I. M. de Genoude, à qui ce dithyrambe est adressé, esl
Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles, Réveille le passé, plonge dans l'avenir! Du monde sous ses yeux les fastes se déroulent, Les siècles à ses pieds comme un torrent s'écoulent; A son gré descendant ou remontant leur cours, Elle sonne aux tombeaux l'heure, l'heure fatale,
Ou sur sa lyre virginale Chante au monde vieilli ce jour , père des jours.
/STu:
Écoutez ! — Jéhova s'élance
Du sein de son éternité.
Le chaos endormi s'éveille en sa présence ; Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance
Repose sur l'immensité.
le premier qui ait (ait passer dans la langue française la sublime poésie des Hébreux. Jusqu'à présent nous ne connaissions que le sens des livres de Job , dTsaïe, de David ; p:race à lui, l'expression, la couleur, le mouvement , l'énergie, vivent aujourd'hui dans notre langue. Ce dithyrambe est un témoignage de la reconnaissance de l'auteur pour la maniéro nouvelle donl M. de Genoude lui a l'ail envisager la poésie sacrée .
Dieu (lit, et le jour fut; Dieu dit, et les étoiles De la nuit éternelle éclaircirent les voiles ;
Tous les éléniens divers
A sa voix se séparèrent ;
Les eaux soudain s'écoulèrent
Dans le lit creusé des mers;
Les montagnes s'étevèrent ,
Et les aquilons volèrent
Dans les libres champs des airs.
Sept fois de Jéliova la parole féconde
Se fit entendre au monde, Et sept fois le néant à sa voix répondit ; Et Dieu dit : Faisons l'homme à ma vivante image. 11 dit, l'homme naquit ; à ce dernier ouvrage Le Verbe créateur s'arrête et s'applaudit.
rmi
Mais ce n'est plus un Dieu ; — c'est l'homme qui soupire : Eden a fui :... voilà le travail et la mort.
Dans les larmes sa voix expire; La corde du bonheur se brise sur sa lyre, Et Job en tire un son triste comme le sort.
Ah! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître! Ah ! périsse à jamais la nuit qui m'a conçu :
Et le sein qui m'a donné l'être,
Et les genoux qui m'ont reçu !
Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface! Que, toujours obscurci des ombres du trépas, Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place! Qu'il soit comme s'il n'était pas !
Maintenant dans l'oubli je dormirais encore.
Et j'achèverais mon sommeil Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore, Avec ces conquérans que la terre dévore , Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore,
Et qui n'a pas vu le soleil.
Mes jours déclinent comme l'ombre; Je voudrais les précipiter.
O mon Dieu ! retranchez le nombre Des soleils que je dois compter.
E'aspect de ma longue infortune Eloigne, repousse, inij)ortune Mes frères lassés de mes maux;
En vain je nradrcsse à leur foule, Leur pitié m'échappe et s'écoule Comme l'onde au flanc des coteaux.
Ainsi qu'un nuage qui passe.
Mon printemps s'est évanoui ;
Mes yeux ne verront plus la trace
De tous ces biens dont j'ai joui.
Par le souffle de la colère ,
Hélas ! arraché de la terre ,
Je vais d'où l'on ne revient pas :
Mes vallons, ma propre demeure, m
Et cet œil même qui me pleure ,
Ne reverront jamais mes pas !
L'homme vit un jour sur la terre Entre la mort et la douleur; Rassasié de sa misère , Il tombe enfin comme la fleur; Il tombe ! Au moins par la rosée Des fleurs la racine arrosée Peut-elle un moment refleurir; Mais l'homme , hélas 1 après la vie , C'est un lac dont l'eau s'est enfuie : On le cherche, il vient de tarir.
Mes jours fondent comme la neige Au souffle du courroux divin ; Mon espérance, qu'il abrège, S'enfuit comme l'eau de ma main ; Ouvrez-moi mon dernier asile; Là, j'ai dans l'ombre un lit tranquille, Lit préparé pour mes douleurs.
O tombeau! vous êtes mon père; Et je dis aux vers de la terre :
Vous êtes ma mère et mes sœurs !
Mais les jours lieureux de l'impie Ne s'éclipsent pas au matin; Tranquille, il prolonge sa vie Avec le sang de l'orplielin.
Il étend au loin ses racines; Comme un troupeau sur les collines , Sa famille couvre Ségor; Puis dans un riclie mausolée H est couclié dans la vallée, Et l'on dirait qu'il vit encor.
C^est le secret de J3ieu; je lue tais et j'adore. C'est sa main qui traça les sentiers de l'aurore, Qui pesa l'Océan, qui suspendit les cieu\.
Pour lui , l'abîme est nu , renfer même est sans \oiles. Il a fondé la terre et semé les étoiles ; Et qui suis-je à ses yeux?
Mais la harpe a frémi sous les doigts d'Isaïe ; De son sein bouillonnant la menace à longs flots S'échappe; un Dieu l'appelle, il s'élance, il s'écrie : Cieux et terre, écoutez! silence au fils d'Amos! Osias n'était plus : Dieu m'apparut : je vis Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante :
Les bords éblouissans de sa robe flottante Remplissaient le sacré parvis.
Des séraphins, debout sur des marches d'ivoire, Se voilaient dev^t lui de six ailes de feux ; Volant de l'un à l'autre , ils se disaient entre eu?L : Saint , saint, saint, le Seigneur, le Dieu , le roi des dieux Toute la terre est pleine de sa gloire !
Du temple à ces accens la voûte s'ébranla ;
Adonaï s'enfuit sous la nue enflammée ;
Le saint lieu fut rempli de torrens de fumée;
200 MEDITAT lOxN S
La terre sous mes pieds tiembla.
Et moi , je resterais dans un lâche silence ! Moi qui t'ai vu, Seigneur, je n'oserais parler!
A ce peuple impur qui t'offense
Je craindrais de te révéler î
Qui marchera pour nous? dit le Dieu des armées.
Qui parlera pour moi ? dit Dieu. Qui ? moi , Seigneui* Touche mes lèvres enflannnées : ^ ^
Me voilà! je suis prêt!... malheur!
Malheur à vous qui dès l'aurore Respirez les parfums du vin , Et que le soir retrouve encore Chancelans aux bords du festin !
Malheur à vous qui par l'usure Etendez sans fin ni mesure La borne immense de vos champs !
Voulez-vous donc, mortels avides.
Habiter dans vos champs arides Seuls sur la terre des vivans?
Malheur à vous, race insensée'
POÉTIQUES. :20i
Enfaiis d'u.u siècle audacieux ,
Qui dites dans votre pensée :
Nous sommes sages à nos yeux :
Vous changez la nuit en lumière,
Et le jour en ombre grossière
Où se cachent vos voluptés !
Mais , comme un taureau dans la plaine ,
Vous traînez après vous la chaîne
De vos longues iniquités !
Malheur à vous , filles de l'onde !
Iles de Sidon et de Tyr !
Tyrans qui trafiquez du monde Avec la pourpre et For d'Ophir !
Malheur à vous ! votre heure sonne , En vain l'Océan vous couronne !
Malheur à toi , reine des eaux , A toi qui, sur des mers nouvelles, Fais retentir comme des ailes Les voiles de mille vaisseaux!
Ils sont enfi 1 venus les jours de ma justice; Ma colère, (iit Dieu, se déhorde sur vous!
Plus d'tîncens, plus de sacrifice
Qui puisse éteindre mon courroux!
'lox MÉDITATIONS
Je livrerai ce peuple à la mort , au carnage : Le fer moissonnera comme l'herbe sauvage
Ses bataillons entiers !
— Seigneur, épargnez-nous ! Seigneur! — Non, pointde trêve; Et je ferai sur lui ruisseler de mon glaive
Le sang de ses guerriers !
Ses torrens sécheront sous ma brûlante haleine ; Ma main nivellera , comme une vaste plaine ,
Ses murs et ses palais ; Le feu les brûlera comme il brûle le chaume. Là , plus de nation , de ville , de royaume ;
Le silence à jamais !
