‹ ŒuvresChapitre 10 sur 23 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

126 LA DrnifE comédie

fourche cnlourëc de vipères les pauvres repentants. Âpres avoir assislé au jugement d'un pécheur par le Tont-Pnissant, après avoir vu une page de crimes effacée du livre de la justice par une seule larme de repentir qu'avait recueillie l'ange de la miséricorde, le jeune moine parvint aux abords du ciel, oè, comme toujours, il ne rencontra que des parfums, des Ik el des roses. Aussitôt il revint sur terre, et saint Pierre, loi fin» sant parcourir un grand nombre de royaumes, lai moolrahl lieux sacrés auxquels il fallait croire. Roulant ensiriie in# immense carte sur laquelle était tracée l'image de ces 9tm* trées, Tapôtre la broya et la lui fit avaler. Albéric de antt rien, mais bientôt il se réveilla de son assoupissement, étonrii et frappé au point que, pendant plusieurs jours, sa mère i» put se faire reconnaître de lui. Plus tard il se fit moine etpril rhabit au Mont-Cassin.

Un des traits caractéristiques du texte d'Albëric, c'est iprt ridée de purgatoire y domine celle d'enfer, ou plutôt que kt deux choses sont entièrement confondues. Guidé par la doctrina de saint Thomas, qui annonçait que les âmes, dans le purgatoire, ne sont pas tourmentées par les démons*, Dante, le premier parmi les poêles, comprendra qu'au point de vue chrétien, le purgatoire n'est pas un appendice de l'enfer, mais nne sorte de vestibule du paradis; le premier parmi les visionnaires, il séparera, il éloignera les réprouves des éprouvés. Toutefois, il faut rendre justice à chacun, celte idée commençait déjà à poindre dans le voyage de l'autre monde que nous avons rq accomplir au roi Charles le Gros.

Si la vision d'Albéric est restée inconnue et n'a guère franchi les murs de l'abbaye du Mont-Cassin, ou peut affirmer qoe celle dite du purgatoire de saint Patrice* de\ïnt, en revanche, familière à toute l'Europe. Mathieu Paris ^ ainsi que Vincent de Bcauvais^ lui firent les honneurs de leur prose; Marie de France enfin, et d'autres jongleurs avec elle, la rendirent po-

' Summ.y tert. pari., suppl., quxst. 72, arU 3. • y. BoUaud., n mars, \u 587.

» Éd. do I6ii, iu-M., p. Cl cl suiv.

«Ano. 1153.

AVAÎfT DA!ÇTE. 127

uîaîre par leurs rîmes* : c'est une de celles qui probablement jrent connues d'Âlighieri.

Une très-ancienne tradition voulait qu'au sixième sûVIe apôtre Patrice eût, pour convaincre les Irlandais, ouvert prés e Dungal une caverne miraculeuse qui menait & Taufrc nonde. Cest dans cette caverne que s'avisa de vouloir di^s- «ndre, six siècles plus tard, et par pur esprit de pénitence, an soldat converti nommé le chevalier Ov^ein. Après être demeuré quinze jours en prières (il y a là évidemment quelque MMiTenir de Tantre antique de Trophonius^ tel que Ta dépeint Pausanias*), Owein s'aspergea d'eau bénite; puis, se recommandant à Dieu et à la procession qui l'accompagnait, il entra seul et pieds nus. Après qu'il eut longtemps marché dans les ténèbres, le chevalier arriva à une vaste cour entourée de colonnes. Là, quinze religieux vinrent le trouver, et le pg'eur, qui marchait en télé, l'engagea vivement à ne se point laisser tenter ni effrayer par les démons. Une légion de diables difformes ne tarda pas en effet à arriver, et, après avoir vainement offert à Owein de le reconduire par où il était venu, elfe essaya de le jeter tantôt sur un énorme bûcher, t«intôt sur une roue aux dents de feu; mais toujours le nom du Christ, prononce à propos par Owein, faisait évanouir ces simulacns de supplice. Le chevalier, resté seul avec quelques démons, se sentit en traîner rapidementdans des solitudes ténébreuses, lointaines, sans fîn, et où soufilait un vent violent. Enfin apparut une plaine dont l'horizon était infmi, et d'où partaient dos gémissements : une multitude d'hommes couchés à terre et traversés par des pieux rougis mordaient le sol avec rage. Dans un autre champ, ils étaient couchés sur le dos : des dragons, assis sur leur poitrine, les déchiraient avec des dents de feu, et des serpents ignés, les serrant à les étouffer, lançaient leurs dards dans le cœur de chacun d'eux. De hideux démons et des vautours gigantesques volaient sur celle foule, et lacéraient ceux

' Boquefort, Poésies de Marie de France, t. II, p. 411 et suiv. Cf. De Laruc, Bardes et Jongleurs, t. III, p. 245.

' Descript Grœc , 1. ix, Bœ-tua, c. 39. Cf. Le Craud d'Aussy, Fabliaux, cd, acQouard, 1829, in-8% t. V, p. 93.

qui OC souffraient pas assez. Plus loin, c'étaient d'autres lourments : ici, des squelettes grelottant sous aoe glace éteroeUe; là, des patients attachés au sol par des clous si nombreui qu'on n'eût pas trouvé à poser le doigt sur leur chair^; puis venaient des damnés suspendus dans le soufre par les ongles, une roue de feu qui tournait si vite qu'on eût dit un cercle rouge, et enfln des broches colossales que des démons arrosaient afce des métaui fondus. Voilà ce qu'Owein vit dans les vallées de la damnation; quant aux ineffables délices des jardins oélesiei^ il ne les contempla qu'à distance, à travers une lumière filigante et du haut d'une grande montagne, où une proœssîoa Tétait venue conduire. Il lui fut défendu d'aller plus loin: oi le reconduisit à la porte, qui se ferma, et le chevalier rerint humblement sur terre, purifié de ses péchés.

Je ne mets pas en doute que l'auteur de la Divine Cmè' die n*ait directement connu cette légende; le souvenir s'en retrouve à bien des endroits du poème, et les rapprochemenli sont trop faciles pour qu'il soit besoin de les indiquer. On e même été plus loin; on a voulu que Dante ait puisé directement son sujet et tout son plan dans le vieux roman de Gwrino il Meschino^, dont la date et l'origine, soit provençale, soit française, sont incertaines, et où se retrouvent tout simplement les principaux détails de la vision d'Owein. L'enfer a, dans ce roman, la forme concentrique qu'il a reçue de Dante, et Satan y occupe également le fond de Tabime; mais il serait aisé d'établir, malgré rautorilé de Pelli et de Fontanini, que le roman de GuerinOy si populaire au quinzième siècle, et qui a eu les honneurs de la Bibliolhcque bleue, est, au moins dans sa rédaction actuelle, postérieur à la Divine Comédie.

Peu importe; avec le temps, avec chaque siècle, le cycle légendaire auquel appartient la Divine Comédie s'étend et se diversiUe. Oa le voit ainsi grandir jusqu'à Dante, qui absorbe tous ces ruisseaux, comme fait un grand fleuve, sans que ses eaux mêmes paraissent grossir et s'augmenter.

' Si cspès que nul ni moUreit

Sun dci k'u clou ui tuchcreit...

dit Marie de France.

* Pudouc, 1473, iu-l'ol., cli. IGO cl siiiv.

