‹ ŒuvresChapitre 60 sur 88 · GRAND COMBAT ENTRE LE BOUC ET LA GAZELLE · texte numérisé non relu

GRAND COMBAT ENTRE LE BOUC ET LA GAZELLE

Bardouc vivait le plus heureux de tous les hommes, sans inquiétude pour le présent, sans crainte pour l'avenir, et sans mémoire du passé; mais, depuis quelque temps, la petite gazelle commençait à paraître mélancolique et rêveuse. Elle soupirait souvent; elle errait au ha-

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sard, sans projet et sans guide : ses discours étaient vagues, ses idées étaient décousues. Quelquefois elle prenait la parole et s'arrêtait tout court, comme si elle était accablée sous le poids d'un secret important. Bardouc , en voyant l'état de si jolie gazelle , devient comme elle , inquiet et rêveur : il craint quelle ne tombe ma'ade. S'il I interroge pour connaître la cause de ses chagrins, elle lui repond d'une manière évasive et par mono>yllabes. a Qu'as- tu? — Je l'ignore. — Que désires tu? — Tout, et rien — Où sou(Fres-tu? — Partout, et nulle part. » Le pauvre jeune bomme ne peut en tirer plus d'éclaircissements, et fait de vains efforts pour deviner la fantaisie de sa gazelle.

Cet état d'incertitude et de langueur durait depuis un mois environ. Elle était fort douce, caressait beaucoup son maître, surtout lorsqu'elle approchait du kiosque dont l'entrée lui était interdite. Enfin, un jour qu'il l'interrogeait plus vivement qu'à l'ordinaire, elle lui dit : '< Puisque vous exigez impérieusement que je vous dévoile ce qui se passe en moi, je vais vous obéir. Pourquoi cette fee qui nous traite si bien nous défendelle lentrée de ce joli pavillon? Je soupçonne que ce cabinet renferme des choses extrêmement curieuses, des secrets merveilleux, tels que celui de ne jamais vieillir ni

mourir. — Quoi! dit Bardouc, tu pourrais croire? —

Oui , si j'en crois mes rêves, qui ne m'ont jamais trompée, Simplicie veut que nous soyons heureux; mais en même temps elle veut nous tenir sous sa dépendance; elle veut que notre bonheur vienne d'elle seule : c'est cette dépendance qui me pèse. Mon maître esclave ! un homme comme Bardouc ! Cette pensée me révolte. Je suis sûre que ce

pavillon renferme les moyens de conserver notre bonheur et de briser nos chaînes. -—Mais... ce!a pourrait bien être. Je brûle d'en voir l'intérieur. — Et moi aussi , ne fût-ce qu'au travers de la serrure. Suivez-moi donc , mon cher maître, suivez-moi ; nous allons nous affranchir

pour jamais d'un honteai esclavage, et nous • non- inriiir- les artisans de notre propre relia

Le vieux bouc était éloigné pendant ce dialogue, car j'imagine qu'il l'eût interrompu Lorsqu'il fotl ion mettre et l,i petite gazelle prendre le chemin do kiosque . il prévoit qu'ils \oiit raire quelque sottise. Il arrive à la porte du pavillon autour duquel nul»1 la petite gazelle, cherchant >i elle troovera une issue où elle puisse appuyer un d'il observateur. « Vois-tu quelque chose? dit Bafdouc — Non; mah relie porte n'est pas solidement fermée . ei xi nous avions on peu de courage... — (v)u«' distu? malheureuse 1 s'écrie le vénérable Iiouc. C'est donc ainsi, perfide . que tu cherches ;i séduire ton maître pour le perdre sans retour! — Laisse-nous, répond la gazelle; ce que nous faisons ici ne te regar le pas. — Je ne vous laisserai point commettre une telle imprudence, pour ne pas dire un tel crime. Ah ! Bardouc! combien de fois cette extravagante abusa de ta faiblesse et de ta crédulité pour te rendre malheureux ! — Moi, dit Bardouc, je ne me souviens pas de cela ; jamais elle ne m'a trompé. — Quoi ! tu ne te souviens plus du diamant ? Tu as oublié les vêtements du jeune prince et ce qu ils t'ont coûte? Tu as oiulie les immenses travaux auxquels tu t'es livré pour donner Zélida à son amant?... — Ma foi , mon cher, lu me parles d'eténements qui se sont passés depuis si long-temps, que je m'en souviens à peine. — J'ai été malheureux, oui ; j'ai un peu souffert ; mais cest l'effet du hasard et non la faute de cette bonne petite gazelle —Ne nous arrêtons pas aux discours de re vieux pédant, dit la gazelle; il est jaloux des excellents conseils que je te donne, Si tu l'en crois, mon cher maître, il te conduira tout seul ; il s'opposera bientôt à tous les projets que tu voudras foimer; ou, pour mieux dire, tu ne formeras plus de projets; à peine oseras-tu changer de place : plus de plaisirs . plus de fortune, plus de bonheur. Il a peur de tout, voir des obstacles a tout, et perd à raisonner le temps qui nous est donné pour agir.

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Je suis prompte dans mes résolutions, moi; je brave des dangers réels , au lieu de trembler pour des dangers imaginaires, et j'ai pour princ;peque l'homme qui ne risque rien n'a rien. — Ce principe est fort bon, dit le vieux bouc; mais il y a de la folie à risquer tout pour ne rien avoir, et c'est ce que vous faites. — Nous allons voir, répond la gazelle. Commençons d'abord par enfoncer cette porte — Arrêtez ! je m'y oppose. — Je me moque de ton opposition. » A ces mots , l'impatiente gazelle vole vers la porte du pavillon. » Le sage a deviné son projet; il se place devant elle et lui présente un front d'airain. La gazelle se met en fureur, elle fond sur le brave défenseur du kiosque , et lui applique un violent coup de corne. Le bouc riposte avec courage ; mais la gazelle, plus agile, esquive le coup et revient à la charge avec un nouvel emportement. Il se livre entre eux deux un grand combat , dont Bardouc reste spectateur, très-indécis du parti qu'il doit prendre. Son cœur penche cependant pour sa petite gazelle; il désire quelle remporte la victoire. Plus elle combat, plus elle acquiert de vigueur, tandis que le vieux bouc s'épuise en vains efforts. Elle le serre de si près, tourne autour de lui avec tant de vélocité, lui donne tant de coups avec ses pieds et avec ses cornes, qu'elle finit par le culbuter sur le gazon. Elle ne lui donne pas le temps de se relever; et , profitant de sa victoire, d'un seul coup de tète elle ouvre la porte du pavillon. Bardouc suit la gazelle triomphante , qui entre dans le kiosque comme un général entre à la tête de ses troupes dans une ville forte qu'il tenait depuis long temps assiégée. Enfin, le vieux bouc se relève, un peu honteux de sa défaite , et se traîne lentement auprès de son maître pour 1 aider de ses conseils, si toutefois il daigne encore les écouter.

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