‹ ŒuvresChapitre 70 sur 88 · LES PAREMS DE CIRCONSTANCE, CONTE · texte numérisé non relu

LES PAREMS DE CIRCONSTANCE, CONTE

«Le calife. Ilaroun-al-Rasehild , qui , comme vous le savez, était nu grand promeneur, se promenait un soir dans les rues de Bagdad , avec son grand visir Giafar. Sa promenade elait finie . et le calife se plaignait de n'avoir pas rencontre dans sa soirée une seule aventure.

» Voila que, dans le même instant, il entend pleurer et gémir. Il s'avance du côte d'où partaient les plaintes et les sanglots, et voit , au clair de la lune, un bon jeune homme assis devant une petite boutique de cordonnier. Le calife dit à ce jeune homme : « Pourquoi pleures-tu? » Et le jeune homme lui répondit : « Que vous importe ma joie ou mes larmes . mes plaisirs ou mes peines? Quand vous seriez le calife en personne, vous ne pourriez me donner ce qui me manque pour être heureux. »

» Le calife sourit, et dit: «-Qu'en sais-tu? je suis peut-être plus puissant que tu ne crois ; je suis peut-être un envoyé du Prophète , qui viens pour te secourir et te consoler.

» — Ah ! si vous êtes un envoyé du Prophète, répond le jeune homme, c'est une autre affaire, et vous devez savoir ce que vous me demandez; vous devez savoir que je suis amoureux de la belle Ageli, qui est fille d'un pauvre cordonnier comme moi , et qu'on me la refuse parce qu'elle a un père , une mère, des frères , des oncles, des cousins , tandis que moi je n'ai rien de tout cela. Ils disent qu'ils ne peuvent donner leur fille à un inconnu, à un homme sans parents. En effet, Seigneur, je suis venu

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au monde je ne sais comment, je suis né je ne sais où , je suis fils de je ne sais qui. Le Prophète a dû vous dire tout cela. Un pauvre cordonnier me trouva un beau soir à sa porte , où , sans doute , ma mère m'avait abandonné , il m'a fait élever, m'a montré son métier, et, en mourant, il m'a laissé son échoppe. Yoilà six mois , seigneur, que je cherche à découvrir quels sont les auteurs de mes jours, sans pouvoir en venir à bout ; et pourtant je dois avoir quelque part des frères, des oncles, ou pour le moins des cousins, puisque tout le monde en a. »

» La naïveté du bon Adib amuse beaucoup le calife, qui lui dit : « Des frères, des oncles? Il serait peut-être assez difficile de t'en procurer; mais pour des cousins, sois tranquille : je t'en procurerai à tous les degrés possibles. »

» Le jeune homme, bien content de cette promesse, suit le calife , qui le conduit dans son palais et le fait revêtir d'un riche costume.

» Quand tout cela est fait , le calife dit à Giafar : « Te voilà disgracié pour huit jours; je t'exile dans une de tes belles terres, et toi, Adib , je te fais mon grand visir : tâche de remplir cette importante fonction avec intelligence et fidélité. — J'y ferai tout mon possible, répond Adib en se prosternant la face contre terre. Quand le pauvre cordonnier, mon père adoptif, voulut m'apprendre à faire des souliers, je ne savais pas seulement enfiler une aiguille; mais il me disait : « Courage, mon enfant; avec un peu de bonne volonté et d'habitude, un homme apprend tous les métiers. »

» Dès le lendemain on sait à la cour la disgrâce de Giafar ; de tous côtés on l'accuse , de toutes les parties de l'empire des plaintes s'élèvent contre lui; les courtisans, ceux à qui il avait fait un peu de mal , ceux surtout à qui il avait fait beaucoup de bien, viennent féliciter le calife de cet acte de justice.