Il D'est donc pas possible de douler que le pèlcriDage de Fautre monde ne fûl à la fin devenu comme une forme générale et courante, commode aux écrivains. Ce genre lilléraire, répandu dans toute l'Europe, pénétra jusqu'à Constantinople, sans doute à l'aide des croisades. Un contemporain inconnu d^Ânne Gomnène chercha en effet à rajeunir , par une composition de cette espèce, la littérature dégénérée de la Grèce. Rien de plus plat que cette Vmon de Timarion ^ Un gourmand entouré de rats qui lèchent sa barbe, un rhéteur qui mord Tépaule de Diogène pour entrer en paradis, voilà tout ce que sait trouver Timagination abâtardie du Byzantin. Le tribunal de Téternité n'est plus chez lui qu'une méchante échoppe où plaident des avocats bavards; ce ne sont que rivalités de pédants ou ergoteries de théologiens, en un mot l'empire grec au douzième siècle.

Ne rions pas trop de ce manque d^art, de cette grossièreté du moyen âge ; il en reste des traces dans Tœuvre même du maître, et le lecteur de Dante s'aperçoit trop souvent qu'il n^assiste qu'au rêve d'un homme. Çà et là les petites haines du gibelin, les intérêts de faction ou de caste fout irruption tout à coup au milieu des intérêts éternels. 11 y a, par eiemple, un endroit du Paradis qui m'a toujours choqué : on est au milieu des sphères, tout semble s'abîmer dans TinOni, et le poète montre à peine visible à l'horizon des espaces la planète obscure où végète Phonime; mais voilà que subitement la terre so rapproche comme par un coup de théâtre, au point qu'on la touche pour ainsi dire, et qu'on reconnaît les rues de Florence. L'illusion, qui a des ailes, disparait aussitôt, et il me semble que j'ai entrevu les ficelles du machiniste. Toute, fois le génie de l'Alighicri a en soi quelque chose de si despotique, quon retombe vite sous le jougj il ne vous lâche que pour vous ressaisir.

On le sait, il est douteux que Dante eût lu directement Mo-

» Elle a été pnblice par M. Hase, Notices des Mss., i, It, 1813, in-4*, p. I4l. Il y a encore deux autres rapsodies byzantines du même genre, mais postdrieares à Dante. M. Hase a donné l'analyse de la première à la suite de celle de Timarion [ibid», p. 129 et suiv.). H. Boissonade a inséré le texte de la seconde (iiciJii;Al« Mit^ap^ Iv a^u) dans ses Ànecdota graca.

130 LA Dirmc comédie

mère; en revanche, les platitudes byzantines de Tîmarion parvinrent-elles jasqn^à lui ? Ce serait un grand hasard, et it est presque permis d'affirmer le contraire. Je tenais néanmoins, en poursuivant ainsi jusque dans la Grèce mourante cette inspiration commune et générale des visions sur Tautrs monde, je tenais à montrer, par un exemple d'autant plu frappant qu'il est plus détourne, quel est au fond le caractère en quelque sorte humain de l'œuvre du podte. Dante avaîl pour lui l'initiative des peuples qui, par tant d'ébauches suc cossives, préparèrent celte épopée à laquelle il devait doniMT son nom.

Si on voulait même sortir de ce vieux monde païen, devenu, au moyen âge, le centre et comme le domaine immédiat du catholicisme, on pourrait demander à la poésie Scandinave et à la lillcrature orientale quels sont les monumenfl analogues qu'elles présentent à la critique. On a rapproché quelques traits de VEdda de certains passages de la Dhifii Comédie; je pourrais on faire autant pour le voyage de Tadjkila vers le roi de la mort dans le Mahabarata, enfln pour tous ces codes des religions de l'Inde, pour toutes ce* épopées sanscrites dont les poètes semblaient faire de gigantesques sépultures à leur pensée. Sans même s'égarer si loin, il y aurait à rechercher si Tinlluence arabe, manifeste à la cour lettrée de Sicile, et qui par là avait dû remonter en Toscane, n'a pas fait pénétrer chez Alighieri quelques-unes des images du Koran ; il y aurait à rechercher aussi si les sept compartiments * progressifs introduits dans le séjour de la damnation par les rabbins, ne lui donnèrent pas Tidée première de ses cercles infernaux. Mais, je le demande, ne serait-ce pas élargir inutilement, indiscrètement le cercle de l'inspiration dantesque? ne serait-ce pas se montrer infidèle au caractère même de ce grand génie poétique? Assurément, si on considère le sol, pour ainsi dire, de la culture littéraire du moyeu âge, on voit peu à peu s'établir comme un double

' < IIxc Tocantur : gnhcnna, ports morlis, ports umbrse mortis, puions ccrraptionis, lalam cœiii, pcniitio ; iiiilmum est iufernus... > (Joh. Buxtorfii, Luekcn chaldaicum, talmudicum et rahbinicum* Bàlc, 1639, in*fuK, p. 231 a.)

courant qui vient féconder ces plages arides et jonchées de» débris de la civilisation romaine. L'nn sort du monde g;erma« nique et de la Scandinavie pour apporter à la vieille Europe cette poésie originale et barbare qu'on retrouve dans les Eddas et dans les Niebelungen; Tauire nous arrive de Bagdad avec les féeries, avec les splendeurs inattendues de la littérature arabe. Dante, sans nul doute, a profilé de Tinfluenee générale que cette nouvelle et double révélation poétique avait déjà exercée de son temps; mais il n'en a rien tiré individuelle* ment, directement. Le propre de son talent, ou, si Ton veut, de sa méthode, c est de s'enfermer dans Tancien monde, dans la Bome impériale devenue la Borne pontificale. Son livre ressemble à ces temples des anciens dieux changés en églises; le poêle s'agenouille au pied de la croix , mais il est aussi en contemplation devant l'adorable beauté de Tart païen. C'est Virgile qui le guide dans son pèlerinage catholique : les véritables tendances de Dante éclatent ici manifestement; par son culte pour l'antiquité, il fait présager la Benaissance; par la donnée pieuse de son poème, il résume les croyances du moyeq âge. Ces statues de Janus , qu'il pouvait contempler dans les ruines italiennes et qu'allaient bientôt recueillir les musées des Médicis , semblent lui avoir fait envie ; comme elles , il a les regards tournés en même temps vers le passé et vers l'avenir,

Yll.

ENVAHISSEMENT DD GROTESQUE PAR lES TROUVERES. — . ADAV DE nos. — KyTEBEOF. — JlAOUL DE SOUDAN. — FABtiAVX,

Dante a commencé son poème h la fin du treizième siècle* or, au treizième siècle, s'ouvre précisément une ère nouvelle, Il y a comme un temps d'arrêt dans les visions, comme un moment de silence solennel avant la venue d'Alighieri, Les moines sont dépossédés par les trouvères. Dorénavant, au lieu d'être le résultat d'hallucinations sincères, ou de servir d'instruments aux ruses politiques, les pèlerinages dans l'autre monde deviennent de simples thèmes littéraires,

y esprit narquois et trivial des trouvères venait de faire i#

132 LA DITINE COMÉDIE

satire de la Tie dans le Roman de Renart. Pour continiier eelta œuvre, il lui suffit de s'emparer des visions, car rien n'est il facile que de railler ce monde-ci en parlant de Tautre. G>mine rimaginalion, d'ailleurs, n'était pas le propre de ces poêlas de la langue d'oil, ils durent naturellement se saisir déA rabovi d'un cadre aussi facile et aussi anciennement populaire. Oé devine quelles transformations va subir la vision en pasMOt ainsi du cloître dans la rue, de la langue officielle de l'Ëf^ dans les patois vulgaires : le familier se substituera ao i^ rieux, la satire à la menace, la plaisanterie burlesque à la fcpreur. H n'y a pas à s'y tromper, c'est l'esprit des temps noovcaux, c'est le scepticisme futur qui commence à apparaître, sans qu'on le devine , sous cette livrée et avec ces grelois de baladin. Quand Voltaire, plus tard, se moquera des eootoi bouffons que les jongleurs faisaient de la vie à venir, il méconnaitra sa propre généalogie; il ne se doutera pas queea paradoxes impies qu'il ose émettre sur l'autre monde, il n'a la liberté de les écrire et le privilège de les faire croire que parce que ces pauvres rimeurs du moyen âge ont les premiert risqué le sarcasme contre la foi des époques antérieures. L'édat de rire amer qui semble se correspondre, à travers les âges, de Lucien à l'auteur de Candide, a certainement son écha chez les trouvères. De là le caractère étrange et inattendu des visions versifiées d'alors.

