‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 44 sur 57 · QUATRIEME NOTE · texte numérisé non relu

QUATRIEME NOTE

Dans nos doux entretiens, s'écoule encor de même ^!

L'accusation intentée à Socrate, telle qu'elle existait encore au second siècle de l'ère chrétienne, à Athènes, dans le temple de Cybèle, au rapport de Phavorinus, cité par Diogène Laërce, reposait sur ces deux chefs : i" que Socrate ne croyait pas à la religion de l'Etat; a° qu'il corrompait la jeunesse, c'està-dire évidemment, qu'il instruisait la jeunesse à ne pas croire à la religion de l'Etat.

Or l'apologie de Socrate ne répond d'une manière satisfaisante ni à l'un ni à l'autre de ces deux chefs d'accusation . Au lieu de déclarer qu'il croit à la religion établie, Socrate prouve qu'il n'est pas athée; au lieu de faire voir qu'il n'instruit pas la jeunesse à douter des dogmes consacrés par la loi, il proteste qu'il lui a toujours enseigné une morale pure. Comme plaidoyer, comme défense régulière, on ne peut nier que l'Apologie de Socrate ne soit très-faible.

v>70 NOTES.

C'est qu'elle ne pouvait guère ne pas l'être , que raccusation était fondée, et qu'en effet, dans un ordre de choses dont la base est une religion d'Etat, on ne peut penser comme Socrate de cette religion , et publier ce qu'on en pense , sans nuire à cette religion, et par conséquent sans troubler l'Etat, et provoquer, à la longue, une révolution; et la preuve en est que, deux siècles plus tard, quand cette révolution éclata, ses plus zélés partisans, dans leurs plus violentes attaques contre le paganisme , n'ont fait que répéter les argumens de Socrate dans \ Euthjphron. On peut l'avouer aujourd'hui. Socrate ne s'élève tant comme philosophe que précisément à condition d'être coupable comme citoyen, à prendre ce titre et les devoirs qu'il impose dans le sens étroit et selon l'esprit de l'antiquité. Lui-même connaissait si bien sa situation, qu'au commencement de l'Apologie il déclare qu'il ne se défend que pour obéir à la loi.

GINOIJJEMK NOTE

Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la yie/ ...

«Mais pour arriver au rang des dieux, que celui qui n'a pas philosophé et qui n'est pas sorti tout-à-fait pur de cette vie , ne s'en flatte pas ; non , cela n'est donné qu'au philosophe. C'est pourquoi , Symmias et Cébès, le véritable philosophe s'abstient de toutes les passions du corps , leur résiste , et ne se laisse pas entraîner par elles; et cela, bien qu'il ne craigne ni la perte de sa fortune et la pauvreté , comme les hommes vulgaires et ceux qui aiment Targent, ni le déshonneur et la mauvaise réputation, comme ceux qui aiment la gloire et les dignités.

Il ne conviendrait pas de faire autrement, repartit Cébès.

Non sans doute, continua Socrate : aussi ceux qui prennent quelque intérêt à leur ame , et qui ne vivent pas pour flatter le corps, ne tiennent pas le même chemin que les autres qui ne savent où ils vont; mais,

'i-ji NOTES.

j)orsuaclcs qu'il ne faut rien faire c{ui soit contraire à la philosophie, à l'affranchissenient et à la pin'ification qu'elle opère, ils s'abandonnent à sa conduite, et la suivent partout oii elle veut les mener.

Comment, Socrate?

