‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 30 sur 60 · LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

LA PEINE DE MORT

AU PEUPLE DU F 9 OCTOBRE i83o.

Vains efforts ! périlleuse audace !

Me disent des amis au geste menaçant, Le lion même fait-il grâce Quand sa langue a léché du sang?

Taisez-vous! ou chantez comme rugit la foule!

Attendez pour passer que le torrent s'écoule

De sang et de lie écumant!

On peut braver Nëron , cette hyène de Rome ! Les brutes ont un cœurl le tyran est un homme :

Mais le peuple est un élément;

Elément qu'aucun frein ne dompte , Et qui roule semblable à la fatalité;

Pendant que sa colère monte ,

Jeter un cri d'humanité, C'est au sourd Océan qui blanchit son rivage Jeter dans la tempête un roseau de la plage,

La feuille sèche à l'ouragan!

C'est aiguiser le fer pour soutirer la foudre, Ou poser pour l'éteindre un bras réduit en poudre

Sui- la bouche en feu du volcan !

Souviens-toi du jeune poète, Chénierl dont sous tes pas le sang est encor chaud, Dont 1 histoire en pleurant répète Le salut triste à 1 echafaud *.

* Tout le monde connaît le mol d'André Chénier, sur récliafaud : « C'est donunage, dil-il en se frappant le front, il y nvait quelque chose là.»

DE MORT. 2i3

Il rêvait, comme toi, sur une terre libre Du pouvoir et des lois le sublime équilibre;

Dans ses bourreaux il avait foi !

Qu'importe? il faut mourir, et mourir sans mémoire; Eh bien, mourons, dit-il; vous tuez de la gloire;

J'en avais pour vous et pour moi !

Cache plutôt dans le silence Ton nom qu'un peu d'éclat pourrait un jour trahir !

Conserve une lyre à la France ,

Et laisse-les s'entre-haïr ; De peur qu'un délateur à l'oreille attentive Sur sa table future en pourpre ne t'inscrive

Et ne dise à son peuple-roi ; C'est lui qui disputant ta proie à ta colère. Voulant sauver du sang ta robe populaire.

Te crut généreux : venge-toi !

Non , le dieu qui trempa mon ame Dans des torrens de force et de virilité ,

N'eût pas mis dans un cœur de femme Cette soif d'immortalité.

2i4 CONTRE LA PEINE

Que l'autel de la peur serve d'asile au lâche,

Ce cœur ne tremble pas aux coups sourds d'une hache,

Ce front levé ne pâlit pas !

La mort qui se trahit dans un signe farouche En vain, pour m'avertir, met un doigt sur sa bouche:

La gloire sourit au trépas.

Il est beau de tomber victime Sous le regard vengeur de la postérité

DaLis l'holocauste magnanime

De sa vie à la vérité !

L'échafaud pour le juste est le lit de sa gloire Il est beau d'y mourir au soleil de l'histoire.

Au milieu d'un peuple éperdu!

De léguer un remords à la foule insensée , Et de lui dire en face une mâle pensée,

Au prix de son sang répandu.

Peuple, dirais-je, écoute! et juge!

Oui, tu fus grand, le jour où du bronze affronté Tu le couvris connnc un déluge !>u rellux de la liberté!

DE MORT. 2i5

Tu fus fort, quand pareil à la mer écumante, Au nuage qui gronde, au volcan qui fermente,

Noyant les gueules du canon, Tu bouillonnais semblable au plomb dans la fournaise , Et roulais furieux sur une plage Anglaise

Trois couronnes dans ton limon!

Tu fus beau, tu fus magnanime, Le jour où, recevant les balles sur ton sein.

Tu marchais d'un pas unanime

Sans autre chef que ton tocsin ; Où n'ayant que ton cœur et tes mains pour combattre , Relevant le vaincu que tu venais d'abattre ,

En l'emportant tu lui disais :

Avant d'être ennemis, le pays nous fit frères; Livrons au même lit les blessés des deux guerres :

La France couvre le Français !

Quand dans ta chétive demeure , Le soir, noirci du feu, tu rentrais triomphant Près de l'épouse qui te pleure, Du berceau nu de ton enfant !

■2iG CONTRE LA PEINE

Tu ne leiii- présentais pour unique dépouille Que la goutte de sang, la poudre qui te souille,

Un tronçon d'arme dans ta main ; En vain l'or des palais dans la boue étincelle, Fils de la liberté, tu ne rapportais qu'elle :

Seule elle assaisonnait ton pain!

Un cri de stupeur et de gloire Sorti de tous les cœurs monta sous cliaque ciel ,

Et l'écho de cette victoire

Devint un hymne universel.

Moi-même dont le cœur date d'une autre France , Moi, dont la liberté n'allaita pas l'enfance,

Rougissant et fier à la fois , Je ne pus retenir mes bravos à tes armes, Et j'applaudis des mains, en suivant de mes larmes

L'innocent orphelin des rois!

Tu reposais dans ta justice Sur !a foi des sermens conquis, donnés, reçus.; Un jour brise dans un caj)rice Les nœuds par deux règnes tissus!

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