CHANT TROISIÈME
D'où venez. vous, Pudeur, noble crainte, ô M] Qu'au temps de son enfance a vu naitre la terre, FIcui de ses premiers jours qui germez parmi nous, do Paradis! Pudeur, d'où venez-vous?
Vi ELOA.
Vous |ioii\('/. seule encor remplacer l'innocence;
Mais l'arbre défendu vous a donne naissance;
Au charme des vertus votre charme est égal ;
Mais vous êtes aussi le premier pas du mal.
D'un chaste vêtement votre sein se décore;
Eve avant le serpent n'en avait pas encore;
Et si le voile pur orne votre maintien ,
C'est un voile toujours, et le crime a le sien
Tout vous trouble; un regard blesse votre paupière:
Mais l'enfant ne craint rien, et cherche la lumière.
Sous ce pouvoir nouveau, la Vierge fléchissait,
Elle tombait déjà, car elle rougissait;
Déjà presque soumise au joug de l'esprit sombre ,
Elle descend, remonte, et redescend dans l'ombre.
Telle on voit la perdrix voltiger et planer
sur des épis brisés qu'elle voudrait glaner,
Car tout son nid l'attend; si son vol se hasarde,
son regard ne peut fuir celui qui la regarde
Et c'est le chien d'arrêt qui, sombre surveillant,
La suit, la >uit toujours d'un œil fixée! brillant
CHANT 111. 45
o dr-. instants d'amour ineffable délire!
Le cœur répond au cœur comme l'air a la lyre
Ainsi qu'un jeune amant, interprète adoré
Explique le désii paj lui-même in>piiê ,
Et contre la pudeur aidant -.1 bien-aimée,
Entraînant àan- ses bras sa tail»le--f charnu
Tout enivré d'espoir, plus qu'à muni vainqueur,
Prononce les serments 411 elle t'ait dans son eceui .
Le prince des Esprits, d'une roix oppressée,
De la Viei^e timide expliquait la pensée
Lloa, >ans parler, disait : Je >ui^ a toi;
Et l'Ange ténébreux dit tout haut : Sois a moi !
Sois a moi, sois ma sœur; je t'appartiens moi-même
Je t'ai bien méritée, et de> long-temps je faime, (ai je t'ai vue un joui Parmi les Bis de l'air
» Je me mêlais, voile comme un soleil dliiwi
■ Je revis une fois l'ineffable contrée, Des peuples lumineux la patrie azurée,
i.t o'eus pas un regret d'avoir quitté ces lieux
Ou la crainte toujours siège parmi ies Dieux. Toi seule m'apparus comme une jeune étoile Qui de la vaste nuit perce à l'écart le voile ; Toi seule me parus ce qu'on cherche toujours , Ce que l'homme poursuit dans l'ombre de ses jours. Le Dieu qui du bonheur connaît seul le mystère, Et la Reine qu'attend mon trône solitaire. Enfin, par ta présence, habile à me charmer, Il me fut révélé que je pouvais aimer
Soit que tes yeux, voilés d'une ombre de trist
Aient entendu les miens qui les cherchaient sans cesse
Soit que ton origine, aussi douce que toi,
T'ait fait une patrie un peu plus près de moi ,
Je ne sais, mais depuis l'heure qui te vit naître,
Dans tout être créé j'ai cru te reconnaître;
J'ai trois fois en pleurant passé dans l'Univers ,
Je te cherchais partout, dans un souffle des airs,
CHANT III. lu
Dans un rayon tombé du disque de la lune, » Dans l'étoile qui fuit le ciel qui l'importai
Dans l'arc-en-ciel, passage aux Anges familier, » Ou sur le lit moelleux des neiges du glacier;
Des parfum^ de ton vol je respirais la trace;
■ En vain j interrogeai les globes de l'espace, Du char des astres purs j'obscurcis les essieux .
» Je voilai leurs rayons pour attirer tes yeux ,
» J'osai même, enhardi par mon nouveau délire .
» Toucher les fibres d'or de la céleste lyre.
■ Mais tu n'entendis rien, mais tu ne me vis pas. » Je revins à la Terre, et je glissai mes pas
» Sous les abris de l'homme où tu reçus naissance. » Je croyais t'y trouver protégeant l'innocence ,
Au berceau balancé d'un enfant endormi , » Rafraîchissant sa lèvre avec un souffle ami; - Ou bien comme un rideau développant ton aile ,
Et gardant contre moi , timide sentinelle , -> Le sommeil de la Vierge aux côtés de sa sœur, » Qui, rêvant, sur son sein le presse avec douceur » Mais seul je retournai -eus ma belle demeure, • J'y pleurai comme ici, j'y «émis, jusqu'à l'heure » Où le son de ton vol m'émut , me fit trembler, » Comme un prêtre qui .-eut que son Dieu va parlei
Il dirait; et bientôt comme une jeune Reine,
Qui rougit de plaisir an nom de souveraine,
Et fait à ses sujets un geste gracieux ,
Ou donne à leurs transports un regard de ses yeux ,
Éloa, soulevant le voile de sa tête,
Avec un doux sourire à lui parler s'apprête,
Descend plus près de lui, se penche, et mollement
Contemple avec orgueil son immortel amant.
Son beau sein , comme un flot qui sur la rive expire.
Pour la première fois se soulève et soupire ;
Son bras, comme un lis blanc sur le lac suspendu,
S'approche sans effroi lentement étendu ;
Sa bouche parfumée en s'ouvrant semble éclore
Comme la jeune rose aux faveurs de l'aurore,
Quand le matin lui verse une fraîche liqueur,
\J qu'un rayon du jour entre jusqu'à son cœur.
Elle parle, et sa voix dans un beau ><»n rassemble
Ce que les plus doux bruits auraient de grâce ensemble;
Et la lyre accorder ans llùtes dans 1rs bois , Et l'oiseau qui se plaint pour la première fois,
Et la mer quand ses Ilots apportent sur la grève Les chants du soir aux pieds do voyageur qui rêve Et le vent qui se joue aux cloches des hameaux , Ou fait gémir les joncs de la fuite des eaux .
« Puisque vous êtes beau, vous êtes bon, sans doute;
» Car sitôt que des Cieux une âme prend la route,
» Comme un saint vêtement , nous voyons sa bonté
n Lui donner en entrant l'éternelle beauté.
» Mais pourquoi vos discours m'inspirent-ils la crainte:'
» Pourquoi sur votre front tant de douleur empreinte?
» Comment avez-vous pu descendre du saint lieu?
» Et comment m'aimez-vous, si vous n'aimez pas Dieu
58 f-T.OA.
Le trouble des regards, grâce de la décence , Accompagnait ces mots forts comme l'innocence .
Ils tombaient de sa bouche anssi doux, aussi purs Que la neige en hiver sur les coteaux obscurs;
Et comme , tout nourris de l'essence première ,
Les Anges ont au cœur des sources de lumière,
Tandis qu'elle parlait , ses ailes à l'en tour,
Et son sein et ses bras répandirent le jour :
Ainsi le diamant luit au milieu des ombres.
L'Archange s'en effraie, et sous ses cheveux sombres
Cherche un épais refuge à ses yeux éblouis;
Il pense qu'à la tin des Temps évanouis,
Il lui faudra de même envisager son maître,
Lt qu'un regard de Dieu le brisera peut-être ;
Il se rappelle aussi tout ce qu'il a souffert
Après avoir tenté Jésus dans le désert.
Il tremble; sur son cœur où l'enfer recommence,
Comme un sombre manteau jette son aile immense .
Et veut fuir. La terreur réveillait tous ses maux.