La philosophie recevant l'ame liée véritablement et pour ainsi dii^e collée au corps , et forcée de considérer les choses non par elle-même, mais par Tintemiédiaire des organes comme à travers les murs d'un cachot et dans une obscurité absolue, reconnaissant que toute la force du cachot vient des passions qui font que le prisonnier aide lui-même à serrer sa chaîne; la philosophie, dis-je, recevant l'ame en cet état, l'exhorte doucement et travaille à la délivrer : et pour cela elle lui montre que le témoignage des yeux du corps est plein d'illusions , comme celui des oreilles, comme celui des autres sens; elle l'engage à se séparer d'eux, autant qu'il est en elle; elle lui conseille de se recueillir et de se concentrer en ellemême, de ne croire qu'à elle-même, après avoir examiné au dedans d'elle et avec l'essence même de sa pensée ce que chaque chose est en son essence, et de tenir pour faux tout ce qu'elle apprend par un autre (|u'elle-même, tout ce (|ui varie selon la différence

(les intermédiaires : elle lui enseigne que ce qu'elle

voit ainsi , c'est le sensible et le visible ! ce qu'elle

voit par elle-même, c'est l'intelligence et l'immatériel. H

ïje véritable philosophe sait que telle est la fonction

de la philosophie. L'ame donc, persuadée qu'elle ne

doit pas s'opposer à sa délivrance, s'abstient, autant

qu'il lui est possible, des voluptés, des désirs, des

tristesses, des craintes; réfléchissant qu'après les

grandes joies et les grandes craintes, les tristesses et

les désirs immodérés, on n'éprouve pas seulement les

maux ordinaires, comme d'être malade, ou de perdre

sa fortune , mais le plus grand et le dernier de tous

les maux, et même sans en avoir le sentiment.

Et quel est donc ce mal, Socrate?

C'est que l'effet nécessaire de l'extrême jouissance et de l'extrême affliction est de persuader à l'ame que ce qui la réjouit ou l'afflige est très-réel et très-véritable, quoiqu'il n'en soit rien. Or, ce qui nous réjouit ou nous afflige, ce sont principalement les choses visibles; n'est-ce pas?

Certainement.

JN est-ce pas surtout dans la jouissance et la souffrance que le corps subjugue et enchaîne l'ame? I. 18

Comment cela ?

Chaque peine, chaque plaisir a, pour ainsi dire, un clou avec lequel il attache lame au corps, la rend semblable, et lui fait croire que rien n'est vrai que ce que le corps lui dit. Or, si elle emprunte au corps ses croyances, et partage ses plaisirs, elle est, je pense, forcée de prendre aussi les mêmes mœurs et les mêmes habitudes, tellement qu'il lui est impossible d'arriver jamais pure à l'autre monde; mais, sortant de cette vie toute pleine encore du corps qu'elle quitte, elle retombe bientôt dans un autre corps et y prend racine, comme une plante dans la terre où elle a été semée ; et ainsi elle est privée du commerce de la pureté et de la simplicité divine. '•

Il n'est que trop vrai , Socrate , dit Cébès.

Voilà pourquoi, mon cher Cébès, le véritable philosophe s'exerce à la force et à la tempérance, et nullement pour toutes les raisons que s'imagine le peuple. Est-ce que tu penserais comme lui?

Non pas.

Et tu fais bien. Ces raisons grossières n'entreront pas dans l'ame du véritable philosophe; elle ne pensera pas que la philosophie doit venir la délivrer,

pour qu'après elle s'abandonne aux jouissances et aux souffrances et se laisse enchaîner de nouveau par elles, et que ce soit toujours à recommencer , comme la toile de Pénélope. A u contraire , en se rendant indépendante des passions, en suivant la raison pour guide, en ne se départant jamais de la contemplation de ce qui est vrai , divin , hors du domaine de l'opinion , en se nourrissant de ces contemplations sublimes, elle acquiert la conviction qu'elle doit vivre ainsi tant qu'elle est dans cette vie , et qu'après la mort elle ira se réunir à ce qui lui est semblable et conforme à sa nature, et sera délivrée des maux de l'humanité. Avec un tel régime, 6 Symmias, ô Gébès, et après l'avoir suivi fidèlement , il n'y a pas de raison pour craindre qu'à la sortie du corps elle s'envole emportée par les vents, se dissipe et cesse d'être.

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