HISTOIRE DES TROIS MARCHANDS D'ESPRIT
« Trois vieillards, que je reconnus soudain pour des déserteurs du royaume de Simp'ieie, venaient d'arriver dans cette grande ville en même temps que moi; une foule immense s'était rassemblée autour d'eux. Ces vieillards avaient fait une provision assez considérable des fioles qu'ils avaient trouvées dans le kiosque. Ils avaient bu quelques gouttes de la liqueur, mais ils s'étaient bien gardés de l'épuiser. La vieillesse est prévoyante, et la prévoyance économe.
» L'un d'eux, qui venait de boire de l'esprit de calcul, dit aux deux autres .• « Mes chers amis, l'esprit, comme vous savez , est une marchandise rare et très-courue ; chacun veut en avoir , mais n'en a pas qui veut Si vous m'en croyez , nous nous contenterons de celui que nous venons d'acquérir, et nous vendrons , à grand prix, le reste de nos bouteilles. Oui, mettons- nous marchands d'esprit : c'est le moyen le plus sûr de faire en peu de temps une grande fortune. »
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» Les deux autres vieillards font quelques objections, et répondent au premier: «Vendre de l'esprit! vous n'y pensez pas. Chacun croit en avoir assez. Vous trouverons des gens disposés à se moquer de nous, mais des acheteurs.... Que vous jugez superficiellement les hommes! répond le premier vieillard en souriant. Chacun dans le monde veut paraître content de l'esprit qu'il a reçu delà nature; mais, croyez moi , on veut en imposer aux autres ; on ne peut guère s'en imposer à soi même. L'homme vraiment supérieur est celui de tous qui est le moins sûr de sa supériorité. Le sot, oui , le sot même, malgré son ton tranchant et ses manières décidées, n'est pas, dans tous les moments de la vie , intimement persuadé de son mérite. On commencera par se moquer de nous, sans doute ; il faut s'y attendre. On ne viendra point nous acheter de l'esprit publiquement , comme on va prendre des glaces et du sorbet; mais peut-être chacun viendra-til nous trouver en secret et à l'insu de son voisin. Le pisaller , d'ailleurs , si nous ne trouvons pas le débit de notre marchandise , c'est de la garder pour nous-mêmes. Vous me répondrez peut-être que si nous vendons tout l'esprit qui reste dans nos bouteilles , ceux qui l'auront acheté se trouveront plus spirituels que nous? J'en conviens; mais, que nous importe! nous aurons beaucoup d'or ; et quand on a beaucoup d'or, on a toujours assez d'esprit.»
» Ce discours fit une vive impression sur les deux autres vieillards; ils suivirent le conseil du premier, et tous trois se mirent en route pour Samarcande.
» Ils avaient prévu qu'on se moquerait d'eux d'abord , et ils ne s'étaient pas trompés. Les marchands d'esprit mirent le peuple en belle humeur ; des huées, des cris , des injures, de grosses plaisanteries s'élèvent de tous côtés : car c'est ainsi que se déploie la belle humeur du peuple.
» Au milieu de ce tumulte général, une espèce d'imbécile, qui depuis vingt ans était l'objet de la risée publi-