‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 29 sur 60 · QUATRIEME NOTE · texte numérisé non relu

QUATRIEME NOTE

Si nous étions encore au siècle des miracles /:, La colombe, planant sur les saints tabernacles, T'apporterait du ciel le chrême de Clovis....

L'onction administrée à Clovis a-t-elle été une inauguration? Ce prince a-t-il été oint comme roi ou comme chrétien ? Tout annonce que le sacre de Clovis, comme roi , est un fait supposé qui n'aurait d'autre fondement que le miracle de la sainte ampoule. Les auteurs des deux derniers siècles qui ont écrit notre histoire générale avec quelque discernement, n'ont vu, dans l'acte de la conversion de Clovis, qu'une cérémonie sacramentelle qui fit d'un roi idolâtre im monarque chrétien. Grégoire de Tours, qui rapporte les circonstances caractéristiques de cette so-

lennilé royale, ne dit pas un mot d'où l'on puisse inférer qu'il y fût question de toute autre chose que du baptême et de la confirmation de Clovis. Voici son récit : « Saint Rémi fait préparer un lavoir suivant le mode de l'immersion. Le baptistère est disposé et muni de baume* par son ordre. L'église est tapissée de courtines blanches, c'est la couleur des catéchumènes , et la décoration propre à la cérémonie du

* L'usage du baume et de l'huile parfumée, dans les cérémonies de la religion, tire son principe de la plus haule antiquité.

La manière de le préparer a fourni le sujet d'un traité volumineux dont parlent le patriarche Gabriel et Abulbircat, cités par Dom Chardon dans son Histoire des Sacremens. Outre l'huile et le suc de diverses fleurs , dit aussi Dom Vert , Cére'm. tom. I , les Grecs y font entrer la cannelle, l'ambre, le girofle, l'aloès, la muscade, le spinanardi, la rose rouge d'Irak et beaucoup d'autres drogues qui ne sont pas spcciûées. Le même auteur ajoute que l'Eucologe des Grecs indique jusqu'à quarante espèces d'aromates et de parfums dont les évCques de cette communion font la base du Saint- Chrême. L'Église latine n'emploie plus que du baume pur. Il n'y a que les missionnaires des pays o\\ l'on ne peut se procurer cet aromate, à qui les canons permettent d'y sub- «.lituor irnulrcs p.nrfums.

baptême. Nouveau Constantin , Clovis se présente au bain sacré pour y laver sa vieille lèpre et se purifier dans la source de vie. Là, confessant un Dieu en trois personnes, il est baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit : il reçoit enfin l'onction du chrême, et plus de trois mille Français participent aux mêmes sacremens dans la même cérémonie. »

Les traditions reçues veulent que la sainte ampoule ait été envoyée ou même apportée par le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe; et néanmoins elle est annoncée pour la première fois dans le Formulaire de Louis-le- Jeune, comme un présent de la Divinité transmis par un ange. L'apparition de l'ange est attestée par Godefroy de Viterbe et Guillaume-le-Breton. On la retrouve encore dans la Chronique de Morigny, et dans une épitaphe de Clovis que l'on conserva long-temps à Sainte-Geneviève de Paris, comme un monument de la plus haute antiquité : mais la descente de la colombe est plus conforme au rituel du sacre et à l'opinion dominante qui paraît se fonder sur les leçons d'Aymoin et d'Antonin, d'après le texte d'Hincmar.

Nous remarquerons que le grand sceau , le plus ancien de l'abbaye de Saint-Rémi, portait poiu* effigie

une colombe tenant en son bec une ampoule, ce qui prouverait que la version suivie dans le rituel est (raccord avec les premières traditions.

Mais comment se fait-il que la tradition la plus ancienne de ce prodige ne se concilie point avec le plus ancien des rëglemens qui l'ont consacrée? Pourquoi le sceau de Saint-Rémi nous indique-t-il une colombe, et le Formulaire de Louis Vil un ange? D'où vient celte différence essentielle entre des témoignages du même temps, qui ont dû dériver d'une même source? Cette contradiction dans les écrivains qui ont parlé de la sainte ampoule, plusieurs siècles après son apparition, ne serait pas moins inexplicable que le silence absolu des contemporains.

