CHAPITRE I . V'I
gérais qu'il ne la croyait pai beaucoup plus grande que la lanterne de son mattre.
- \iusi donc il peut se vanter d'avoir assisté à on cours complet de géographie, d'histoire, de théologie, de littérature el d'astronomie; et cependant il n'est pas encore arrivé à la Mecque, il n'a pas encore vu le tombeau <lu Prophète 1 le temple bâti par Abraham, la pierre noire et le puits de Zen zem. Quelle provision de connaissances il va rapporter de ses voyages! Cet âne-là fera du bruit, j'en réponds.
■ Mais revenons à son pauvre maître , au bon et malheureux Hassan. Je dis malheureux, car, depuis le départ de Kaboud, il ne peut se consoler de son absence. Il s'était fait une si douce habitude de la compagnie de son àne ! il ne peut plus s'accoutumer à vivre seul.
» Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis la rencontre d'Hassan et du dervis, qu'un ruisseau qui coulait non loin de la chaumière du paysan , vint à se déborder et couvrit de pierres le jardin de ce pauvre homme. Que de travaux! que de sueurs avant que le petit jardin soit entièrement déblaye ! Si le pauvre Hassan avait eu son àne, il se serait épargné bien des peines. Trois mois après cet événement , il fut obligé de faire sa petite récolte de riz ; jamais il ne l'avait faite sans son àne : Kaboud, attelé à une petite charrette, rentrait les gerbes que le bon Hassan avait moissonnées. Le paysan , privé de son àne , fut bien forcé de le remplacer dans ce travail pénible, et de s'atteler lui-même à la charrette. La saison était brûlante; il ne put résister à des fatigues au-dessus de ses forces : il succomba; une maladie grave, une fièvre ardente, le conduisit aux portes du tombeau , et il en serait mort infailliblement s'il y avait eu un médecin dans son village. Pendant sa maladie, il ne cessait d'appeler Kaboud, son cher Kaboud; mais Kaboud était bien loin et bien occupé d'autres choses.
i Cependant l'année fatale est révolue, et Kaboud n'est
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pis encore de retour. Le pauvre paysan ne sait ce que cela veut dire; i! est dans une inquiétude , dans une agitation Il en perd le boire et le manger, il en sèche sur
pied. Si Kaboud était mort ! Cette alFreuse pensée empoisonne toutes ses jouissances. Dès qu'il entend trotter un âne , son cœur palpite avec violence ; s'il entend frapper à sa porte , il court, il vole , il ouvre , croyant embrasser son cher Kaboud; mais, hélas ! il ne trouve qu'un de ses voisins venu pour le visiter!...
» Enfin , un jour qu'il était assis fort tristement à la porte de sa chaumière, il voit venir de loin un homme monté sur un âne. Il se lève avec la plus vive émotion : c'est Kaboud qu'il va revoir ; son cœur le lui dit. Le voyageur s'approche : Hassan reconnaît soudain le dervis ; mais son âne, son cher Kaboud, il ne le reconnaît plus. Ce n'est plus cet âne si beau, si bien peigné, si bien nourri; c'est un vilain animal tout pelé, tout couvert de cicatrices , maigre comme s'il n'avait jamais mangé , boiteux comme s'il n'avait que trois pieds.
» Hass;m , après avoir salué le dervis , lui dit d'un air inquiet et mécontent : « Quel animal me ramenez- vous là?
— C'est ton âne. — Mon âne? Juste ciel! dans quel état de maigreur ! — Je ne t'avais pas promis de te le ramener gras. — Comme il boite ! Ah ! le Malheureux bronche à chaque pas! — Oui, mais son esprit ne bronche jamais.
— Comme le peu de poil qui lui reste est rude et grossier! — En revanche , son esprit est plus fin et plus délié que la soie. — O Mahomet! il est borgne ! — Oui : mais il a les yeux de l'esprit , qui valent bien mieux que ceux du corps. — Il est donc bien savant? — Interroge-le , tu verras. — Sur quoi? — Sur tout ce que tu voudras; il répondra désormais à toutes tes questions avec une égale facilité. Adieu , nous sommes quittes. »
» Le saint dervis s'éloigne , et le bon Hassan . tout occupé de son âne, ne songe pas même à remercier le savant instituteur, mais excusons cette ingratitude. 11 embrasse
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kaboud; il h ttftfM comme un nini , comme un fils que
l'on ;t pleuré long tempi ; il le eenduii doucemerri (ter la bride jusqu'à m chaumière L'âne avait beaucoup de peine .1 marcher, et le bon Hassan aurait rouln pouvoir le porter lui même. Kaboud cuire dani son écurie -;ms dire un seul mot. Hassan l'interroge ; point de réponse. » Mon -avant etl trop fatigué, dit en lui-mérne le paysan; il ne tant pas le tourmenter. Donnons-lui une bonne liière, une bonne mesure de son et d'avoine ; quand il aura bien bu, bien mangé et bien dormi, il causera plus volontiers > Il dit, et n'épargne rien pour lui procurer une bonne nuit.
a Il sort ensuite de sa chaumière , et , le cœur tout rempli d'espérance, il parcourt le village en criant de toutes ses forces: « Mes amis , Kaboud est arrivé ! Kaboud est arrivé! C'est Pane le plus savant , le plus spirituel du monde ; il parie deuxoa trois mi Ile langues, pour le moins,' et raisonne de tout comme un docteur. Rassemblez-vous tous demain sur la place du village ; vous verrez , vous entendrez , vous serez convaincus. » Bientôt cette grande nouvelle se répand non-seulement dans le village d'Hassan, mais dans tous les villages voisins. Les paysans arrivent en foule pour voir et pour entendre cet âne extraordinaire : la place n'est pas assez vaste pour contenir tous les curieux.
