D'HAROLD
Childe-Harold est un poëme de lord Byron. Le noble barde, dont l'Europe pleure aujourd'hui la mort glorieuse et prématurée, en donna successivement, et pendant
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un intervalle de dix années^ quatre chants au public. Harold est un enfant de l'imagination , un nom plutôt qu'un héros; lord Byron ne s'en est servi que comme d'un fil qui pût guider le lecteur et lepoëte lui-même dans les sites varies que le pèlerin est censé j)arcourir; comme d'un type auquel il pût attribuer les sentimens et les pensées qu'il tirait de son propre fonds: Harold, en un mot, est le préte-nom de lord Byron. Le poète, qui avait d'abord nié avec affectation cette identité avec son héros , en convient à la fin de la préface de son quatrième chant.
«Quanta ce qui regarde, dit-il, la con- « duite de ce quatrième chant , le pèlerin <' Harold paraîtra encore moins souvent sur " la scène que dans lesprécédens , et il sera " presque entièrement fondu avec Tauteur " parlant en son propre noin. Le fait est que « je me lassais de tirer , entre Harold et moi ,
une ligne de séparation que chacun semblait décidé à ne pas apercevoir : c'est ainsi que personne ne voulait croire le Chinois de Goldsniith un Chinois véritable. C'était vainement queje m'imaginais avoir établi une distinction entre le poète et le pèlerin : le soin même que je prenais de conserver cette distinction , et mon désappointement de la trouver inutile , f nuisaient tellement à mon inspiration , que f je résolus de l'abandonner , et c est ce que ( j'ai fait ici ; les opinions qui se sont forf niées et qui se formeront encore à ce ( sujet , sont aujourd hui devenues toul-à- ( fait indifférentes. Qu'on juge l'ouvrage et non l'écrivain ! L'auteur qui n'a dans son esprit d'autres ressources que la réputation éphémère ou permanente due à ses premiers succès , mérite le sort des auteurs . »
Cette inutile distinction , rejetée par l'au-
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teur anglais , est encore plus complètement effacée dans ce dernier chant du pèlerinage d'Harold, par M. de Lamartine. Le nom d'Harold est évidemment et toujours employé ici pour celui de lord Byron. Mais parcourons les premiers chants de ce singulier poëme , afin que le lecteur en comprenne mieux la suite .
Harold est un jeune voyageur qui , lassé de honne heure des voluptés et de la vie , ({uitte sa terre natale , l'Angleterre, et parcourt le monde en chantant ce qu il voit, ce qu'il sent ou ce qu'il pense : c est une Odyssée pittoresque et morale , une divagation poétiqiie , qui n'a d'autre centre d'intérêt et d'unité que la fiction légère du personnage d'Harokl. Au premier chaut , il est en Portugal et en Espagne ^ il en décrit les sites , les mœurs , et quelques-unes des grandes et terrihies scènes qu offrait cette terre hé-
roïque , à 1 époque de la première invasion ctes Français.
Le second chant est une peinture de la Grèce et de l'Asie-Mineure , oii lord Byron avait fait un premier voyage en 1808. Il salue tour à tour leurs mers , leurs montagnes , 1 eurs tombeaux , leurs ruines , et chaque lieu lui inspire des impressions et des vers dignes de ses immortels souvenirs.
Le troisième chant commence par une invocation touchante kAdda^ fille unique du poète , loin de laquelle les orages de sa vie l'emportent encore. On sait qu'à cette époque une séparation légale , dont les véritables motifs sont restés un mystère , venait d'être prononcée entre le noble lord et lady Byron. Il dit un éternel adieu au rivage de l'Angleterre , et , parcourant le champ de bataille de Waterloo , il décrit cette dernière
lutte entre l'Europe et XHomnie du destin . De là, longeant les Lords du Rhin, il trapverse rapidement les Alpes, célèbre IHelvëtie et les bords enchantes du lac Lëman.
