‹ Œuvres;Chapitre 16 sur 112 · XXXVI NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT · texte numérisé non relu

XXXVI NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT

Dans les Lettres sur la tolérance et le Conciliateur, se trouve agitée une question qui ne préoccuperait peut-être pas encore les esprits au moment oii nous traçons ces lignes, si les hommes appelés plus tard à la résoudre eussent été convaincus, comme Turgot, qu'au lieu de la ruse et du mensonge, la politique ne devait avoir d'autre point d'appui que la raison et la morale. Cette question est celle du rôle qui appartient à l'État en matière de religion.

Le principe posé par ce noble représentant des idées d'ordre et de progrès au dix-huitième siècle, est qu'aucune religion, en dehors de sa complète liberté d'existence, pourvu même que ses dogmes et son culte ne soient pas contraires au bien de la société, n'a de droit à la protection de l'État. Il en est ainsi parce que, d'une part, l'État n'a que le devoir de protéger des intérêts communs à tous, et que de l'autre l'intérêt de chaque homme est isolé par rapport au salut. Comjne, par la nature des choses, chacun ne relève que de Dieu dans cette importante affaire, il est évident que la loi ne saurait intervenir dans l'ordre spirituel qu'en essayant de violenter les consciences, ce qui est absurde, puisque la foi ne s'impose pas; et qu'en s' efforçant de sacrifier le droit d'une partie de la société au droit de l'autre , ce qui serait une injustice révoltante. Les choses du ciel sont essentiellement distinctes de celles de la terre. A chaque Éghse le gouvernement des âmes, la direction dans les voies du salut, et au souverain l'unique soin de veiller à la conservation et au bonheur de l'État. Il est juge, non des croyances, mais des actions. Il ne lui appartient pas de prononcer entre l'Alcoran et l'Évangile , comme doctrine religieuse; mais il a le droit incontestable de juger la valeur respective des dogmes de l'un et de l'autre, dans leur rapport avec le bien de l'État. Si donc un sectateur de Mahomet voulait prêcher la polygamie en France, son zèle devrait y être proscrit, non parce qu'il blesserait la morale de l'Évangile, mais parce qu'il offenserait nos mœurs et nos lois. La puissance publique, en un mot, ne s'exerce ici-bas que dans l'intérêt seul des hommes, et non dans celui de la Divinité, dont la cause n'a

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pas besoin d'un semblable secours. « On n'a pas roué Cartouche, écrit Turgot, comme mauvais catholique, mais comme mauvais citoyen. »

Mais, dira-t-on peut-être, la puissance publique n'étant exercée que par des hommes qui sont toujours sujets aux passions et à l'erreur, le bien de l'État servira de prétexte à l'oppression des consciences, et la liberté religieuse ne sera jamais qu'une fiction. Turgot prévient l'objection, et répond d'abord que l'abus qu'on redoute ne découlerait pas des principes qu'il a posés; ensuite, qu'il doit exciter peu d'inquiétude dans un pays où l'on n'opposerait pas d'obstacles au progrès des lumières, et où l'on aurait à cœur de répandre et d'éclaircir toutes les notions du droit public.

Il arriverait infailliblement alors qu'on comprendrait que la tolérance est cent fois préférable à la persécution pour ramener les hommes de l'erreur à la vérité. On souffi'irait donc les dogmes mêmes qui choquent un peu le bien de l'État, pourvu qu'ils ne renversassent pas les fondements de la société; et en ne pressant pas le ressort du fanatisme, le temps ne serait pas long à venir où la raison générale ferait tomber dans le mépris toutes les croyances erronées.

De cette séparation radicale de l'ordre spirituel et de l'ordre temporel, de la doctrine qu'aucune religion ne peut revendiquer le droit d'être protégée par l'État, qui doit les tolérer toutes, Turgot ne conclut pas, cependant, que l'État n'ait lui-même celui de choisir et de protéger une religion. Au contraire, il pense qu'il en a le devoir, et voici les motifs qu'il en donne :

« Je ne veux cependant pas, dit-il, interdire au gouvernement toute protection d'une religion. Je crois, au contraire, qu'il est de la sagesse des législateurs d'en présenter une à l'incertitude de la plupart des hommes. Il faut éloigner des hommes l'irréligion, et l'indifférence qu'elle donne pour les principes de la morale. Il faut prévenir les superstitions, les pratiques absurdes, l'idolâtrie dans laquelle les hommes pourraient être précipités en vingt ans, s'il n'y avait point de prêtres qui prêchassent des dogmes plus raisonnables. Il faut

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