Le mode d'existence physique de ce chrême ne répondrait pas d'ailleurs à fidée qu'on s'est formée de sa nature et de son origine. Le baume de la sainte ampoule avait tout le caractère d'un corps terrestre; il a subi le sort des choses humaines; il a éprouvé les altérations du temps et tous les accidens communs aux substances terrestres analogues : car il a changé de nature, s'il est d'origine divine, ou il n'a rien de divin, s'il a conservé sa première essence, puisqu'elle est d'une nature corruptible.

Le peuple, toujours porté à grossir le merveilleux et à se faire une idée exagérée des choses secrètes, croyait que la sainte ampoule n'éprouvait aucune diminution.

C'est un préjugé dont quelques historiens n'ont pas su se défendre *, mais qui est reconnu et avoué depuis long-temps par les dépositaires mêmes de la relique**. La liqueur de Saint-Rémi n'avait pas conservé son ancienne fluidité : elle était , en grande partie, desséchée ou fortement congelée, d'un rouge obscur, presque entièrement opaque, et réduite à la moitié de la capacité de la fiole, qui était de la grosseur d'une figue verte. Voici la description qu'en donne Marlot dans /e Théâtre d'honneur, p. 267 : « Il semble que cette fiole soit de verre ou de cristal, laquelle, pour être remplie d'une liqueur tannée, est peu transparente à la vue; sa grosseur est comme une figue de moyenne grandeur : elle a le col

* Notamment Froissard, qui dit, en parlant du sacre de Charles VI , que la sainte ampoule n'éprouvait aucune diminution.

** Elle décroît à mesure qu'on en prend, telles sont les propres paroles de Marlot, docteur en théologie, et grandprieur de Saint-Nicaise de Reims.

blanchâtre pour ce qu'il est vide; son bouchon est d'un taffetas rouge, et si vous y appliquiez l'odorat, elle sent tout-à-fait le baume le plus exquis... I^a liqueur qu'elle contient n'est pas entièrement liquide, mais un peu desséchée , semblable à du fin baume congelé. H y a bien diminution d'un tiers , et non plus.

« Largeur de l'ampoule , un pouce sept lignes.

« Largeur du col, sept lignes et demie.

« Largeur du fond, un pouce une ligne.

« Longueur de la colombe , hormis la tête , deux pouces huit lignes.

«Elle est posée sur un cadre d'argent doré, à l'exception de la plaque oii elle est assise, qui est d'or semé de pierreries.

«Longueur du cadre, trois pouces dix lignes et demie.

« Largeur du cadre , trois pouces.

« Longueur de l'aiguille d'or avec quoi on prend l'onction , deux pouces onze lignes.

« Le cadre est sur une assiette d'argent doré , semé de pierreries, dont la bordure est d'or, où est attachée une chaîne d'argent, que l'abbé met à son cou lorsqu'on la porte en la grande église pour le sacre...»

La profanation do la sainte ampoule, brisée par

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(les mains impies, n'en fut pas moins un véritable scandale aux yeux des gens de bien. I^a sainteté du dépôt, le souvenir de sa destination, l'espèce de culte que lui vouèrent une longue suite de rois , cette auréole divine dont la ceignit la pieuse croyance de nos pères , tous ces antiques et religieux prestiges qui la rattachaient à la conservation du premier roi chrétien, n'ont pu la soustraire aux fureurs révolutionnaires. Un peu plus tard, peut-être, ils l'auraient protégée contre les atteintes de l'incrédulité, en faveur du nouveau pouvoir, et la France monarchique y aurait encore et long-temps respecté l'objet de la vénération de ses princes.

Il paraît que la sainte ampoule a échappé en partie à une destruction qu'on croyait entièrement consommée. Une lettre écrite par un fonctionnaire de Reim s à M, Leber l'informe de cette particularité. On pourra lire cette lettre curieuse à la page 348 de son livre, savant et curieux à la fois. La note ci-bas nous a été donnée en communication ; elle est étrangère à l'ouvrage déjà cité.

