CONCLUSION" DES PREMIERES AMOURS
Lorsque les trois voyageurs furent entrés sous le berceau, le jeune inconnu prit la parole, et dit .
«Depuis long-temps le riche et beau Kaledétait tendrement aimé de la belle Zélida; mais elle était pauvre, ses champs éiaient stériles, et ses prairies, toujours desséchées par les rayons dn soleil, pouvaient à peine nourrir un maigre troupeau. Les parents de Kaled étaient avares; leurs yeux, fermés sur le mérite et les charmes de Zélida, ne voyaient que sa pauvreté. Ils avaient des champs bien cultivés ; de nombreux troupeaux couvraient leurs pâturages ; ils desiraient que leur fils ajoutât une ricbe dot aux biens qu'ils devaient lui laisser un jour. Kaled pouvait choisir une épouse parmi les filles les plus riche> du canton; mais il aimait et ne voulait épouser que Zélida. En vain sa famille s'opposait à cette union; l'amour est plus fort que les pirents, et les deux amants bravaient avec constance toutes les séductions de l'inférât. »
La petite gazelle a bonne envie d'interrompre l'historien ; son sang bouillonne dans ses veines , le feu jaillit de
I BAP1TBE Mi- W
m\; mil une curiosité fort naturelle la force de modérer sou impatience. Le jeune li ine, tans ^percevoir du trouble où il la j < ■ i h • . continue ion récit en ces
tenu-
i n génie bienfaisant fut touché de leur persévérant*, et résolut di- i.i couronner en rendant Zélida presque .iiissi riche que son autant. Un jour il vint dans cette chaumière miiis la forme et dans le costume d'un pauvre pâtre qui demande l'hospitalité. Zélida l'accueille comme la bienfaisance accueille le malheur; et le génie reconnaissant ne fit pas attendre long-temps la récompense chine si bonne action. Il se mit a travailler lui même à la fortune de Zélida; il perça la petite colline qui borne ce jardin ; conduisit dans ses vergers et dans ses prairies le ruisseau qui les arrose , les embellit et les féconde; défricha lui-même cette belle plaine , et l'ensemença de ses propres mains. Pendant tout ce travail , ne croyez pas qu'il entrât dans la chaumière ; non , il voulut se montrer aussi discret que généreux. Kaled , le seul Kaled, avait le droit d'y pénétrer, depuis le déclin du jour jusqu'au lever du soleil ; tandis que ce bon génie, pour comble de bienfaits, couchait à la belle étoile sous ce vieil oranger, faisait le guet toute la nuit, et se tenait là, comme en sentinelle , pour empêcher que quelque importun ne vînt troubler le repos et les plaisirs des deux amants.... »
Ici la petite gazelle frémit de colère et d'indignation ; le jeune homme, qui ne peut se douter de l'intérêt qu'elle prend à cette histoire, continue :
« Enfin , dit-il , lorsque les parents de Kaled virent les champs de Zélida si bien cultives , ses prairies arrosées et ses vergers couverts de fruits, ils consentirent au mariage de leur fils avec cette jeune beauté , devenue un excellent parti grâce aux soins du bon génie. C'est aujourd'hui que cette union se célèbre , et voila pourquoi la chaumière est illuminée , voilà pourquoi vous entendez ce concert de voix et d'instruments. Cette table est dres-
424 BARDOUC.
sée pour le repas qui doit terminer la noce. Vous y assisterez, si vous voulez prendre part à nos plaisirs. »
Qui pourrait exprimer rémotion de Bardouc pendant rc récit? Chaque circonstance, chaque mot, sorti des lèvres du jeune inconnu, sont autant de coups de poignard pour le malheureux amant. Il demeure pendant quelques minutes immobile détonnement, de honte et de fureur, ei'fin il s'écrie : « Ah , perfide Zélida ! monstre d'ingratitude! voilà donc comme tu me trompais! je travaillais à la sueur de mon front pour enrichir mon rival et lui donner ma maîtresse; je couchais à la belle étoile , exposé à la pluie , à tous les vents , tandis qu'un autre pressait dans ses bras l'indigne objet de tant d'amour ! O rage ' ô honte ! je leur servais de sentinelle pendant la nuit , comme le chien qui veille à la porte de son maître pour en écarter les voleurs ! Serpent, qui m'enlaçais pour me déchirer! puisse le ciel t'écraser de sa foudre vengeresse ! puissent tous les tourments de l'enfer se réunir sur ton amant et sur toi !
— Rardouc , mon cher maître , calme ton désespoir , dit le vénérable bouc ; ne perds pas la tète pour si peu de chose. IN'e dirait on pas (]\\e Zélida est la seule femme sur la terre? Console-toi ; il y en a pour tout le monde , et même plus qu'il n'en faut Cet événement d'ailleurs est très -simple, très - naturel , et lu dois le trouver fort heureux.... — Venge-toi, venge-toi! s'écrie la petite gazelle hors d'elle même. Suis-moi ; viens traiter la perfide comme elle le mérite. Qu'elle rougisse au moins de son insigue fourberie.... Suis-moi! » Bardouc obéit à la voix de sa gazelle qui vole devant lui , il se précipite dans la chaumière , et , sans penser aux nombreux témoins qui l'environnent , il accable Zelida des plus terribles imprécations; il raconte l'art infernal quelle a déployé pour l'engager à des travaux dont un autre devait recueillir tout le fruit. O perversité humaine! Le discours de Bardouc, cette colère si légitime firent éclater de rire tous les au-