‹ ŒuvresChapitre 65 sur 88 · HUIT JOURS D ABSENCE · texte numérisé non relu

HUIT JOURS D ABSENCE

Bardouc touche enfin au moment de voir son bonheur assuré par la possession d'une femme parfaite et d'une grande fortune. Olinde ne veut retarder cet heureux instant que d'un mois , et lui demande la permission de faire à Ispahan un petit voyage que des affaires de famille rendent indispensable. Elle part après lui avoir donné les témoignages du plus tendre amour. Dans le premier moment de cette séparation cruelle, Bardouc ne peut cacher son excessive douleur ; il peint à son amante tous les dangers de ce voyage avec une fécondité d'imagination faite vraiment pour l'effrayer. Il la voit entourée à Ispahan de toutes les séductions. Peut-être à son retour aura-telle cessé de l'aimer ! Si elle allait être infidèle !.... Ah ! certes, il ne survivrait pas à cet horrible malheur. Avec quelle éloquence ne lui exprime -t-il pas aussi !e chagrin d'être séparé de ce qu'on aime ! Elle va se trouver au milieu de tous les plaisirs, et lui il restera seul avec sa douleur dans ce palais qui, privé des charmes d'Olinde, va devenir pour lui le plus affreux désert. Enfin, si les amants pouvaient exagérer, je dirais que Bardouc outrait un peu les sombres couleurs de ce tahleau ; mais quand on aime, tout ce qu'on dit est vrai ; et s'il emploie un peu

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trop le langage de la métaphore pour peindre ses sentiments, c'est qu'il y a, pour le moins, autant d'imagination dans son amour que d'amour dans son imagination.

Olinde , après avoir cherché vainement à le rassurer sur ses périls imaginaires, et surtout sur son inconstance, prend le chemin d'Ispahan ; elle le laisse maître absolu de son palais, après avoir emmené toutes les esclaves attachées à son service, excepté une seule dont la présence n'était pas bien dangereuse. Elle se nommait Nadine : c'était une petite personne dont la taille était courte et ramassée, dont la figure était fort commune, qui n'avait pour tout esprit qu'une grosse gaieté bien franche , et pour tout charme que l'embonpoint d;une santé de dixhuit ans, des perles dans la bouche, du vermillon sur les lèvres et sur les joues. Bardouc d'ailleurs est bien loin de chercher à se consoler ; son imagination suit Olinde, n'est remplie que d'Olindc, que du bonheur de la revoir et de l'espérance de la posséder. Il promène toute la journée ses rêveries amoureuses dans les jardins du palais, et, pour adoucir ses regrets, tantôt il fait des vers, des contes, des romans , et tantôt il forme de vastes projets d'embellissements et de plantations nouvelles. Ces jardins qu'il trouvait si beaux à son arrivée, lui paraissent à présent dessinés sans goût. Une foule de plans superbes entrent dans sa tète, et il les exécute en imagination. La petite gazelle approuve tout ce qu'il projette, et le vieux bouc se contente de dire que le mieux est Vennemi du lien.

Huit jours s'étaient presque écoulés depuis l'absence d'Olinde, et Bardouc errait, suivant sa louable coutume, entre son bouc et sa petite gazelle, lorsqu'il arrive au bord d'une jolie fontaine à demi voilée par un groupe d'arbustes odoriférants. C'était le malin; l'air était pur et voluptueusement parfumé. La petite Nadine, qui s'était éveillée avec l'aurore pour respirer plus à son aise la fraîcheur d'une belle matinée , était couchée au bord de la

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fontaine Bnrun tapis de Heurt, el s'était profondément endormie. La gaieté de son Age la suivail dans seti sommeil : car elle souriait . el ses grosses lèvres couleur de rose laissaient entrevoir l'émail de Bes dentaj Sa reboudie était à demi nue; sa tête était appuyée sur un bras bien potelé, une simple robe «le mousseline dessinait légèremeni les formes rondelettes <1<- son corps el ne les cachail qu'à moitié. Bardouc ne la voyait point, il composait dans ce moment un poème dont la belle Olindc était l'héroïne. Mais la petite gazelle, apercevant ta jeune esclave, ne peut s'empêcher de tressaillir et de se dire en elle-même :« Par Mahomet! voilà une petite personne bien appétissante! J'imagine que mon maître aurait un grand plaisir à cueillir quelques baisers sur des lèvres si vermeilles. Mais comment nous y prendre pour lui persuader cela ? Le vieux radoteur, qui nous suit partout, va lui faire un crime d'une si douce jouissance. S'il m'était possible d'endormir le maudit importun! Essayons.» Elle dit , et s'approchant du vénérable bouc, elle saute, bondit, caracole, frétille en tournant autour de lui, et lui débite toutes les extravagances qui lui passent par la tète. Le sage à longue barbe la regarde folâtrer, et, sans changer de place , il s'amuse de ses tours et de ses gambades ; la petite gazelle ne cesse de tourner autour de lui, et feint quelquefois de l'attaquer. Le vieux docteur se tient toujours sur ses gardes, et suit de l'œil tous les mouvements de son ennemie. A force de regarder un jeu dont il ne prévoit pas les suites, son attention se fatigue et s'épuise; ses yeux s'appesantissent, sa vue se trouble, il penche sa tète, ses idées tlottent dans le vague, ses genoux chancellent , et il se laisse duuccment tomber sur le gazon. Lorsque la petite gazelle est sûre de l'avoir bien endormi, elle vole aussitôt vers son maître, et le trouve achevant une superbe tirade , dans laquelle sont célébrées toutes les vertus d'Olinde. La petite gazelle l'interrompt tout à coup, et lui montrant Nadine endormie : « Quel gracieux

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tableau ! lui dit elle à mi-voix ; que celte jeune personne est fraîche et gentille! Qu'en dis-tu? Olinde est plus belle, sans doute ; mais Olinde est à quarante lieues d'ici. Nous sommes sans témoins ; elle ignorerait cette passade. D'ailleurs un caprice n'est pas une infidélité. Cette jeune personne est si fraîche , l'occasion si propice!... » Bardouc regarde complaisamment la gazelle , qui dresse l'oreille et frappe du pied.... A cet aspect, il ne peut modérer ses transports ; ce qu'il entrevoit d'attraits suffit à son imagination pour embellir ce qu'il ne voit pas ; il prend un baiser sur les lèvres de la jeune Nadine....

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