Ses murs se couvriront de ronces et d épines ; L'hyène et le serpent peupleront ses ruines ;
Les hiboux , les vautours , L'un l'autre s'appelant durant la nuit obscure, Viendront à leurs petits porter la nourriture
Au sommet de ses tours!
Mais Dieu ferme h ces mots les lèvics d'isaie Le sombre K/échiel
POETIQUES. Mi'à
Sur le tronc desséché de ringrat Israël Fait descendre à son tour la parole de vie!
fQfz>.
L'Éternel emporta mon esprit au désert : D'ossemens desséchés le sol était couvert; J'approche en frissonnant; mais Jéhova me crie : Si je parle à ces os, reprendront-ils la vie? — Eternel, tu le sais. — Eh bien! dit le Seigneur, Ecoute mes accens ; retiens-les , et dis-leur : Ossemens desséchés, insensible poussière, Levez-vous i recevez l'esprit et la lumière î Que vos membres épars s'assemblent à ma voix ! Que l'esprit vous anime une seconde fois ! Qu'entre vos os flétris vos muscles se replacent! Que votre sang circule et vos nerfs s'entrelacent ! Levez-vous et vivez , et voyez qui je suis ! J'écoutai le vSeigneur, j'obéis et je dis : Esprit, soufflez sur eux, du couchant, de l'aurore; Soufflez de l'aquilon, soufflez!... Pressés d'éclore, Ces restes du tombeau , réveillés par mes cris , Entrechoquent soudain leurs ossemens flétris; Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre,
2o4 MÉDIT2VÏIONS
Leurs os sont rassemblés et la chair les recouvre !^ Et ce champ de la mort tout entier se leva , Redevint un grand peuple, et connut Jéhova!
Mais Dieu de ses enfans a perdu la mémoire ; La fille de Sion , méditant ses malheurs , S'assied en soupirant, et, veuve de sa gloire, Ecoute Jérémie , et retrouve des pleurs.
Le Seigneur, maccablant du poids de sa colèio, Retire tour-à-tour et ramène sa main ;
Vous qui passez par le chemin.
Est-il une misère égale à ma misère?
En vain ma voix s'élève, il n'entend plus ma voix, 11 m'a choisi pour but de ses flèches de flannne ,
Et tout le jour contre mon ame Sa fureur a lancé les fils de son carquois.
Sur mes os consumés ma peau s'est desséchée;
POÉTIQUES. !io5
Les enfaiîs m'ont chanté clans leurs dérivsions;
Seul, au milieu des nations, Le Seigneur m'a jeté comme une herbe arrachée.
Il s'est enveloppé de son divin courroux ; Il a fermé ma route, il a troublé ma voie :
Mon sein n'a plus connu la joie, Et j'ai dit au Seigneur : Seigneur, souvenez-vous.
Souvenez-vous, Seigneur, de ces jours de colère; Souvenez-vous du fîel dont vous m'avez nourri;
Non , votre amour n'est point tari :
Vous me frappez. Seigneur, et c'est pourquoi j'espère.
Je repasse en pleurant ces misérables jours;
J'ai connu le Seigneur dès ma plus tendre aurore :
Quand il punit, il aime encore; Il ne s'est pas , mon ame, éloigné pour toujours.
Heureux qui le connaît! heureux qui, dès l'enfance. Porta le joug d'un Dieu clément dans sa rigueur!
Il croit au salut du Seigneur, S'assied au bord du fleuve, et l'attend en silence!
Il sent peser sur vous ce joug de votre amour;
Il répand dans la nuit ses pleurs et sa prière ,
Et, la bouche dans la poussière, Il invoque , il espère , il attend votre jour.
Silence, ô lyre! et vous, silence, Prophètes, voix de Ta venir!
Tout l'univers se tait d'avance Devant celui qui doit venir.
Fermez-vous , lèvres inspirées ; Reposez-vous, harpes sacrées, Jusqu'au jour où, sur les hauts lieux.
Une voix au monde inconnue Fera retentir dans la nue :
Paix à la terre , et gloire aux cieux î
Si la poésie n'est pas un vain assemblage de sons y elle est sans doute la forme la plus sublime que puisse revêtir la pensée humaine : elle emprunte à la musique cette
qualité indéfinissable de l'harmonie qu'on a I. i4
'iio AVERTISSEMENT.
appelée céleste , faute de pouvoir lui trouver un autre nom ; parlant aux sens par la cadence des sons , et à lame par l'élévation et ] énergie du sens, elle saisit à la fois tout l'homme^ elle le charme, le ravit, lenivre, elle exalte en lui le principe divin ; elle lui fait sentir pour un moment ce quelque chose de plus qu humain qui Fa fait nommer la langue des dieux.
C'est du moins la langue des philosophes , si la philosophie ejst ce qu'elle doit être , le plus haut degré d'élévation donné à la pensée humaine , la raison divinisée : la métaphysique et la poésie sont donc sœurs, ou plutôt ne sont qu'une : Fune étant le heau idéal dans la pensée , l'autre le beau idéal dans l'expression; pourquoi les séparer?
pourquoi dessécher Fune et avilir Faulre?
riiomnie a-t-il trop de ses dons célestes pour s'en dépouiller à plaisir? a-t-il peur de donner trop d'énergie à son anie en réunissant ces deux puissances? Hélas! il retombera toujours assez tôt dans les formes et dans les pensées vulgaires ! La sublime philosophie , la poésie digne d'elle, ne sont que des révélations rapides qui viennent interrompre trop rarementla triste monotonie des siècles : ce qui est beau dans tous les genres n'est pas l'état naturel , n'est pas de tous les jours icibas 5 c'est un éclair de cet autre monde où l'ame s'élève quelquefois, mais oii elle ne séjourne pas.
Ces réflexions nous semblent propres à excuser du moins Tauteur de ce fragment , d'avoir tenté de fondre ensemble la poésie , et la métaphysique de ces belles doctrines du
'jAi AVERTISSEMENT.
sage des sages ; quoique ce morceau porte le ijom de Socrate^ on y sent cependant déjà une philosophie plus avancée , et comme un avant-goût du christianisme près d éclore : si un homme méritait sans doute qu'on lui en supposât d'avance les sublimes inspirations, cet homme était Socrate.
Il avait combattu toute sa vie cet empire des sens que le Christ venait renverser; sa philosophie était toute religieuse : elle était humble, car il la sentait inspirée ; elle était douce; elle était tolérante ; elle était résignée ; elle avait deviné Tunité de Dieu , Fimmortalitéde lame , plus encore, s'il faut en croire les commentateurs de Platon , et quelques mots étranges échappés de ces deux bouches sublimes. L'homme était allé jusqu où Phomme pouvait aller ; il fallait une
rëvëlation pour lui faire franchir encore un pas immense. Socrate lui en sentait le besoin ; il l'indiquait ; il la préparait par ses discours , par sa vie et par sa mort. Il était digne de l'entrevoir à ses derniers momens ; en un mot, il était inspiré-, il nous le dit; il nous le répète , et pourquoi refuserions-nous de croire sur parole l'homme qui donnait sa vie pour l'amour de la vérité ? y a- t-il beaucoup de témoignages qui vaillent la parole de Socrate mourant ? oui , sans doute , il était inspiré •, il était un précurseur de cette révélation définitive que Dieu préparait de temps en temps par des révélations partielles. Car la vérité et la sagesse ne sont point de nous; elles descendent du ciel dans les cœurs choisis qui sont suscités de Dieu selon les besoins des temps. Il les semait çà et là ; il les répandait goutte à goutte , pour en donner seule-
2i4 AVERTISSEMENT.
ment la connaissance et le désir, jusqu'au moment où il devait nous en rassasier avec plénitude.