» Le lendemain , à la pointe du jour, Kaboud arrive , conduit respectueusement par son maître au milieu de cette imposante assemblée où règne le plus profond silence. Hassan prend la parole , et dit: « Voilà, mes chers amis , voilà un jeune voyageur qui a vu bien des pays et qui connaît bien des choses; interrogez-le sur toutes les sciences , il va vous répondre sans hésiter. » Alors, un homme d'une cinquantaine d'années , dont la barbe est longue , l'attitude fiere, le regard imposant, un homme qui imprime le respect dès qu'il paraît, et fait naître l'admiration dés qu'il parle , le in: i're d'école du
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village se présente le premier. « Seigneur Kaboud, dit-il, pardonnez si mon ignorance cherche à sonder les profondeurs de votre savoir. Si j'ose vous interroger, ce n'est point pour faire briller les très-faibles lumières de mon intelligence, mais pour faire jaillir les rayons du soleil de votre raison. Puisque \ous savez l'astronomie, répondez à cette question : Lorsque le créateur du monde fait paraître une nouvelle lune, que devient l'ancienne?» Tout l'auditoire est dans l'attente ; Kaboud semble un moment se recueillir ; on croit qu'il va parler. Le maître d'école répète la question; mais Kaboud garde encore un modeste silence. Ce silence est interprété défavorablement, et le pauvre Hassan est en butte aux mauvaises plaisanteries des villageois. Il excuse son âne de son mieux. Attendez un peu , dit-il , ne le jugez pas avant qu'il ait parlé. Il est fort instruit, je vous assure; mais il est timide, et sans doute i. n'a jamais parlé devant tant de monde à la fois. Allons , Kaboud ; allons , mon ami , mon enfant , du courage ! dis-nous ce que tu as vu dans tes voyages. » Un gros homme à vue courte et à long nez, qui se trouvait là , et qui passait dans le village pour un grand politique , s'approche et dit : « Crois-tu , Kaboud , que le roi de Perse soit assez riche en hommes et en argent pour entreprendre la conquête du Tibet ? — Écoutez-moi, dit un autre savant des environs, cet âne a été instruit par un dervis , il est très-possible que son précepteur ait négligé de lui apprendre tout ce que vous lui demandez là , pour en faire un savant dans la loi de Mahomet. Laissez-moi donc l'interroger. Kaboud „ de tous les commentateurs de l'alcoran , quel est celui qui a le mieux saisi le véritable sens de la loi? — Ah! que voilà une belle question ! dit Hassan. Allons , Kaboud , allons , il faut répondre. » A ces mots, le savant Kaboud ayant pris un peu d'assurance , promène ses regards sur l'assemblée, dresse majestueusement ses oreilles , et fait entendre à tout l'auditoire ces paroles mémorables , qui
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depuis ont rie si souvent répétées, et qui leseroit jusqu'à la lin des siècles : Hi-han, hi han, hi taw, hihan. i ^ cette réponse sublime et inattendue , des huées s'élèvent de tous côtés. Le bon Hassan perd patience. < \h , coquin , dil il . ce u'esl pas l'esprit et le savoir qui te manquent . mais la bonne volonté. Attends . attends, je vais te faire parler, moi. » l-Ji même temps il prend un gros bâton pour délier la langue de ce savaut obstiné. Il a même déjà détaché quelques coups sur les os de kaboud , et se prépare à redoubler, lorsqu'un autre villageois . plus sage que les autres, le retient et lui dit : « Pourquoi assommer ce pauvre animal? Ne vois-tu pas qu'il débite de son mieux tout ce qu'il sait? Quel besoin avais-tu de l'envoyer à la Mecque? N'avait il pas a-sez d'esprit pour remplir clans ta maison le ministère d'un bon âne ? Que pouvais-tu lui demander de plus? Tuas voulu en faire un savant; mais est-il de l'étoffe dont on les fait? Dans ce moment , le plus âne de vous deux , ce n'est pas lui. Remène-le donc tranquillement dans son écurie: soigne-le bien , pour rétablir sa santé autant que faire se pourra ; sers-toi des trois jambes et de l'œil qui lui restent, et ne le prête plus h un dervis pour aller en pèlerinage. »
» Le bon Hassan suivit ce conseil. Il prit tristement la bride de son âne , et le conduisit à son écurie. Il le soigna de son mieux; mais Knboud n'était plus bon à rien: il avait pris l'habitude de la fatigue , mais il avait perdu celle du travail ; et son maître se repentit, amèrement de lui avoir fait faire un voyage qui lui avait tant coûté, et lui rapportait si peu. Son aventure devint fameuse dans toute l'Arabie , et de là nous est venu ce proverbe connu de tous les musulmans : « Que l'on mène un due à la Mecque, fût ce même Vdne du Messie , on n'en 1 amènera jamais quun âne. " (Bibliothèque orientale. )
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