'ai voulu te voir pour te demander de me rendre un service important....» Ezraïm se prosterne devant le sultan, et lui dit: «Parlez, magnifique seigneur, vous voyez à vos pieds le plus humble et le plus dévoué de tous vos esclaves. — Écoute, dit le sultan, je voudrais des lunettes dont la propriété fût de me faire lire dans les plus profonds replis du cœur humain. Réponds- moi , peux-tu fabriquer ces lunettes admirables ! — Sublime sultan, répond Ezraïm, dès demain vous serez possesseur de ce trésor. La composition de semblables lunettes est pour moi la chose la plus simple, une bagatelle en comparaison des secrets divins que ma science m'a révélés. » On voit que les mathématiciens n'étaient pas modestes au temps du sultan Achmet.
Dès le lendemain, Ezraïm tint la parole qu'il avait donnée. Achmet se trouva possesseur des merveilleuses lunettes. Il était au milieu de sa cour lorsqu'il les reçut. Son premier mouvement fut de les mettre sur son nez, et de regarder tous ses courtisans qui l'enivraient de leurs flatteries; mais soudain il recule épouvanté. «Que vois-je ? dit-il; retirez-vous, perfides; vous êtes tous des scélérats, des monstres; vous me faites horreur ! >*
Les courtisans étonnés, effrayés,, s'approchent de lui.
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« Qu'avez vous, Baigneur? lui disent-ils, quelle fureur vous anime contre nous? ne sommes-nous pas vos sujets fidèles? — Fidèles 1 grand Dieu! s'écrie Achmct, Odèles!
.!.• ne N<>is dans m.s cœurs <|u<' la trahison, la jalousie, la haine , l'envie armée de tousses poisons. Fuyez, fuyez m. i présence. « \ ces mots, il s'élance sur eux, et, le cimeterre levé sur leurs tètes, il allait les égorger ions depuis le premier jusqu'au dernier, s'ils n'avaient pris le parti de la fuite.
Quand le sultan se trouva seul : «Voilà donc, dit-il, voilà ces hommes qui m'accablaient sans cesse de protestations de dévouement, d'amour et de fidélité ! J'ai choisi, pour m' entourer, les êtres les plus dépravés de mon empire; je vis au milieu de mes ennemis, et je ne me sauve de leur fureur que parce qu'ils se détestent trop pour s'entendre et se réunir contre moi. Ils voudraient, dans leur lâche avidité, sucer jusqu'à la dernière goutte de mon sang; et je croyais à leurs flatteries, et je savourais leur encens empoisonné ! Grâce au ciel, je ne serai plus leur dupe ; je ne serai plus trompé. A l'aide de ces admirables lunettes, je saurai bien distinguer ceux qui me haïssent de ceux qui m'aiment. Par exemple Néissour; il m'aime celui-là, il est bien loin de me trahir; son cœur est pur comme un beau ciel, et sa bouche n'a jamais menti. Je veux essayer sur lui le pouvoir de mes lunettes, non pour connaître ce qui se passe dans son âme , je le sais aussi bien que lui, il ne me cache rien; mais pour me dédommager, par le tableau de ses vertus et de son amitié, du chagrin que vient de me causer une première et cruelle expérience !
Il fait appeler Néissour; le favori se présente aux yeux d'Achmet. «Viens, mon cher Néissour, dit le sultan, viens me consoler de la perfidie de mes courtisans. Je les onnais maintenant; j'ai lu jusqu'au fond de leur cœur. Quels monstres j'avais auprès de moi! Je les ai tous chassés de ma présence, et je veux renouveler toute ma cour.
— Quoi! dit le favori, vous les avez bannis, seigneur! Ah ! combien j'approuve voire sagesse ! combien j'admire votre prudence et votre pénétration ! Vous les avez enfin démasqués ces hommes faux et menteurs ! Vous connaissez, vous avez vu ce qu'est un courtisan! Non, seigneur, vous n'aviez point d'ennemis plus dangereux. Je m'en doutais, mais je n'osais vous le dire; vous preniez tant de plaisir à les écouter! D'ailleurs, me disais -je, Achmct est si bon, qu'il ne croit le mal que lorsqu'il le voit de ses propresyeux. Ah! seigneur, que l'attachement de Néissour, que son dévouement sans bornes... — Tais-toi, traître, interrompit le sultan qui, pendant ce discours, avait remis ses lunettes. Tais-toi, ne les accuse point, ils valent encore mieux que toi. Infâme ! je lis dans ton cœur ; j'y vois la fourberie lapins indigne, j'y vois que tu me détestes dans le fond de l'âme, et que. lorsque lu me caresses, tu voudrais m'immoler... Je suis bien malheureux ! je ne suis donc aimé de personne ! » JNeissour se jette aux pieds du sultan; il se récrie : il ne conçoit pas que Ton puisse douter de son
zèle, de son inviolable attachement «Non, non, je ne
doute point, reprend Aeb met 5 tu me trahis, misérable. Tes discours séducteurs, Ion langnge mielleux sont aujourd'hui sans pouvoir. Tu ne peux démentir ces lunettes infaillibles (pie je tiens du savant Ezraïm. Avec elles, je lis dans ton cœur, je te vois tel que tu es, et je ne suis pas assez heureux pour douter encore de ton ingratitude.
