‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 23 sur 60 · CHANT · texte numérisé non relu

CHANT

Orietur iii tlichus cjus ju&tilia et abuiulantla (lacis.

La nuit couvre de Reims l'antique cathédrale'; Mille flambeaux semant la voûte triomphale , De colonne en colonne et d'arceaux en arceaux, Etendent sur la nef leurs lumineux réseaux,

i54 CHANT DU SACRE.

Et se réfléchissant sur le bronze ou la pierre, Font serpenter au loin des ruisseaux de lumière. De soie et de velours les parvis sont tendus; I,es écussons royaux aux piliers suspendus, Flottant par intervalle au souffle de la brise. Font de soixante Rois ondoyer la devise. L'autel est ombragé d'armes et d'étendards ; Ceux que la Palestine a vus sur ses remparts , Ceux qu'enleva Philippe aux plaines de Bovines, Et ceux qui d'Orléans sauvèrent les ruines. Ce panache d'Yvri que fit flotter un roi , Ceux que ravit Condé sous les feux de Rocroy, Ceux enfin qui, guidant les fils de la victoire, Du Tage au Borysthène ont porté notre gloire, Et n'ont rien rapporté de Vienne et d'Au»terlitz Que cent noms immortels sur leurs lambeaux écrits! Noirs, souillés, mutilés, teints de sang et de poudre. Déchirés par le sabre ou perces par la foudre. Pendent du haut des murs , entre leurs plis mouvans, De ce dôme sonore emprisonnent les vents , Et semblent murmurer, en roulant siii- leur lance : "Voilà l'ombre (jui sied au front d un roi de France!»

VEILLE DES ARMES. i55

Le temple est vide encore : aux marclies de l'autel

Un pontife, vêtu de l'éphod solennel,

Semble attendre le jour, l'heure, l'instant suprême.

Par la voix de l'airain , frappé dans le ciel même :

Cent lévites, couverts de vêtemens sacrés,

Du brillant san-ctuaire entourent les degrés;

Le regard suit au loin leurs onduleuses files;

Debout, l'œil attentif, en silence, immobiles,

Ils tiennent d'une main les encensoirs flottans ;

L'autre , pressant la chaîne aux anneaux éclatans ,

Semble prête à lancer vers la voûte enflammée

L'urne, où déjà l'encens monte en flots de fumée.

On n'entend aucun bruit sous les divins arceaux

Qu'un léger cliquetis du fer dans les faisceaux,

Ou le tintement sourd des gothiques armures

Qui jettent par momens d'aigres et longs murmures.

L'ombre déjà blanchit, tout est prêt, qu'attend-on? —

Entendez-vous là-haut rouler ce vaste son ,

Qui, comme un bruit des vents dans des forêts plaintives.

Gronde avec majesté d'ogives en ogives.

Par les sacrés échos répété douze fois,

Du dôme harmonieux fait vibrer les parois,

Et tandis qu'à ses coups la voûte tremble encore

Semble sortir du marbre et rendre l'air sonore?

i56 CHANÏ DU SACRE.

C'est l'airain de la tour qui murmure minuit : Minuit! l'heure sacrée!... Ecoutez! A ce bruit. Les lourds battans d'airain , brisant leurs gonds antiques, Ouvrent du temple saint les immenses portiques; On entend au-dehors l'acier heurter l'acier, Le marbre frissonner sous le fer du coursier , Ou les pas des guerriers , dont le bruit monotone Ebranle, à temps égaux, le caveau qui résonne. Cent chevaliers couverts de l'éclatant cimier Entrent. Quel est celui qui marche le premier ?

Son port majestueux sur la foule s'élève; L'or fait étinceler le pommeau de son glaive ; Flottante à son côté, son écharpe, à longs plis. Balaie en retombant les marches du parvis , De longs éperons d'or embrassent sa chaussure, Et sur l'écu royal qui couvre son armure, Du sanctuaire en feu tout l'éclat reflété. Jette au loin sur ses pas des gerbes de clarté. De son casque superbe il lève la visière ; Son panache éclatant flotte et penche en arrière , Et laisse contempler au regard enchanté 1 Vil 11 front mâle et serein la douce dignité.

