‹ [Œuvres]Chapitre 292 sur 402 · ACTE I , SCÈiN'E V · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈiN'E V

cueillemcnt sont doux maladies dont personne n'a pitié ! — Tu ne sais seulement pas les noms des ennemis secrets qui rôdent autour de toi; mais j'en sais qui te haïssent d'autant plus qu'ils ne te connaissent pas. chatterton, avec chaleur.

!h! cependant, n'ai-je pas quelque droit à l'amour de mes frères, moi qui travaille pour eux nuit et jour; moi qui cherche avec tant de fatigues, dans les ruines nationales, quelques fleurs de poésie dont je puisse extraire un parfum durable; moi qui veux ajouter une perle de plus à la couronne d'Angleterre, et qui plonge dans tant de mers et de fleuves pour la chercher?

Ici Rachel quitte Chatterton; elle va .s'asseoir sur un tabouret aux pieds du Quaker, et regarde des gravures.

Si vous saviez mes travaux!..,. J'ai fait de ma chambre la cellule d'un cloître; j'ai béni et sanctifié ma vie et ma pensée; j'ai raccourci ma vue, et j'ai éteint devant mes yeux les lumières de notre âge : j'ai fait mon cœur plus simple: je me suis appris le parler enfantin du vieux temps; j'ai écrit, comme le roi Harold au duc Guillaume, en vers à demi saxons et francs; et ensuite, cette muse du dixième siècle, cette muse religieuse, je l'ai placée dans une châsse comme une sainte. — Ils l'auraient brisée s'ils l'avaient crue faite de ma main : ils l'ont adorée comme l'œuvre d'un moine qui n'a jamais existé, et que j'ai nommé Rowley.

LE QUAKER

Oui, ils aiment assez à faire vivre les morts et mourir les vivants.

Cependant on a su que ce livre était fait par moi. On ne pouvait plus le détruire, on l'a laissé vivre ; mais il ne m'a donné qu'un peu de bruit, et je ne puis faire d'autre métier que celui d'écrire. — J'ai tenté de me ployer à tout, sans y parvenir. — On m'a parlé de travaux exacts; je les ai abordés, sans pouvoir les accomplir. — Puissent les hommes pardonner à Dieu de m'avoir ainsi créé ! — Est-ce excès de force, ou n'est-ce que faiblesse honteuse? — Je n'en sais rien, mais ja-

300 oilATTERTON.

mais je ne pus eiuviainer dans des canaux étroits et réguliers les débordements tumultueux de mon esprit, qui toujours inondait ses rives malgré moi. J'étais incapable de suivre les lentes opérations des calculs journaliers, j'y renonçai le premier, J'avouai mon esprit vaincu par le chiffre, et j'eus dessein d'exploiter mon corps.

Hélas! mon ami! autre douleur! autre humiliation! — Ce corps, dévoré dès l'enfance par les ardeurs de mes veilles, est trop faible pour les rudes travaux de la mer ou de l'armée ; trop faible môme pour la moins fatigante industrie.

11 se lève avec une agitation involontaire.

Et, d'ailleurs, eussé-je les forces d'Hercule, je trouvey rais toujours entre moi et mon ouvrage l'ennemie fatale née avec moi; la Fée malfaisante, trouvée sans doute dans mon berceau, la distraction, la Poésie! — Elle se met partout; elle me donne et m'ôte tout; elle charme et détruit toute chose pour moi ; elle m'a sauvé... elle m'a perdu!

LE QUAKER

Et à présent que fais-tu donc?

Que sais-je ?.... j'écris. — Pourquoi? je n'en sais rien Parce qu'il le faut.

Il tombe assis, et n'écoute plus la réponse du Quaker. Il regarde Rachel et l'appelle près de lui.

LE QUAKER

La maladie est incurable !

La mienne?

LE QUAKER

Non. celle de l'humanité. — Selon ton cœur, tu prends en bienveillante pitié ceux qui te disent : Sois un autre homme que celui que tu es; — moi, selon ma tète, je les ai en mépris, parce qu'ils veulent dire : Retire-loi de notre soleil; il n'y a pas de place pour toi. Les guérira qui pourra. J'espère peu en moi; mais, du moins, je les poursuivrai.

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