‹ ŒuvresChapitre 23 sur 28 · CONVERSATION · texte numérisé non relu

CONVERSATION

Oui, mon cœur s'en souvient, decette heure tranquille, Qu'à l'ombre d'un tilleul, loin des toits de la ville, Nous passâmes ensemble au jardin des Chartreux; Je vois encor d'ici le tronc large et noueux ,

Et les mots qu'à ses pieds, de mon bâton d'ërable, En t'ëcoutant rêver^ je traçais sur le sable; Nous parlâmes du cœur, comme deux vieux amis Au foyer l'un de l'autre , à la campagne , admis , Heureux, après dix ans, du soir qui les rassemble, A table, sans témoins, s'entretiennent ensemble, Tandis que le flambeau par les heures rongé, S'use pour éclairer l'entretien prolongé, Et qu'un vin goutte à goutte épuisé dans le verre Rougit encor le fond de la coupe sincère.

J'avais pourtant noté d'un doigt réprobateur Tes vers trop tôt ravis à l'amour de l'auteur, Tes vers où l'hyperbole, effort de la faiblesse. Enflait d'un sens forcé le vide ou la mollesse; Tes vers, fruits imparfaits d'un arbre trop hâté. Qui les laisse tomber au souffle de l'été, Mais à qui sa racine étendue et profonde, Et ce ciel amoureux qui lui prodigue l'onde, Assurent, pour orner ses rameaux paternels, Une sève plus forte et des jours éternels! Ces vers en vain frappés d'un pénible anathème Mon cœur plus indulgent les excuse et les aime;

Sous ces mètres rompus qui boitent en marchant, Sous ces fausses couleurs au contraste tranchant , Sous ce vernis trop vif qui fatigue la vue , Sous cette vérité trop rampante ou trop nue , On y sent ce qu'à l'art l'homme demande en vain , Ce foyer créateur où couve un feu divin, Feu dont les passions alimentent la flamme , Chaleur que l'ame exhale et communique à l'ame * ; Devant le sentiment le goût est désarmé , Et mou cœur ne retient que ce qui l'a charmé î Comme au sein d'une nuit où tout regard expire, Si quelque feu lointain sur un mont vient à luire, L'œil, volant de lui-même à la vive clarté. Franchit, sans y toucher, des champs d'obscurité. Et, s'attachant dans l'ombre au seul point qui rayonne, Oublie , en l'admirant , la nuit qui l'environne '

Et tu veux aujourd'hui qu'ouvrant mon cœur au tien , Je renoue en ces vers notre intime entretien ?

*M. de Sainte-Beuve n'avait pas encore publié les Consolations^ qui ont justifié les espérances des amis de son talent si intime et si original.

3oo HARMONIES POETIQUES

Tu demandes de moi les haltes de ma vie?

Le compte de mes jours?... Mes jours? je les oublie.

Comme le voyageur, quand il a dénoué

Sa ceinture de cuir, et qu'il a secoué

De ses souliers poudreux la boue et la poussière ,

Redoutant de porter un regard en arrière ,

Dédaigne de compter tous les pas qu'il a faits

Pour arriver enfin à son foyer de paix !

Ainsi dans mon esprit ma route est effacée;

Je n'en rappelle rien à ma triste pensée,

Que la source où j'ai bu dans le creux de ma main ,

L'arbre qui répandit l'ombre sur mon chemin!

La fleur, que sur ses bords ma main avait choisie ,

Afin d'en respirer j usqu'au soir l'ambroisie,

Et qui , dès le matin , cédant à la chaleur,

Se pencha languissante et mourut sur mon cœur 1

Et de ma vie obscure, hélas! qu'aurais-je à dire? Elle fut..., ce qu'elle est pour tout ce qui respire; Un rêve du matin , qui commence éclatant Par de divinâ amours dans un palais ilottant, Se poursuit dans le ciel, et finit sur la terre Par du pain et des pleurs sur lui lit de misère !

ET RELIGIEUSES. 3oi

Ami, voilà la. vie universelle, hélas!

Et la mienne; et pourtant je ne l'accuse pas!

Juste envers le destin dont la coupe est diverse ,

Je le bénis du miel que dans la mienne il verse.

D'autres n'ont que l'absinthe; et moi, grâce au Seignein%

J'ai ce que leur misère appelle le bonheur '

Un toit large et brillant sur un champ plein de gerbes,

Des prés où l'aquilon fait ondoyer mes herbes ,

Des bois dont le murmure et l'ombre sont à moi,

Des troupeaux mugissans qui paissent sous ma loi ,

Une femme, un enfant, trésors dont je m'enivre,

L'une par qui l'on vit, l'autre qui fait revivre!

Un foyer où jamais l'indigent éconduit

N'entre sans déposer son bâton pour la nuit ,

Où l'hospitalité, la main ouverte et pleine,

Peut donner sans peser le pain de la semaine ,

Ou verser à l'ami qui visite mon toit

Un vin qui réjouit la lèvre qui le boit;

Que dirais-je de plus ? la douce solitude.

