NOTICE SUR DANTE
Gelai «lai devût être le chantre du catholicisme^ Dante^ naquit à Florence^ en Tannée 12f65, d'Alighiero degli Elisei, jurisconsulte célèbre d'une très -ancienne famille ^ et de donna Bella. Dès l'âge de trois ans il perdit son pèré^ et bientôt sa mère^ qui^ en mourant^ le confia au secrétaire de la république. Durante (car Dante n*est que le diminutif de son nom) étudia tour à tour à Flo* rence^ à Bologne et à Padoue^ et acquit dans les lettres^ dans les sciences^ et même dans les arts^ les connaissances les plus variées. Cette force encyclopédique se retrouve chez tous les grands Italiens. Les passions les plus opposées agitèrent aussi cette âme m(h biU, comme il le dit lui-même. La Yita Nuova nous raconte cet amour conçu dès Tenfance pour la fille de Folco Portinari^ cette B4^ce qui^ après sa mort prématurée ^ devint^ par une transfiguration platonicienne^ le symbole de la théologie. En 1291^ Tannée, qui suivit la perte de Béatrice , il épousa Gemma Donati. Six enfants (cinq garçons et une fille) lui naquirent de ce mariage; mais il n'y trouva point la paix désirée^ et Gemma ftit^ dit-on^ rendue à sa famille.
L'homme inquiet aborda alors la politique. Dès 1269 et 1290^ il avait vaillamment combattu contre les Gibelins^ et la fameuse bataille de Campaldino le vit exposé aux plus grands dangers.
Il fut nonuné^ en 1300^ un des prieurs de Florence. Ici commencent ses infortunes. Les factions si connues des Gibelins et des Guelfes désolaient alors la république : ce fUt l'avis de Dante d'exiler les chefs des deux factions. Les Noirs ou Guelfes^ attachés au parti du pape^ furent envoyés à Gastello délia Pieve; les Blancs ou Gibelins, qui tenaient pour l'empereur, furent relégués à Serazzana. Le prieur, selon qu'il Taffirme dans ses lettres, n'aida-t-il point au retour des Blancs? Toujours est»il que les Noirs, rentrés à Florence, en 1302, par le secours de Charles de Valois, massacrèrent ou chassèrent à leur tour leurs ennemis , et instruisiren contre les prieurs. Dante était alors en ambassade près du pape. Il reçoit Tordre de venir se justiGer. Sur son refus, ses biens soui
*S2 KOTICE SUR DAKTE.
confisqués^ sa maison est rnsée^ et lui condamné à être brûlé Tîf, s'il reparait sur le sol de la république.
Les supplices des exilés du ciel^ décrits par le pocte^ surptSMiÉ a peiue ceux qu'il endura dans son exil de Florence, a C'est le sort » des ci«prit8 de mon ordre, fait dire Byron à Dante (amer reiov » du banlc anglais sur lui-même!) ', d'être torturés pendant la râ^ » d'user leurs cœurs, de consumer leurs jours en des luttes suH I» fin, et de mourir seuls. » En i^ain, vers la fin de 1304, essayft44l de rentrer par un coup de main hardi : Taincu, il se retira i Vérone, d'où il adressa au peuple la lettre fameuse : a PopuU mi, quid fcci tibi? » Ensuite commença cette vie errante qui semUs dans In destinée de tous les épiques. Il parcourut l'Italie, la France, l'Angleterre, soutenant a Paris et à Oxford des thèses de théologie'.
la, Divine Comédie, commencée en 1298, dut être la compsgnv fidèle de ses voyages.
C'est la poésie d'un théologien, d'un philosophe et d'un politique.