» Le calife, en voyant la bassesse et la cupidité des hommes calomnier les vertus dont ils n'ont plus rien à

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craindre ni à espérer, ne peut s'empêcher de dire: tommes ! que vous êtes méprisables ! El fous foulez que les rois vous comptent pour quelque chose ? <jui vous méprise le plus vous counait le mieux ; qui vous foule sous ses pieds, n'a poinl de reproches à se I ire : ôprouve-t-ou des remords quand on écrase des reptiles? »

< iette réflexion n'est pas philanthropique; mais n'acis pas les despotes de l'Orient de la mauvaise opinion qu'ils ont des hommes : ils les jugent par ceux dont ils son) antour<

» Bientôt le nouveau visir est environné d'un grand nombre d'amis, comme l'était la veille le visir Giafar. Tout ce qu'il dit est sublime , tout ce qu'il fait est admirable , tout ce qu'il désire s'accomplit, tout ce qu'il aime est aimable , tout ce qu'il n'aime pas est odieux. « Par Mahomet, se dit-il , c'est une chose tout à fait plaisante! Hier, j'étais aux pieds de tout le monde, aujourd hui, tout le monde est à mes pieds : hier, je faisais des babouches, aujourd'hui, c'est à qui baisera les miennes. »

» Dès le soir même de sa nomination, le visir reçoit un placet de l'un des plus riches habitants de Bagdad, qui se dit son parent, et qui le prie de vouloir bien lui octroyer, à ce titre, un des premiers gouvernements de l'empire.

» Ah! ah ! dit Adib, voilà déjà un parent; fort bien ! le calife me tient parole : il n'y a rien de tel qu'une bonne place de visir pour retrouver les parents qu'on a percfus. à Il fait venir le solliciteur, et lui dit : « 3e veux profiter de la faveur du calife pour élever ma famille aussi haut qu'il me sera possible. Vous vous dites mon parent : j'en suis fort aise pour vous et pour moi ; mais prouvez-moi que vous l'êtes , car j'entends parler de vous et de notre parenté pour la première fois de ma vie. »

a Alors le solliciteur prouve qu'il avait un arrièregrand-père nomme Adib, doué de beaucoup d'esprit et de vertus. « Était-il riche et puissant? jouait- il un rôle dans l'État? — Un très-beau rôle, seigneur : il était très-

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riche , et très-considéré par conséquent. — Combien a-t-il laissé d'enfants? — Deux. — Se sont-ils mariés? — Oui . seigneur ; ils ont eu chacun deux enfants qui se sont mariés à leur tour, et qui ont eu aussi deux enfants , au nombre desquels était sans doute votre illustre père. — Oh ! je n'en doute pas , et je vois parfaitement que vous connaissez mon illustre généalogie ; je n'ai sur ce que vous me dites qu'une légère observation à vous faire : j'aurais dû partager un peu la succession de cet aïeul si riche, et je n'en ai pas reçu une drachme. Je suis de la branche cadette , et je sais , à n'en pas douter, qu'elle fut dépouillée autrefois par la branche aînée , dont vous êtes aujourd'hui l'unique héritier, mon cher cousin. La fortune de notre grand-père commun pouvait bien monter à mille bourses, pour le moins; je n'en demande que la moitié pour ma part. — Mais, seigneur.... — Vous ne serez bien reconnu pour mon parent qu'à cette seule condition. — Je jure.... — Cinq cents bourses, ou nous ne serons jamais cousins. — Je ne puis.... — Il ne manque plus que cette petite preuve pour établir notre parenté d'une manière directe et positive : c'est une bagatelle; mais enfin, je vous lai dit , je ne suis occupé que de ma famille ; il est donc juste, avant tout, que ma famille me rende ce qui m'est dû. »

» Le lendemain , le parent solliciteur arrive de grand matin avec les cinq cents bourses. Adib lui saute au cou , le nomme cent fois son cher cousin , et lui promet qu'avant huit jours il lui donnera le gouvernement du Khorassan. « Oui, lui dit-il, je jure par Mahomet, qu'à cette époque vous serez gouverneur, ou je perdrai ma place de grand visir.

» Le cousin , enchanté de cette promesse , sort et va raconter sa bonne fortune à tout le monde. Il ne parle pas des cinq cents bourses qu'il a données : les gens qui reçoivent de belles promesses , ne se vantent pas de tout ce qu'elles leur coûtent ; d'ailleurs, l'espérance est une divi-

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