Indëpendamment de la sublimité des doctrines qu'il annonçait, la mort de Socrate était un tableau digne des regards des hommes et du ciel ; il mourait sans haine pour ses persécuteurs^ victime de ses vertus, s'offrant en holocauste pour la vérité : il pouvait se défendre, il pouvait se renier lui-même ; il ne le voulut pas, c'eût été mentir au Dieu qui parlait en lui , et rien n'annonce qu'aucun sentiment d'orgueil soit venu altérer la pureté , la beauté de ce sublime dévouement. Ses paroles rapportées par Platon sont aussi simples à la fin de son dernier jour qu'au milieu de sa vie; la solennité de ce grand moment de la mort ne donne à ses
expressions ni tension ni faiblesse; obéissant avec amom^ à la volonté des dieux qu il aime à reconnaître en tout, son dernier jour ne diffère en rien de ses autres jours^ si ce n'est qu'il n'aura pas de lendemain ! Il continue avec ses amis le sujet de conversation commencé la veille ; il boit la ciguë comme un breuvage ordinaire ; il se couche pour mourir, comme il aurait fait pour dormir, tant il est sûr que les dieux sont là , avant , après , partout, et qu'il va se réveiller dans leur sein !
Le poète n'a pas interrompu son chant par les détails assez connus du jugement , et par les longues dissertations de Socrate et de ses amis ] il n'a chanté que les dernières heures et les dernières paroles du philosophe , ou du moins les paroles qu il lui
2i6 AVERTISSEMENT.
suppose. Nous l'imiterons*, nous nous contenterons de rappeler lavant-scène aux lecteurs*
Socrate , condamné à mourir pour ses opinions religieuses , attendait la mort depuis plusieurs jours ; mais il ne devait boire la ciguë qu au moment oii le vaisseau , envoyé tous les ans à Délos en Thonneur de Thésée 5 serait de retour dans le port d'Athènes. C'est ce vaisseau que l'on nommait Théorie , et qu'on apercevait dans le lointain au moment oii le poëme commence.
Le Serviteur des Onze était un esclave de ce tribunal, destiné au service des prisonniers en attendant Texécution des sentences. Ce fragment est imprimé comme il a été écrit par l'auteur, dans une forme inusi-
AYERTISSEMENT. 217
tée, par couplets cVinégale longueur; après chaque couplet y nous avons place un fleuron qui indique la suspension du sens, et l'auteur passe souvent, sans autre transition^ d'une pensée à une autre.
Nous nous servirons , pour les notes toutes tirées de Platon , de l'admirable traduction de Platon par M. Cousin. Ce jeune philosophe , digne d'expliquer un pareil maître , pour faire rougir notre siècle de ses honteux et dégradans sophismes, après l'avoir rappelé lui-même aux plus nobles théories du spiritualisme, a eu l'heureuse pensée de lui révéler la sagesse antique dans toute sa grâce et toute sa beauté. Trouvant la philosophie de nos jours encore toute souillée des lambeaux du matérialisme , il lui montre Socrate^ et semble lui dire : Voilà ce que tu
'2iS AVERTISSEMENT.
es! et voilà ce que tu as été! Espérons qu'eu achevant son bel ouvrage, il la dégagera aussi des nuages dont Rant et quelques-uns de ses disciples Tont enveloppée, et nous la fera apparaître enfin toute resplendissante de la pure lumière du christianisme.
La vérité, c'est DieU 1
Lii soleil se levant aux sommets de THymète Du temple de Thésée illuminait le faîte, Et frappant de ses feux les murs du Parthénon , Comme un furtif adieu, glissait dans la prison;
On voyait sur les mers une poupe dorée ',
Au bruit des hymnes saints , voguer vers le Pyrëe ,
Et c'était ce vaisseau dont le fatal retour
Devait aux condamnés marquer leur dernier jour;
Mais la loi défendait qu'on leur otât la vie
Tant que le doux soleil éclairait l'Ionie ,
De peur que ses rayons, aux vivans destinés,
Par des yeux sans regard ne fussent profanés,
Ou que le malheureux, en fermant sa paupière,
N'eût à pleurer deux fois la vie et la lumière !
Ainsi , l'homme exilé du champ de ses aïeux ,
Part avant que l'aurore ait éclairé les cieux !
Attendant le réveil du fds de Sophronique, Quelques amis en deuil erraient sous le portique " ; Et sa femme portant son fils sur ses genoux, Tendre enfant, dont la main joue avec les verroux, Accusant la lenteur des geôliers insensibles , Frappait du front l'airain des portes inflexibles ! La foule inattentive au cri de ses douleurs Demandait en passant le sujet de ses pleurs, Et, reprenant bientôt sa course suspendue,
Et dans les longs parvis par groupes répandue, Recueillait ces vains bruits dans le peuple semés, Parlait d'autels détruits et des dieux blasphémés, Et d'un culte nouveau corrompant la jeunesse, Et de ce dieu sans nom étranger dans la Grèce ! C'était quelque insensé, quelque monstre odieux. Quelque nouvel Oreste aveuglé par les dieux , Qu'atteignait à la fin la tardive justice. Et que la terre au ciel devait en sacrifice î Socrate! et c'était toi qui, dans les fers jeté. Mourais pour la justice et pour la vérité ! ! !
Enfin, de la prison les gonds bruyans roulèrent; A pas lents , l'œil baissé , les amis s'écoulèrent : Mais Socrate, jetant un regard sur les flots. Et leur montrant du doigt la voile vers Délos : «Regardez! sur les mers cette poupe fleurie; C'est le vaisseau sacré , l'heureuse Théorie ' ! Saluons-la, dit-il : cette voile est la mort! Mon ame, aussitôt qu'elle, entrera dans le port! Et cependant parlez ! et que ce jour suprême. Dans nos doux entretiens, s'écoule encor de même^l
Ne jetons point aux vents les restes ^lu festin , Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la fin : L'heureux vaisseau qui touche au terme du voyage Ne suspend pas sa course à l'aspect du rivage ; Mais, couronné de fleurs, et les voiles aux vents, Dans le port qui l'appelle il entre avec des chants !
iMi
« Les poètes ont dit qu'avant sa dernière heui-e En sons harmonieux le doux cygne se pleure ; Amis , n'en croyez rien ! l'oiseau mélodieux D'un plus sublime instinct fut doué par les dieux ! Du riant Eurotas près de quitter la rive , L'ame, de ce beau corps à demi fugitive, S'avançant pas à pas vers un monde enchanté, Voit poindre le jour pur de l'immortalité. Et , dans la douce extase où ce regard la noie , Sur la terre en mourant elle exhale sa joie. Vous qui près du tombeau venez pour m'écouter, 3e suis un cygne aussi ; je meurs, je puis chanter ! »
DE SOCRAÏE. 223
Sous la voûte, à ces mots, des sanglots éclatèrent : D'un cercle plus étroit ses amis l'entourèrent : «Puisque tu vas mourir, ami trop tôt quitté, Parle-nous d'espérance et d'immortalité!
— Je le veux bien , dit-il : mais éloignons les femmes ; T^urs soupirs étouffés amolliraient nos âmes ; Or, il faut, dédaignant les terreurs du tombeau, Entrer d'un pas liardi dans un monde nouveau !
«Vous le savez, amis; souvent, dès ma jeunesse,
Un génie inconnu m'inspira la sagesse ,
Et du monde futur me découvrit les lois.
Etait-ce quelque dieu caché dans une voix?
Une ombre m'embrassant d'une amitié secrète?
L'écho de l'avenir ? la muse du poète ?
Je ne sais; mais l'esprit qui me parlait tout bas,
Depuis que de ma fin je m'approche à grands pas,
En sons plus élevés me parle, me console;
Je reconnais plus tôt sa divine parole.
Soit qu'un cœur affranchi du tumulte des sens
Avec plus de silence écoute ses accens;
Soit que, comme l'oiseau, l'invisible génie
u-24 LA MORT
Redouble vers le soir sa touchante harmonie; Soit plutôt qu'oubliant le jour qui va finir Mon ame suspendue, aux bords de l'avenir, Distingue mieux le son qui part d'un autre monde , Comme le nautonnier, le soir, errant sur l'onde, A mesure qu'il vogue, et s'approche du bord, Distingue mieux la voix qui s'élève du port. Cet invisible ami jamais ne m'abandonne, Toujours de son accent mon oreille résonne, Et sa voix dans ma voix parle seule aujourd'hui; Amis, écoutez donc! ce n'est plus moi; c'est lui!...»