La théologie , c'est-à-dire la science de Dieu et de l'homme ea Dieu, voilà le côté mystique et le côté moral de cette triple épo- IHîc. Le poëtc reconnaît que la terre est dangereuse, qu'on «^ souille, qu'on s'y égare; il en sort, sauvé par la poésie; il entre dans le monde mystique, s'cfTraye en Enfer aux supplices de ceux qui dévièrent de la route divine; il se purifie aux feux du Purgttoire : puis il quitte Virgile pour Béatrice : il quitte la poésie,! langue humaine, pour la théologie, langue divine; il voit en Piradis briller cette croix formée des âmes de ceux qui donnèrent leur vie pour Jésus; il voit la rose mystique s'ouvrant et se refop» mant en louant le Trcs-IIaut; arrivé enfin devant le profil même de Dieu, Dante, qui déjà ne trouve plus de voix pour rendre son amour, est ébloui et ne peut lever les yeux.
Le sens politique ou gibelin se trouve sous cette vision. L'Enfcn c'est l'anarchie; le Purgatoire, c'est le passage à l'ordre; le Paradis, c'est la monarchie divine, type de la monarchie impériale
On a dit de Dante qu'il était le théologien des poètes et le poète des théologiens. A ne le considérer que comme poète, Dante, en dehors de son tenips^ n'a point de terme de comparaison. L'épopée grecque ne lui peut servir de mesure. Mais si, dans un même siècle, toutes les tendances de l'art sont d'ordinaire parallèles, les lignes gothiques de l'architecte Arnolfo Lapo et d'Orgagna, entourées des fioritures du campanile de Giotto, feraient deviner la forme dantesque.
* Byron, Prophétie de Dante»
' Pour Fctudc curieuse de ces pe-n'giioalious, lire le Voyage Dantesque, de U. Ampcrc
IfOTiCe 8im DA5TE. |S3
On le reconnaîtra : presque tootet les idées fondaiDenlaka de U JHvine Comédie , qnî devait être le code impéricui de lonle %érilé^ sont aujourd'hui ébranlées ou détruites : la pliysique^ la phikscHphîe^ et la scolastique du moyen h^c, n'existent plu.*; la politique a change ; le dogme , stable en lui-même ^ a perdu nombre de ses sujets; les formes même de l'art et de la langue no sont ftilenient modifiées^ que chaque mot^ en plusieurs endroits de ce poëme obscur où les détails historiques et la théologie absorbent la poésie^ demanderait un commentaire.
Il n'y a donc pas à s'étonner si^ durant notre période classique^ Dante est resté dans une éclipse si complète. Boilcau n'en fuit pas nentiou^ et Voltaire n'en parle guère que pour en rire. Pour le remettre en lumière^ et il l'est déjà depuis plusieurs années (par exemple dans sa couleur^ gr&ce à M. Antoni Deschampu)^ il fallait en {Mfftie cette faculté compréhensivc des autres époques que notre aède allie si bien à l'audace d'innover. De là ces traductions du Fnsty de la Jérusalem^ des Lusiades \ ou des épopées orientales; CM reproductions des poèmes du moyen âge et dès chants populaires; de là^ en France (comnje déjà à Weimar le firent Goethe et Schiller)^ les travaux de poètes tels que M. de Vigny et se* amis nr les drames de Shakespeare '; et récemment encore l'exemple donné par M. de Chateaubriand.
Quant à l'auteur de la Jiivxnt Comédie, quels que soient les changements nouveaux de l'avenir, il remontera toigoursà son rang par k force de Tidéc chrétienne sur laquelle il s'appuya^ et s'y maintiendra par ce fond général et humain où tous les poètes marchent rarement depuis le grand Homère. Le soleil de celui-ci n'a jamais pâli.
Fidèle^ nous l'espérons^ au génie de notre langue, cette traduc* tion s'est eCTorcce aussi d'être fidèle au génie de l'auteur florentin. Les plis ondoyants de l'ancienne toge s'ajusteraient mal, il semble, à une figure semi-gothique. En cflet, que demandc-t-on, si ce n'est de connaître l'homme de tel siècle et de tel pays; avec le fond, de voir, autant que possible, les particularités de chaque forme? C'est par le même désir de vérité, que la coupe rhythmique de la terzina (le tercet) a été, pour la première fois, conservée dans cette version : méthode utile à qui voudra suivre le texte italien. Dante, tout le fait croire, attendait de sa renommée poétique la
■ ToTcz les excellentes traductioDS de ces trois poèmes dans la DibliotMque Charpenier.
