‹ ŒuvresChapitre 51 sur 88 · LA RIVALITÉ · texte numérisé non relu

LA RIVALITÉ

« Ah! mon cher maître! dit la petite extravagante, regarde qui je t'amène. C'est une des célestes houris qui vient de quitter le paradis du Prophète pour te secourir et te consoler. » Bardouc lève les yeux , et voit une jeune fille d'une éblouissante beauté; il rougit, baisse les yeux; il se trouble, et ne sait quelle révolution vient de s'opérer dans tout son être La jeune fille le regarde timidement; un doux sourire effleure ses lèvres, la couleur charmante de la rose s'étend sur le velouté de ses joues enfantines. Dans un instant Bardouc oublie la petite vieille qui lui offre un asile. « Allons donc, mon cher maître, lui dit le vieux bouc, partons; qu'est-ce qui peut te retenir? Suivons celte bonne vieille qui nous offre une si généreuse hospitalité. » Bardouc ne l'entend plus; son cœur palpite avec tant de vio'ence , qu'à peine il peut respirer; une flamme inconnue circule dans toutes ses veines. « Hé bien, dit la petite vieille, veux-tu me suivre? tout ce (pie je possède est à toi ; des champs fertiles, de beaux jardins, de riches vergers environnent ma demeure, et les eaux bienfaisantes de cette fontaine arrosent ma prairie où paissent de nombreux troupeaux. — Quoi! tu balances ?» dit le vieux bouc avec étonnement.

La jeune fille s'avance d'un air humble , qui relève encore le brillant éclat de sa beauté •. « Jeune berger , ditelle en soupirant, je voudrais avoir un palais magnifique pour te recevoir d'une manière digne de toi ; je voudrais avoir de nombreux esclaves pour te servir , mais, hélas) je suis pauvre, et. ne puis t'offrir qu'une chaumière delà-

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brée . que dei champs stériles el dépouillés. » Ce discoins est accompagné de quelques latines <-t (l'un regard si doux et si tendre, que la petite gazelle ne peut y tenir. • Quoi ! <lii elle m faisant le $aut tic mouton, tu pourrais balancer un instant entre cette petite vieille et cet être enchanteur! ce chef d'œuvre descieux qui t'offre des biens cenl lois préférables à tous les trésors de l'univers, qui t'offre son cœur, sa personne, une source inépuisable de

VOluptés ! Sa chaumière est pauvre; mais elle l'habite !

va , ce modesie séjour est plus beau par sa présence, que, sans elle , le plus magnifique palais des rois. — Ne crois point aux discours de cette petite folle , s'écrie le vieux houe; combien de fois déjà ne t'a-t-elle pas trompé ? Fuis cette jeune beauté qui te séduit; souvent des dehors enchanteurs cachent un cœur perfide. Cette bonne petite vieille, au contraire, ne veut point abuser de ta crédulité; elle ne t'offre que des biens solides et durables. Chez elle tu seras maître de tes volontés , à l'abri des injures du sort. Chez cette jeune fille, tu ne seras peut-être qu'un malheureux esclave, soumis à tous les caprices d'un tyran d'autant plus puissant que son empire sera fondé sur ta faiblesse. — Tu es un calomniateur, répond vivement la petite gazelle : qui t'a dit que tant de charmes cachaient un cœur perfide? Non, non, la jeunesse est l'âge delà candeur, et la beauté est toujours l'image de l'innocence et de la vertu. Bardouc sera l'esclave de cette jeune personne? Eh! quand bien même cela serait, quel bonheur que celui de ne respirer que pour elle ! Quelle récompense, mon cher maître, lorsqu'elle daignera t'accorder un sourire! lorsqu'entourant de tes bras amoureux sa taille élégante et légère, tu pourras la presser sur ton cœur, et savourer sur ses lèvres vermeilles un parfum plus doux que celui des ro^es!... »

Le vieux bouc reste muet ; et Bardouc s'écrie avec transport : « Oh ! ma chère petite gazelle ! jamais tu n'as si bien parlé ; c'est le ciel qui t'envoie les conseils que tu

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me donnes aujourd'hui. Chacune de tes paroles est entrée jusqu'au fond de mon cœur, et mon cœur me dit que tu as raison. Oui, tu me montres le véritable chemin du bonheur, et je le suivrai quand je devrais mourir. »

La jeune fille prend le bras de Bardouc, et le conduit sous le dôme de verdure qui mène à la chaumière qu'elle habite. Bardouc, l'ingrat Bardouc, ne songe pas même à remercier la bonne vieille qui venait de lui offrir l'hospitalité. Il faut dire, pour l'excuser, que la gazelle ne cesse de babiller et de le distraire : elle a une telle fécondité d'imagination et de sentiments, elle dit de si jolies choses, que Bardouc ne peut s'occuper que d'elle seule. Il n'aurait pas voulu, pour un royaume, perdre un seul mot de ses discours.

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