Le front calme et serein , l'œil rayonnant d'espoir,
Socrate à ses amis fit signe de s'asseoir;
A ce signe muet soudain ils obéirent.
Et sur les bords du lit en silence ils s'assirent :
Symmias abaissait son manteau sur ses yeux;
Criton d'un œil pensif interrogeait les cieux;
Cébès penchait à terre un front mélancolique;
Anaxagore , armé d'un rîre sardonique ,
Semblait, du philosophe enviant l'heureux sort.
Rire de la fortune et défier la mort ! *«P*^
Et le dos appuyé sur la porte de bronze, Les bras entrelacés , le Serviteur des Onze , De doute et de pitié tour-à-tour combattu, Murmurait sourdement : «Que lui sert sa vertu?» Mais Phédon, regrettant l'ami plus que le sage, Sous ses cheveux épars voilant son beau visage, Plus près du lit funèbrç aux pieds du maître assis, Sur ses genoux plies se penchait comme un fils , Levait ses yeux voilés surTami qu'il adore. Rougissait de pleurer, et le pleurait encore!
Du sage cependant la terrestre douleur N'osait point altérer les traits ni la couleur; Son regard élevé loin de nous semblait lire; Sa bouche, où reposait son gracieux sourire. Toute prête à parler, s'entr'ouvrait à demi; Son oreille écoutait son invisible ami ; Ses cheveux, effleurés du souffle de l'automne, Dessinaient sur sa tête une pâle couronne, Et , de l'air matinal par momens agités , Répandaient sur son front des reflets argentés; Mais, à travers ce front où son ame est tracée, j. i5
On voyait rayonner sa sublime pensée,
Comme, à travers Talbâtre ou l'airain transparens^
La lampe, sur l'autel jetant ses feux mourans,
Par son éclat voilé se trahissant encore,
D'un reflet lumineux les frappe et les colore !
Gomme Tceil sur les mers suit la voile qui part ,
Sur ce front solennel attachant leur regard ,
A ses yeux suspendus, ne respirant qu'à peine,
Ses amis attentifs retenaient* leur haleine;
Leurs yeux le contemplaient pour la dernière fois;
Ils allaient pour jamais emporter cette voix!
Comme la vague s'ouvre au souffle errant d'Eole, ^
Leur ame impatiente attendait sa parole.
Enfin du ciel sur eux son regard s'abaissa,
Et lui, comme autrefois, sourit et commença :
«Quoi! vous pleurez, amis! vous pleurez quand mon ame, Semblable au pur encens que la prêtresse enflamme, Affranchie à jamais du vil poids de son corps, Va s'envoler aux dieux, et, dans de saints transports, Saluant ce jour pur, qu'elle entrevit peut-ctre, Cheicher la vérité, la voir et la connaître!
DE SOCRATE. ii-j
Pourquoi donc vivons-nous, si ce n'est pour mourir?
Pourquoi pour la justice ai-je aimé de souffrir?
Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la vie ^,
Contre ses vils penclians luttant, quoique asservie ,
Mon anie avec mes sens a-t-elle combattu ?
Sans la mort, mes amis, que serait la vertu?...
Cest le prix du combat, la céleste couronne
Qu'aux bornes de la course un saint juge nous donne;
La voix de Jupiter qui nous rappelle à lui !
Amis, bénissons-la! Je l'entends aujourd'hui :
Je pouvais, de mes jours disputant quelque reste,
Me faire répéter deux fois l'ordre céleste.
Me préservent les dieux d'en prolonger le cours !
En esclave attentif, ils m'appellent, j'y cours!
Et vous , si vous m'aimez , comme aux plus belles fêtes ,
Amis, faites couler des parfums sur vos têtes !
Suspendez une offrande aux murs de la prison !
Et, le front couronné d'un verdoyant feston,
Ainsi qu'un jeune époux qu'une foule empressée,
Semant de chastes fleurs le seuil du gynécée ,
Vers le lit nuptial conduit après le bain ,
Dans les bras de la mort menez-moi par la main !...
«Qu'est-ce donc que mourir? briser ce nœud infâme, Cet adultère hymen de la terre avec l'ame, D'un vil poids, à la tombe, enfin se décharger! Mourir n'est pas mourir; mes amis, c'est changer! Tant qu'il vit, accablé sous le corps qui l'enchaîne, L'homme vers le vrai bien languissamment se traîne, Et , par ses vils besoins dans sa course arrêté , Suit, d'un pas chancelant, ou perd la vérité. Mais celui qui , touchant au terme qu'il implore, Voit du jour éternel étinceler l'aurore, Comme un rayon du soir remontant dans les cieux , Exilé de leur sein , remonte au sein des dieux ; Et buvant à longs traits le nectar qui l'enivre. Du jour de son trépas il commence de vivre!»
a — Mais mourir c'est souffrir; et souffrir est un mal. — Amis, qu'en savons-nous? Et-quand l'instant fatal Consacré par le sang comme un grand sacrifice Pour ce corps immolé serait un court suj)plice. N'est-ce pas par un mal que tout bien est produit? I^'été sort de l'hiver, le jour sort de la nuit^ Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne;
Nous tûmes à la vie enfantés avec peine; Et cet heureux trépas, des faibles redouté ^ N'est qu'un enfantement à l'immortalité!
«Cependant de la mort qui peut sonder l'abîme? Les dieux ont mis leur doigt sur sa lèvre sublime : Qui sait si dans ses mains prêtes à la saisir L'ame, incertaine, tombe avec peine, ou plaisir? Pour moi, qui vis encore, je ne sais, mais je pense Qu'il est quelque mystère au fond de ce silence; Que des dieux indulgens la sévère bonté A jusque dans la mort caché la volupté, Comme , en blessant nos cœurs de ses divines armes, L'Amour cache souvent un plaisir sous des larmes ! »
L'incrédule Cébès à ce discours sourit ; — Je le saurai bientôt, dit Socrate. Il reprit :
« Oui : le premier salut de l'homme à la lumière, Quand le rayon doré vient baiser sa paupière, L'accent de ce qu'on aime à la lyre mêlé, Le parfum fugitif de la coupe exhalé.
23o LA MORT
J .a saveur du baiser, quaiicl de sa lèvre errante L'amant cherche, la nuit, les lèvres de l'amante, Sont moins doux à nos sens que le premier transport De l'homme vertueux affranchi par la mort \ Et pendant qu'ici-has sa cendre est recueillie, Emporté par sa course, en fuyant il oublie De dire même au monde un éternel adieu 5 Ce monde évanoui disparaît devant Dieu!
« — Mais quoi ! suffit-il donc de mourir pour revivre i^ — Non : il faut que des sens notre ame se délivre, De ses penchans mortels triomphe avec effort; Que notre vie enfin soit une longue mort ! La vie est le combat , la mort est la victoire ,. Et la terre est pour nous l'autel expiatoire Où l'homme, de ses sens sur le seuil dépouillé. Doit jeter dans les feux son vêtement souillé. Avant d'aller offrir sur un autel propice De sa vie, au dieu pur, l'aussi pur sacrifice!
DE SOCRATE. aSi
a Us iront d'un seul trait du tombeau dans les cieux
Joindre, ou la mort n'est plus, les héros et les dieux.
Ceux qui , vainqueurs des sens pendant leur courte vie,
Ont soumis à l'esprit la matière asservie,
Ont marche sous le joug des rites et des lois,
Du juge intérieur interrogé la voix,
Suivi les droits sentiers écartés de la foule,
Prié, servi les dieux, d'où la vertu découle.
Souffert pour la justice, aimé la vérité.
Et des enfans du ciel conquis la liberté !
