‹ [Œuvres]Chapitre 231 sur 402 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

LA MARÉCHALE, assise; ISABELLA, debout et résolue.

Long silence. Elles se toisent mutuellement. LA MARÉCHALE.

A présent que nous voilà seules, savez-vous bien ce que vous avez fait?... Vous avez causé ma mort!... Et quelle mort! le savez-vous? la plus effroyable de toutes!... Dans quelques heures j'aurai la chemise de soufre et je serai jetée dans un bûcher !... Trop heureuse si la fumée m'étouffe avant que la flamme ne me brûle!... Voilà ce que vous venez de faire, le saviez-vous?

Isabella se détourne à moitié, en silence.

Vous n'osez pas répondre? Eh bien! à présent, il n'y a personne ici, dites-moi ce que je vous ai fait, là. Si vous avez eu à vous plaindre de moi, en vérité, je ne l'ai pas su. C'est là le malheur des pauvres femmes qu'on nomme de grandes dames. Vous ne me répondez pas, parce que je devrais me souvenir de vous par moimême? — C'est bien là votre idée , n'est-il pas vrai? Oh! je vous comprends !... vous avez raison; mais je vous dis qu'il faut nous plaindre. On voit tant de monde ! (Avec crainte.) — D'ailleurs, ne croyez pas que je vous aie oubliée : je me souviens fort bien de vous; trèsbien, très-bien!... Vous êtes venue deux fois... le matin... Mettez-moi un peu sur la voie seulement, et je vais vous dire votre nom... Vous souriez!... Je me trompe, peut-être? — Mais, dans tous les cas, mademoiselle , je ne vous ai pas offensée au point que vous me soyez une ennemie si acharnée... Si vous êtes de Florence, vous devez savoir que j'ai toujours été bonne pour les Italiennes, autant que je l'ai pu. Mais que voulez-vous? à la cour de France on se méfie de nous beaucoup... Il faut des précautions pour demander... Si l'on me fait grâce, je m'y emploierai. Nous sommes des sœurs, toutes les Italiennes!... (En souriant.) — D'où ètes-vous?... Que vouliez-vous ici?... Il y aurait peut-

être encore des moyens d'arriver... Causons... Approchez-vous... Causons. — Toujours aussi froide ! [Elle se Mon Dieu! qu'il faut que je Taie offensée!.... On ne sait ce que l'on fait quand on a peur de mourir!...

Avec orgueil, tout à coup.

Ah ça! mademoiselle, n'allez pas croire, au moins, que ce soit pour moi que je vous aie ainsi priée"?... C'est pour mes enfants!... C'est parce que je sais qu'ils seront poursuivis, emprisonnés, déchus de leur possession et de leur rang, comme fils d'une femme décapitée; ils mendieront peut-être leur pain en pays étranger... Et leur père?., ce qu'il deviendra?., ce qu'il est devenu?... isabella, avec aigreur, vivement.

Ah! je le sais, moi, madame...

Vous?... Oh! si vous êtes bonne, dites-moi cela, mon enfant!...

isabella. froidement et durement.

Une femme aussi inquiète de son mari serait bien malheureuse si elle l'aimait. Qu'en pensez-vous, madame?

Quand une femme n'aurait pour le chef de sa famille qu'une douce et respectueuse amitié seulement, ce serait déjà une grande douleur, croyez-moi.

isabella. avec une passion triste et profonde.

Quelle doit être donc la douleur d'une femme qui aime son mari comme on aime son Sauveur, son Dieu?., une femme qui ne connaît de toutes les créatures que lui seul; de toute la terre que la maison où elle est cachée par lui , qui ne sait rien que ce qu'il dit , qui ne veut rien que l'attendre et l'aimer, qui ne pleure que lorsqu'il souffre , qui ne sourit que lorsqu'il est content... Une femme qui l'aime ainsi et qui l'a perdu, que doit-elle donc souffrir, dites-le-moi?

LA MARECHALE.

Que me veut votre regard fixe, et de qui prétendezvous p;i lier •.'...

ISABELLA

11 e-t parti bien sombre et bien froid; elle a pleuré.

Page 1