L'histoire littéraire n'échappe pas à la loi des transitions; entre les visions latines, qui étaient écrites d'un ton grave, et les visions en langue vulgaire, qui furent rédigées dans une intention plaisante, il dut se produire des œuvres intermédiaires. C'est précisément le caractère d'un petit poème rimé, au commencement du treizième siècle , par un pauvre moine anglo-normand. Ce qu'il y a de curieux dans la Descente de saint Paul aux enfers^ d'Adam de Ros, c'est que Dante semble avoir connu ce poëme, tandis qu'il a ignoré, ou fait comme 8*il ignorait les autres productions des jongleurs. Il dit en elTel

> L'Écritnre a seulement raconté le ravisseincnt de saint Paul au ciel [AcU, IX]. Quant au poPme d'Adam de Ros (V. De Larue, Jongleursy t. III, p. 139), il a été inséré dans les pièces justificatives du livre de M. Ozanam sur Dante et la philih eophie catholique au trei%iètne tièek, 1839, io-S«, p. 243 et suiv.

à Virgile, au deaiième chant de VEnfer : « Pourquoi venir ici? Je ne suis pas Énée, je ne suis pas saint Paul. » Le (exle est irrécusable.

Après avoir trouvé aax enfers les divers supplices qui sont devenus pour nous des banalités, saint Paul arriva à une citerne scellée de sept sceaux. L^archange Michel, son guide, rouvrit, et une odeur înfccle s'exhala. Cétait la prison des in* crédules, et à l'enlour se trouvait une fosse où d'autres coupables, nus et rongés tout entiers par la vermine, se roulaient les uns sur les autres. On reconnaît ici le cloaque des faussaires pestiférés^ que Dante va bientôt nous montrer, tantôt rampant, tantôt s'arrachant à coups d'ongles les scares d'une peau gangrenée. Au surplus, ce n'est pas la seule ressemblance : la scène du démon qui vole et se démène plein de joie , emmrtant sur son dos une âme que les diables harponnent, te retrouve presque htléralement chez rAligbieri*. ' Quand il eut parcouru le paradis, saint Paul, touché du contraste, se mit à prier le Christ, et obtint que les supplices cesseraient dorénavant du samedi soir au lundi matin. Puij$, avant de s'en retourner sur terre, il demanda à Michel combien dureraient les tourments de l'enfer; et l'archange répondit naïvement : • Quarante-quatre mille ans. » Ainsi le trou* vère, comme l'enfant qui ne soupçonne point de nombres au delà du chiffre qu'il sait, accumule au hasard quelques milliers d'années, afin de représenter l'idée d'infini; c'esit l'immensité réduite aux proportions de son intelligence. YoiLà bien la poésie du moyen âge, et en même temps la gloire da Dante.

Rutebeuf *, ce cynique précurseur de Villon,'a, un des premiers parmi les trouvères, essayé de descendre le chemin de Tautre monde; mais il s'est, pour ainsi dire, arrêté au mn lieu. Sa Voye de Paradis n'est qu'un fabliau plein de ces personnifications oiseuses qui, appliquées aux expéditions vers

« lnfern,f xxix, 52.

» Infem,, xxi, 30.

• OEuvres publ. par M. Jiibinal, 1839, in-8', t. Il, p. 24. Cf. le Grand d'Atts&Tf Fabliaux, éd. Rcoouard, t. II, p. 226.

Tau Ire mooilc, n'étaient pas fnêmo une nouTeauté; car, dès le quatrième siècle, Marcianus Capella avait raconté le voyage de Philologie au ciel. Il ne fallait pas grand effort d^imagination pour montrer, sur la route de la vie future, la ParesM vêtue en chanoine et l'Orgueil hahilléen évéque. En.nousap* prochant de la IHvine Comédie, nous nous en éloignons. L'iih spiration dantesque ne s'annonce pas davantage dans un auln Voyage de Paradis ^, mauvais rêve où le trouvère Raoul de Houdan se fait montrer, par Dieu lui-même, la couronne qni Taltond dans Téternité. Âlighieri s'imposera bien d'aatni épreuves avant d'obtenir la puriûcation..

Jusqu'ici nous avons vu les trouvères ne jouer, pour aiflri dire, que sur les limites du sujet; mais ce même Raoul di Houdan y entra plus pleinement par son Songe d'enfer, où il a transporté les burlesques allures des rimcurs de fobliaoi ; on se croirait déjà dans le Tartare de Virgile parodié par Searron. L'enfer n'est qu'un immense réfectoire 3. A peina b voyageur est-il aperçu des convives, qu'on l'entoure avec eoH pressement ; des clercs, des évêques, lui serrent la main. B^ xébuth fait mettre un couvert et lui dit : « Raoul, bien sois-la venu. » Je le demande, ne se croirait-on pas chez ces cuisH nières de Proserpine qu'Aristophane nous montre dans kê Grenouilles? Ne croirait-on pas assister déjà à cette scène étrange de Rabelais^ où Êpistemon, après avoir eu la tête coupée, raconte à Pantagruel comment- « il avoit parlé à Lucifer familièrement, et fait grand' chière en enfer et par les Champs Élysées, asseurant devant tous que les diables estoient bons compaignons? » Quand Raoul de Houdan s'est mis à table, il s'aperçoit que la nappe est faite de peauiL de publi-

• Dans les notes des (Xwrtê de Ruteheuf^ t. II, p. 127.

• L'bisloirc, le croirait-on ? vient ici servir d'appni au jongleur : € ... Prètretct moines disent que les âmes sont tourmcnloes les unes jusqucs au col, les autres jusqu'à la ceinture, autres le doigt, et disent que quelquefois elles sont assises et mangent à table et font des banquets, et spécialement à la fêle des morls quand les peuples offrent aux prêtres largement sur leurs sépultures et disent que quelquefois elles cueillent les miellés sous les tables des ricbes... Et le peuple ett foricmcnt déçu et trompé touchant les âmes en purgatoire... > (Jeao Léger, Uitt. du églises vaudoiseSf p. 85.)

AVANT DAWTE. 135

cains ; la serviette qu*0D lui sert est un cuir de vieille courtisane. Les plats se succèdent rapidement ; ce sont des langues de plaideurs, des libertins à la broche, des larrons h l'ail, des nonnes en pâle; le reste du service se devine, et je n'en défaillerai pas le menu*. On est effrayé de ces hardiesses des jongleurs, quand on songe qu'elles ont précédé Voltaire do plus de cinq cents ans : tout a été osé de très-bonne heure.

