LE TRAVAIL ET L'ESPÉRAXCE
Bardouc se lève avec le jour ; il s'arme gaiement de tous les instruments nécessaires à son entreprise. Il commence d'abord par tracer le lit du ruisseau. Le vieux bouc, témoin de tous ces travaux, les dirige, tout en les désapprouvant. La petite gazelle ne s'en mêle point : elle n'y entend rien, et, si elle voulait donner des conseils, elle gâterait tout ; mais, en revanche , elle ne cesse d'animer par ses discours l'ardeur de son maître. La belle Zélida vient de temps en temps elle-même visiter l'heureux Bardouc. Si elle parait contente de son travail, si elle lui sourit, si elle lui permet quelques caresses innocentes, il se croit des forces surnaturelles, et tenterait , je crois, d'aplanir le mont Taurus.
Il emploie deux mois à tracer le lit du ruisseau : un autre y eût mis un an ; mais quand on travaille pour posséder ce que l'on aime, on est plus expéditif qu'un autre. Il ne s'agit plus que d'entamer la colline qui sépare du ruisseau les champs stériles de Zélida. Bardouc n'est point effrayé des difficultés qu'il rencontre. Sa petite gazelle est toujours là pour relever son courage, que la
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fatigue épuise quelquefois. Dans ces moment! de lassitude, le vieux bouc vient se eouelier pies de ton maître, essaie de Im montrer la folie de son entreprise <'t de ses chimères; il cherche même, ce qui n'est pas bien, à lui donner quelques soupçons pen honorables sur le caractère de Zélida , et finit toujours par lui dire : «Pauvre BardoucJ la pente vieille ne t'aurait pas soumis a une si rude épreuve; elle n'avait point de colline à aplanir, et le lit de son ruisseau était tout creu-é. » Mais à mesure que les forces de Bardouc renaissent , le sage à longue barbe perd de ses droits , et la petite gazelle rentre dans tous les siens.
Enfin le ruisseau va couler dans les vergers de Zélida, fertiliser ses champs, ses prairies, et baigner les murs de sa chaumière. La jeune fille accourt; Bardouc, tout brûlant d'amour , vole au-devant d'elle. Zélida modère l'impétuosité de ses transports, fond en larmes, et lui dit : « Ah ! cher Bardouc ! le bonheur n'est point fait pour nous. Abandonne une infortunée que le ciel se plaît à persécuter. — Qu'entends-je ! s'écrie Bardouc effrayé; quel malheur nous est-il donr arrivé? — Helas! répond Zélida, une fée bienfaisante m'avait fait présent d'un précieux anneau : Je veux, m'avait-elle dit , que cet anneau brille à ton doigt le jour de tes noces; à cette condition, le bonheur habitera toujours avec toi ; mais si tu n'obéis à cet ordre du de-tin, ton époux et toi vous serez accablés sous le poids de la plus cru. lie infortune; une horrible misère vous accompagne! a jusqu'au tombeau; vous cesserez de vous aimer pour vous haïr ; et cette haine, accrue par le temps, mettra le comble à vos maux. — Vous haïr! s'écrie la petite gazelle; vous haïr! impossible! la fée la plus puissante, toutes les fée> réunies voudraient en vain opérer ce changement dans vos cœurs. — Depuis longtemps, continue la tendre Zélida, je consenais, comme la prunelle de mes yeux , cet anneau , gage assuré de mon bonheur à venir ; mais enfin, dans la crainte qu'il ne me
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fût dérobé, j'ai voulu le soustraire à tous les regards. Je l'ai enfoui dans ce champ; mais, par le plus grand des malheurs , toujours occupée de mon amour pour toi, j'ai entièrement oublié l'endroit où j'ai déposé ce précieux trésor. Ce champ est si vaste! il faudrait peut-être le retourner en entier, et je sens biens que cela n'est pas possible. Cependant.... peut-éfre au premier coup de bêche serionsnous assez heureux... Mais non, non; pourquoi nourrir une fausse espérance? n'as-tu pas assez travaillé pour moi?» La jeune fille accompagne ce discours d'un torrent de larmes. La petite gazelle est attendrie. «Quoi! Bardouc ! dit-elle, tu laisserais cette jeune et intéressante personne se livrer au désespoir [tour une semblable bagatelle ! tu ne mérites guère de posséder son cœur ! Que te faut- il pour obtenir la charmante Zélida? Fouiller ces champs pour retrouver un anneau ! Tes forces , ton courage, ton amour, sont-ils au-dessous de cette nouvelle entreprise? Non : après avoir rempli les volontés du génie, il faut obéir à la fée ; et retrouver un anneau perdu n'est pas une chose si difficile que de percer une colline. »
Bardouc regarde la belle Zélida , qui dans ce moment caresse lapetite gazelle. Le cœur de Bardouc est vivement ému de ce spectacle, et sa résolution est prise. « Allons, dit-il, ne pleure plus, chère Zélida; la fée sera contente. Je vais labourer ce champ jusqu'à ce que l'anneau soit retrouvé. >- Zélida lui donne un baiser; et Bardouc, enflammé d'un nouveau zèle , recommence un nouveau travail sur de nouvelles espérances.
