LA FÉE, MADEMOISELLE DE KERLUTIN
Bretonne.
MADEMOISELLE DE KERLUTIN , à part.
Amour! ô amour! à quoi me réduis-lu? Faul-il
que je sois obligée d'avoir recours à la protection des lées, lorsque je suis soumise à ton empire? Et ne piiis-je ramener un inconstant que par des charmes magiques ?
LA FÉE, à part.
Ce n'est pas là un monologue d'amour à la mode.
MADEMOISELLE DE KERLUTIN , à part.
J'aperçois une fée ; je vais implorer son appui. [A Ici fée) Illustre fée , vous voyez une amante fidèle qui vient se plaindre à vous de sa malheureuse destinée.
LA FÉE
Vous êtesune amante fidèle ! De quel pays venezvous ?
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
De Basse -Bretagne. Je suis de Quimpercorentin , l'unique héritière de l'ancienne et riche maison de Kerlutin.
LA FÉE
Vous ne devez pas manquer d'amanls?
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Voici mon histoire. Parmi un grand nombre d'adorateurs que j'avois, un officier de marine s'attira mon attention. 11 m'offrit sa foi, et je lui donnai la mienne.
LA FÉE
Le troc est naturel.
i^02 LA FOIRE
MADEMOISELLE DE Ï^ERLUTIN.
Je m'abandonnai pour mon malheur à toute ma passion.
EA F3CE, à part.
Ahi! aln! ahi!
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Je dis pour mon malheur , puisque l'excès de mon amour n'a servi qu'à faire un volage.
EA FÉE
Cela ne me surprend point.
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Pourquoi?
LA FÉE
Vous ne connoissez donc pas les hommes ? De trente à qui une fille marque trop de tendresse , il y en a vingt-neuf, pour le moins, qui deviennent inconstants.
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Je vous proteste pourtant que je n'ai rien négligé poiu' conserver le cœur de mon ingrat.
LA FÉE, riant.
Ha ! ha ! ha ! Que les filles sont dupes !
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
D'où viennent ces ris ?
LA FÉE
Apprenez, mademoiselle de Qnimpercorentin, qu'un amant est un chien gourmand , qui vient
VOUS flatter pour avoir un morceau que vous tenez. L'a-t-il attrapé ? il court encore.
MADEMOISELLE DEKERLUTIN, émue.
Comment l'entendez-vous, s'il vous plaît ?
LA FÉE
Comme je le dois. Vous avez eu pour voire officier de marine de certaines bontés, qui...
MADEMOISELLE DE KERLUTIN , en Colère.
Qu'appelez-vous des bontés? Je vous trouve bien hardie, madame la Fée , de soupçonner ma vertu. Par la mort diable ! si vous n'éliez pas Fée , je vous étranglerois. Des bontés !
LA FÉE
Ne vous emportez pas, mademoiselle de Kerlutin.
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Je suis bien une fille à bontés ! Tétebleu ! un homme seroit bien venu de me laisser seulement entrevoir quelque espérance d'avoir des faveurs ! Je prendrois un pistolet , et je lui brûlerois la cervelle.
LA FÉE
Quelle vertu enragée!
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Vous ne m'apprenez rien de nouveau. Je n'ignore pas qu'un amant se lasse d'être heureux; et cette considération suffiroil pour me retenir dans mon devoir.
204 LA FOIB,E
liA FÉE.
Qui peut donc avoir écarté de vous Tamanl dont vous vous plaignez ?
MADEMOISELLE DE EERLUTIN.
Ce qui rend les autres constants, mes rigueurs.
LA FÉE
Vous m'élonnez.
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
La dernière fois que je l'ai vu , comme il vint un quart-d'heure plus tard qu'il ne devoit, je lui appliquai deux bons soufflets , et lui donnai quatre ou cinq coups de pied dans le ventre.
LA FÉE
Et vous appelez cela vos rigueurs ?
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Il voulut rviisonner , je lui jetai un flambeau a la tôte.
LA FÉE
Tudieu!
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Il se retira brusquement. Depuis ce temps-là je n'en ai point entendu parler.
LA FÉE
C'est se rebuter pour peu de chose. Un officier doit être accoutumé aux coups.
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Voilà un amant bien épris ! Ne devoit-il pas voir
tout ce qu'il y avoit de favorable pour lui dans mon emportement?
LA FÉE
Sans doute. Il dcvoits'en faire honneur.
MADEMOISELLE BK KERLUTIN.
Mais admirez , je vous prie, le caprice de cet animal - là. Huit jours auparavant , pour avoir souri à une jeune dame , je lui cassai sur le visage une paire de pincettes ; et il n'en fit que rire.
LA FÉE
Il étoit raisonnable , ce jour-là.
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Et il s'avise après de se fâcher pour un rien,
LA FÉE
Fi ! c'est un esprit inégal que ce drôle-là.
MADEMOISELLE DE KERLLTIN.
Ah î qu'il ne ressemble pas à ce pauvre chevalier de Kerbenais , que j'ai aimé avant lui ! C'étoit un garçon tout aimable, et ce qu'on appelle un véritable amant. Il avoit pour moi une complaisance....Pendanttrois ans qu'il m'a rendudes soins, sa patience ne s'est point démentie 5 je l'ai roué de coups jusqu'au dernier moment de sa vie. LA FÉE.
Votre officier de marine aura entendu conter l'histoire tragique du chevalier de Kerbenais.
MADEMOISELLE DE KERLLTIN.
Généreuse fée , je vous conjure de ra'accorder un don.
liA FÉE.
Que demandez-vous?
MADEMOISELLE DE KERLUTIN.
Que mon amant revienne à moi plus amoureux! que jamais.
LA FÉE
Vous voulez l'achever , n'est-ce pas ?
MADEMOISELLE DE XERLUTIN.
Au contraire , je me repens de Tavoir mallraité ; je me reproche ma violence , et je suis bien résolue de m'en corriger.
LA FÉE
Il y a peu de fond à faire sur votre résolution , si les fées n'y mettent la main. Tenez , suivez cetle allée. Vous trouverez au bout la fée Dulcinée qui vous donnera de la douceur. C'est ce qu'il vous faut pour rappeler votre amant , et le conserver.