» ttoméo et Juliette ci Madethy par M. Éinilc DcscUamps. JuUs-Cisar, par H. Auijustc Barbier. UamUty par 31. Léon de Wailly.
i^ NOTICE SUR DANTE.
fin de son exil; mais les implacables vengeances de ses vers, dans lesquels il se fait de lui-même juge des vivants et des morts, de< vaient mal servir de telles espérances. Aussi^ Henri de Luxembourg nommé empereur, Dante n'hésita point à l'appeler contre Florence; puis, adouci dans sa haine, il ne voulut pas voir le siège de sa patrie.
La retraite forcée de Henri et bientôt sa mort subite rejetèrent pour jamais le poète dans l'exil. Gonmie déjà les seigneurs de la Scala, le prince de Ravenne, Guido Novello, lui offrit une amicale hospitalité.
Outre la divine Comédie et la Vita Nuwa, Dante a composé des 8onnet$, des vers hérotfiues, des canzone, le Convivio ou commentaire sur ses canzone, une Allégorie sur Virgile, des églogues, des lettres, des paraphrases du Tater, du Symbole, et des l^saumes de la Pénitence, enfin deux traités en latin, l'un de Monarchie, l'autre de Yulgari eloquio,
Dante mourut à Ravenne en 1321, à Tàge de cinquastenis tii9* n fut enseveli avec pompe et en habit de poète. Lui-même s'était préparé cette épitaphe :
Jura monarchie, siiperos, Phlegetonta, lacusque, lustrando cecioi, voluerunt fata qaousque : Sed quia pars cessit melioribus hospita castris, Auctorcraque ducem petiit, felicior astris, Hic claudor Dantcs patriis extorris ab oris, Quem geuuit parvi Florent ia mater amoris.
Sommairement, telle est la vie du grand poète toscan. Nu] n'a mieux prouvé la force du génie italien; nul, si ce n'est Machiavel par ses institutions^ n'a fait de son pays une satire plus amère. Avec raison, les Italiens ne se sont souvenus que du génie de leur grand poète, du padre Mighieri, celui qui créait leur langue et leur donnait encore une couronne épique.
Ils ont ajouté à son œuvre lo titre de divine, que lui nommait simplement Comédie, croyant écrire dans le style mixte et moyen propre au genre comique.
La première édition publiée à Fuligno, en 1472, était intitulée : la Commedia di Dante Alighieri di Fiorenza ; la vingt-neuvième édition, qui parut en 1516, portait le titre de Livina, Aujourd'hui l'admiration pour l'altissimo poeta s'e^ va toujours croissant, et ce n'est pas seulement sur la terre d'Italie.
Janvier 1841.
L'ESFER.
CHANT PREMIER
Au nailii^u >j(i vojagB de h vic^ lïanlCj. arr^le par troii graodes pAisIoiii qu'il syv^ boliae» la Lttxiirv, l'Or^utnl t'I l'ATarlce, sort de h bonne route. — Bt^^alrice (ou \a TbeolofîJicl^ aimée de lui dans sa jeuocflSPi en^ok à mil scctmn le Gi^nîe da la Pué<ie (Viri!;il4^)i qui» jMir Vuiade dn i^aud i^l du bcaU| le ramènera piwltictlemenl k t» wclcmplatina di?:^ cb^sfs ct-lcsUis* — C'est la mctbodu iilaLcmidcnae. — Ce poime^ tT^â^ttscur datv3 ses détail s, e«t dimc Irès^bir dans mn IMet première ei dans la di^pœitlDo clei partiel. — Virgile, xm la Poi^ftief j^idera Dante à imvC'ri l'Ent'or et dan^ le Purgatoire; Béatrice, on la Tliëologie, lera eqii guide dana le Piiradit!'. — Apr<^ cet eipotiéi on comprend le poeiâ catholique, ei l'aq pe^t faire avec ki h grund voyage, — Danlc sait Tirgilc, lU partent TCts h nuit.