Le jour semblable au jour lié par l'habitude,

Une harpe, humble écho d'espérance et de foi,

Et qui chante au dehors quand mon cœur chante en moi !

Le repos, la prière, un cœur exempt d'alarmes,

3o2 HARMONIES POÉTIQUES

Et la paix du Seigneur, joyeuse dans le§ larmes; D'un seul de tous ces dons qui ne serait jaloux? Mais combien manque-t-il à qui les reçut tous! De quelque jus divin que Dieu nous la remplisse, Toute l'eau de la vie a le goût du calice; La joie a son ennui , le plaisir sa langueur, L'erreur du malheureux c'est de croire au bonheur ! Que sert de jeter l'ancre et de dire à sa barque : «Arrêtons-nous, voilà le port que je te marque! « Tu dormiras ici comme une île des mers « Que ne peut soulever l'effort des flots amers » ? Tandis que nous parlons , une vague éternelle S'enfle sous le navire et l'emporte avec elle ; Sur les mers de ce monde il n'est jamais de port; Et le naufrage seul nous jette sur le bord ! Jeune encor j'ai sondé ces ténèbres profondes : La vie est un degré de l'échelle des mondes Que nous devons franchir pour arriver ailleurs ! Souvent les pieds meurtris , le front blanc de sueurs , Comme un homme essoufflé qui monte un sentier rude Se repose un moment, vaincu de lassitude; Sur cette marche même , hélas ! qu'il faut franchir ' Ou pour reprendre haleine ou pour se rafraîchir,

ET RELIGIEUSES. 3o3

On s'arrête, on s'assied, on voit passer la foule Qui sur Tëtroit degré se coudoie et se foule, On reconnaît de l'œil et du cœur ses amis , Les uns par le courage et l'espoir affermis , Montant d'un pas léger que rien ne peut suspendre, Les autres chancelans et prêts à redescendre. C'est parmi ces derniers que mon œil te trouva , Tu tombais' je criai! le Seigneur te sauva! Tu repris ton élan vers la céleste porte! Honneur en soit rendu, non à cette voix morte, Mais au Dieu qui donna la vie à mes accens, Qui met le trait sur l'arc, et la flamme à l'encens, Fait un écho vivant de nos lèvres muettes , Et dans nos cœurs fêlés verse ses eaux parfaites ! Ton cœur était l'or pur caché dans le filon , Qui n'attend pour briller que l'heure et le rayon ; La perle au fond des mers sous l'écaillé captive , Qu'un pêcheur dans ses rets amène sur la rive : L'or ne doit point de grâce aux sondes du mineur, Ni la perle aux filets; mais tous deux au Seigneur, Dont le regard divin scrute la terre et l'onde , Et dirige lui seul le filet ou la sonde! Ainsi sa vérité t'attendait à son jour. Et sa voix dans ta voix va parler à ton tour!

3o4 HARMONIES POÉTIQUES

Oui , dût un froid mépris répondre à notre lyre , Dût notre vérité se nommer un délire, Dût notre âge, enivré des seuls soins d'ici-bas, Sourire en nous disant : Je ne vous connais pas ! Semblables devant l'homme à ces hardis prophètes Que la dérision conviait à ses fêtes , Et, qui sur leurs tyrans lançant l'esprit divin. Gravaient trois mots obscurs sur les murs du festin , Répétons-lui toujours que l'univers est vide, Que la vie est un flot que chasse un vent rapide, Et qui doit nous porter à l'immortalité Ou se fondre en écume , en bruit , en vanité ; Que tout but ici-bas est trompeur ou fragile. Tout espoir abusé, tout mouvement stérile; Que les rêves de l'homme et ses ambitions , La sagesse, les arts, le bras des nations. Les efforts réunis des siècles et du monde Ne peuvent retarder la mort d'une seconde, Faire avancer le jour d'une heure dans les airs, Ou rebrousser le vent et l'écume des mers ! Que l'homme n'a reçu du seul maître suprême De puissance et d'empire ici que sur lui-même, Et qu'en dépit du siècle il n'a dans ce bas lieu Qu'une œuvre : la vertu; qu'une espérance : Dieu !

ET RELIGIEUSES. 3o5

Ce sort est assez beau pour un peu de poussière ; Il devrait consoler même un fils de lumière , De ne pouvoir changer les sentiers radieux De ces astres lointains, poussière aussi des cieux.

Et puisse alors celui que notre langue adore,

Comme un souffle vivant anime un bois sonore,

Prêtant l'âme et la vie à nos pieux concerts,

De son souffle incréé diviniser nos vers !

Nos vers morts, et formés de syllabes muettes.

Si Dieu ne retentit dans la voix des poètes !

Leur donner ce qu'il a, puissance et vérité,

Et ce que Thomme entend par immortalité !