Le quatrième chant, et peut-être le plus magnilique, trouve le poète à \enise. Il décrit les rives mélancoliques de la Brenta; va pleurer Pétrarque sur sa tombe d Arqua 5 déplore le sort de l Italie , tour à tour envahie par tous les barbares; jette un regard sur Florence , et, se reposant à Rome, laisse sa muse s'abandonner à loisir à toutes les inspirations qui s exhalent de ses monumens et de ses débris. Jamais peut-être la poésie moderne n a revêtu de plus sublimes expressions , des images plus fortes et des sentimens plus intimes. Ici le poète, abandonnant tout à coup son héros . adresse un salut sublime à la mer qu il aperçoit des hauteurs d Aibnno, sur la route de Naples, et disant
adieu au lecteur, lui souhaite un bonheur qu'il n'a pas trouvé lui-même.
Ce poëme , dont rien dans les littératures classiques ne peut nous donner une idée , était l'œuvre de prédilection de lord Byron. Voici en quels termes il en parle dans une dédicace à M. Hobhouse , son ami et son compagnon de voyage :
« Je passe ici de la fiction à la vérité : ce « poëme est le plus long et le plus fortement (( pensé de mes ouvrages. Nous avons par- '( couru ensemble , à diverses époques , les « contrées que la chevalerie, l'histoire ou la « fable ont rendues célèbres ; l'Espagne , la « Grèce , l'Asie-Mineure et l'Italie ; ce qu'A- <( thènes et Constantinople étaient pour nous (' il y a quelques années, Venise et Rome u l'ont été plus récemment : mon poème (c aussi, ou mon pèlerin , ou l'un et l'autre
V si Ion veut, m'ont accompagne partout, (( Peut-être trouvera-t-on excusable la va- (( nitë qui me fait revenir avec tant de comi< plaisance à mes vers. Pourrais-je ne pas « tenir à un poëme qui me lie en quelque «sorte aux lieux qui l'ont inspiré, et aux « objets que j'ai essayé de décrire ? La com- (f position de Childe-Harold a été pour moi « une source de jouissances. Je ne m'en K sépare qu'avec une sorte de regret, dont^ « grâce à ce que j'ai éprouvé , j'étais loin de f( me croire susceptible pour des objets ima- « ginaires , etc., etc. »
Le lecteur partagera sans doute cette légitime prédilection du poète. Cest dans Childe-Harold quon peut trouver lord Byron tout entier ; car il y a répandu avec profusion , a{>ec amour, coQime disent les Italiens, les inépuisables richesses de sa palette ; soit qu'il peigne la nature morte
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que son génie vivifie toujours, soit qu'il s'élève aux plus hautes régions de la pensée et de la philosophie, soit qu'il s'ahandonne, comme au hasard, au cours capricieux de ses rêveries, et fasse vibrer, jusqu'à les rompre, toutes les cordes sensibles de son ame et de la nôtre. Il reprend à chaque instant le dernier mot de sa strophe, à l'imitation de nos anciennes ballades^ et, comme si ce seul mot suffisait pour éveiller cette puissante imagination, il en fait le thème d'une autre série de strophes, et s'élance, sans autre transition , dans une sphère nouvelle d idées ou de sentimens. 11 faudrait tout citer si l'on citait quelque chose d'une aussi étrange conception. Nous aimons mieux renvoyer le lecteur à l'ouvrage même.
On a beaucoup reproché à lord Byron l'immoralité de quelques-uns de ses ou-
vrages, ses principes désorganisateurs de tout ordre social, et ses sentimens antireligieux ; mais ces reproches , trop souvent fondes ailleurs , ne nous paraissent pas à beaucoup près aussi applicables à Childe- Harold qu'à quelques-uns de ses derniers poèmes ; on y sent davantage la fraîcheur de la vie et de la jeunesse. On voudrait, il est vrai, en effacer quelques nuages* mais ces nuages n'empêchent cependant pas le lecteur de reconnaître et d'admirer, dans cette œuvre d'un beau génie, l'expression d'une belle ame. Et d'où viendrait ce génie qui nous émeut et nous charme , si ce n'était d'une ame grande et féconde ? Il n'a jamais eu d'autre source. Malheureusement aussi il n'a jamais préservé les hommes qui l'ont possédé des erreurs les plus funestes de l'esprit et des passions les plus orageuses du cœur ! LordByron en est un nouvel exemple : plusieurs de ses ouvrages sont un scandale
pour ses admirateurs même; il en a empoisonne les plus brillantes pages d'un scepticisme de parade, aussi funeste à la g^ënération qui l'admiré qu'à son propre talent. Nous ne prétendons point l'excuser; peutêtre lui-même, s'il eût vécu... Mais il n'est plus ! Tout en voulant prémunir la jeunesse contre les principes déplorables de ses derniers ouvrages , il faut jeter un voile sur les taches de ce grand génie : ce génie doit faire augurer de son ame, et sa mort peut servir d'excuse à sa vie. Il a sacrifié ses jours , en Grèce, à la cause de la religion , de la liberté et de l'enthousiasme. Ses actions ré^ fuient ses paroles.