Au milieu du voyage de notre vie % je me trouvai dans une forêt obscure*, car j'étais sorti du droit chemin.
Abl cela serait chose pénible à dire cojnbien «îlait sauvage, âpre et épaisse^ cette forêt dont le souvenir renouvelle ma crainte.
Elle est si amère, que la mort ne l'est gu<^re davantage. Mais, pour parler du bien que j*y trou va ij je révélerai les ûutics tboses que j'y al vues.
Je ne saurais bien redire comment j entrai dans cette forèl, lant j'étais plein de sommeil quand j'abandonnai le \Tai sentier.
Jetais loi-sque je fus an-ivé au pied d'une colline ou se terminait la vallée qui m'avait saisi le cœur de crainte.
Je regardai en liautj et je vis son somme! déjà revêtu des
* Dw\é ett desecodu dans l'Enrer d l'âge de trenle<-tîoifl ans, le jour du Tcadfcdi MLiot, l'an 1300 ; il parcourut tous îet {*relof en vltigt-qualre hettrea. « Kfio djii : In tliniidio die nu m nieonim Tiidain ti>l pirtàs inrcri. » |t^k'j XXVjii, 10'.)
rayons de la planète^ qui nous guide sûrement dans tous les sentiers.
Alors se calma un peu cette peur qui était restée dans le lac de mon cœur, toute cette nuit que je passai dans une si grande angoisse.
Et comme celui qui, sorti tout haletant de la mer sur le rivage, se retourne vers l'onde périlleuse et la regarde.
De même mon esprit, qui fuyait encore, se retournait pour contempler le passage d'où jamais homme ne sortit vivant «.
Puis, ayant reposé mon corps fatigué, je repris mon chemin par la plage déserte 3, gravissant de manière que mon pied le plus ferme était toujours le plus has.
Et voici, presque au commencement de la montée^ une panthère *, agile et très-vive, et couverte d'une peau tachetée!
Elle ne se retirait pas de devant mes yeux, mais elle me barrait si résolument le chemin, que, plusieurs fois^ je me retom^nai pour revenir en anière.
C'était le temps où commence le matin; le soleil montait dans le ciel au milieu des mêmes étoiles qui l'entouraient quand l'amour divin
Imprima le premier mouvement à toutes ces belles choses. L'heure matinale et la douce saison me donnaient bonne espérance de conquérir la peau tachetée de cette bête sauvage;
Mais non tellement que je ne fusse saisi de peur à la vue d'un lion qui m'apparut ^.
Il semblait venir contre moi, la tête haute et avec une faim si fuiieuse, que l'air même semblait s'en épouvanter.
Puis ce fut une louve ® qui, dans sa maigreur, paraissait
I Le soleil.
• Ce passage, c'est le p^clié mortels > Le diemiii qui mène à la veitu.
• Symbole de la luxure.
• Symltolc de l'orgueil el de l'ambilion.
• Symbole de l'avarice.
l'enfer, chant I. liïl
chargée de désirs^ et qui déjà a forcé bien des gens de vivre misérables.
Celle-ci me communiqua tant d'engourdissement par la peur qui sortait de ses yeux, que je perdis l'espérance de gravir la colline.
Ck)mme celui qui se plaît à acquérir, et qui, le jour venu d'une peile^ pleure et s'attriste dans toutes ses pensées.
Tel me rendit cette bêle sans repos qui, venant à ma rencontre, peu à peu me repoussait là où le soleil se tait^
Tandis que je reculais vers la vallée, devant mes yeux s'offrit quelqu'un qui, par son long silence, semblait devenu muet.
Dès que je le vis dans le grand désert : « Aie pitié de moi] lui criai-je, qui que tu sois, ombre ou homme véritable. »
Il me répondit : « Non plus homme, mais homme j'ai été; mes parents furent Lombards et tous deux Mantouans.
)> Je naquis sous Jules, mais tard et dans ses dernières années ; j'ai vécu à Rome sous le bon Auguste, au temps des dieux faux et menteurs.
D Je fus poète, et je chantai ce pieux fils d'Anchise, qui vint de Troie après que le superbe Ilion fut brûlé.