« Mais ceux qui , chérissant la chair autant que l'ame , De l'esprit et des sens ont resserré la trame, Et prostitué l'ame aux vils baisers du corps , Comme Léda livrée à de honteux transports. Ceux-là, si toutefois un dieu ne les délivre, Même après leur trépas ne cessent pas de vivre , Et des coupables nœuds qu'eux-même ils ont serrés Ces mânes imparfaits ne sont pas délivrés ! Comme à ses fils impurs Arachné suspendue, Leur ame, avec leur corps mêlée et confondue,^ Cherche en vain à briser ses liens flétrissans. L'amour qu'elle eut pour eux vit encor dans ses sens ; De leurs bras décharnés ils la pressent encore. Lui rappellent cent fois cet hymen qu'elle abhorre.
i32 LA MORT
Et, comme un air pesant qui dort sur les marais,
Leur vil poids, loin des dieux, la retient a jamais!
Ces mânes gëmissans , errant dans les ténèbres ,
Avec l'oiseau de nuit jettent des cris funèbres;
Autour des monumens, des urnes, des tombeaux,
De leur corps importun traînant d'affreux lambeaux,
Honteux de vivre encore, et fuyant la lumière,
A riieure où l'innocence a fermé sa paupière ,
De leurs antres obscurs ils s'écbappent sans bruit,
Comme des criminels s'emparent de la nuit.
Imitent sur les flots le réveil de l'aurore,
Font courir sur les monts le pâle météore;
De songes effrayans assiégeant nos esprits.
Au fond des bois sacrés poussent d'horribles cris ,
Ou , tristement assis sur le bord d'une tombe ,
Et dans leurs doigts sanglans cachant leur front qui tombe ,
Jaloux de leur victime, ils pleurent leurs forfaits ;
Mais les âmes des bons ne reviennent jamais!»
Il se tut, et Cébès rompit seul ce silence :
«Me préservent les dieux d'offenser l'EspcM-ance!
Cette divinité qui, semblable à l'Amour,
Un baiuleau sur les yeux, nous conduit au vrai jour!
Mais puisque de ces bords comme elle tu t'envoles ,
Hélas ! et que voilà tes suprêmes paroles,
Pour m'instruire , 6 mon maître ! et non pour t'affliger ,
Permets-moi de répondre et de t'interroger. »
Socrate, avec douceur, inclina son visage,
Et Cébès en ces mots interrogea le sage :
«L'ame, dis-tu, doit vivre au-delà du tombeau; Mais si l'ame est pour nous la lueur d'un flambeau , Quand la flamme a des sens consumé la matière , Quand le flambeau s'éteint, que devient la lumière? La clarté, le flambeau, tout ensemble est détruit. Et tout rentre à la fois dans une même nuit ! Ou si l'ame est aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire , Quand le temps ou les vers en ont usé le bois , Quand la corde rompue a crié sous nos doigts, Et que les nerfs brisés de la lyre expirante Sont foulés sous les pieds de la jeune bacchante. Qu'est devenu le bruit de ces divins accords ? Meurt-il avec la lyre? et l'ame avec le corps?...»
Les sages, à ces mots, pour sonder ce mystère, Baissant leurs fronts pensifs, et regardant la terre, Cherchaient une réponse et ne la trouvaient pas ! Se parlant l'un h l'autre ils murmuraient tout bas : a Quand la lyre n'est plus, où donc est l'harmonie?...» Et Socrate semblait attendre son génie!
Sur l'une de ses mains appuyant son menton, L'autre se promenait sur le fr-ont de Phédon , Et, sur son cou d'ivoire errant à l'aventure, Caressait, en passant, sa blonde chevelure; Puis détachant du doigt un de ses longs rameaux Qui pendaient jusqu'à terre en flexibles anneaux, Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes, Ou dans ses doigts distraits roulait leurs tresses blondes, Et parlait en jouant comme un vieillard divin Qui mcle la sagesse aux coupes d'un festin!
«Amis, l'ame n'est pas l'incertaine lumière
Dont le flambeau des sens ici-bas nous éclaire ; Elle est l'œil immortel qui voit ce faible jour Naître, grandir, baisser, renaître tour-à-tour, Et qui sent bors de soi, sans en être affaiblie, Pâlir et s'éclipser ce flambeau de la vie. Pareille à Tœil mortel qui dans l'obscurité Conserve le regard en perdant la clarté !
a L'ame n'est j>as aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire; Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir î L'oreille qui l'entend ou chanter ou gémir, L'auditeur attentif, l'invisible génie Qui juge, enchaîne, ordonne et règle l'harmonie. Et qui des sons discords que rendent chaque sens Forme au plaisir des dieux des concerts ravissans! En vain la lyre meurt et le son s'évapore , Sur ses débris muets l'oreille écoute encore ! Es-tu content, Cébès? — Oui, j'en crois tes adieux, Socrate est immortel! — Hé bien, parlons des dieux !j>
Et déjà le soleil était sur les montagnes.
Et, rasant d'un rayon les flots et les campagnes, Semblait, faisant au monde un magnifique adieu , Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu ! Les troupeaux descendaient des sommets du Taygète L'ombre dormait déjà sur les flancs de l'Hymète; Le Cytlîéron nageait dans un océan d'or; Le pêcheur matinal, sur l'onde errant encor, Modérant près du bord sa course suspendue, Repliait, en chantant, sa voile détendue; La flûte dans les bois, et ces chants sur les mers, Arrivaient jusqu'à nous sur les soupirs des airs, Et venaient se mêler à nos sanglots funèbres, Comme un rayon du soir se fond dans les ténèbres î
a Hâtons-nous , mes amis, voici l'heure du bain ;
Esclaves ! versez l'eau dans le vase d'airain !
Je veux offrir aux dieux une victime pure. »
11 dit ; et se plongeant dans l'urne qui munnure ,
Gomme fait à l'autel le sacrificateur,
Il puisa dans ses mains le flot libérateur,
Et, le versant trois fois sur son front qu'il inonde.
Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler l'onde;
DE SOCRAÏE. 9.37 -
Puis d'un voile de pourpre en essuyant les flots,
Parfuma ses cheveux, et reprit en ces mots :
«Nous oublions le Dieu pour adorer ses traces !
Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces î
Hébé versant la vie aux célestes lambris,
Le carquois de l'Amour, ni l'écharpe d'Iris,
Ni surtout de Vénus la riante ceinture
Qui d'un nœud sympathique enchaîne la nature ,
Ni l'éternel Saturne , ou le grand Jupiter ,
Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l'air!
Tous ces êtres peuplant l'Olympe ou l'Elysée
Sont l'image de Dieu par nous divinisée.
Des lettres de son nom sur la nature écrit ,
Une ombre que ce Dieu jette sur notre esprit !
A ce titre divin ma raison les adore
Comme nous saluons le soleil dans l'aurore;
Et peut-être qu'enfin tous ces dieux inventés ,
Cet enfer et ce ciel par la lyre chantés,
Ne sont pas seulement des songes du génie ,
Mais les brillans degrés de l'échelle infinie
Qui des êtres semés dans ce vaste univers
Sépare et réunit tous les astres divers.
Peut-être qu'en effet dans l'immense étendue,
Dans tout ce qui se meut, une ame est répandue?
Que ces astres brillans sur nos têtes semés 1^
Sont des soleils vivans, et des feux animés? Que Focéan frappant sa rive épouvantée Avec ses flots grondans roule une ame irritée? Que notre air embaumé volant dans un ciel pur Est un esprit flottant sur des ailes d'azur? Que le jour est un œil qui répand la lumière? La nuit, une beauté qui voile sa paupière? Et qu'enfin dans le ciel, sur la terre, en tout lieu, Tout est intelligent, tout vit, tout est un dieu?
«Mais, croyez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre,
Par-delà tous ces dieux que notre œil peut atteindre,
Il est sous la nature , il est au fond des cieux
Quelque chose d'obscur et de mystérieux
Que la nécessité , que la raison proclame
Et que voit seulement la foi , cet œil de l'ame !
Contemporain des jours et de l'éternité!
