‹ ŒuvresChapitre 77 sur 88 · LA GAZELLE A LA COUR · texte numérisé non relu

LA GAZELLE A LA COUR

Bardouc se voit donc bientôt le maître d'une grande fortune , et tient la meilleure maison d'Ispahan. Il pense alors à faire richement imprimer ses poésies , et , contre l'attente du vieux bouc , qui n'avait cessé de le détourner de ce projet , elles ont le plus grand succès. Au fait , le vieux docteur avait un esprit trop timide : les œuvres de Bardouc ne pèchent que par le bon sens, et peu de gens sont en état de distinguer ce qui leur manque.

Voilà donc la gloire et la fortune qui s'entendent pour embellir son existence. Le Grand Roi, qui revenait d'une expédition éloignée , entend parler des deux merveilleux animaux; il veut juger par lui-même de ces êtres extraordinaires, et savoir si leur réputation n'est point usurpée. Bardouc reçoit Tordre de se présenter à la cour. Il obéit sans différer, au grand contentement de la petite gazelle , et au grand chagrin du vénérable bouc , qui sentit fort bien qu'il ne serait pas là dans son élément, qu'on dédaignerait ses conseils, et que ses paroles seraient tournées

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en ridicule, il forma le projet de il»* pas dire un eeal n»<»t. dam un paya dont il connaissait peo la l.mgue.

En revanche, la petite gazelle commence à babiller, même en montant les degrés qui conduisent an palais; elle dit les choses les plus flatteuses aux personnes qu'elle rencontre dans les antichambres, et sème a droite età gauche les plus brillantes espérances. En arrivant auprès du Grand Roi, qui est jeune et qui vient de monter sur le trône, elle fait un discours fort éloquent et fort persuasif, dans lequel elle prouve que les Persans seront le plus heureux de tous les peuples, sous les lois d'un prince qui réunit tous les talents et toutes les vertus. Elle le compare aux plus grands hommes des siècles passés , et demontre, sans réplique, qu'il est encore cent fois plus grand. Je ne sais même si elle n'alla pas jusqu'à lui faire entendre qu'il était un dieu ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle lui dit qu'il n'était pas un homme; que le roi fut très-content de l'orateur, voulut le garder auprès de lui, et que Bardouc fut revêtu d'une des plus belles places de la cour.

Pour le pauvre bouc, fidèle à son système, il ne desserre pas les dents, et semble avoir oublié tout ce qu'il savait; Bardouc, le regardant désormais comme un être inutile, prit le parti de le reléguer dans un coin de l'écurie. Perdant le souvenir de ce compagnon fidèle, qui n'avait d'autre tort que celui de contrarier souvent la petite gazelle, il s'abandonne tout entier à cette dernière, à laquelle il est redevable de sa fortune el de son élévation.

On ne s'entretient à la cour et au sérail que de l'esprit et de la gentillesse de la gazelle ; c'est à qui flattera tous ses caprices. Elle a l'oreille du Grand Roi, et se voit bientôt la dispensatrice de toutes les faveurs. C'est elle que l'on consulte, que l'on sollicite; c'est elle qui promet ou refuse, punit ou récompense. Il y avait à la cour des hommes d'un mérite distingué, d'anciens serviteurs qui, sous le dernier règne , avaient donné les plus grandes

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preuves de dévouement et de fidélité : ils dédaignèrent de se prêter à toutes les fantaisies de la gazelle. Les plus récalcitrants furent jetés en prison , les autres furent exilés ; la cour fut entièrement peuplée de nouveaux venus, dévoués à tous les intérêts de la jolie gazelle.

Le roi la consulte sur toutes les affaires du royaume ; c'est elle qui fait la guerre ou la paix. Elle est d'une activité prodigieuse ; d'un clin d*œil elle met tout en mouvevement : elle ne trouve rien de si beau , de si grand, de si admirable que les conquêtes, et voudrait conquérir le monde entier dans un jour.

Le roi entre quelquefois dans des détails purement administratifs : car il a, dit-il, le plus grand désir de rendre ses sujets heureux. La gazelle seule est chargée de lui donner tous les renseignements qu'il demande, et le Grand Roi voit tout en beau.

Bardouc jouit d"un prodigieux crédit. Après avoir rempli plusieurs postes très-importants , il se voit élevé à la dignité de grand-visir. Il est à la tête des armées ; la gazelle dirige elle-même les opérations militaires , trace des plans de campagne, décide du moment d'une bataille , ne sait pas un seul mot du métier, et remporte des victoires. Quelquefois pourtant il lui arrive d'être battue; mais elle a assez d'éloquence pour persuader au Grand îloi qu'elle est victorieuse , ce qui revient à peu près au même.

Tandis qu'elle joue un si beau rôle , le pauvre bouc est toujours confiné dans le coin le plus obscur de l'écurie , couchant sur la paille, faisant maigre chère , insulté par les valets , comme s'il déshonorait par sa présence le lieu qu'il habite. Il souffre patiemment tous ces outrages. « Hélas ! dit-il en lui-même , ce n'est pas la première fois que la raison est condamnée à l'obscurité et au silence , quelle est réduite à coucher sur la paille, tandis que les passions et la folie gouvernent à leur gré les empires, boivent dans des coupes d'or, et sommeillent sur des lits d'édredon. »

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