Ne nous récrions pas trop contre ces grossièretés du rimeur, qu'on rejetterait volontiers sur le compte d'un Saint- Âmant ou d'un d'Âssoucy. Pour être plus indulgents, rappelons-nous les monuments de la sagesse indienne, ces Lois de Manou, par eiemple, qui datent de treize siècles avant notre ërc, et où il est sérieusement question de damnés qu'on expose dans des poêles à frire^'.

Voilà ce que les trouvères firent de ces idées sur la vie future pour lesquelles le moyen âge, dans sa poésie, avait épuisé toutes les ressources de la terreur et de l'espérance : il était impossible de descendre plus bas dans la parodie. C'est Tesprit du temps ; im grand nombre de fabliaux sont pleins, ici de brocards railleurs, là de trivialités ridicules sur les châtiments et les récompenses que la religion montre au delà de la tombe. On en jugera par quelques exemples. Tantôt, comme dans la Cour de Paradis, c'est une sorle de fête grotesque que Dieu improvise pour les élus ^, Saint Simon, muni d'une crécelle, va éveiller Es bienheureux dans les dortoirs; les chœurs de vierges et de martyrs accourent aussitôt, et, tandis que les quatre évangélistes jouent du cor, ce sont des danses et des refrains erotiques qu'on n'attendrait pas en pareil lieu. Tantôt c'est le célèbre conte du jongleur qui va en enfer ^, et

* Celle pièce a e'té iosérée à la suile des Mystlra inéditSy publies par H. Jubinal, t. Il, p. 384. Cf. Le Grand d'Aussy, l. II, p. 222. Dans les Jongleurs et TrouvèreSi édités aussi par M. Jubinal, 1835, in-8°, p. 43, on trooYe une petite satire intitolce Salut Senfer, dans laquelle le poêle anouyinc raconte également les festins qu'on lui a donnés cliez Satan, et le bon feu qu'on lui a fait avec des moines. Les usuriers au pot et les entremets d^avocats lui avaient paru délicieux*

•ir, 30; éd. de loisolcur-DcsIongchantps, 1833, in-8*, p. 13C.

» Fabliaux de Barbazan, éd. Mccu, t. 111, p. 128. Cf. Le Grand d'Aussy, U V, p. 66. - .

«Barbaian, t.III,p. ':83.

136 LA DIVIKE COMÉDIE

qu'on charge, durant Tabsence du diable, de faire bouillir 11 cuve des damnés. Saint Pierre vient avec des dés et lui gagne toutes les âmes en peine. Ou bien enûn c'est l'histoire du t^ lain qui gagna le paradis ^ en faisant vacarme à la porte gardée par saint Pierre, et en attirant Tattcnlion de Dieu luimême, qui, riant de sou insistance plaisante, finit par le laisser entrer.

liais c'est assez, cVst trop de ces citations que je pourrais multiplier ; on est à même maintenant de juger les trouvères par rapport à Dante. Telle est la poétique qui avait cours au* tour de lui et qu'il eut à détrôuer, car Faimable lyre dei troubadours s'était brisée comme d'elle-même. Une remarqua surtout me frappe à propos de l'éclatante apparition de la muse d'Àligliieri au milieu de ces trivialités satiriques, au milieu des fadeurs de la première poésie italienne : c'est combien elle est en même temps tardive et précoce : tardive par rapport aux idées, au sujet, à l'inspiration ; précoce par rapport au talent du poète, à ce génie assurément inattendu en ces solitudes de la pensée du moyen âge. Chose singulière! dans Tordre philosophique, Dante n'ouvre pas une ère nouvelle, il clôt le moyen âge, il le résume, il est l'homme du passé; dans l'ordre littéraire, au contraire, Alighieri est un génie précurseur qu'on ne saurait comparer qu à Homère. Au milieu de la barbarie de son temps, quand les langues ne sont que d'informes patois, trois cents an# avant Cervantes et Shakespeare, quatre siècles avant Corneille, six siècles avant Goethe, il donne à Tllalie une grande littérature, il lui fait devancer toutes les nations modernes. Et observez, en passant, ces singulières compensations, ces contradictions intelligentes que sait ménager rhisioire : à Taide du latin, cet idiome dos pontifes, cette langue officielle de l'unité catholique, qui était sa vieille langue nationale, adoptée par l'Europe intellectuelle, l'Italie avait régné sur le monde au moyen âge. Longtemps on crut qu'il n'y avait pas de culture littéraire sérieusement possible hors de là. Eh bien! ce fut précisément Dante, le premier chantre du catholicisme, qui, le premier aussi; vint

* Fabliaux de Le Grand d'Aussy, éd. RcDouard, t. Il, p. 238«

ompre le charme et arracher décidément le sceptre du laiw ;age à celle anliqoe madoue qu'il adorait, el sur le front do aquelle il déposait sa oouroaoe poétique comme uo hominage.

Vin.

PSINTURES ET SCULPTURES. — MYSTERE JOUÉ A FLORENCE. — TESORETTO DE LATINI. — DANTE. — CONCLCSION.

Quand je disais tout à Fheare que Dan le vint tard« il ne faudrait pas entendre qu^il vînt trop tard ; llieurc de pareils hommes est désignée; seulement il arriva le dernier, il ferma la marche, pour ainsi dire. D'ailleurs, quoique la société religieuse d'alors commençât à être ébranlée dans ses fondements par le sourd et lent eflbrt du doute, elle avait encore gardé ÎDlact Iliéritage de la foi. La forme rigoureuse de la vieille constitution ecclësiastiquc demeurait sans échecs apparents, et Ton était encore à deux siècles de la Réforme; la papauté, en abusant des indulgences, n'apaisait pas les scrupules des consciences chrétiennes sur les châltincnts de ronfer.

Mais quel fut le résultai immédiat du rclâcliemenlqui commençait à se manifester çà et là dans les croyances? C'est que les prédicateurs, pour parer à ce danger, évoquèrent plus qu'auparavant les idées de vengeance, et redemandèrent à la mort ces enseignements que leur permanence même rend plas terribles. De là, ces terreurs profondes de la fiu de Tbomme, ces inquiétudes, ces ébranlements en quelque sorle qu'on retrouve dans beaucoup d'imaginations d'alors, et qui furent si favorables à Texcitalion du génie de Dante. Les anciens figuraient volontiers la mort sous des formes aimables; dans les temps qui avoisinent TAlighieri, on en fait, au contraire, des images repoussantes. Ce n'est plus cette maigre jeune femme des premiers temps du christianisme; c'est plus que jamais un hideux squelette, le squelette prochain des danses macabres. Le symptôme est significatif.