A chaque coup de bêche qu'il donne, la petite gazelle lui dit : • C'est là., c'est ici. » Quelquefois, mais rarement , le vieux bouc s'approche de son maître , et dit : u Pauvre insensé ! ne vois-tu pas qu'on se joue de ta crédulité? Comment veux-tu retrouver un anneau perdu dans un si grand espace?» Mais la petite gazelle revient bien vite, et dit au pâtre : « Courage ! Bardouc, courage !
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Encore un coup de bêche... encore... Qui sait ? dam une minute, peut être, ta vas trouver l'anneau et le bonheur.* Bardouc donnai! intanl de coups de bêche que la gaielle <li-, ut de paroles; mais, hélas! il ne retrouvait point le mervetlleoi anneau.
Enfin le champ est retourné plus de vingt fois dan* tous les sens. Bardouc commençait à perdre patience, et prêtait une oreille \\n peu plus attentive aux conseils de -on vieux compagnon, lorsque Zélida rient à lui avec une physionomie toute rayonnante d'espérance et de joie. «Cesse ton travail, lui dit-elle, il devient inutile; la bonne ■ complètement satisfaite : Lu \;iin . m'a-t-elle dit, en vain tu chercherais le talisman que je t'avais donne .- je l'ai enlevé moi-même; mais je veux te faire présent de cent mesures de mai-. Dans les cent mesures, il se trouve douze grains qu'il faut semer; ils produiront des épis de perles magnifiques. Tu cueillera- ces belles perles, ton amant les disposera pour t'en faire un collier auquel je donnerai toutes les propriétés de l'anneau. Tant que tu porteras ce riebe collier, tu seras la plus beureuse des femmes, et ton jeune époux le plus heureux des maris. La seule difficulté, continue Zélida, c'est de pouvoir choisir ces douze grains merveilleux sur les cent mesures de maïs ; tous les grains se ressemblent, et douze seulement doivent produire des perles. — Belle difficulté! s'écrie la petite gazelle; nous n'avons qu'à semer les cent mesures de maïs à la fois, et nous serons bien sûrs de ne pas nous tromper! — Par Mahomet ! dit Bardouc, dans un transport de joie inexprimable; tu as bien raison. Que tu as d'esprit ! Jamais mon vieux docteur n'eût trouvé flans sa tête creuse un moyen aussi simple et aussi expeditif. »
Voilà donc le berger qui travaille sur de nouveaux frais, et qui se met à ensemencer les champs qu'il avait si bien défrichés. Ce genre de travail n'était pas bien difficile; en peu de jours Bardouc arrive au moment fortuné où tant de peines et de fatigues vont enfin recevoir leur récom-
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pense. Zélida ne demande plus qu'une seule chose. Un saint fakir, révéré dans (ouïe la Perse pour sa piété profonde, habite un ermitage éloigné de huit journées de chemin ; la jeune fille désire ardemment que le saint homme, dont elle est d'ailleurs un peu parente , soit présent à son mariage, et le bénisse; mais pour que le saint paraisse, il faut aller le chercher. Bardouc peut- il se refuser à ce désir pieux de son amante ? La petite gazelle dit non en soupirant, et le vieux bouc n'est pas consulté.