» Mais toi, pourquoi retournes-tu à tes aflQictions? pourquoi ne pas gravir le mont délicieux qui est le principe et la cause de toute joie?
— Oh I lui répondis-je, le front rougissant, es-lu donc ce Virgile et cette source qui répand un si large fleuve de poésie?
» 0 des autres poètes honneur et lumière, que ta longue étude et le grand amour qui m'ont fait rechercher ton livre me servent près de toi !
» Tu es mon maître et mon auteur, tu es le seul dont j'ai pris le beau style qui m'a fait tant d'honneur.
» Vois cette bête deN'apt laquelle je retourné en anière ; aide-moi contre elle, fameux sage, car elle fait trembler mes veines et battre mon poul«,
I Là dove il sol tace.
158 Lk DIVINE COMÉDIE.
— 11 faut suivre une autre route, répondit-il en me voyant pleurer, si tu veux échapper de ce lieu sauvage;
» Car cette bête qui te fait tant crier ne laisse aucnn homme passer par son chemin, et s'y oppose si fort, qu'ells le tue.
» Elle est de sa nature si méchante et si cruelle, que jamais elle n^assouvit ses avides désirs, et après scm repas elle a plus faim qu'auparavant.
» Il est beaucoup d'animaux auxquels elle s'accouple, et il y en aura encore davantage jusqu'au temps où viendra le Lévrier *, qui la fera mourir dans les douleurs.
)) Celui-ci ne se nourrira ni de terre ni d'étain raffiné mais de sagesse, d'amour et de courage, et son pays sera entre Feltro et Feltre.
» 11 sera le salut de cette humble Italie pour qui moururent de blessures la vierge Camille, Tumus, Euryale et Nisus.
» Il chassera la louve de ville en ville, jusqu'à ce qtffl Tait rejetée dans l'enfer d*oii autrefois l'Envie la fit partir.
» A présent, pour ton bien, je pense et je vois clairement qu'il est mieux que tu me suives ; je serai ton guide et je t'entraînerai hors d'ici à travers le royaume éternel,
» Oïl tu entendras les hurlements du désespoir; tu veN ras les âmes plaintives des antiques damnés, qui appellent avec des cris une seconde mort *.
» Tu verras aussi ceux qui sont contents dans les flammes, parce qu'ils espèrent (le temps venu) avoir place entre les ombres bienheureuses ;
» Si tu veux ensuite monter jusqu'à elles, une âme viendra, plus digne que moi de ce voyage ; à mon départ je te laisserai avec elle.
» Car cet empereur qui règne là-haut ne veut point, parce que je fus rebelle à sa loi, qu'on vienne par moi dans sa cité.
• Can Grande délia Scala, seigneur de Vérone cl bienfaiteur de Dante. — SekNI quelques commentateurs, Ugucciouc délia Faggiola.
* Pesidcrabunt mori, cl mors fugiel ab eis, (Apoc, cap. ix, v. 6.)
l'enfer, chant II. 159
x> Il commande en tout lieu^ mais c'est là-haut qu'il règne; là est sa grande cité et son siëge élevé! 0 heureux celui qu'il daigne élire pour ce royaume ! »
Et moi ; « Poète, je te requiers par ce Dieu que tu n'as point connu, s'il te plaît que j'évite ce mal et pire encore,
» Mène-moi là où tu as dit, afin que je voie la porte de saint Pierre et ceux que tu m'annonces si désolés. »
Alors il se mit en marche, et je le suivis.
CHANT II
Invocation aux Muses. — Dante est saisi de terreur à la pensée du voyage infernal. — Jlassuré par Virgile, qui lui dit avoir été envoyé par Béatrice, il se décide à suivre son Duc et son Maître.
Le jour s'en allait, et l'air rembruni enlevait à leurs fatigues les êtres animés qui sont sur la terre; et moi seul
Je me préparais à soutenir les combats du chemin, et des choses d^nes de pitié que ma mémoire retracera sans aucune erreur.