— Quoi ! seigneur, dit Néissour, c'est au magicien Ezraïm que vous ajoutez foi ! Ces lunettes sont faus-es, n'en doutez pas. Vous lisez trahison et mensonge dans ce cœur où vous ne devriez voir que franchise, amour et fidélité. Ah! seigneur, si pour preuve de mon attachement, il faut vous donner ma vie. tout mon sang va couler à vos yeux. — Cest assez, dit le sultan, sortez ; je vois bien, à l'aide de mes lunettes, que vous ne parlez pas sérieusement, et que vous n'avez aucune envie de vous tuer. »
Le favori s'éloigne , et le malheureux Achmet passe
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dtiiM r.<i'i».u!( iiinit de l.i sultane. « Hélas I dit il, elle
seule nie lei'a M'-lee lidrle ! ( .hd e Faillie ! je trouverai
«lu moins dam ton cœur toul l'amour que tu m'as in - Bpiré. Il entre, la sultano est négligemment couchée auc <le> coussins d'édredon; elle m lève, et l'avance vers lui avec un sourire plein d'amour et des yeux où brillent la joie et la volupté, Mail quel 6*1 sou étonnemonl ! le sultan la repousse avec un mouvement d1 indignai ion et de fureur. Il ,i lu (!;ihs rame de Patiné ees mois cruels, dnjoïtt, haine, infidélité. La malheureux Aelunet ne se possède plus; son désespoir ne peut se dépeindre; il brise tout ce qui se trouve sous sa main, et tombe bientôt dans un profond accablement. De grosses larmes échappent d<- tes yeux, et coulent sur -■ - joues enflammées; H brûle du désir de se venger, mais il veut rendre sa vengeance éclatante, terrible. Il s'assied sur un sopha; ses lunettes sont dans ses mains; il regarde Fatmé qui vient se placer à ses pieds, baisse les yeux, garde le silence et verse des pleurs. Achmet la contemple et dit: «Est-il possible, grand Dieu ! de réunir tant de charmes et de perfidie ! Il est donc vrai, Fatmé, tu as pu trahir tant d'amour ! Oh ! comme je t'aimais, ingrate! je t'aurais donné le monde, et tu m'as trompé ! — Le plaisant caprice! dit Fatmé en riant. Vous êtes jaloux ! du soupçon contre moi ! vous me rassurez ; je croyais qu'il était arrivé quelque grand malheur à mon cher Achmet, et je venais partager ses peines, avant même d'en connaître la cause. Mais ce n'est que de la jalousie ? ah ! ah ! ah !... — Quoi ! tu ris, perfide ! tu ris de mes chagrins ! tu insultes aux tourments de ton maître irrité ! tu joins la raillerie à l'offense, quand la foudre de la vengeance plane sur ta tête coupable ! — La foudre ! oh ! je ne la crains pns. Il tonne à présent , mais bientôt le ciel va s'épurer. Qu'ai-je donc fait, seigneur ? ajoute-t-elle en entourant le sultan de ses jolis bras plu-, blancs , plus éblouissants que la neige. Parle, qu'ai-je fait pour mériter tant de colère ? — Ce que tu as
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fait? dit Achmet, peux-ta le demander? Lorsque lu m'accables de tes caresses , lorsque lu me prodigues les noms les plus doux, tu n'as pour moi que du dégoût et de la haine. Voilà, voilà ce que j'ai lu dans Ion cœur. — De la haine, répond Fatmé; je crois que tu as raison. Je t'en ai donné tant de preuves? hier encore, cette nuit même !.. Achmet, tu as raison, je crois que je te hais de tontes mes forces. » Elle accompagne ces discours de caresses si vives , d'un accent si persuasif et si naturel que le bon Achmet ne se possède plus. « Quoi ! dit-il , tu ne me trahis pas! Oh .'s'il était possible ! — xMoi,te trahir! peuxtu le croire? Le crois-tu, cher Achmet? » En même temps elle presse le sultan contre son sein; elle sourit et laisse échapper une larme qui tombe sur le front d' Achmet. «Ah! grand Dieu! s'écrie le sultan hors de lui; si LVéis^our avait raison! si le magicien m'avait trompé! si ces lunettes étaient fausses ! — Que dites-vous? demande Fatmé, de quelles lunettes me parlez-vous, et qu'y a-t-il de commun entre ces vilaines lunettes et votre amante? » Alors le sultan raconte à Fatmé comment il se trouve possesseur de ce talisman, et quelles en sont les propriétés prétendues.