Grand comme l'infini, seul comme l'unité!
Impossible à nommer! à nos sens impalpal^le!
Son premier attribut c'est d'être inconcevable!
Dans les lieux, dans les temps, hier, demain, aujourd'hui ,
I)(\s('en(lons, remontons, nous arrivons à lui!
Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance! Tout ce que nous pensons est sa sublime essence! Force, amour, vérité, créateur de tout bien, C'est le dieu de vos dieux ! C'est le seul ! c'est le mien ! ... »
« — Mais le mal, dit Cébès, qui l'a créé? — Le crime
Des coupables mortels châtiment légitime.
Sur ce globe déchu le mal et le trépas
Sont nés le même jour : Dieu ne les connaît pas'
Soit qu'un attrait fatal , une coupable flamme
Ait attiré jadis la matière vers l'ame;
Soit plutôt que la vie, en des nœuds trop puissans
Resserrant ici-bas l'esprit avec les sens ,
Les pénètre tous d'eux d'un amour adultère ,
Ils ne sont réunis que par un grand mystère !
Cette horrible union , c'est le mal : et la mort ,
Remède et châtiment , la brise avec effort !
Mais à l'instant suprême où cet hymen expire,
Sur les vils élémens l'ame reprend l'empire ,
Et s'envole , aux rayons de l'immortalité ,
Au monde du bonheur et de la vérité!»
.^4o i^A MORT
a Connais-tu le cliemin de ce monde invisible.^
Dit Cébès : à ton œil est-il donc accessible:^
— Mes amis, j en approche, et pom^ le découvrir...
— Que faut-il? dit Phédon. — Être pur et mourir!
« Dans un point de l'espace inaccessible aux hommes' Peut-être au ciel ! peut-être auxlieux même ou nous sommes Il est un autre monde, un élysée, un ciel, Que ne parcourent pas de longs ruisseaux de miel , Oii les âmes des bons, de Dieu seul altérées. D'un nectar éternel ne sont pas enivrées , Mais où les mânes saints, les immortels esprits, De leurs corps immolés vont recevoir le prix ! Ni la sombre Tempe, ni le riant Ménale, Qu'enivre de parfums l'haleine matinale, Ni les vallons d'Hémus, ni ces riches coteaux Qu'enchante l'Eurotas du murmure des eaux , Ni cette terre enfin des poètes chérie , Qui fait aux voyageurs oublier leur patrie, ^
N'approcbent pas encor du fortuné séjour Où le regard de Dieu donne aux âmes le jour : Où jamais dans la nuit ce jour divin n'expire; Où la vie et l'amour. sont l'air qu'elle respire; Où des corps immortels ou toujours renaissans Pour (Vautres vohij)tés lui prêtent d'autres sens!»
. DE SOCRATE. 'j\\
« — Quoi ! (les corps dans le ciel? la mort avec la vie?
— Oui, (les corps transform(?s que Famé glorifie!
I/ame pour composer ces divins vetemens
Cueille en tout l'univers la fleur des ëU^mens;
Tout ce qu'ont de plus pur la vie et la matière ,
Ees rayons transparens de la douce lumière,
Les reflets nuancés des plus tendres couleurs ,
Les parfums que le soir enlçve au sein des fleurs ,
Les bruits harmonieux que l'amoureux Zéphyre
Tire au sein de la nuit de l'onde qui soupire ,
La flamme qui s'exhale en jets d'or et d'azur,
Le cristal des ruisseaux roulant dans un ciel pur,
La pourpre dont l'aurore aime à teindre ses voiles.
Et les rayons dormans des tremblantes (étoiles ,
Rt^unis et formant d'harmonieux accords ,
Se mêlent sous ses doigts et composent son corps î
Et Tame , qui jadis esclave sur la terre
A ses sens révoltés faisait en vain la guerre,
Triomphante aujourd'hui de leurs vœux impuissans,
Règne avec majesté sur le monde des sens,
Pour des plaisirs sans fin, sans fin les multiplie,
Et joue avec l'espace (^t les temps et la vie!
J. iG
'>I\i LA MORT
«Tantôt pour s'envoler où l'appelle un désir, Elle aime à parfumer les ailes d'un zéphyr , D'un rayon de l'iris en glissant les colore; Et du ciel aux enfers, du couchant à l'aurore, Comme une abeille errante , elle court en tout lieu Découvrir et baiser les ouvrages de Dieu ! Tantôt au char brillant que l'aurore lui prête Elle attelle un coursier qu'anime la tempête ; Et dans ces beaux déserts de feux errans semés Cherchant ces grands esprits qu'elle a jadis aimés, De soleil en soleil , de système en système , Elle vole et se perd avec l'ame qu'elle aime, De l'espace infini suit les vastes détours, Et dans le sein de Dieu se retrouve toujours!
«L'ame, pour soutenir sa céleste nature,
N'emprunte pas des corps sa chaste nourriture ;
Ni le nectar coulant de la coupe d'Hébé ,
Ni le parfum des fleurs par le vent dérobé ,
Ni la libation en son honneur versée ,
Ne sauraient nourrir Famé : elle vit de pensée,
De désirs satisfaits, d'amour, (V\ scmiI inions.
De son être immortel immortels alimens!
Grâce à ces fruits divins que le ciel multiplie, Elle soutient, prolonge, éternise sa vie, Et peut , par la vertu de l'éternel amour , Multiplier son être, et créer à son tour!
«Car, ainsi que les corps, la pensée est féconde. Un seul désir suffit pour peupler tout un monde; Et de même qu'un son par l'écho répété , Multiplié sans fin , court dans l'immensité , Ou comme en s'étendant l'éphémère étincelle Allume sur l'autel une flamme immortelle ; Ainsi ces êlres purs l'un vers l'autre attirés, De l'amour créateur constamment pénétrés, A travers l'infini se cherchent, se confondent, D'une éternelle étreinte, en s'aimant, se fécondent; Et des astres déserts peuplant les régions , Prolongent dans le ciel leurs générations ! O célestes amours! saints transports! chaste flamme! Baisers où sans retour l'ame se mêle à l'ame ! Où l'éternel désir, et la pure beauté.
Poussent en s'unissant un cri de volupté !
'ikf\ l^A MORT
Si j'osais!...» Mais un bruit retentit sous la voûte! Le sage interrompu tranquillement écoute, Et nous vers l'occident nous tournons tous les yeux Hélas ! c'était le jour qui s'enfuyait des cieux î
En détournant les yeux, le Serviteur des Onze Lui tendait le poison dans la coupe de bronze; Socrate la reçut d'un front toujours serein, Et comme un don sacré l'élevant dans sa main, Sans suspendre un moment sa phrase commencée, Avant de la vider acheva sa pensée!
Sur les flancs arrondis du vase au large bord. Qui jamais de son sein ne versait que la mort, L'artiste avait fondu sous \\\\ souffle de ilannne L'histoire de Psyché, ce symbole de Tame; Et, symbole plus doux de l'innuorlalitc'.
Un iogcr papillon en ivoire sculpté, Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles, Formait l'anse du vase en déployant ses ailes : Psyché, par ses parens dévouée à l'Amour, Quittant avant l'aurore un superbe séjour, D'une pompe funèbre allait environnée Tenter comme la mort ce divin hyménée; Puis, seule, assise, en pleurs, le front sur ses genoux, Dans un désert affreux attendait son époux : Mais, sensible à ses maux, le volage Zépliyre, Comme un désir divin que le ciel nous inspire. Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux , Dormante sur son sein l'enlevait dans les cieux! On voyait son beau front penché sur son épaule Livrer ses longs cheveux aux doux baisers d'Eole, Et Zéphyr succombant sous son charmant fardeau Lui former de ses bras un amoureux berceau. Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine. Et jaloux de l'Amour la lui rendre avec peine!
Ici, le tendre Amour sur les roses couché Pressait entre ses bras la tremblante Psyché, Qui d'un secret effroi ne pouvant se défendre Recevait ses baisers sans oser les lui rendre; Car le céleste époux trompant son tendre amour
i4^) LA MORT
Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.