M. de Lamartine , voulant conduire le poëme de Childe-Harold jusqu'à son véritable terme , la mort du héros , le reprend oii lord Byron l'avait laissé , et , sous la fiction transparente du nom d'Harold, chante les.
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dernières actions ou les dernières pensées de lord Byron lui-même, son passage en Grèce et sa mort. 11 a pensé sans doute que le mode le plus convenable de chanter l'homme qu'il admire, était celui qu il avait adopté lui-même ; et la forme de Childe- Haroldluï était trop évidemment indiquée , pour qu'il lui fût possible d'en adopter une autre : peut-être cette forme même donnera-t-elle lieu à quelques critiques. Peutêtre lui reprochera-t-on comme un excès d'audace, comme une profanation, ce qui n a été chez lui qu un juste sentiment de modestie et de déférence pour un génie supérieur. 11 n a pris le genre du poëme et le nom du héros de lord Byron, que par '-cspect pour lord Byron, qui se peignait lai-même sous cette forme emblématique. Toute autre forme , tout autre nom , eussent été moins périlleux pour lui : ils eussent rappelé moins immédiatement un talent qui écraserait tout
ce qui tenterait de l'égaler 5 mais une imitation n'est point une lutte , c'est un hommage. A Dieu ne plaise que ce nom deChilde- Harold puisse donner une autre idée ! Quel poète oserait faire parler lord Byron? on s'apercevrait trop vite que ce n'est que son ombre. Cependant ce mot d'imitation que nous venons de prononcer, ne rend pas exactement notre pensée : la forme et le genre sont seuls imités j les idées , les sentimens , les images ne le sont pas. 11 nous a semblé , au contraire , que l'auteur français avait pris le plus grand soin d'éviter toute imitation de ce genre, et qu'on ne retrouve pas, dans ce cinquième chant , une seule des pensées ou des comparaisons que le poète anglais a prodiguées dans les quatre premiers chants de son poëme. On peut être soi sous le nom d'un autre.
Ce genre de poëme n a pas encore de nom
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générique dans la littérature moderne. Ce n'est pas le poëme didactique , car il n'enseigne rien; ce n'est pas le poëme descriptif, car il raconte aussi ; ce n'est pas le poëme épique, il n'en a ni les liëros, ni le caractère , ni l'importance , ni la majesté : il tient de ces trois genres à la fois -, il raconte , il décrit, il médit , il enseigne; le héros est le poëte lui-même ou le cœur de l'homme en général , avec ses impressions les plus variées et les plus profondes ; c'est le poëme d'une civilisation avancée, où l'homme sent encore la nature avec cette force d'enthousiasme qu'il ne perdra jamais, mais où il se plaît à analyser ses propres sentimens , à se rendre compte de ce qu'il éprouve , à savourer à loisir ses impressions fugitives, et où sou propre cœur est devenu pour lui un thème plus intéressant que les aventures un peu usées des héros imaginaires, ftibuleux ou historiques. L'intérêt est tout dans le
style ^ et la forme , à peine esquissée , n'est qu'un fil imperceptible pour lier d'un lien commun les idées et les sentimens qui se succèdent.
