‹ ŒuvresChapitre 68 sur 88 · LE CHOIX D'UNE PROFESSION · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UNE PROFESSION

Ils marchaient depuis quelques jours, et comme ils marchaient bien , ils n'étaient plus qu'à douze lieues d'Ispahan. Us se reposaient un soir à l'entrée d'une grotte, et causaient fort tranquillement ensemble, lorsqu'une question du vieux bouc fit naître une vive altercation entre la gazelle et ce grave personnage. « Avant d'arriver à Ispahan, dit le vieux bouc , il ne serait peut-être pas absolument inutile , mon cher maître, de savoir ce que nous allons y faire? — Chercher fortune, répond Bardouc. — Chercher fortune ! rien de plus facile. Mais il me semble que ce mot est un peu vague, et qu'avant de chercher fortune , nous devons chercher à vivre. — Sans doute. — Or, on ne vit point sans un état. — Oui, tu as raison. Quel état prendrai-je ? — Un état solide. — Brillant , interrompt la petite gazelle. — Oui, brillant, répète Bar-

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doue. Je veux être un homme de lettres. — Ah ! mon cher maître ! dit le sage d'une voix lamentable, que ditesvous là? — Il a raison, interrompt la gazelle : avec un si beau génie !... — Hélas, le génie tout seul n'a jamais fait vivre son homme. — Avec une imagination si brillante!... — L'imagination ruine et n'enrichit pas. — Quoi ! tu veux qu'il renonce à la gloire ? — Fumée ! — Cette divinité lui sourit... — Pour le tromper. — Elle lui tend la

main — Une main vide. — Elle lui montre son

temple... — A l'hôpital.» Ici la discussion devint plus animée. Le bouc et la gazelle, parcourant tous les états divers, et cherchant ce qui pouvait le mieux convenir à Bardouc, ne pouvaient s'entendre sur le plus ou moins de noblesse de telle ou telle profession.

Bardouc penchait un peu du côté de sa gazelle; mais il était encore très indécis , lorsqu'un vieillard à cheveux blancs, et enveloppé d'une longue robe plus blanche que la neige, sort tout d'un coup de la grotte. A cet aspect, le vieux bouc conseille tout bas à son maître de prendre ce vieillard pour arbitre du différend qui vient de s'élever entre eux.

Bardouc se lève, et saluant le vieillard avec respect, il lui dit : « Vous voyez , seigneur, un jeune homme que la nature a doué de quelques avantages. Je suis sans fortune, et vais à Ispahan, conduit par l'espérance de rendre mon sort plus heureux. 3e suis fort embarrassé dans le choix d'un état, la sagesse et la bonté qui se montrent sur votre visage m'inspirent de la confiance. Dites-moi donc quelle est de toutes les occupations humaines celle qui est la plus noble, la plus sublime aux yeux du Prophète? Que votre bouche soit l'organe de la vérité. »

A ces mots , le vieillard sourit , prend Bardouc par la main , et le conduit dans le fond de sa grotte ; il ouvre une salle spacieuse, éclairée par un nombre infini de flambeaux attachés à la voûte et représentant des étoiles. La voûte est azurée et offre l'image du firmament. Au milieu de cette salle est un globe de forme aplatie qui tourne dans un

