CHAPITRE \v\ill. VS
que, arrive sur la place deSamarcande. Ce pauvre homme s'appelait Mani, et n'avait d'intelligence que tout joatc ce qu'il en faul pour porter le nom d'homme , ce <|ui n'est pas beaucoup dire.
u Mani s'approche des trois vieillards, et les regarde dans l'attitude d'un stupide étonnement. \ l'aspect «le Mani , le peuple s'écrie : «Voyons, voyons s'ils disent la Vérité ; s'ils parviennent à donner de l'espril a Mani . ils pourront en vendre à bien d'autres. » On s'empare donc du pauvre Mani ; on le porto devant les vieillards, qui, profitant de cette heureuse circonstance, lui font avaler quelques gouttes de la liqueur contenue dans une de leurs fioles. Tout le peuple est dans l'attente la plus vive.
» A peine les lèvres de Mani se sont-elles imprégnées de cette liqueur merveilleuse , qu'il demande un moment de silence, et Ton se tait. L'esprit qu'il vient de boire se trouve être, par hasard, de l'esprit des politiques. Tout à coup il monte sur une petite éminence, et fait un discours fort éloquent , dans lequel il développe les ressorts les plus secrets des gouvernements de l'Asie. Il parle des forces du sophi, des trésors du grand Mogol, delà guerre du Tibet, comme s'il n'avait jamais été occupé que de ces imposantes bagatelles.
» Je n'essaierai point de peindre la surprise et l'admiration du peuple de Samarcande ; les plus incrédules sont convertis. On ne doute plus , après une telle expérience , que l'esprit mis en vente ne soit de très-bonne qualité. Les savants, les ignorants , raisonnent et déraisonnent à qui mieux mieux. Le fait est bien avère, et les opinions ne sont partagées que sur les causes de la révolution subite opérée dans les facultés intellectuelles du pauvre Mani.
«'Cependant personne n'osait encore se présenter pour éprouver l'efficacité de la liqueur-, mais quand on eut dit sur ce sujet tout ce qu'on savait et ce qu'on ne savait pas,
/i86 uARDOUi:.
les discours sans réflexion firent place aux réflexions silencieuses. Chacun retiré chez soi, se dit intérieurement : '(J'ai de l'esprit sans doute, mais s'il m'était possible d'en augmenter la dose ? Je ne vois pas quel inconvénient il y aurait à cela. — Mon voisin le poète, se dit le négociant, me traite avec beaucoup de dédain, parce que je ne fais point de vers; je ne serais point fâché, pour l'humilier un peu, d'avoir un talent qui lui donne tant d'orgueil. — Mon voisin le négociant, se dit le poète, me traite avec un certain air de hauteur, parce que je suis pauvre et qu'il a fait une grande fortune : comme s'il n'était pas plus difficile de faire un bon ouvrage qu'une bonne affaire i Il faut que je tâche de me procurer la sorte d'esprit avec laquelle on fait une brillante fortune, l'esprit du commerce ; j'aurai tout à la fois la considération attachée au mérite, et les jouissances que donnent les richesses. »
» Ainsi, chacun conçoit L'espoir, non d'augmenter la portion d'esprit qu'il possède et dont il a besoin , mais d'acquérir la sorte d'esprit qu'il n'a pas et dont il n'a que faire» Les mathématiciens, les savants, veulent être des hommes d'État, des politiques ; les avocats, des législateurs. Le musicien veut être poète , le guerrier veut être courtisan , et les courtisans veulent réunir toutes les sortes d'esprit, pour pouvoir parler de tout, suivant les circonstances. Mais, comme l'esprit se vend très-cher , les courtisans sont bien obligés de se contenter d'une très-petite portion de la liqueur contenue dans chaque fiole.
» Les femmes suivent avec avidité l'impulsion générale ; elles achètent beaucoup d'esprit, mais non de cet esprit fin et délicat qui est l'apanage de leur sexe, et qui prolonge l'empire de leurs charmes : elles se croient toutes assez bien pourvues de cet esprit là; mais elles veulent que leurs pensées soient , pour le moins , au niveau de celles de leurs maris.
» L'esprit vendu par les trois marchands produit bientôt de merveilleux effets. Les commerçants , les bail-
(IIM'IMW \WIII. /|S7
quiers, tout des rtn ef tranchent da bel esprit Le tom- 1 1 m* 1*1* \ perd bien quelque chose, el les banqueroute! ne sent pas rares. Mais, en retanche, les auteurs de profession deviennent <le très habiles spéculateurs : grand nombre (rentre en\ avaient acheté l'esprit d'intrigue; ils se forment en compagnies 4e commerce; il- rendent l'éloge et le blâma et font fortune. Les ouvrages sont moin» bons, iii;ii> beaucoup pins volumineux. An talent de faire de bonnes el belle- pages, succède le talent de les multiplier j ce qui vaut infiniment mieux, à ce que disent les libraires. Enfin , tous les rangs , tous les états sont confondu* dans cette révolution morale. Personne n'a l'esprit de sa profession , et tout le monde est inquiet et malheureux. Les avocats font des lois ; les savants veulent régir le royaume ; l'homme agréable et léger veut faire de la philosophie, et le philosophe tranche de l'homme agréable et léger. Grand nombre de femmes font des livres, et quelquesunes (Ventre elles donnent dans les abstractions de la métaphysique.
»> Je prévis toutes les suites de cette confusion générale ; je vis éclore une foule de prétentions et d'ambitions nouvelles. Personne ne se trouvant à sa place, tout le monde brûlait d'en changer ; et tel qui, naguère, savait à peine lire dans l'alcoran, se crut capable de tenir d'une main ferme les rênes d'un empire. Je pris donc le parti de fuir un pays où il y avait beaucoup plus d'esprit qu'il n'en faut pour mettre le mal à la place du bien.
» Je dirigeai ma course vers le mont Taurus. Là je visitai, mon cher maître, ta pauvre cabane abandonnée. Je me réfugiai sous ses débris, et j'y serais encore, si tout à coup un vieillard, armé d'une faux, ne se fût présenté devant moi , et ne m'eût dit : « Va rejoindre ton maître; sa petite gazelle va mourir. » A ces mots le vieillard disparut. Je partis avec la rapidité de l'éclair, et j'arrivai auprès de toi dans le moment où ta petite gazelle venait de rendre le dernier soupir. »
BARDOUC.