Plus loin , par le désir en secret éveillée , Et du voile nocturne à demi dépouillée, Sa lampe d'une main et de l'autre un poignard , Psyché, risquant l'amour, hélas! contre un regard, De son époux qui dort tremblant d'être entendue. Se penchait vers le lit , sur un pied suspendue , Reconnaissait l'Amour, jetait un cri soudain, Et l'on voyait trembler la lampe dans sa main !
Mais de l'huile brûlante une goutte épanchée, S'échappant par malheur de la lampe penchée , Tombait sur le sein nu de l'amant endormi; L'Amour impatient, s'éveillant à demi.
Contemplait tour-à-tour ce poignard, cette goutte,... Et fuyait indigné vers la céleste voûte ! Emblème menaçant des désirs indiscrets Qui profanent les dieux, pour les voir de trop près!
La vierge cette fois errante sur la terre
Pleurait son jeune amant, et non plus sa misère :
Mais l'Amour à la fin de ses larmes touché Pardonnait à sa faute, et l'heureuse Psyché Par son céleste époux dans l'Olympe ravie , Sur les lèvres du dieu buvant des flots de vie, S'avançait dans le cieJ avec timidité; Et l'on voyait Vénus sourire à sa beauté ! Ainsi par la vertu l'ame divinisée Revient égale aux dieux régner dans l'Elysée!
Mais Socrate élevant la coupe dans ses mains, a Offrons ! offrons d'abord aux maîtres des humains De l'immortalité cette heureuse prémice î » 11 dit : et vers la terre inclinant le calice Comme pour épargner un nectar précieux, En versa seulement deux gouttes pour les dieux ; Et de sa lèvre avide approchant le breuvage, Le vida lentement , sans changer de visage , Comme un convive avant de sortir d'un festin Qui dans sa coupe d'or verse un reste du vin. Et pour mieux savourer le dernier jus qu'il goûte, L'incline lentement et le boit goutte à goutte ! Puis sur son lit de morl doucement étendu,
Il reprit aiissitol son discours suspendu
«Espérons dans les dieux, et croyons-en notre ame! De l'amour dans nos cœurs alimentons la flamme! L'amour est le lien des dieux et des mortels; La crainte ou la douleur profanent leurs autels! Quand vient l'heureux signal de notre délivrance, Amis, prenons vers eux le vol de l'espérance! Point de funèbre adieu ! point de cris ! point de pleurs ! On couronne ici-bas la victime de fleurs; Que de joie et d'amour notre ame couronnée S'avance au-devant d'eux , comme à son hyménét ! Ce sont là les festons, les parfums précieux, J.es voix, les instrumens, les chants mélodieux , Dont famé, convoquée à ce banquet suprême, Avant d'aller aux dieux, doit s'enchanter soi-même!
"Relevez donc ces fronts rpie I elfioi lail pâlir N<' nu; (lemaud<v plus sM fiuil mrnscvchr;
Sur ce corps, qui fut moi, quelle huile on doit répandre, Dans quel lieu, dans quelle urne il faut garder ma cendre : Qu'importe a vous, à moi, que ce vil vêtement De la flamme, ou des vers, devienne l'aliment? Qu'une froide poussière à moi jadis unie Soit balayée aux flots ou bien aux gémonie? Ce corps vil composé des élémens divers Ne sera pas plus moi qu'une vague des mers , Qu'une feuille des bois que l'aquilon promène, Qu'un argile pétri sous une forme humaine, Que le feu du bûcher dans les airs exhalé. Ou le sable mouvant dans vos chemins foulé î
«Mais je laisse en partant à cette terre ingrate Un plus noble débris de ce que fut Socrate, Mon génie à Platon ! à vous tous mes vertus ! Mon ame aux justes dieux! ma vie à Mélitus, Comme au chien dévorant qui sur le seuil aboie En quittant le festin on jette aussi sa proie!...»
2 5o LA MOUT
Tel qu'un triste soupir de la rame et des flots Se mêle sur les mers aux chants des matelots , Pendant cet entretien , une funèbre plainte Accompagnait sa voix sur le seuil de l'enceinte ; Hélas ! c'était Myrto demandant son époux , Que l'heure des adieux ramenait parmi nous ! L'égarement troublait sa démarche incertaine , Et suspendus aux plis de sa robe qui traîne Deux enfans , les pieds nus , marchant à ses côtés , Suivaient en chancelant ses pas précipités ! Avec ses longs cheveux elle essuyait ses larmes; Mais leur trace profonde avait flétri ses charmes , Et la mort sur ses traits répandait sa pâleur; On eût dit qu'en passant l'impuissante douleur Ne pouvant de Socrate atteindre la grande ame Avait respecté l'homme et profané la femme î De terreur et d'amour saisie à son aspect, Elle pleurait sur lui dans un tendre respect. Telle aux fêtes du dieu pleuré par Cythérée Sur le corps d'Adonis la bacchante éplorée, Partageant de Yénus les divines douleurs , Réchauffe tendrement le marbre de ses pleurs , De sa bouche muette avec respect l'effleure, Et paraît adorer le beau dieu qu'elle pleure!
DE SOCIKATE. i25i
Socrate en recevant ses enfans dans ses bras, Baisa sa joue humide et lui parla tout bas : Nous vîmes une larme , et ce fut la dernière , Sous ses cils abaisses rouler dans sa paupière. Puis d'un bras défaillant offrant ses fils aux dieux : «Je fus leur père ici; vous l'êtes dans les cieux! Je meurs! mais vous vivez! veillez sur leur enfance! Je les lègue, 6 dieux bons! à votre providence!...»
Mais déjà le poison dans ses veines versé
Enchaînait dans son cours le flot du sang glacé :
On voyait vers le cœur, comme une onde tarie.
Remonter pas à pas la chaleur et la vie,
Et ses membres roidis, sans force et sans couleur,
Du marbre de Paros imitaient la pâleur;
En vain Phédon penché sur ses pieds qu'il embrasse
Sous sa brûlante haleine en réchauffait la glace ,
Son front, ses mains, ses pieds se glaçaient sous nos doigts !
Il ne nous restait plus que son ame et sa voix !
Semblable au bloc divin d'où sortit Galathée
Quand une ame immortelle à l'Olympe empruntée
Descendant dans le marbre à la voix d'un amant
Fait palpiter son cœur d'un premier sentiment,
Et qu'ouvrant sa paupière au jour f[ui vient d'éclore
Elle n'est plus un marbre , et n'est pas femme encore !
Était-ce de la mort la pâle majesté?
Ou le premier rayon de l'immortalité?
Mais son front rayonnant d'une beauté sublime
Brillait comme l'aurore aux sommets de Didyme , ^
Et nos yeux qui cherchaient à saisir son adieu
Se détournaient de crainte et croyaient voir un dieu î
Quelquefois l'œil au ciel il rêvait en silence,
Puis déroulant les flots de sa sainte éloquence ,
Comme un homme enivré du doux jus du raisin
Brisant cent fois le fd de ses discours sans fm ,
Ou comme Orphée errant dans les demeures sombres ,
En mots entrecoupés il parlait à des ombres!
«Courbez-vous, disait-il, cyprès d'Académus î Courbez-vous, et pleuiez; vous ne le verrez })lus!
Que lu vague en frappant le marbre du Vwce Jette avec son écume une voix éplorée ! Les dieux l'ont rappelé! ne le savez- vous pas?... Mais, ses amis en deuil, où portent-ils leurs pas? Voilà Platon! Cébès, ses enfans, et sa femme! Voilà son cher Phédon, cet enfant de son ame! Ils vont d'un pas furtif aux lueurs de Pliœbé Pleurer sur un cercueil aux regards dérobé , Et penchés sur mon urne ils paraissent attendre Que la voix qu'ils aimaient sorte encor de ma cendre. Oui : je vais vous parler, amis! comme autrefois, Quand penchés sur mon lit vous aspiriez ma voix!... Mais que ce temps est loin ! et qu'une courte absence Entre eux et moi, grands dieux! a jeté de distance! Vous qui cherchez si loin la trace de mes pas , Levez les yeux; voyez!... ils ne m'entendent pas! Pourquoi ce deuil ? pourquoi ces pleurs dont tu t'inondes ? Epargne au moins , Myrto , tes longues tresses blondes * Tourne vers moi tes yeux de larmes essuyés ; Myrto, Platon, Cébès, amis!... si vous saviez!...