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bassin rempli d'eau. Sur ce globe s'agiteni un grand nombre <l<v petits automates qui ressemblentà des hommes. On en voit «pii sont occupés 1res sérieusement à prendre <le> mouches ; on en voit qui cherchent toujours à remplir un vase qui toujours se vide à mesure. En voilà de ce coté un grand nombre qui bâtissent de petites maisons ; mais tout à coup, il en vient d'autres encore plus nombreux, qui s amusent à mettre le feu à ces villes naissantes dont ils ebassent, dispersent et tuent les habitants. En voilà qui poursuivent et se disputent avec acharnement la possession d'un petit nuage qui brille à leurs yeux des plus vives couleurs. Ils font tous leurs efforts pour le fixer et l'atteindre ; mais le nuage fuit toujours devant eux, jusqu'au moment où ils tombent de fatigue et meurent. Là, j'en vois encore un nombre considérable qui s'occupent à barbouiller du papier, d'autres à souffler dans des tuyaux pour en tirer un bruit qui semble leur faire un vif plaisir. J'en vois un plus grand nombre encore, et ce ne sont pas les moins occupés, qui passent tout leur temps à enfiler des perles, tandis qu'une troupe joyeuse et maligne les montre au doigt et se moque d'eux, s'ils ont le malheur de glisser une perle fausse dans leur ouvrage. Plus loin, vous en voyez, qui , armés de longs tubes , examinent attentivement les flambeaux dont la salle est éclairée. De petites barques de carton fout le tour du petit globe pour aller chercher bien loin quelques petits grains d'un sable transparent. Elles sont conduites par un grand nombre de ces automates qui souvent restent en chemin ; mais la pensée de la mort ne les effraie pas : les grains de sable qu'ils ont toujours en perspective, les éblouissent et les empêchent d'apercevoir les écueils dont ils sont environnés. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que tontes ces petites machines, qui semblent animées du souffle de la vie, sont liées entre elles par des fils presque imperceptibles. Il y en a quelques-unes qui tiennent le fils et donnent le mouvement à toutes les autres. Souvent elles tiennent le fil tout de travers, le tirent à

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gauche quand il faudrait le tirer à droite , trop fort ou trop mollement. Quelquefois elles veulent en tirer plus que leur petite main ne peut en contenir; les fils cassent ou s'échappent; alors le plus grand désordre règne autour d'elles. Toutes les figures qu'elles faisaient mouvoir courent çà et là, sans savoir ce qu'elles font. Les unes prennent la place des autres, elles se heurtent, se culbutent et entraînent par leur propre poids la marionnette chargée du fil qui devait diriger leurs mouvements et les tenir en équilibre.

Lorsque Bardouc vit ce spectacle, il fut tenté de s'impatienter contre le vieillard. « Que signifie cela? lui dit-il. Laisse ces jeux d'enfants et réponds-moi. Quelle est de toutes les occupations humaines la plus noble aux yeux du Prophète ? — Jeune homme , répond le vieillard , tu vois ici l'image de la terre et des hommes qui l'habitent. Ceux qui s'occupent à prendre des mouches , sont les politiques et les charlatans. Ceux qui enfilent des perles avec tant de soin, sont les poètes; et ceux qui passent leur vie à s'en moquer, sont les critiques. Ceux qui cherchent à remplir un vase qui reste toujours vide, sont les ambitieux. Ceux qui fixent des regards si attentifs sur ces flambeaux, et qui n'y voient pas plus clair , se nomment mathématiciens, astronomes. Les fils qui tiennent entre elles toutes ces machines et les font mouvoir, se nomment gouvernements, et ceux qui tirent le fil sont les rois. Tu vois donc, en raccourci, le tableau de toutes les occupations humaines ; juge-les toi-même. Quelle est celle qui te semble la plus noble , la plus sublime aux yeux du Prophète ? »

Bardouc garde un profond silence et n'ose décider la question; ce que voyant le vieillard , il reprend la parole et dit d'une voix ferme et imposante : « Mortels orgueilleux! vous croyez donc que le saint Prophète et le Dieu dont il fut l'organe sur la terre , ont. toujours les yeux attachés sur vous pour admirer votre grandeur? Enfants de

CHAPITRE «XII. la pooaaière, peu leur importe que rooa preniez dé* iionches , que vous enfiliez des perles bien on mal , «pic roos mesuriez ces flambeaux qui se perdent dans l'immensité de l.i création, «pif voua braviez la mort pour aller cher cher bien loin de petits grains d'un sable transparent,

qui' vous couriez après un petit QUage brillant nommé lu tjloirc ! Allah ne met de différence qu'entre les bonnes et les mauvaises actions, qu'entre le vice qui vous dégrade jusqu'au rang des plus vils animaux, et la vertu qui vous élève jusqu'à son trône éternel.

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