0 Muses, ô génie élevé, maintenant aidez-moi! ô mémoire qui écrivis ce que j'ai vu, ici apparaîtra ta noblesse.
Je m'écriai : « Poète qui me guides, juge si mon courage est assez fort, avant que tu me hasardes dans ce profond passage.
» Tu racontes que le père de Sylvius *, avec son corpî sensible et corruptible, descendit dans le royaume iramortel;
» Or, si l'ennemi de tout mal lui fut favorable, pensant aux grands effets qui devaient en sortir : quelles gens et quelle qualité de gens !
)) Cela ne paraît indigne à nul homme d'intelligence, puisque, dans le ciel empyrée, il avait été élu pour être le père de la féconde Rome et de son empire.
>Énéo.
» L'un et l'autre, à dire vrai, ne furent établis qu'en faveur du saint lieu où siège le successeur du premier Pierre.
» Pendant ce voy^e, pour lequel tu le vantes, il entendit des choses qui présagèrent sa victoire et le manteau papal.
» Ensuite le vase d'élection * fut ravi jusqu'au ciel pour réconforter la foi, qui est le principe de la voie du salut.
» Mais moi, pourquoi venir ici? qui me le permet? Je ne suis pas Énée, je ne suis pas saint Paul; devant nul autre, ni devant moi-même, je ne suis digne de cet honneur.
» Donc, si je me livre à cette entreprise, je crains pour ma folle venue : tu es sage et tu m'entends mieux que je ne parle. »
Et pareil à celui qui ne veut plus ce qu'il voulait, et qui, pour une nouvelle pensée, change soudain d'avis, de sorte qu'il abandonne tout ce qu'il avait commencé;
De même je faisais sur cette montée obscure, de sorte' qu'à force de penser je réduisis à rien l'entreprise qui fut commencée avec tant de clialeur :
« Si j'ai bien compris tes paroles, répondit cette ombre magnanime, ton âme est entachée de frayeur.
» Souvent elle s'empare de l'homme et le détourne d'une entreprise honorable ; ainsi une fausse image fait reculer la bête quand elle prend ombrage.
» Pour te délivrer de cette crainte, je te dirai pourquoi je suis venu et ce que j'ai appris au premier moment ch j'ai eu compassion de toi.
» J'étais parmi ceux qui ne sont ni sauvés ni damnés*, quand je fus appelé par une Dame si sainte et si belle, que je la priai de me donner ses ordres '.
» Ses yeux brillaient plus que les étoiles , et elle commença d'une manière suave et calme à me dire avec sa voix angélique et son doux parler :
* Suint Paul qui ftit ravi en paradis : € Quouiam vas olectioais est mibi i»te. > (Act., IX.]
* « Chc son sospcsi, » (|ui sont on suspens, c'esl-àMlire dans les Limbes.
* £catricc, symbole de la tliéoloi^ie.
l'enfer, chant II. ici
« Ame courtoise de Manloue , dont la renommée dui-e encore dans le monde et durera autant que le mouvement doit se prolonger,
1» Mon ami^ et non celui de la fortune^ est si embari'assë ^ sur la plage déserte, qu'au milieu du chemin la pem* Fa fait retourner en arrière.
» Je crains (sur ce qu'on m'a dit de lui dans le ciel) qu'il ne soit déjà si égaré, que moi je ne vienne trop tard à son secours.
» Va donc, et avec tes paroles ornées, avec tout ce qui est capable de le sauver, aide-le si bien que je sois consolée.
» Je suis Béatrice, moi, celle qui te dit d'aller. Je viens d'un lieu où je désire retourner; c'est Amour qui m'amène et me fait parler.
» Quand je serai auprès de mon seigneur, je me louerai souvent de toi auprès de lui. » Alors elle se tut, et moi je repris :
« 0 Dame de vertu, par qui seule Tespèce humaine surpasse en dignité tous les êtres contenus sous le ciel, dont les cercles sont les plus petits,
» Ton commandement m'agrée si fort, que si je t'avais déjà obéi, je croirais avoir obéi trop tard. Il n'est plus besoin de m'ouvrir davantage ton désir.