Le poëme anglais de Childe-Harold est écrit en stances d'un noinbre égal de vers , indiquées par un chiffre romain. C'est la stance de Spencer, forme que lord Byron avait adoptéeet rajeunie, comme plus propre à ce genre de composition , où l'imagination , se livrant à tous ses caprices , ne suit plus pas à pas l'ordre méthodique de la prose , mais s'élance, sans transition prononcée, d'une idée à l'autre. Cette forme devait être conservée clans ce cinquième chant par M. de Lamartine; mais la poésie française ne possède aucun rhythme analogue à la stance de Spencer, ou aux couplets du Tasse dans sa Jérusalem. Pour y suppléer, il a donc été obligé de composer ce dernier chant en
Stances irrëgulières, d'un nombre de vers indéterminé. Ici, c'est le sens et non le nombre de vers qui indique la suspension et le repos; nous les indiquons, comme dans le poëme original, par un chiffre romain. Quelques personnes ont déjà reproché à M. de Lamartine d'avoir adopté cette forme pour quelques-unes de ses poésies ; nous n'avons rien à leur répondre , si ce n'est qu'elles peuvent facilement la faire disparaître en ne s'arrêtant pas aux suspensions qu'elle indique. Quant à nous, nous pensons toujours que^ dans des compositions de longue haleine , des repos ménagés avec art sont nécessaires à la pensée comme aux forces du lecteur, et que ces repos ne peuvent être plus convenablement indiqués que par le poète lui-même. Il nous aurait paru aussi inconvenant qu'inutile de parler des opinions politiques ou religieuses de lauteur français dans l'avertissement d'un ouvrage
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de littérature légère, si nous n'avions été récemment encore mis en garde contre Tinjustice des interpi'étations les plus forcées , par des articles de journaux où l'on discutait les opinions de l'homme au lieu des vers du poète. Un de ces journaux, dont nous respectons du reste l'impartialité et les doctrines ( littéraires ), a été jusqu'à dire que les poésies de M. de Lamartine étaient Vhjmne du découragement et du scepticisme . L'office du poète n est point sans doute de prêcher des dogmes en vers ; mais nous en appelons à la conscience de tous les lecteurs pour réfuter une assertion de cette nature. . . Si les Méditations Poétiques ont eu un si honorable succès , elles l'ont dû surtout à ce sentiment religieux qui respire dans toutes leurs pages. Tout le monde la senti, tout le monde l'a dit; et c'est sans doute le genre d'éloge auquel Tauteur a été le plus sensible. Quelques vers pris isolément, ou détachés
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de l'ensemble qui les explique , peuvent donner lieu sans doute à des interprétations du genre de celles que nous combattons ici; mais un vers, une stance^ ne forment pas plus le sens d'un morceau de poésie , qu'un son isolé ne forme un concert: c'est l'accord qu'il faut juger.
Quoi qu'il en soit , et pour ôter tout prétexte à de semb labiés méprises , nous croy ons devoir prévenir ici le lecteur , au nom do M. de Lamartine, que la liberté, qu'invoque dans ce nouvel ouvrage la muse de Cbilde- Harold, n'est point celle dont le nom profané a retenti , depuis trente ans , dans les luttes des factions , mais cette indépendance naturelle et légale^ cette liberté , tille de Dieu, qui fait qu'un peuple est un peuple, et qu'un bomme est un bomme ; droit sacré et imprescriptible dont aucun abus criminel ne peut usurper ou flétrir le beau nom.
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Quant au ton plus rëel de scepticisme qui se retrouve dans quelques morceaux de ce dernier chant de Childe-Harold , il est inutile de faire remarquer qu'ils se trouvent uniquement dans la bouche du héros , que, d après ses opinions trop connues, l'auteur français ne pouvait faire parler contre la vraisemblance de son caractère. Satan , dans Milton, ne parle point comme les anges. L'auteur et le héros ont deux langages fort opposes; et M. de Lamartine serait trèsafflige qu'on pût l'accuser, même injustement, d avoir fait naître le plus léger doute sur ses intentions, ou d'avoir répandu l'ombre d'un nuage sur des convictions religieuses qui sont les siennes, et qu'il regarde avec raison comme la seule lumière de la vie et le plus précieux trésor de l'homme.