CHAPITRE V
HISTOIRE DE KÀBOUD.
Le vénérable bouc prend donc la parole et dit .- « Il y avait dans un village un pauvre paysan qui possédait un àue : ce n'était pas chose raie; mais ce qui Tétait beaucoup , c'est la tendresse que ce pauvre homme montrait pour ce modeste compagnon de tous ses travaux. Tous les jours il l'étrillait avec soin pour lui rendre le poil plus lisse, il lui prodiguait les caresses les plus affectueuses, les noms les plus chéris, lui donnait de la litière nouvelle , et quand il voyageait , il lui laissait presque toujours la bride sur le cou. Il faut rendre aussi justice à Pane : il était plus beau que ne le sont en général les individus de son espèce ; il avait le pas doux et le trot relevé , de l'assurance dans la manière dont il portait sa tête , et ses oreilles étaient vraiment dignes de servir d'aigrettes au bonnet d'un muphti. Mais qu'importe , au reste, la beau'é de ce pauvre animal? Chez les ânes comme chez les hommes , les agréments de la figure doivent être comptés pour peu de chose ; l'esprit est tout , et l'âne dont je parle en avait assez, car il portait sa charge à merveille , sans broncher, même dans les plus mauvais chemins. Or, le bon , le véritable esprit , et le plus rare de tous , consiste à savoir bien porter sa charge. 11 n'est
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pas étonnant que le pauvre Hassan aimât son âne beaucoup plus que le grand Scha-Abbas n'aimait son beau cheval de bataille , beaucoup plus qu'un sultan n'aime la plus belle femme de son sérail. La multitude des objels que nous possédons nuit à la vivacité de nos affections. Un pauvre homme qui n'a qu'un âne l'aime comme ou aime tout ce que l'on possède : il l'aimerait moins s'il en avait deux.
» Un jour que le bon Hassan , monté sur son âne , trottait légèrement vers la ville prochaine, voilà qu'il rencontre sur son chemin un saint dervis qui voyageait modestement à pied. Le dervis s'approche , et considère avec attention le cavalier et sa monture. « Vous regardez mon âne ? dit Hassan , avec un peu d'orgueil ; avouez qu'il est beau î — Beau? répondit le dervis; il est charmant! mais ce n'est pas sa beauté qui m'étonne. — Qu'est-ce donc ? — C'est un air d'intelligence tout à fait extraordinaire. — Oh! mon âne a de l'esprit comme quatre : je n'ai pas besoin de lui montrer le chemin ; il le devine. — Cet âne là, mon ami, n'est pas aussi âne qu'on pourrait le croire. Voulez-vous me le vendre? — Vendre mon âne! je ne le donnerais pas pour dix tonnans. — Pour dix tonnans ! je le crois bien ; il en vaut cent , et je vous les donne. »
» Il est , dit-on, peu d'affections humaines qui tiennent contre les séductions de l'intérêt. Hassan est prêt à conclure un marché si avantageux , lorsque le dervis , après un moment de réflexion , lui dit : « Non , je me ferais scrupule de te tromper, mon pauvre Hassan ; je te vois disposé à m'abandonner ton âne pour cent tonnans; mais , en conscience , je dois l'avertir que tu ferais une très-mauvaise affaire : je vais te proposer quelque chose de bien plus avantageux pour toi. Cet âne parle-t-il? — Non , jamais , que je sache , il n'a parlé de sa vie. — Sait-il lire , écrire et compter? Connaît-il l'alcoran ? — Jamais, je crois , il n'a encore pensé à tout cela. — Quoi ! il ne
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sut m l'histoire , ni phie ; il ne connaît ni les