C'est-à-dire un écho qui dure une seconde

Sur cet atome obscur que nous nommons un monde ,

Semblable, hélas! à peine au retentissement

Qui le soir sous les bois se prolonge un moment.

Quand, le pâtre brisant son chalumeau sonore,

Du son qu'il n'entend plus l'air ému vibre encore î

Et même de ce prix ne soyons point jaloux !

Chantons pour soulager ce qui gémit en nous ! #

Quand la source à la mer a versé son eau pure.

Qu'importe si l'abîme étouffe son murmure!

iiF. 20

3o6 HARMONIES POÉTIQUES.

Qu'importe si les vents dispersent sur les mers

Le cri qu'a jeté l'aigle en traversant les airs,

Quand Toiseau s'élevant des rochers du rivage

Plane dans le rayon au-dessus du nuage,

Qu'il n'entend plus la vague , et qu'il voit sous ses yeux

Ces abîmes d'azur qui sont pour nous les cieux !

SEPTIEME

HARMONIE

ffc Smnbeau D'une ilterc.

Un jour, les yeux lassés de veilles et de larmes, Gomme un lutteur vaincu prêt à jeter ses armes , Je disais à l'aurore : En vain tu vas briller; La nature trahit nos yeux par ses merveilles,

3o8 HARMONIES POÉTIQUES

Et le ciel coloré de ses teintes vermeilles Ne sourit que pour nous railler!

Rien n'est vrai, rien n'est faux; tout est songe et mensonge ! Illusion du cœur qu'un vain espoir prolonge! Nos seules vérités , hommes , sont nos douleurs ! Cet éclair dans nos yeux que nous nommons la vie , Etincelle dont Famé est à peine éblouie , Qu'elle va s'allumer ailleurs !

Plus nous ouvrons les yeux, plus la nuit est profonde, Dieu n'est qu'un mot rêvé pour expliquer le monde, Un plus obscur abîme où l'esprit s'est lancé. Et tout flotte et tout tombe ainsi que la poussière Que fait en tourbillons dans l'aride carrière Lever le pied d'un insensé!

Je disais ; et mes yeux voyaient avec envie Tout ce qui n'a reçu qu'une insensible vie Et dont nul rêve au moins n'agite le sommeil ; Au sillon, au rocher j'attachais ma paupière,

Et ce regard disait : A la brute, à la pierre, Au moins, que ne suis-je pareil?

Et ce regard errant comme l'œil du pilote Qui demande sa route à l'abîme qui flotte , S'arrêta tout à coup fixé sur un tombeau! Tombeau, cher entretien d'une douleur amère, Où le gazon sacré qui recouvre ina mère Grandit sous les pleurs du hameau !

Là, quand l'ange voilé sous les traits d'une femme Dans le Dieu sa lumière eut exhalé son ame Comme on souffle une lampe à l'approche du jour; A l'ombre des autels qu'elle aimait à toute heure , Je lui creusai moi-même une étroite demeure. Une porte à l'autre séjour!

Là dort dans son espoir celle dont le sourire Cherchait encor mes yeux à l'heure où tout expire, Ce cœur source du mien, ce sein qui m'a conçu, Ce sein qui m'allaita de lait et de tendresses,

3io HARMONIES POÉTIQUES

Ces bras qui n'ont été qu'un berceau de caresses, Ces lèvres dont j'ai tout reçu !

Là dorment soixante ans d'une seule pensée ! D'une vie à bien faire uniquement passée, D'innocence , d'amour, d'espoir, de pureté , Tant d'aspirations vers son Dieu répétées , Tant de foi dans la mort, tant de vertus jetées En gage à l'immortalité!

Tant de nuits sans sommeil pour veiller la souffrance, Tant de pain retranché pour nourrir l'indigence , Tant de pleurs toujours prêts à s'unir à des pleurs , Tant de soupirs brûlans vers une autre patrie. Et tant de patience à porter une vie Dont la couronne était ailleurs!

Et tout cela pourc|uoi? Pour qu'un creux dans le sable Absorbât pour jamais cet être intarissable! Pour que ces vils sillons en fussent engraissés î Pour que Flierbe des morts dont sa tombe est couverte

ET RELIGIEUSES. 3ii ^■

Grandît, là, sous mes pieds , plus épaisse et plus verte ! Un peu de cendre était assez !

ISon, non; pour éclairer trois pas sur la poussière Dieu n'aurait pas créé cette immense lumière , Cette ame au long regard , à l'héroïque effort ! Sur cette froide pierre en vain le regard tombe , O vertu ! ton aspect est plus fort que la tombe , Et plus évident que la mort !

Et mon œil convamcu de ce grand témoignage, Se releva de terre et sortit du nuage , Et mon cœur ténébreux recouvra son flambeau ! Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère ! En vain la vie est dure et la mort est amèrc, Qui peut douter sur son tombeau?

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