VEILLE DES ARMES. iSy

Comme un sommet battu des coups de la tempête, Dont les neiges d'automne ont parsemé le faîte , Avant les jours d'hiver déjà ses cheveux blancs Ont empreint sur ce front la sainteté des ans, Et leur bouche d'argent, qui s'échappe avec grâce, A son panache blanc se confond et s'enlace ; Son œil superbe et doux brille d'un sombre azur; Son regard élevé, mais franc, sincère et pur. Lançant sous sa visière un long rayon de flamme, Semble à chaque coup d'œil communiquer son ame; Dans ce regard sévère et clément à la fois, La nature avant l'homme avait écrit ses droits; Il semble accoutumé, dès sa première aurore, A regarder d'en haut un peuple qui l'implore; Sa bouche, que relève une mâle fierté.

Imprime à son visage un air de majesté; Mais sa lèvre en tr'ou verte, où la grâce respire. Tempère à chaque instant l'effroi par un sourire; Et cette main qu'il ouvre, et qu'il tend comme Heniîi , Tout annonce le Roi !... La nef tremble à ce cri : Mais d'un geste à la foule il impose silence, Et d'un pas recueilli vers l'autel il s'avance.

i58 CHANT DU SACRE.

l'archevêque.

D'oïl viens-tu ?

LE ROI

De l'exil.

l'archevêque.

Qu'apportes-tu?

le roi.

Mon nom.

l'archevêque.

Quel est ce nom sacré?

LE ROI

Charles dix , et Bouruon.

l'archevêque.

Que viens-tu demander ?

LE ROI

Le sceptre et la couronne !

l'archevêque.

Au nom de qui?

VEILLE DES ARMES. iSg

LE ROI

Du Dieu qui les ôte et les donne !

l'archevêque.

Pourquoi?

LE ROI

Pour imposer à mon nom , à mes droits Le sceau majestueux du Dieu qui fait les Rois !

l'archevêque.

Connais-tu les devoirs que ce titre t'impose? Oses-tu les jurer?

le roi.

Que Dieu m'aide, et je l'ose.

l'archevêque.

Quels sont-ils ?

LE ROI

Proclamer et défendre la loi , Récompenser, punir, vivre , mourir en Roi ! Aimer et gouverner comme un pasteur fidèle Ce saint troupeau que Dieu confie à ma tutelle,

i(]n CHANT DU S\CRE.

Etre de mes sujets le père et le vengeur !

l'archeveqce.

Où les as-tu trouvés , ces devoirs ?

LE ROI

Dans mon cœur !

Mon front connut le poids do ces grandeurs humaines, Et c'est la rovauté qui coule dans mes veines!

l'archevêque.

Où sont les saints garans de tes sermens ?

LE ROI

Aux cieux!

Les mânes couronnés de mes soixante aïeux : Ce Charles qui fonda, des ruines de Rome, Un empire trop grand pour l'ame d'un autre homme; Ces princes tour à tour redoutés et chéris, Ces Louis, ces François, ces généreux Henris! Et si de ces héros tu récuses la gloire , J'en ai d'autres encore en qui le ciel peut croire!

l'archevêque'.

Où sont-ils ces témoins des paroles des rois? Où sont tes Douze Pairs?

VEILLE DES ARMES. r<Ji

LE ROI

( MonliaDt les Douze Psirs.)

Pontife , tu les vois !

l'archevêque.

Nomme-les !

LE ROF.

Reggio ! Ce nom, à sou aurore, Du saint vernis des temps n'est pas couvert encore ! Mais ses litres d'honneur sont partout déroulés! Regarde avec respect ses membres mutilés ! Ce nom , comme les noms des Dunois, des Xaintrailles, A germé tout à coup sur vingt champs de batailles : J'aime mieux, pour orner le bandeau qui me ceint, Un grand nom qui surgit, qu'un vieux nom qui s'éteint !

l'archevêque.

Quel est ce maréchal qui d'une main frappée , Cherche en vain à presser le pommeau d'une épée? L'étoile des héros étincelle sur lui , Et son bâton d'azur semble être son appui.

JV. II

i(}2 CHANT DU SACRE.

LE ROI

C'est le second Bayard ! c'est Victor ! c'est Bellune ! Plus brave que son nom, plus grand que sa fortune' Partout où la patrie a des coups à pKîurer, Son corps criblé de balle est là pour les parer. Et, fidèle au malheur encor plus qu'à la gloire. Ses revers ont toujours l'éclat d'une victoire!

l'archevêque.

Et celui qui soutient de son bras triomphant

T^es pas tremblans encor de ce royal cnfanl ,

Et qui d'un œil de père, en regardant son maître,

Semble dire en sou cœur : C'est moi qui l'ai vu naître '

Quel est-il?