mœurs dea peuples, ni les Loin qui les régissent?— Par Mahomet, dil le paysan, s'il savait toutes cea belles choses, ou verrait un âne plus instruit i|,ie son maître, — Cela arrive quelquefois, répond le demi Tiens, situ veux, je te donnerai cent tomans de cet âne; on bien je vais le mener avec moi dans un pèlerinage <|ue je dois faire incessamment à la Mecque. Je te promets que cet àne profitera si bien de son voyage et de mes leçons, qu'à son retour tu ne le reconnaîtras plus ; il parlera plusieurs langues , saura l'alcoran par cœur, connaîtra l'histoire, la géographie, les usages et les mœurs des nations , et sera plus instruit à lui tout seul , que l'académie de Bagdad tout entière : cet âne là n'a besoin que de voyager pour son éducation. Dans un an , je te le rendrai accompli ; tu le montreras par curiosité , il te rendra plus riche et plus puissant qu'un \isir. Quel est le parti qui te convient le mieux? Yeux tu les cent tomans ? — Non , par Mahomet , repond le paysan , je ne suis pas si bête ! un àne qui parlera , qui saura l'alcoran sur le bout... de l'oreille! Un àne qui connaîtra l'histoire ! la géographie ! et qui sera à lui seul plus instruit que toute une académie! Quel trésor! quel merveilleux animal! et que je serai fier d'être son maître! Vous avez raison, saint dervis, c'est encore tout neuf, ça ne sait rien , ça n'a encore vu que le minaret de son village. Si vous me promettez de me le ramener dans un an aussi savant que vous le dites, je consens à vous le prêter pour votre pèlerinage. — Je te le promets , dit le dervis. — Marché conclu , dit le paysan. ■
A ces mots , il descend de dessus son àne , qu'il embrasse avec transport , en lui tenant ce discours : « Kaboud , mon cher Kaboud , je fais un grand sacrifice ; je me sépare de toi avec regrets, mais ce n'est pas pour long-temps, et c'est pour ton bonheur. Adieu , mon crier Kaboud , tu vas voir bien du pays ; observe bien les lieux par où tu passeras; écoute attentivement tout ce qu'on
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dira devant toi ; reviens sage et savant , tn feras l'admiration de ton pays et tu seras la gloire de ton maître Lorsque tu reviendras de tes voyages, on t'ecoutera comme un oracle , et tout le monde dira : Il faut avouer que l'âne d Hassan est la perle des ânes ! »>
» Le bon paysan aide au dervis à monter sur Kaboud, puis il s'éloigne , emportant sur son dos son havresac et sa petite provision. Il parle à tous ceux qu'il rencontre de la joie qu'il éprouve , et de la bonne fortune de Kaboud. « Dans un an , dit il , vous le verrez , vous l'entendrez ; il aura cent fois plus d'esprit et d'instruction que l'iman de notre mosquée. »
» Il est sûr que si pour instruire un ignorant il faut le faire voyager, le saint dervis remplit avec une conscience scrupuleuse les devoirs d'un excellent instituteur. Il n'épargne pas son élevé, et leurs moindres journées sont de quinze lieues. Il lui fait côtoyer la mer de Marmara . parcourir les contrées délicieuses de la Natolie; il entre avec lui, et sur lui , dans Césarée , dont il lui montre les antiquités .et dont il se fait raconter l'histoire par le plus savant c cerone de cette ville célèbre. Ils séjournent quelque temps à Alep , et l'âne entend le dervis dire tout haut que cette ville fut prise par les Arabes, sous le règne d'Héraclius , en 657. Ils parcourent tous les basars , où sont déployées toutes les richesses de l'Orient, et les étoffe? de soie les plus magnifiques du monde. Le dervis , sans doute pour linstruction de son jeune élève, questionne des commerçants de toutes les nations sur les mœurs et les usages de leur pays. L'âne écoule les demandes et les réponses ; mais il se garde bien de dire son mot, sans doute pour mieux entendre.