De quelque côté qu'il jetât les yeux autour de lui, Dante \oyail celle figure do la Mort qui lui montrait de son doigt

438 LA DIYIKE C6M1ËDIE

décharaé les mystérieux pays qu'il lui était enjoint de visiter. Je ne crois pas eia^^érer en affirmant que Dante a beaucoup emprunté aussi aux divers monuments des arts plastiques. Les légendes infernales, les visions célestes , avaient été traduites sur la pierre et avaient trouvé chez les artistes da moyen âge d'ardents commentateurs. Les peintures sur unir ont disparu presque toutes; il n'en reste que des lambeam. Ainsi, dans la crypte de la cathédrale d'Auxerre, on Toit as fragment où est figuré le triomphe du Christ, tel précisément qu'AIighieri Ta représenté dans le Purgatoire, Les peintnns sur verre où se retrouvent Tenfer et le paradis abondent dam nos cathédrales, et la plupart dalentdelaûn du douzième fl&cle et du courant du treizième. Dante avait dû encore en W exécuter plus d'une dans sa jeunesse. Entre les plus curieoieif on peut citer la rose occidentale de l'église de Chartres. Quant aux sculptures, elles sont également très-mullipliées : k tympan du portail occidental d'Âutun, celui du grand portail de Conques, le portail de Moissac, offrent, par exemple, des détails très-bizarres et très-divers. Toutes les formes du châ« timon t s'y trouvent pour ainsi dire épuisées, de même qofl dans rËnfer du poète ; les récompenses aussi , comme dans le Paradis, sont très-nombreuses, mais beaucoup moins variées. Est-ce parce que notre incomplète nature est plus faite pour sentir le mal que le bien? Lorsque Dante fit son voyage de France, tout cela existait, même le portail occidental de Notre-Dame de Paris , où sont figurés plusieurs degrés de peines et de rémunérations. Sans sortir de nos frontières, notre infatigable archéologue M. Didron a pu compter plus de cinquante illuslrations de la Divine Comédie, toutes anté- , rieures au poème. Évidemment Alighieri s'est inspiré de ce vivant spectacle. Les artistes ont donc leur part, à côté des légendaires, dans ces antécédents de l'épopée chrétienne, tandis que Dante lui-même, par un glorieux retour, semble avoir été présent à la pensée de celui qui peignit le Jugement dernier. Noble et touchante solidarité des arts! Qui n'aimerait à lire une page de la Divine Comédie devant les fresques de la chapelle Six tine? Qui n'aimerait à reconnaître dans Michel- Ange le seul commentateur légitime de Dante ? A une ccr-

taille hauteur, tout ce qui est beau et yraï se rejoint et se confood.

Ainsi tout concourait à pousser dans ses yoies le gëoie de Dante. Âjoutez-y le goût de son temps pour ces scènes de la contrée inconnue ^ le hasard de son éducation, qui lui donna Latioi pour maître, et enfin sa Tie agitée, ardente, qui l'initia à toutes les douleurs, à toutes les joies, et qui le prépara à les peindre *. Ce n*élait pas pour rien qu'il avait monté « l'escalier d'autnii, si dur à gravir; » ce n'était pas pour rien que ses yeux, selon son énergique expression, étaient devenus des désirs de pleurer ; ce n^ctait pas pour rien enfin que son esprit, éveillé jeune aux grandes ambitions/ avait cherché l'activité dans les alTaires et dans les passions du temps. Dante, qu'on en soit sûr, ne perdit pas , comme poète, à cette dure école de la politique, à ce déchirant contact des hommes et des choses, à cet enseignement laborieux des révolutions et de Texil. Il avait en lui Tidéal, Texpérience lui révéla le réel; il put de la sorte toucher aux deux pôles de la poésie.

Il est une circonstance singulière, qu'on dirait inventée à plaisir, et dans laquelle éclate la bizarre prédilection des contemporains de Dante pour ces tableaux de la vie à venir; c'était un besoin du temps, partout et de toute manière manifeste. En 1304 (alors qu^ÂIighieri n'avait pas encore publié son poème, mais que le plan en était conçu depuis plusieurs années), les habitants du bourg de San-Priano envoyèrenl un héraut publier dans les rues des villes avoisinantes que quiconque tenait à savoir des nouvelles de Tautre monde n'avait qu'à se rendre le 4®^ mai sur le pont de la Garraïa ou sur les quais de TArno. Au jour indiqué, des barques surmontées d'échafauds étaient préparées sur le fleuve ; la représentation commença, et Ton vit bientôt l'enfer avec ses feux et ses supplices : il y avait, entre autres choses, des démons et des patients qui poussaient des cris horribles. Tout à coup le pont de bois s'écroule avec fracas sous le poids des speètateurs et s'abîme dans le fleuve. On ne sut jamais le nombre des vic-

' Dos qu'il s'agit de la vie de Dante, il faut renvoyer à la belle et définitive biograplitc douncc par Mi Fauriel dont la Revut de* D«u» Mondtif i*' oct* I88I*

tiiiies. Villani ajoule : « Ce qui aTailété annoncé par plaisaor lerie se changea en vérité; plusieurs allèrent savoir des nouvel les de Tautre monde. » On aimerait à supposer que Dante était là parmi les spectateurs atterrés. De toute manière, cette subite confusion de Thypothcse et de la réalité, ce passage inattendu de la représentation fîctive à Tévénement même, durent produire une vive impression sur le poêle. On dirait que son rêve a été conçu au milieu de ces lugubres souvenirs.

J'ai nommé plus haut Brunelto Lat'mi, le précepteur de Dante, celui qui a fourni un épisode si touchant au poêroe de son disciple^, celui-là même qui lui avait appris comment en s'immortalise, come Vuom selema; et on sait si rAligfaieii a proûté de la leçon. L'ancienne critique, qui n^aimait pas remonter aux origines, a longtemps attribué à Brunelto l'idée première, le plan de la Divine Comédie. C'est une suppositkM gratuite dont Ginguené a fait justice. Latini est Tauleur d'oB petit ouvrage fantastique et bizarre, le Tesoretto, dont voici ea deux mots Je sujet :

Brunetto s'égare dans une forêt ; bientôt des animaux de toute sorte l'environnent, qui naissent et meurent selon que Tordonne une femme à laquelle le ciel sert de voile , et dont les bras semblent entourer le monde. Celle femme est la Nature. Brunetlo l'inlerroge, et la déesse lui explique la création et la chulc de l'homme; puis elle le quitte, mais après lui avoir annoncé qu'il verra sur sa route trois voies distinctes: la philosophie le conduira dans la première, le vice dans la seconde , l'amour dans la troisième. Le voyageur trouve en effet le triple carrefour, et, dans le sentier de l'amour, Ovide, avec lequel il cause, et qui lui fait trouver son chemin.

Tel est le Tesorello; c'est là qu'on avait encore, il y a trente ans, la manie do chercher presque exclusivement la source de la Divine Comédie. Assurément il fallait de la bonne volonté. 11 est vrai qu'il y a là*, comme chez Dante, un égarement dans une foret, et qu'Ovide joue un rôle analogue à celui de Virgile dans le poème d'Alighieri; mais le grand écrivain n'a

• Jnfern.f xv.

* V. Giugucné, Uift, lill. d:UaUef t. II, p. 8.

AVATST DAKTE. 141

pu emprunter que des détails fout à fait secondaires et matériels, pour ainsi dire, à une œuvre aussi informe. Chez Brunetlo, Dieu disparaît ou au moins s'efface derrière cette incarnation de la Nature, qui s'enveloppe du ciel comme d'un vêtement; Dante, au contraire, relègue la Nature bien en deçà de Dicu^ dans les profondeurs de la création. Selon lui, l'idée souveraine, source de tout amour, répand ses rayons de sphère en sphère jusqu'aux dernières puissances; et la Nature, reflet lointain de Dieu, faculté affaiblie, est pareille en ses œuvres, en ses empreintes imparfaites , à Tartiste consommé dans la pratique de l'atelier, mais dont In main tremble. Un abime, on le voit, sépare Brunetto d'Âlighieri, le maître obscur de rélève illustre : il suffit d'ouvrir les deux livres pour s'en convaincre. Cependant il importait de savoir que Fhomme qui forma Dante aux lettres était lui-même préoccupé de Tidce, si répandue alors, de ravissements au delà de ce monde, de voyages en dehors de la vie réelle. Qui sait? les empreintes qu'on reçoit dans la jeunesse ne s'effacent guère. Quand Latini s'entretenait de ces expéditions surnaturelles avec l'écolier curieux qui l'interrogeait, il ne se doutait pas qu'il lui déchiffrait l'énigme de sa destinée, et que cet enfant, accomplissant plus tard un pèlerinage pareil, le montrerait, le reconnaîtrait luimême avec larme» parmi les suppliciés de l'enfer.