» Mais dis-moi comment tu ne crains pas de venir au fond de ce centre, du haut de ces lieux immenses où tu bililes de retourner?
— Puisque tu veux en savoir tant, je t'apprendrai en peu de mots, me répondit-elle, tout ce que tu veux savoir et pourquoi je ne crains pas de venir dans ce gouffre.
» 11 faut craindre les choses seules qui peuvent faire mal à autrui; les autres, non; elles ne sont pas à redouter.
» Pai" la gi'âce de Dieu, je suis faite telle, que votre misère ne peut m'atteindre, ni les flammes de cet incendie m'assaillir.
» 11 est au ciel une Dame gentille * qui gémit si fort des
' La Cii-iQCuco divine
obslaclcs conlrc lesquels je t'envoie, qyxe, par sa charité, elle casse le dm* jugement de la divine Justice.
» Elle s'est adressée à Lucie ^ dans ses prières, et lui a dit : a Ton fidèle a besoin de toi et je te le recommande. »
D Lucie, ennemie de tout cœur cruel, s'est attendrie et est venue dans le lieu où j'étais assise, près de l'antique Rachel ».
» Elle m'a dit : « Béatrice, vraie louange de Dieu, nt vas-tu pas secourir celui qui t'aima tant, qu'il est sorti pour toi du vulgaire troupeau?
» N'entends-tu pas sa plainte touchante? ne vois-tu pu la mort contre laquelle il combat sur ce fleuve plus ciageux et plus fort que la mer?
» Jamais au monde il n'y eut une personne plus prompte à courir vers son gain ou à fuir sa perte que moi, dès que ces paroles furent dites.
» Descendant de mon siège de bonheur, je vins ici-bas, pleine de conGance en ta sage parole qui t'honore et qui honore tous ceux qui l'ont entendue.
» Lorsqu'elle m'eut parlé de la sorte, elle tourna en pleurant ses yeux brillants, ce qui me rendit plus prompt à partir.
» Je suis venu à toi selon qu'elle l'a voulu, et je t'ai préservé de la bête féroce qui te fermait le plus court chemin de la belle montagne.
» Donc, qu'est-ce ? pourquoi t'arrêtes-tu? pourquoi nourris-tu tant de lâcheté dans ton cœur ; pourquoi n'as-tu ni hardiesse ni coiu'age,
» Puisque trois femmes bénies s'occupent de toi dans la cour du ciel, et que mes paroles te promettent tant de bien ? »
Telles les petites fleurs inclinées et fermées par le û-oid de la nuit se dressent tout ouvertes sitôt que le soleil les blanchit.
Tel je fis de mon courage abattu, et une si bonne har-
' Lucie, la Cràcc divin* ou plulôl la Grâce illuminante. Lucie, lux, lumière. * Raclici) iiUc (le Lahan cl l'pouec de Jacob, symbole de la vio contempUliTC*
LBNFER. CHANT UI. id3
diessc ra*entra dans le cœur, que je m'écriai comme un homme décide :
« Oh ! charitable, celle-là qui m'a secouru! oh! bienfaisant, toi qui as si vite obéi aux paroles de vérité qu'elle t*a adressées!
» Ta voix a disposé de mon cœur et Ta tellement rempli du, d^ir d'entreprendre le grand voyage, que me voilà revenu à mon premier projet.
» Va donc ! nous n'avons qu'une seule volonté à nous deux; tu es mon guide, tu es mon seigneur, tu es mon maître. » Ainsi je lui parlai, et dès qu'il eut marché,
J'entrai dans le chemin profond et sauvage.
CHANT III
Les deux poètes arrivent à la porte de l'Enfer. — Inscription. — L'Enfer, selon Dante, a la forme d'un entonnoir ou d'un cône renversé. — Outre un vestibvié, il est composé de neuf cercles où les supplices augmentent d'intensité, à mcsnrc que les cercles se rétrécissent. — Dans le vestibule, les poëtes rencontrent les âmes qui vécurent sans vertus et sans vices, et qui sont sans cesse aiguillonB^ par des insectes. — L'Achéron. — Le nautonier Caron, qui reAtsait de recevoir ' un vivant dans sa barque, cède à l'ordre de Dieu. — Dante est surpris par un profond sommeil. : *'/
« Par moi Ton va dans la cité des pleurs, par moi l'on va dans l'étemelle douleur, par moi Ton va chez la race damnée ;
» La justice anima mon sublime architecte; je fus faîte par la divine puissance, la suprême sagesse et le premier amour*.