» Bientôt le dervis et Kaboud se joignent à une caravane qui fait le voyage de la Mecque. Cette caravane est composée de gens fort instruits, il s'y trouve des géographes , des historiens ? des physiciens , des astronomes ,
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de- théologiCBI et des poètes kaboud, s'il a véritablement le désir d'apprendre quelque choM , ne peut tomber ei meilleure compagnie, il entre dam le Diarneek,
duiit il visite [ee principales villes. ■ Nom voHi , dit l'un de- savants géographes, doua voilà dan- l'ancienne tfése* |)otainie. \ oyez vous la belle ^ i 1 1 c de Afeewi, bâtie sur la rive occidentale du Tigre? Celte capitale de I Ugézira
est une des pins eliarmantes villes de l'Asie ; elle est visà vis de Mnive, située sur la rive orientale du même lleuve. — Ninive! s'écrie un des savants historiens; quoi! nous sommes si près de Xinive ! » Après cette exclamation , le savant fait une supei be desci iption de cette ville, telle qu'elle ét;iil au temps de sa splendeur. Il raconte les diverses révolutions qu'elle a éprouvée- ; et Kaboud doit connaître le roi Bélus et la reine Sémiramis comme s'il eût vécu long-temps à la cour de ces illustres personnages.
» La caravane visite ainsi les villes (YEdesse , de Ka~ zatain , de Haram. L'historien qui a déjà coulé à fond L'histoire de Ninive, ne manque pas d'apprendre à la compagnie que Haram est l'ancienne Carraé , le séjour où Abraham reçut la naissance; qu'auprès de cette ville, Alexandre livra la fameuse bataille d'Arbelles, et qu'elle est encore célèbre dans l'histoire par la défaite de Crassus. Qui ne se serait instruit avec de tels peronnages? ils ne voient pas une petite montagne, qu'ils n'en connussent le nom ; pas une bicoque, qui ne leur rappelât de grands souvenirs; pas une masure sans y trouver les débris de quelques grands monuments. Ils ne se contentaient pas de s'entreienir des pays qui se présentaient sous leurs yeux, ils parlaient encore de ceux qu'ils ne voyaient pas, de ceux qu'ils n'avaient jamais vus; ils en payaient comme s'ils les avaient toujours habités : Kaboud doit donc connaître les principales villes de la Perse aussi bien qu'un marchand arménien; il est impossible qu'il ignore quelles sont les forces du sophi, et l'histoire de toutes les
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guerres que les rois de Perse ont eu à soutenir depuis le
grand Cyrus jusqu'au dernier règne.
» Après un séjour d'une semaine tout entière à Bassora, la caravane entra dans le désert. Les conversations devinrent moins fréquentes et moins animées; il faisait une chaleur accablante , et les savants , dans la crainle de manquer d'eau , étaient sobres de paroles. Cependant , quelques jours après être sortis de Bassora , deux théologiens eurent entre eux une dispute très-longue , et qui pensa même avoir des suites fâcheuses , comme toutes les disputes de ce genre. Les deux adversaires ne vinrent jamais à bout de s'entendre ; mais ils n'en déployèrent pas moins une prodigieuse érudition dans la défense de leur cause. L'alcoran et les plus fameux docteurs furent cités et commentés d'un bout à l'autre, avec une sagacité peu commune; et cette dispute devait être extrêmement utile à Kaboud , qui n'avait encore sur toutes ces choses que des notions très-imparfaites.
» Après la querelle entre les deux théologiens , il s'en éleva une autre moins importante, ii est vrai, mais presque aussi vive , entre deux des poètes qui faisaient partie de la caravane : ils.n'étaient pas du même avis sur la préférence que l'on devait accorder à tel et tel auteur sur tel ou tel autre. Tous les poètes arabes, anciens et modernes, furent passés en revue. Les deux rivaux les savaient par cœur; ils en récitaient et commentaient à qui mieux mieux les passages les plus sublimes.
» Les astronomes parlaient peu dans la journée : mais lorsqu'ils voyaient le ciel tout parsemé d'étoiles, ils déployaient de profondes connaissances; ils expliquaient aux voyageurs émerveillés les mouvements des corps célestes, et les lois immuables par lesquelles le Créateur entretient une éternelle harmonie entre tous ces mondes semés dans l'immensité. Cette instruction était absolument nouvelle pour Kaboud ; jamais il n'avait porté ses idées si haut. S'il avait fait quelques réflexions sur la iune , je ga-