ACTE III, SCENE III
Sans trop d'emportement, ni trop peu de souci, Observez ce Cassio. Moi je n'ai point de preuve, Mais je ne puis souffrir que de peine on abreuve Un cœur noble, en dehors, ennemi du soupçon. Veillez donc, profitez, seigneur, de la leçon. Tout le monde le sait, nos belles de Venise N'ont que cette vertu qui souvent s'humanise, Et laissent sans rougir voir au ciel tous les jours Des choses que la terre ignorera toujours.
OTHELLO
Est-ce là ta pensée?
YAGO
Oui, quand je me rappelle Que son père autrefois fut abusé par elle, Et que chacun eût dit tous vos pas superflus Au moment où son cœur vous chérissait le plus.
OTHELLO
Il a raison...
YAGO
Allez ! celle qui dès cet âge Put soutenir long-temps un pareil personnage, Aveugler son vieux père au point!... J'en ris encor.... Qu'il crut à la magie... Ah! pardon! cet essor D'une franchise extrême et d'une amitié tendre Pourrait vous fatiguer...
OTHELLO
Non, non ; j'aime à l'entendre.
YAGO
Tout ceci, je le vois, a troublé vos esprits.
OTHELLO
Point du tout! A cela je n'attache aucun pris.
YAGO
Ne donnez à ces mots en l'air nulle étendue ! J'aime Cassio beaucoup.
OTHELLO
Précaution perdue !
Je n'y veux plus penser.
YAGO
Je ne veux nullement...
Mais vous êtes ému.
OTHELLO
Non. Je crois seulement Et toujours que ma femme est vertueuse.
YAGO
Ivresse Que donne le bonheur! ô paix enchanteresse! Le ciel vous la conserve! Adieu.
OTHELLO
Si tu savais Quelque chose de plus... alors, bon ou mauvais, J'espère qu'à l'instant tu viendrais me le dire, Ta femme observerait aussi...
YAGO
Je me retire.
Il salue el sort.
OTHELLO, Seul.
Cœur probe! il a parlé parce que j'ai prié ! Trois fois maudit le jour où je fus marié !
YAGO, rentrant.
Seigneur, ma mission fatale est accomplie ; Mais je voudrais encor, et... je vous en supplie, Que cette affaire-là fût oubliée... Il faut Que le temps en découvre ou cache le défaut. Si, par exemple, on voit qu^ Desdemona tienne À replacer Cassio, que sa voix le soutienne, Vous importune et prie, on pourra mieux juger. Alors mon sentiment même pourra changer. Mais qu'elle ait jusque-là liberté tout entière.
OTHELLO
Va, je sais ménager cette àme tendre et fière. Adieu.
YAGO
Seigneur, enfin je prends congé de vous.