Note communiquée.

«Le 2 5 janvier 1819, quinze témoins ont comparu devant M. de Clievrières , procureur du roi honoraire de Reims. M. Seraine , qui était curé de Saint-Rémi de Reims, en '793, déclara ce qui suit : Le 17 octobre 1793, M. Hourelle, alors officier municipal et premier marguillier de la paroisse de Saint-Rémi, vint chez moi , et me notifia , de la part du représentant du peuple Rulh , l'ordre de remettre le reliquaire contenant la sainte ampoule, pour être brisé. Nous résolûmes, M. Hourelle et moi, ne pouvant mieux faire, d'extraire de la sainte ampoule la plus grande partie du baume qu'elle contenait. Nous nous rendîmes à l'église de Saint-Rémi; je tirai le reliquaire du tombeau du saint, et le transportai à la sacristie, oîi je l'ouvris à l'aide d'une petite pince de fer. Je trouvai placé dans le ventre d'une colombe d'or ou d'argent doré, revêtue d'émail blanc, ayant le bec et les pattes rouges, les ailes déployées, une petite fiole de verre de couleur rougeâtre d'environ un pouce et demi de hauteur, bouchée avec un morceau de damas cramoisi ; j'examinai cette fiole attentivement au

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jour, et j'aperçus grand nombre de traits ^l'aiguille aux parois du vase; alors je pris dans une bourse de velours cramoisi, parsemée de fleurs de lys d'or, l'aiguille qui servait, lors du sacre de nos rois, à extraire les parcelles du baume desséché et attaché au verre; j'en détachai la plus grande partie possible, dont je pris la plus forte, et je remis la plus faible à M. Hourelle. »

Suivent les détails des moyens employés par MM. Seraine et Hourelle pour la conservation de leur dépôt; et ce témoignage a été confirmé par les déclarations qu'ont faites les autres témoins. Ces parcelles conservées ont été remises entre les mains de M. Coucy, dernier archevêque de Reims, qui les a réunies dans un nouveau reliquaire qui a été placé dans le tombeau de saint Rémi.

Ces détails, qui ont été publiés, paraissent ne devoir laisser aucun doute sur leur authenticité et sur la vérité des faits qu'ils contiennent.

CINOUIEME NOTE,

Sois sacré! lu deviens, par ce royal mystère 5, ^,- Ia) maître de la terre, '"•'

Le serviteur de Dieu.

A partir de la fin du quatorzième siècle, le sacre a constamment passé pour une cérémonie sinon indifférente, du moins indépendante de l'exercice de tous droits et de toutes prérogatives ultramontaines ou sociales. L'héritier du trône, saisi du titre de i-oi dès le ventre de sa mère, a toujours été réputé roi par la seule force et dans toute la plénitude de son droit héréditaire, sans que le défaut ou l'accomplissement de l'onction pût ni le fortifier, ni l'affaiblir, ni rien changer à l'effet de la puissance royale, avant comme après la solennité. Mais on a continué d'y

respecter ce caractère auguste qu'y imprime % religion. Nous n'avons pas d'exemple qu'un roi de France ait dédaigné ou négligé de se conformer à cet antique usage, lors même qu'il a cessé d'être un sujet d'obligation politique , jusqu'aux successeurs de l'infortuné Louis XVI qui étaient hors d'état de se faire sacrer. Il n'est pas un de nos princes qui ne se soit fait un pieux devoir d'appeler la bénédiction du ciel sur les prémices de son règne, et de courber publiquement son front aux pieds du souverain maître des empires et des rois. Jean Rely, dans un de ses discours aux Etats de Tours, en i483, exprime ainsi son opinion au sujet du sacre : « La vertu de l'onction sacrée et des bénédictions sacerdotales et pontificales qui se font en la sainte église au couronnement des rois, quand ils sont dignement venus de lui, le font régner en paix, en joie et en prospérité, avoir longue vie, grande gloire et invincible sûreté, protection et garde de Dieu le créateur , et des benoits anges, de laquelle le roi est environné, défendu et gardé, etc.. »

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