Enfin nous voilà au seuil du grand monument d'Alîghieri. Déjà, arrivé à Brunetto, nous pouvions nous écrier avec Montesquieu : llaliami lUiliamI mais ce n'étaient là encore que les désertes maremmes, ces maremmes, il est vrai, qui touchent à Rome, qui mènent aux splendeurs de la ville éternelle. On avait cru dans l'antiquité*, avec Pythagore et Empédoiime, que la voie lactée est la route des âmes qui quittent ce monde ; dans les légendes du moyen âge, ce chemin de Saint- Jacques, ainsi qu'on l'appelait, fut aussi regardé comme la Toie de l'éternité. Dante est le dernier à qui il fut donne de la gravir. C'est ainsi qu'il nous apparaît à Thorizon de la poé-

• Parad., xni.

* Pltilopooas, in iletaph.f p. 1046 ; Porphjre, De Antr, Symph,, cap. 28*

142 LA DrVlNE COMÉDIE

sie moderne; c*est ainsi, entouré (I*one auréole et dans un sentier parsemé d'étoiles, que les maUrcs de la première école italienne, Cimabuë et Giotto (qu'il connut tous les deux), auraient dû le peindre pour nos regards désireux. Mais le poète en vain semble appeler à lui ceux qui le contemplent et nous faire signe de raccompagner dans son pieux et redoutable pèlerinage : il n'est pas donné à tous de l'y suivre. Aujourd'hui , nous ne voulions que répéter avec Stace : Longe sequere et tesligia semper adora. Il nous aura sufQ de traverser le pays inconnu, le désert curieux et trop inexploré jusqu'ici, qui mène & cette terre promise : nous n'essaierons pas d'y pénétrer.

Le mouvement d'ailleurs auquel nous avons assisté, cet essai en quelque sorte périodique, ce tâtonnement non interrompu d*une pensée qui se produit laborieusement sous tant de formes grossières et provisoires , avant de rencontrer sa forme déQnitive, un si long effort des intelligences au profit d'un seul homme, tout cela offre une suite, un ensemble qui méritaient, je crois, d'être considérés à part, et dont la critique et l'histoire ont à tirer quelques enseignements. Outre qu'il n'est pas sans intérêt en soi, sans un intérêt j'oserai dire philosophique, de savoir ce qu'ont pensé tant de générations , à travers tant de siècles, sur la Cn dernière du problème de notre destinée, c'est-à-dire sur la constitution même , sur l'organisation matérielle de la vie future; outre qu'il y aurait à rechercher sous ces récits étranges, sous cet appareil souvent symbolique, les plus graves , les plus légitimes préoccupations de l'esprit humain dans les âges qui nous séparent de l'antiquité, on peut, en s'en tenant à la poésie seulement, déduire de là, par rapport aux origines des grandes œuvres épiques, par rapport à la Divine Comédie surtout, des conséquences auxquelles l'histoire littéraire doit accorder leur place, une place notable.

La question des épopées, si vivement et si fréquemment débattue par la critique moderne, ne peut-elle pas recevoir quelque profit du tableau que nous avons vu se dérouler sous nos yeux? On sait maintenant, par un exemple considérable (quel est le nom à côté duquel ne pourrait cire cité celui de Dante?), on sait comment derrière chaque grand poctc primitif il y a des géncralions oubliées , pour ainsi dire^qui ont prélude aux

mêmes harmonies, qui ont préparé le concert. Ces œuvres capitales, qui apparaissent çà et là aux heures solennelles etches les nations privilégiées, sont comme ces moissons des champs de bataille qui croissent fécondées par les morts. Dante explique Homère. Au lieu de l'inspiration religieuse mettez l'inspiration nationale, et vous saurez comment s'est faite V Iliade; seulement la trace des rapsodes a disparu, tandis que celle des légendaires est encore accessible à Térudition. Ces deux poètes ont eu en quelque sorte pour soutiens les temps qui les ont précédés et leur siècle même ; Tnn a redit ce que les Grecs pensaient de la vie publique, l'autre ce que les hommes du moyen fige pensaient de la vie future. Sont-ils moins grands pour cela? Cette collaboration de la foule, au contraire, est un privilège qui ne s'accorde qu'à de bien rares intervalles et à des génies tout à fait exceptionnels. Pour s'emparer à leur profit de l'inspiration générale, pour être les interprètes des sentiments et des passions d'une grande époque, pour faire ainsi de la littérature qui devienne de l'histoire, les poètes doivent être mar* qués au front. Les pensées des temps antérieurs éclatent tout à coup en eux et s*y résolvent avec une fécondité et une puissance inconnues. A eux de dire sous une forme meilleure, souveraine, à eux de fixer sous réternelle poésie ce qui se répète à l'entour !

1 Ce spectacle a sa moralité : n'y a-t-il pas là, en effet, en i dehors des noms propres , quelque chose de vraiment grani diose par la simplicité même? Dans Tordre esthétique, la poésiq est la première de toutes les puissances données à l'homme. Elle est à Téternel beau ce qu'est la vertu à Féternel bien, ce qu^est la sagesse à l'éternel vrai, c'est-à-dire un rayon échappé d'en haut; elle nous rapproche de Dieu. Eh bieni Dieu, qui partout est le dispensateur du génie , et qui l'aime , n'a pas voulu que les faibles, que les petits fussent tout à fait déshérités de ce don sublime. Aussi, dans ces grandes œuvres poétiques qui ouvrent les ères littéraires, toute une foule anonyme semble avoir sa part. C'est pour ces inconnus, éclaireurs prédestinés à l'oubli, qu'est la plus rude tâche ; ils tracent instinctivement les voies à une sorte de conquérant au profit de qui ils n'auront qu'à abdiquer un jour; ils préparent à graud\

iH LA DIVINK COMÉDIE

peine le métal qui sera marqué plus tard à une autre et déflnitive empreinte; car, une fois les tentatives épuisées, arrive T homme de génie. Aussitôt il sVmpare de tous ces éléments dispersés et leur imprime cette unité imposante qui équivaut à la création. Et alors, qu^on me passe Texpression, on ne distingfue plus rien dans ce faisceau, naguère épars, maintenant relié avec tant de puissance, dans cet imposant faisceau du dictateur poétique, qu'il s'appelle llomère ou Dante. 11 y a donc là une loi de Thistoire littéraire qui rend un peu à tous, qui prête quelque chose à l'humanité, qui donne leur part aux humbles, et cela sans rien ôter au poète ; car , je le répète, les plus grands hommes évidemment sont seuls appelés ainsi à formuler une pensée collective ^ à concentrer, à absorber, à ranger sous la discipline de leur génie tout ce qui s*est produit d'idées autour d'eux, avant eux. C'est le miroir d'Archimède.

