CHAPITRE Wll
Arrivée dans ispahax.
Les voyageurs sortent de la grotte du vieillard sans dire un seul mot , et se remettent en route. Bardouc composait, le vieux bouc pensait, et la petite gazelle babillait. Imaginant tout ce qui pouvait porter l'amour-propre de son maître jusqu'au dernier degré d'exaltation, elle ne cessait de l'entretenir des brillants succès qu'il allait avoir dès son arrivée à Ispahan. A peine avait-il achevé une pièce de vers, que la friponne, dont la mémoire était fort heureuse , la répétait sur-le-champ , tout d'une haleine , avec une emphase qui eût paru plaisante à un personnage désintéressé, mais qui chatouillait agréablement l'oreille de Bardouc. Il trouvait que sa petite gazelle avait un admirable talent pour la déclamation. Le vieux bouc, malgré sa gravité naturelle , ne pouvait lui-même s'empêcher d'en rire dans sa barbe.
Bardouc arrive enfin dans la capitale de la Perse avec son bouc et sa gazelle. Comme il se décidera peut-être un jour à tirer parti des talents de ces deux merveilleux animaux, il est convenu avec eux qu'ils ne lui parleront jamais qu'en particulier, jusqu'au moment où la nécessité le détermi-
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nera à les exposer aux regards et à l'admiration du public. Il espère bien ne se voir jamais réduit à cette triste ressource : car il possède déjà un répertoire assez riche de poésies fugitives dont il croit tirer un grand parti, la petite gazelle les trouvant admirables.
Il entre dans un vaste et beau caravansérail. Sans être vêtu avec magnificence, il n'avait pointa rougir de son costume. La bonne fée Simplicie avait soin d'écarter de son petit royaume tout ce qui avait l'apparence de la pauvreté. Voulant que tous les êtres dont elle était environnée fussent heureux, elle n'avait point oublié qu'un certain air d'aisance ajoute beaucoup à la physionomie du bonheur.
Bardouc se présente dans la salle du caravansérail, et trouve des voyageurs assis autour d'une table fort bien servie. Il se place à côté d'eux, et , après avoir satisfait aux premiers besoins de son vigoureux appétit, il prend part à la conversation, qui commençait à s'animer. Chaque voyageur, n'ayant rien à cacher, disait tout franchement quelle était sa patrie, sa famille, la nature de ses occupations , et ce qui l'amenait dans la capitale. Bardouc voulut jouer aussi son petit rôlet. Il se garda bien d'avouer qu'il n'était qu'un pauvre pâtre du mont Taurus; il se dit, au contraire, d'une famille très-distinguée par sa naissance et sa fortune. Mais , poussé de questions en questions jusque dans les derniers retranchements, par un de ces hommes dont l'espèce n'est pas rare, et qui connaissent l'univers entier, il est obligé d'avouer que ses parents, il est vrai, sont très-connus de tout le monde, excepté de lui, et qu'il vient à Ispahan pour tacher de découvrir ses oncles , ses cousins, qui certainement sont en grand nombre et très-considérés, mais dont il ignore la demeure et le nom.
Un des voyageurs , personnage assez goguenard , le regarde du coin de l'œil, et lui demande s'il n'a pas quelques moyens en réserve pour faire cette précieuse décou-