LE ROI

Un soldat ; le nom d'ALLiiFÉR/V Illustre encor celui que l'Espagne pleura Quand, brisant dans Madrid le joug de la victoire, Pour unique dépouille il rapporta sa gloire! Sauveur du beau pays qu'il avait combattu, H a ravi son nom!... mais c'est par sa vertu'

VEILLE DES ARMES. i63

L ARCHEVEQT'E.

Mais quel est ce vieillard? Sa blanche chevelure Couvre à flocons d'argent l'acier de son armure; Par la trace des ans son front paraît terni...

LE RO.f.

C'est Moncey! des combats le bruit l'a rajeuni. Malgré ses traits flétris sous les glaces de l'âge, Les camps l'ont reconnu... mais c'est à son courage! Gomme un soldat d'hier il marcha pour son Roi. Il serait mort pour lui ! qu'il vieillisse pour moi !

l'archevêque.

Et celui qui brillant d'un long reflet de gloire?...

LE ROI

La Trémotiille!

l'archevêque.

Il suffît : ce nom vaut une histoire ! Et celui qui le front sur le marbre incliné, Aux degrés de l'autel humblement prosterné , Les mains jointes, les yeux fixes comme la pierre,

i64 CHANT DU SACRE.

Semble exlialer pour toi sa fervente prière, Quel est ce chevalier chrétien?

LE ROI

Montmorency!

l'archevêque.

L'œil, s'il n'y brillait pas, le chercherait ici !

LE ROI

Servant le même Dieu , fidèle au même maître , Ses aïeux, à ces traits, pourraient le reconnaître. Modèle du sujet, du héros, du chrétien, Son nom, de siècle en siècle, est un écho du mien; Et partout où la France a besoin de son glaive. Ou le Roi d'un ami, Montmorency se lève.

l'archevêque.

Ce guerrier qui soutient l'étoile des guerriers, Oîi l'image d'Henri brille entre des lauriers?

le roi.

Macdonald! des héros le juge et le modèle. Sous un nom étranger, il porte un cœur fidèle; Dans nos sanglans revers, moderne Xénophon,

La France et l'avenir ont adopté son nom , Et son bras, dans les champs d'Arcole et d'Ibérie, En sauvant les Français a conquis sa patrie !

l'archevêque.

Ce sage, revêtu de la toge à longs plis

Où l'on voit enlacés des cyprès et des lis ,

Et qui tient dans ses mains ton glaive et ta balance?

LE ROI

Arrête ! ce nom seul fait incliner la France !

C'est DEsiîZE ! C'est lui , dont l'éloquente voix

S'éleva pour sauver le pur sang de ses Rois ,

Quand au fer des bourreaux, impatiens du crime,

Disputant sans espoir la royale victime,

Il fallait un martyr pour défendre un Bourbon,

Lui seid , de ce grand meurtre a lavé son beau nom.

Louis à l'avenir a légué sa mémoire,

Et ces deux noms unis sont scellés dans l'histoire !

l'archevêque.

Et ce preux chevalier qui , sur l'écu d'airain , Porte au milieu des lis la croix du pèlerin , Et dont l'œil, rayonnant de gloire et de génie, Contemple du passé la pompe rajeunie?

i66 CHANT DU SACRE.

LE ROI

CnATEàUBRiANDÎ Ce Dom à tous les temps répond;

L'avenir au passé dans son cœur se confond ;

Et la France des preux et la France nouvelle

Unissent sur son front leur gloire fraternelle.

Soutien de la Couronne et de la Liberté,

Il lègue un double titre à la postérité;

Et pour briser naguère une force usurpée,

ï^a plume entre ses mains nous valut une épée!

l'archevêque.

Nomme encor ce vieillard qui, de pleurs inondé...

LE ROI

Ne m'interroge pas ! c'est le dernier Condé ! ! !

Il pleure un fils absent, ne troublons pas ses larmes!

l'archevêque.

Et ce prince, appuyé sur ses brillantes armes. Qui, les yeux attachés sur ce groupe d'enfans, Contemple avec orgueil cet espoir?...

LE ROI

D'Orléans

Ce grand nom est couvert du pardon de mon Frère : Le fils a racheté les armes de son père ! Et comme les rejets d'un arbre encor fécond, Sept rameaux ont caché les blessures du tronc!

l'auchevêque.

Nomme enfin ce héros , dont la tête inclinée Semble porter le poids de tant de tlestinée, Et dont le front chargé de palmes....

LE IIOÎ,

C'est mon Fils !

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