Voilà quelques-unes des vues générales que vient confirmer, par des témoignages continus et essentiels, le cycle poétique que nous avons parcouru dans ses détails. La mystérieuse formation des épopées primitives, le secret de naissance de la pensée littéraire, chez les souverains génies, s'en trouvent, en quelques points, éclairés. Mais je m'arrête; l'analogie est un instrument perfide dont il ne faut user qu'avec d'extrêmes réserves. Ce sont surtout les profondeurs de l'œuvre d'Alighicri, « ce sont surtout les procédés poétiques, la grandeur native de i cette forte intelligence, qui semblent par là mis dans toute l leur lumière. Il n'était pas sans quelque intérêt peut-être de rechercher ce que le travail de tant de siècles devint entre les mains de Dante. Tous les éléments, même les moindres, de son œuvre étaient préparés ; nous les avons successivement reconnus. Ils jonchaient au hasard le sol où les trouva le poêle, et le sublime architecte sut mettre la main aussitôt sur ce qui était propre au merveilleux monument qu'il voulait élever.

Il y a donc deux parts à faire dans la Divine Comédie, sinon pour île lecteur , au moins pour le et ilique : la part de « l'imitation, la part de la création. Dante est un génie double, à la fuis ëclecti({ue et original. Il ne veut pas imposer au ' fiiDtiUie et son rêve par le seul despotisme du gc-

fanl son timips à lui. Cest ainsi quo foiil les grands hommf?s : ils fi>i»pareii( sans dédain des forces d'alentf^ur ri y ci joutent la leur.

Dirai-je ce qtie Dnnte a tmlfé, ou plutôt ce quM a conquis sur les autres^ ce qu'il a incorpore à son œuvre? Il fandraît en rechercher les traces partout, dam la fonne, dans le fond, dans la lan[;uË même de son admirable livre. L*anliquiïé s'y traliirait vite : Platon par ses idéales théories, V 1^51 te par la mélopée de ses vers. Le nmyen âge, â son tour, s*y rencontrerait en entier: mystiques élans de la foi, rêveries ehevaleresques, violences t h éologique^, féodales, municipales^ tout jusqu'aux ba u f ton lier ies ; c'est un taldeau complet de IVpque ; le génie dkpnteur de la seo las tique y donne la main à la muse étrangfe des lé|;endafres. Si la chevalerie introduit dans les tnœurs te dévouement à la femme, si tes troubadours abdi- 1 queiil leur cynisme pour chanter une tiéroîne imaginaire, si Gauthier de Coinsy ci les pieux trouvères redoublent le lis virginal sur le front de Marie, si les sculpteurs entin taillent ces chastes et sveltes statues dont les yeux sont baissés, dont les cnains sont jointes, dont les traits respirent je ne sais quelle mgéliqne candeur, ce sont autant de modèles pour Danic, qui concentre ces traits épars, les idéalis4?, et les réujul dans Tadorable création de Béatrice. Cet habile et s<uiverain éetectisjne, AHghieri le poursuit dans les plus petits détails. Ainsi, par un idmîrable procédé d'élimination et de choix, son ihylbme il remprunte aux cantilènes des Provcnçauiç; sa langue splendide, cette langue auUquc et ctirdinaîesque, comme il rap|>elle, il la prend à tous les patois italiens, qu'il émonde et qu'il transforme. On dirait même qu'il sut mettre à protU jusqu'à liaisons, jusqu*aui amitiés de sa jeunesse. Au musieieii la ne put-il pas demander ces harmonieuses douceurs de

langue toscane dont hérita plus tard Pétrarque- an peintre iotto, le mndtle de ees figures pensives dont le pinceau touiha à peine les lignes suaves, cl qui, dans les vieilles flPiivrey italiennes, se détachent au milieu d\inc lumière d'or; à l'architecle Arnoifo enfin, la hardiesse de ses belles coastruel ions,

446 L^ DIYIIfE COMÉDIE

pour bâtir auBSi son édifice /sa sombre tour fôodale nflaiif». tenant noircie par les années, mais qui domine loat l'art d9 moyen âge.

Ainsi Dante ne dédaigne rien : phiiosophe, poète , phîlop

lof^e, il prend de toutes mains, il imite humblement Tabeille.

Vous voyez bien qu'il n'a rien créé , ou plutôt il a tout eréé.

^ C'est de la sorte que procèdent les inventeurs : chacon sait lu

éléments dont ils se servent, personne ne sait le secret de leur

mise en œuvre. Ce qui d^ailleurs appartient en propre à Danlv,'

ce qui suffirait à sa gloire, c'est le génie; l'imposante grandeur

de Fcnsemble et en même temps la suprême beauté dn détal

et du style, ce je ne sais quoi qui est propre à sa phrase, wtfs

I allure souveraine et inexprimable de sa poésie, tant d'énergie

\ à la fois et tant de grâce, tant de sobriété sévère dans la

forme, et cependant tout un écrin éblouissant, des cooleori

diaprées et fuyantes, et comme un rayonnement divin diM

chaque vers.

Ce n'est pas qu'il faille porter le culte jusqu'à la superslilkm. Les ultras, il est vrai, sont moins dangereux en litCératara qu'en politique : en politique , ils perdent les gouvernemeata qu'ils flattent; en litlcralure, ils ne font que comprometCrous instant les écrivains qu'ils exaltent, et qui, après tout, sont toujours sûrs de retrouver leur vrai niveau. Mais pourquoi ces exagérations? Comment la vogue a-t-elie osé toucher à l'austère génie de Dante ? L'œuvre d'Alighicri, j'en veux convenir, ressemble à ces immenses cathédrales du moyen âge que j'admire beaucoup, autant que personne, mais qui, en définitive, sont le produit d'un temps à demi barbare, et où toutes les hardiesses élancées de l'architecture, où les merveilles ciselées et les délicatesses sculpturales s'entremêlent souvent, à travers les époques, à de lourds massifs, à des statues difformes, à des parties inachevées. Apprécions Dante en critiques, et sachons où vont nos adhésions. Sans doute il y a sympathie permanente en nous pour ce passé que chante le poète; mais nous sentons bien que c'est du passé. Soyons francs : la fibre érudite est ici en jeu aussi bien que la fibre poétique; la caricsité est éveillée en mémc'lenips que l'admiration. Si Ton est

AVART DAMTE. 147

frappé de cm catacombes giganlesquei , on tait quetlei toiil l'agile de la mort. Eo un mot, nous comprenons, nous espli* quons, nous ne croyons plus. La foi de Dante nous parait lou- 1 chante, aux heures de tristesse, elle nous fait même enTÎej qoelqnefois; mais personne ne prend plus au scricui, dans] l'ordre moral, le cadre d'AIighieri. N'est-ce pas pour nous un J réfe bûarre qui a sa grandeur, sa grandeur en pliilosopliie et 1 en histoire? Et à qui, je le demande, cetle lecture laisse-t-clle j ooe terreur sincère et mêlée de joie, comme au moyen Age? Hélas 1 ce qui nous frappe surtout dans la Divine Comédie, ce sont les heaux vers.

Heureusement la forme seule a vieilli ; le problème au fond est demeuré le même, et la poétique solution tentée par TAligbierl reste immortelle. Les sentiments qu'il a touchés aveo tant d'art, les vérités qu'il a revêtues de parures si spicndides, foni ^Ttous les temps. Convenons seulenient que dan;^ eette forêt où s'égare le pbSe, 'on rencontre âen 3es aspects sauvages, bien des rochers inabordables. Dante, génie capricieux et subtil, est, ne l'oublions pas, un homme du moyen âge ; incomparablement supérieur à son temps, il en a cependant çà et là les inégalités, le tour bizarre, la barbarie, le pédantisme : légitime satisfaction qu'il faut donner à la ci-itique. Qu'importe après tout? S'il y açà et là des broussailles pédantesques qui obstruent la voie et qui fatiguent, tout à côté, et comme au détour du buisson, on est sûr do retrouver les idées grandioses, les images éclatantes, et aussi cotte simplicité naïve, ces grâces discrètes, qui n'interdisent pas la science amère de la vie. Laissons donc l'ombre descendre et couvrir les parties de l'œuvre de Dante d'où la poésie s'est de bonne heure retirée, et contemplons plutôt celles que réternelle aurore de la beauté semble rajeunir encore avec les siècles.

