‹ ŒuvresChapitre 67 sur 88 · RÉFLEXIONS TARDIVES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS TARDIVES

Bardouc et la petite gazelle restent confondus. Ils avaient peu de choses à se dire pour se justifier; mais après un moment de silence, Bardouc, suivant sa louable coutume, accuse la gazelle de la haute sottise qu'il vient de commettre. « >Vst-ce pas toi, lui dit-il amèrement, n'est-ce pas toi qui m'as donné cet impertinent conseil? sans toi je serais le plus heureux des hommes. Je possédais Olinde, ma fortune était faite. Je ne t'écouterai plus, traîtresse ; et certainement, à la première occasion favorable je me déferai de toi. » La gazelle ne répond rien ; c'est le meilleur parti qu'elle ait à prendre. Bardouc s'adressant alors à son vieux serviteur : «Et toi, lui dit-il, que faisais tu dans ce moment fatal? — Je dormais. — Est-ce ainsi que tu me donnes des conseils? Est-ce pour dormir que le Prophète t'a placé près de moi ! Je t'aurais écouté; j'aurais été de ton avis... — J'en doute. Si je in endors souvent auprès de vous , c'est après avoir perdu

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mon éloquence pour vous mettre dans la bonne voie. Cependant , cette fois- ci , j'ai mal fait, j'en conviens. Je ne sais ni pourquoi, ni comment je me suis endormi. — Ah î je suis inconsolable — Vous avez tort. — Je ne suis pas digne de vivre. — Quoi ! vous voudriez encore vous tuer, comme le jour où vous vous éloignâtes de la perfide Zélida? — Oh ! non , je ne me tuerai pas; mais.... qu'ai-je fait ?... —Vous n'aimiez pas Olinde. —Que dis-tu? — Votre amour pour elle était plutôt dans votre imagination que dans votre cœur. — Comment? — Oui, j'ai remarqué une grande différence entre vos premières et vos secondes amours. Dans les premières , vous aimiez ; dans les secondes, vous croyiez aimer. Dès le premier aspect, Zélida s'empara de votre âme tout entière; Olinde est bien plus belle, et vous l'avez vue pour la première fois sans émotion. La première n'a eu besoin que de se montrer pour subjuguer votre cœur et vos sens; la seconde en vantant votre esprit a flatté votre amour-propre et séduit votre orgueil. Zélida était pauvre; vous ne l'aimiez donc que pour elle-même. Olinde est riche, et vous l'aimiez pour les objets dont elle était environnée. Zélida s'est enrichie à vos dépens ; Olinde voulait vous combler de tous les biens. Vous avez été trompé par la première , parce que vous étiez dupe des illusions de votre cœur; vous avez trompé la seconde, parce que votre cœur n'était pour rien dans un amour qui n'était qu'une vanité exaltée. En perdant Zélida, vous ne perdiez rien que des illusions, et vous vouliez vous tuer; en perdant Olinde, vous perdez un bonheur réel, et vous tenez encore à la vie... — Et il a bien raison, dit la petite gazelle avec beaucoup de vivacité; il a bien raison de tenir encore à la vie. Quel homme est mieux fait que lui pour en jouir ! Plein de force , d'énergie et de santé ; réunissant aux agréments de la jeunesse et de la beauté un esprit peu commun; quelle brillante carrière s'ouvre devant lui ! que de fleurs à moissonner !... il perd Olinde; mais était-il fait pour s'enchaîner

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à -mi Age ! que de femme*, cenl foii plue belles qufOlinde, B'empresseront de réparer ce prétendu malheur, et se disputeront l'honneur d'enrichir un homme que la fortiuie.i maltraité, parce que la fortune est aveugle. Partons sur-le champ pour [spaban. » Un sourire effleure les lévrea de Bardouc. « Oui. dit-il, partons pour [spahan, — Comme il vous plaira, dit le vieux bouc; mais il fauten retrouver le chemin; nous sommes dans un désert. »

Les trois voyageurs éprouvent une anxiété momentanée, et ne savent de quel côté diriger leurs pas. Mais enfin, après de mûres réflexions, le vieux bouc parvient à s'orienter. Ils se mettent en route pour la capitale , le vieux bouc donnant toujours à son maître de bons conseils; la petite gazelle lui donnant des espérances, et le dédommageant d'un bonheur perdu par un bonheur en perspective.

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