A ces mots, les larmes de la belle et tendre Fatmé s'échappent par torrents. Elle s'écrie : « Ah ! cruel ! c'est à présent que je connais toute l'étendue de mon malheur. J'ai perdu pour jamais toute votre tendresse, puisque j'ai perdu votre confiance. Vous en croyez plutôt un vil magicien que mes caresses et que mes pleurs. Voilà donc le digne prix de mon amour! Pourquoi m'avoir épargnée dans votre colère? pourquoi ne m'avoir pas arraché une existence que vos soupçons odieux viennent d'empoisonner pour toujours! » Elle dit, et, suffoquée par sa douleur et ses larmes, elle tombe sans connaissance aux pieds du sultan. Achmet se précipite vers elle, et lui prodigue des secours avec la plus vive inquiétude. Elle revient enfin à la vie ; le sultan cherche à la calmer, et lui jure de l'ai-
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mer toujours; car il ne Rail déjà plui s'il doit «mi croire ies lunettes.
Fatmé, qui le roil ébranlé , lui porte nn dernier coup qui doit assurer si victoire; elle loi dit que les lunettes d'Ezraïm m' sont qu'un stratagème du fisir, et lui propose d'abord d'en raire l'expérience. ■ Nous savez, ditelle, combien l'orgueilleux Ruslan vous déteste, puisqu'il vous contrario en tout : eh bien ! faites sur lui l'épreuve fatale que vous venez de faire sur Néissonr et sur moi ; je suis sùrc que vous lirez dans son âme tout ce qu'il veut que vous y lisiez, tout le contraire de ce qu'elle renferme. »
Le sultan saisit avidement ce conseil adroit et perfide; il embrasse la belle Fatmé, et va promener ses chagrins et ses soupçons dans une partie de ses jardins, où il sait que le visir se trouve souvent à cette heure. Il le rencontre, en effet, qui venait lui faire une leçon nouvelle avec sa rudesse ordinaire ; mais Achmet n'était guère en état de l'écouter. A peine le visir a-t-il commencé son discours, que le sultan prend ses lunettes et lit jusqu'au fond de l'âme du sévère ministre. Quel est son étonnement ! il n'y voit que zèle, attachement, inviolable fidélité. A ce spectacle il s'écrie : «?son, je n'en doute plus; Fatmé avait raison, mes lunettes sont fausses, elles m'ont fait lire des trahisons dans le cœur de tout ce que j'avais de plus cher au monde ; elles ne me montrent qu'amour dans le cœur de celui de mes sujets qui m'aime le moins. Où en étais-je, grand Dieu! si Fatmé ne m'eût dévoilé cette imposture? Heureuse découverte! tu me rends le repos que j'avais perdu ! et toi , scélérat de magicien, tu vas payer bien cher ta fourberie. » Il dit, brise ses lunettes, chasse le visir, et donne l'ordre d'arrêter le traître Ezraïm. Mais bientôt on vient lui annoncer qu'Ezraïm a quitté Constantinople. L'habile magicien avait prévu tout ce qui se passerait au sérail , et avait pris sagement le parti de la fuite. A celte nouvelle, Achmet ne doute plus
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de la perfidie d'Ezraïm. Ncissûur est rappelé; Achmctle comble de biens et de caresses; il veut lui faire oublier des soupçons injurieux qui n'existaient plus. Néissour achève bientôt de le convaincre que le visir était complice d'Ezraïm. On ne songe qu'à faire arrêter Rustan ; on le condamne à une prison perpétuelle et à la perte de tous ses biens. Mais Rustan a disparu comme Ezraïm, et c'est vainement qu'on se met à sa poursuite.
Pendant que ces événements se passaient au sérail, un bruit sourd et confus se répandait dans la ville. On assurait tout bas que le sultan était devenu fou , et qu'avant peu il serait détrôné. Les plus hardis publiaient hautement qu' Achmet n'était plus digne de régner, et qu'il lui fallait un successeur. Les esprits sont vivement agités : bientôt l'inquiétude se propage , le tumulte s'accroît par degrés et remplit enfin la capitale. Une partie des janissaires prend les armes et assiège le sérail. On crie de tous côtés qu'il faut détrôner Achmet, et on nomme Néissour pour le remplacer. En effet , Néissour lui-même est à la tête de cette révolte dont il est le premier moteur. Il anime les rebelles par l'espérance des plus brillantes récompenses. Achmet veut armer le sérail, mais une partie des eunuques se refuse à prendre les armes contre Néissour, contre l'amant de la belle Fatmé. La sultane ellemême exhorte ceux qu'elle a gagnés par ses largesses à lui apporter la tête du sultan. Achmet se défend en héros avec un petit nombre de partisans qui lui sont restés fidèles; mais il va bientôt succomber. La révolte est au dehors et au dedans ; le sérail est sur le point d'être forcé par les janissaires rebelles , lorsqu'une autre troupe de janissaires, encore dévoués au sultan, fond sur les traîtres qui ont juré sa mort. Le combat s'engage et devient terrible ; les murs du sérail sont baignés du sang des deux partis qui s'en disputent rentrée avec un égal acharnement. Enfin la vertu l'emporte ; le perfide Néissour est tué, les rebelles sont mis en fuite, et Rustan, le généreux