Socratc eut deux femmes , Xanthippe et Myrto.
1^5/» LA MOK r
«Oracles, taisez-vous! tombez, voix du portique!
Fuyez , vaines lueurs de la sagesse antique !
Nuages colorés d'une fausse clarté ,
Evanouissez-vous devant la vérité!
D'un hymen ineffable elle est prête d eclore ;
Attendez... un, deux, trois..., quatre siècles encore,
Et ses rayons divins qui partent des déserts
D'un éclat immortel rempliront l'univers !
Et vous , ombres de Dieu qui nous voilez sa face !
Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place !
Dieux de chair et de sang ! dieux vivans ! dieux mortels
Vices déifiés sur d'immondes autels !
Mercure aux ailes d'or , déesse de Cythère ,
Qu'adorent impunis le vol et l'adultère;
Vous tous, grands et petits, race de Jupiter,
Qui peuplez, qui souillez les eaux, la terre et l'air!
Encore un peu de temps, et votre auguste foule,
Roulant avec l'erreur de l'Olympe qui croule.
Fera place au Dieu saint, unique, universel,
Le seul Dieu que j'adore et qui n'a point d'autel !...
DE SOCilATE. 255
«Quels secrets dévoilés!... quelle vaste harmonie!,
«Mais qui donc étais-tu, mystérieux génie ^? Toi qui, voilant toujours ton visage a mes yeux, M'as conduit par la voix jusqu'aux portes des cieux! Toi qui m'accompagnant comme un oiseau fidèle Caresse encor mon front du doux vent de ton aile. Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour? Ou quelque beau Mercure envoyé par l'Amour? Tiens-tu l'arc , ou la lyre , ou l'heureux caducée ? Ou n'es-tu, réponds-moi, qu'une sainte pensée?... Ah viens! qui que tu sois, esprit^ mortel ou dieu; Avant de recevoir mon éternel adieu Laisse-moi découvrir, laisse-moi reconnaître Cet ami qui m'aima , même avant que de naître ! Que je puisse en touchant au terme du chemin Rendre grâce à mon guide et pleurer sur sa main ! Sors du voile éclatant qui te dérobe encore! Approche!... Mais que vois-je?... 6 Verbe que j'adore ! Rayon co-éternel, est-ce vous que je vois?... Voilez-vous, ou je meurs une seconde fois '" !
«Heureux ceux qui naîtront dans la sainte contrée Que baise avec respect la vague d'Erythrée! Ils verront, les premiers, sur leur pur horizon Se lever au matin l'astre de la raison. Amis, vers l'orient tournez votre paupière, T^a vérité viendra d'où nous vient la lumière! Mais qui rap])ortera?... C'est toi. Verbe conçu! Toi, qu'à travers les temps mes yeux ont aperçu; Toi , dont par l'avenir la splendeur réfléchie Vient m'éclairer d'avance au sommet de la vie. Tu viens! tu vis! tu meurs d'un trépas mérité! Car la mort est le prix de toute vérité ! Mais ta voix expirante en ce monde entendue Comme la mienne, au moins, ne sera pas perdue. La voix qui vient du ciel n'y remontera pas; Ij'univers assoupi t'écoute, et fait un pas; L'énigme du destin se révèle à la terre!
Quoi! j'avais soupçonné ce sublime mystère!
Nombre mystérieux! profonde trinité!
Triangle composé d'une triple unité!
1 iCs formes , les couleurs , les sons , les nombres même,
Tout me cachait mon dieu! tout était son emblème!
DE SOCRAÏE. 9^7
Mais les voiles enfin pour moi sont révolus; Écoutez!...» 11 parlait : nous ne l'entendions plus!
ts®
Cependant dans son sein son haleine oppressée", Trop faible pour prêter des sons à sa pensée, Sur sa lèvre entr'ou verte , hélas! venait mourir; Puis semblait tout à coup palpiter et courir : Comme prêt à s'abattre aux rives paternelles D'un cygne qui se pose on voit battre les ailes; Entre les bras d'un songe il semblait endormi. L'intrépide Cébès penché sur notre ami, Rappelant dans ses yeux Tame qui s'évapore , Jusqu'au bord du trépas l'interrogeait encore : . «Dors-tu? lui disait-il; la mort, est-ce un sonimeil?)>
H recueillit sa force, et dit : « C'est un réveil !
— Ton œil est-il voilé par des ombres funèbres ?
— Non : je vois un jour pur poindre dans les ténèbres !
— N'entends-tu pas des cris, des gémissemens?' — Non;
J'entends des astres d'or qui murmurent un nom!
— Que sens-tu? — Ce que sent la jeune chrysalide
Quand, livrant à la terre une dépouille aride,
Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux , 1. 17
Le souffle du matin la roule clans les cieux !
— Ne nous trompais-tu pas? réponds : L'ame était-elle?...
— Croyez-en ce sourire, elle était immortelle!...
— De ce monde imparfait qu'attends-tu pour sortir?
— J'attends, comme la nef, un souffle pour partir!
— D'oiiviendra-t-il? — Du ciel ! — Encore une parole !
— Non ; laisse en paix mon ame , afin qu'elle s'envole ! »
Il dit , ferma les yeux pour la dernière fois ,
Et resta quelque temps sans haleine et sans voix.
Ln faux rayon de vie errant par intervalle **
D'une pourpre mourante éclairait son front pâle.
Ainsi dans un soir pur de l'arrière-saison ,
Quand déjà le soleil a quitté l'horizon,
Un rayon ouhlié des ombres se dégage ,
Et colore en passant les flancs d'or d'un nuage.
Enfln plus librement il semble respirer,
Et laissant sur ses traits son doux sourire errer,
«Aux dieux libérateurs, dit-il, qu'on sacrifie!
Ils m'ont guéri! — De quoi? dit Cébès. — De la vie!...»
Puis un léger soupir de ses lèvres coula
Aussi doux (jiie le vol d'une abeille d'ilybla!
Était-ce?... Je ne sais; mais pleins d'un saint dictamo
Nous sentîmes en nous comme une seconde ame!...
Comme un lis sur les eaux et que la rame incline, Sa tête mollement penchait sur sa poitrine; Ses longs cils que la mort n'a fermés qu'à demi Retombant en repos sur son œil endormi, Semblaient , comme autrefois , sous leur ombre abaissée Recueillir le silence, ou voiler la pensée! La parole surprise en son dernier essor Sur sa lèvre entr'ouverte , hélas! errait encor Et ses traits ou la vie a perdu son empire Étaient comme frappés d'un éternel sourire!... Sa main qui conservait son geste habituel De son doigt étendu montrait encor le ciel ! Et quand le doux regard de la naissante aurore Dissipant par degrés les ombres qu'il colore, Comme un phare allumé sur un sommet lointain Vint dorer son front mort des ombres du matin , On eût dit que Vénus d'un deuil divin suivie Venait pleurer encor sur son amant sans vie !
'26o LA MORT DE SOCRATE.
Que la triste Phœbé de son pâle rayon Caressait, dans la nuit, le sein d'Endyniion! Ou que du haut du ciel l'ame heureuse du sage Revenait contempler le terrestre rivage.
Et visitant de loin le corps qu'elle a quitté , Réfléchissait sur lui l'éclat de sa beauté ! (]omme un astre bercé dans un ciel sans nuage Aime à voir dans les flots briller sa chaste image!
On n'entendait autour ni plainte, ni soupir!... C'est ainsi qu'il mourut!... si c'était là mourir!.
SUÎl