Cette forme, si longtemps populaire, si universellement répandue, de la vision, semble disparaître avec Aligliieri, qui sort radieux du fatras des commentaires et des imitateurs. Après lui, qu'on me passe le mot, il n'y a plus de pèlcrina{;c de Childe-Harold dans l'autre monde ^. Le poète avait fait de

* An qniokième siècle, lainto Françoiie-aomaine (voir BolLt Ban, II, 162)

148 LA DIVITŒ COMÉDIE

la Tisîon son iuaUcnable domaine; c'était une forme dénrinais arrêtée en lui, et qui ne devait pas avoir & subir d*épreiir vos nouvelles. Quelles avaient été pendant treize cents ans les \ craintes, les espérances de riiumanité sur la vie à venir: ' voilà le programme que s'était tracé Dante, et qu'il avait pour V jamais rempli dans son poème.

/ Sur la pente rapide qu'elles descendaient, comment les gé- ^ Déralions qui succédèrent à FAlighieri auraient-elles pris désormais un intérêt autre que Tin térêt poétique à cesquesliow du monde futur ainsi résolues par des visionnaires? Dante, il est bon de le rappeler encore, n'est pas un génie précursear par les idées ; il ne devance pas Tavenir, il résume le passe : bob poème est comme le dernier mot de la théologie du moyen âge. Gela est trisie à dire peut-être, mais le cynique Bocôee est bien plulôt Thomme de l'avenir que Dante. I|/»ptfl P*rtf j yux qui ci^oifiiit. Boccacc à^cux^ui dog|ept. f^a Réfonne à{ en germeTfans ïë Dhaméron^ linan qiie /a Divine Comidk L est le livre des générations qui avaient la foi. C'est qu'on marche vile dans ces siècles agités de la Renaissance. Prena plulôt rilalie, celte vieille reine du catholicisme; la France, cetlc fille aînée de l'Église; l'Espagne même, cette terre privilégiée de la foi, et interrogez-les. Qu'elles vous disent ce que font leurs écrivains dos souvenirs de Dante et des révélations sur Taulrc \ic; qu elles vous disent s^ils n'ont pas bien plutôt dans la mémoire le scepticisme goguenard des trouvères. Voici en effol que Folcngo, un moine italien, donne brusquement un enfor burlesque pour dcnoûment à sa célèbre macaronce de Baldus, et qu'il y laisse sans façon son héros, sous prétexte que les poêles, ces menteurs par excellence, ont leur place marquée chez Satan, et qu'il n'a, lui, qu'à y resler. Voilà que Rabelais, à sou tour, verse au hasard les grossières enluminures de sa palette sur ce tableau où le vieux gibelin avait à l'avance mis les couleurs de Rembrandt. Le prosaïque enfer de Rabelais , c'est le monde renversé. Je me gainerai

sera UDC exception, et dc fera que copier faslidicusemcDt les viûoniiaircs aBté> rieurs el Dautc lui-niàne.

Le reste dc vaut pas rbonncur d'ètic Dommé.

AYANT DAim. 140

de dier des exemplei : qu'oo se rappelle seulement qu'il m sut que faire raccommoder des chausses à Alexandre le Grand, à ce conquérant qu'Aliçhierî ayaît plongé dans un fleuve de nng bouillant. C'est â ces trivialités que l'Italie et la Franco retombent avec Folengo et Rabelais. L'Espagne aussi, un peu plus tard, aura son tour; prenez patience. Laisses sainte Thé-^ i^i ce grand génie mystique égaré au seizième siècle, lais- \ «w-ii évoquer l'enfer dans ses songes, et ré^er que deuz mu- ! rufles enflammées viennent à elle, qui unissent par Tétreindre l dans un embrassement de feu ; laissez la foi et la mode des i <vtoff saeramerUales conserver encore quelque importance ( au oompositions religieuses. Déjà, quand Calderon met sur ) la seéoe la légende du Purgatoire de saint Patrice, il n'a jdos, à beaucoup prés, ces niAles accents de la chanson du iomaneero, où étaient si énergiquement dépeints les cbèliments que Dieu inflige en enfer aux mauvais rois. La transformation s'annonce : on touche aux railleries de Quevedo, à cette bouffonne composition àesÉtables de Plulon, par laquelle l'Espigne vint la dernière rejoindre les cyniques tableaux du Batdut et du PantagrueL

Tels sont les successeurs de Dante, qui l'ont un instant fait descendre de ce trône de l'art chrétien, où notre équitable admiration l'a si légitimement et à jamais replacé. Comnieut, en demeurant au degré où nous Tavons vu, rhoinme de son époque, l'Alighieri a-t-il empreint à un si haut point son (Buvre d'un sceau personnel et original? comment la création et l'imitation se sont-^ilcs si bien fondues dans la spontanéité de l'art? Inexplicables mystères du talent 1 C'est dans ce développement simultané du génie individuel, d'une part, et du génie contemporain, de Tautre, qu'est la marque des esprits souverains. Voilà l'idéal que Dante a atteint; il ne faut lui disputer aucune des portions, même les moindres, de son œuvre : tout lui appartient par la double légitimité de la naissance et de la conquête. Il était créateur, et il s'est fait en même temps l'homme de la tradition, parce que la poésie ressemble à ces lumières qu'on se passait de main en main dans les jeux du stade, à ces torches des coureurs auxquelles

iSO LA DIVINE COMÉDIE AYAÇT DANTE.

Lucrèce compare si adinirablemeut la vie. Le flambeau poétique ne s'éteint jamais : Dante Fa pris des maina de Virgile pour en éclairer le monde moderne.

Chaque époque a sa poésie qui lui est propre, et qui ne saurait être pourtant qu'une manière diverse d'envisager, sousseï €9rmes variées, le problème de la destinée humaine ; car dom sommes de ceux qui croient, avec Théodore Jouffroy, quitoute poésie vérilable, que toute grande poésie est là, que et qui ne s'y rapporte point n'en est que la vague apparenee M le reflet. Cette blessure au flanc que Thumanité porte aprii elle, ce besoin toujours inassouvi qui est en nous et que k . lyre doit célébrer; en un mot, tout ce qu'Eschyle prefteiiUil dans le Promèthée , tout ce que Shakespeare a peint dmi Hamlelf ce pourquoi dontManfred demande la «olution i Fiai* vers, ce doute que Faust cherche à combler par la soieM^ Werther par l'amour, don Juan par le mal, ce oontraita ie notre néant et de notre immortalité, toutes ces sources deFéteF* nelle poésie étaient ouvertes dans le cœur d'Âlighierû de la vie, dégoûté des hommes, Danle s'est mis au ( tombeau pour les juger, pour châtier le vice, pour rhyinuc du bien, du vrai et du beau. C'est un de ces maîtres aimés qui sont sûrs de ne jamais mourir, car Thumanilé, qui a coopéré à leur œuvre, rcconnailra toujours en eux sa graodeur et sa misère.

CUABLES LaBITTE,

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