‹ ŒuvresChapitre 58 sur 88 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Après avoir fait beaucoup de chemin sans savoir où diriger ses pas; après avoir tonné long-temps contre les femmes en général , fort innocentes de sa déconvenue , et contre Zelida en particulier, qui sans doute rit à ses dépens dans les bras du beau Kaled , le pauvre Bardouc prit, je crois, le meilleur parti qu'il eût à prendre dans cette triste circonstance. Accablé de fatigue , il s'endormit profondément entre son bouc et sa gazelle , qui tous deux suivirent ce bon exemple.

II ne fut tiré de son sommeil que par les gazouillements d'une multitude de petits oiseaux , qui , voltigeant autour de lui, célébraient à ['envi le letour du matin. I! jette des yeux hagards sur tout ce qui l'environne, et se voit dans le séjour le plus charmant de la terre. Des arbres fruitiers de toutes les espèces lui présentent leurs globes nuancés des plus riantes couleurs; l'orange, la pèche veloutée, la poire succulente , le citron doré, la grenade vermeille , se balancent au-dessus de sa tète , et semblent lui dire : « Cueille-nous; le ciel nous a formés pour chatouiller agréablement le palais délicat de l'homme, et pour rafraîchir le sang qui coule dans ses veines. »

Bardouc, malgré l'amour qui le tourmente, cède à la muette éloquence de ces fruits délicieux , et fait un excellent déjeuner, qu'il partage avec ses- deux compagnons de voyage. Il s'approche ensuite d'un ruisseau pour se désaltérer ; mais bientôt il recule d'etiuinement lorsqu'il voit devant lui cette même petite vieille qui lui avait offert une si généreuse hospitalité . et qu'il avait dédaignée pour suivre l'ingrate Zélida, Il rougit de honte , et garde un morne silence. La vieille le regarde en souriant et lui dit : « Te voilà donc, pauvre jeune homme ! je me dou-

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lais liirn qu'un jour tu ta repentirait de n'avoir pas accepté uns bienfaits. » Bardoue verse dei larmei mères, ci raconte ^histoire de ses amours ave- cette naïveté' d'un coeur que le monde n'a pas encore corrompu. Le petite vieille lui dit : a Je te pardonne de «'avoir dédaignée pour la belle Zélida ; il jeunesse , - 1 beauté , sei -r< ton âge, ion inexpérience, voila tes excases: à vingt ans, nu est si facile a séduire ! ou cherche le bonheur comme un aveugle cherche un asile dont il ne connaît pas la route •. tu le trouveras chez moi. Oui , je ressens pour toi la pins tendre pitié , et je veux commencer par te guérir d'un amour san< espérance. J'ai des spécifiques puissante pour les blessures de lame comme pour celles du corps , et voila un breuvage qui peut rendre à ton cœur le repos dont il a si grand besoin. »

Bardouc prend avidement le breuvage que la bonne vieille lui présente. Dans un instant son amour se dissipe comme un songe : il n'a plus qu'une image vague et confuse de tout ce qu'il a souffert, et le souvenir de Zélida n'a plus rien de pénible pour son cœur. Il témoigne à sa bienfaitrice une reconnaissance dont les expressions annoncent la sincérité. «< Viens avec moi, lui dit la vieille; je veux te faire présent d'une charmante habitation , où tu pourras couler des jours paisibles. Je suis une fee ; mon nom est Simplic e ; tout ce que tu vois ici m'appartient. Autrefois, je régnais sur le monde entier ; les lois mêmes étaient soumis à ma puissance, et ils étaient plus heureux que ne le sont aujourd'hui les sujets. Mon empire a bien décliné ; mon royaume se borne à ce petit coin de terre , et chaque jour l'orgueil en usurpe quelques parties : mais il me reste ces campagnes riantes et fertiles ; ce nouvel Éden est à moi , et tu pourras en jouir comme de ta propriété. »

Baidouc suit la bonne Simplifie , qui lf conduit vers une petite maison agréable et commode, bâtie dans une situation charmante, au penchant d'une coltine couverte

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d'arbres et baignée par les flots argentés du Banïèmive. Des fenêtres de la maison on voit cett.- belle rivière se déployer avec majesté , et rouler au milieu d'une plaine qu'elle enrichit de ses eaux. Elle suit son cours sous une voûle d'arbrisseaux qui , d'une rive à foutre, unissent leurs branches flexibles , et laissent tomber de leurs rameaux agités par les vents , des fleurs et des fruits qui nagent sur les flois. Ce canton présente l'aspect d'un jardin enchanté , où la nature se plut à rassembler toutes ses riche>ses. Bardouc voit un grand nombre d'habitations à peu près semblables à la sienne , et semées cà et la , sans art , sans ordre , au milieu des prairies, des bosquets et des fleurs, au bas des coteaux, et sur le bord des fontaines qui portent au Bandémire le tribut de leurs ondes.

Au mil eu de ces riantes habitations , il dislingue la demeure de Simplicie; elle est d'une architecture élégante, mais sans décoration. La fée l'y conduit , escortée d'un groupe de jeunes gens des deux sexes, qui chantent les louanges de leur bienfaitrice.

Après un repas délicieux, quoique frugal, Bardouc visite le petit royaume de Simplicie , et rencontre sur son chemin une espèce de kiosque. Au-dessus de la porte, qui est fermée , on lit ces mots •. Défense aux habitants de ce beau lieu déporter icn pied téméraire dans ce pavillon, s<>us peine de perdre pour jamais le bonheur dont ils jouissent.

Bardouc fait très-peu d'attention à cette inscription, et revient à sa demeure avec un cœur transporté de joie. Le vieux bouc semble partager la félicité de son maître : il trouve en effet dans ce lieu tout ce qui convient à ses goûts. « Ah, Bardouc! dit-il, que nous sommes bien ici! — Oui, mon vieil ami , répond Hardouc, et j'avoue que je ne conçois pas comment j'ai pu mériter un s> grand bonheur. — Tu as raison d'être étonné, mon cher maître, car le bonheur est un trésor qu'on ne rencontre j nnais sans le mériter. — Quel beau lieu ! continue Bardouc -, que l'air

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