» Avant moi il n'y eut point de choses créées, sinon les étemelles, et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez toute espérance. ))
Ces paroles, je les vis écrites en caractères noirs sm* le haut d'une porte; aussi je m'écriai : « Maître, le sens de ces paroles me semble dur. ))
I C*est4^irc, par la Trinité) qui est PuissatKOi Sagesse et Amour*
Et lui comme un homme plein d'assurance : « Il faut ici laisser toute ciuinte; il faut qu'en soi toute lâcheté soit morte.
» Nous sommes arrivés au lieu où je t'ai dit <jue tu verrais les races plaintives qui ont perdu le bien de Tintelligence. »
Alors il mit sa main dans ma main d'un air riant qui raffermit mon courage^ et il m'introduisit au milieu des choses secrètes.
U, des soupirs^ des plaintes, de profonds gémissements résonnaient sous Fair sans étoiles, de sorte que je me mis à pleurer.
Idiomes dhers, discours horribles, paroles, douleui-s, accents de colère, voix hautes et enrouées, et bruits de mains ,
Faisaient un tumulte qui roule toujours dans cet air éternellement obscur, comme le sable quand soufQe un tourbillon.
Et moi qui avais la tête ceinte d'erreur, je dis : « Maître, qu'est-ce que j'entends? quel est ce peuple qui semble si vaincu par la douleur? »
Et lui à moi : « Ce sort misérable est réservé aux tristes âmes de ceux qui vécurent sans mériter le mépris et sans mériter la louange.
» Elles sont mêlées au chœur pervers des anges qui ne furent ni rebellés ni fidèles à Dieu, mais ne furent que pour eux seuls.
» Le ciel les a chassés pour n'être pas moins beau, et le profond enfer ne les reçoit pas, parce que les coupables en auraient quelque gloire. »
Et moi : « Maître, quelle pesante douleur les fait se lamenter si fort? » 11 répondit : « Je te le dirai en très-peu de mots.
» Ils n'ont pas l'espérance d'une seconde moil, et leur Ytte aveugle est si basse, qu'ils sont jaloux de tout autre sort.
» Le monde n'en a garde aucun souvenii*, la miséricorde
etla JiTstiM les dédaignent; dc parlons plus d'eux^ mais regarde et passe. «
El, cûiiinie je regardais, je \is un dlendard courir en tournoyant et avec tant de vitesse-, qu'il me semblait indigné du muindre repos.
El derrière venait une si longue ûle de gens, que jamais je n'amais cry que la mort en eût tant délruit.
Après que j'en eus reconnu qnelques-ims, je regaidai et je vis l'ombre de celui qui, par lîk"hplé,fit le grand refus*.
Soudain je compris et j'eus la certitude ([ne celte ti-oupe e'taît celle de ces misérables aussi déplaisants à Dieu qu'à ses emicmis.
Ces malheureux, qui ne furent jamais vivants, étaieut nus et sans cesse aiguillonnés par des mouches et des guêpes;
Elles faisaient ruisseler leur visage de sang, qui^ mêlé de larmes ^ était recueilli à leurs pieds par des vers dégoûtants.
Ov, cherchant à voir plus loin , je vis d*autres âmes au hord d'un grand fleuve; c'est pourquoi je dis : « Maître,
» Daigne m*apprendre quelles sont ces âmes, et quelle -lui les fait paraîlre si empressées de traverser le fleuve, autant qiie je puis voir par cette faible lumière, m
Et lui à moi : « La chose te sera exposée quand nos pieds presseront les tristes rivages de TAcbéron *. »
Alors, les yeux honteux et baissés, et craignaut que mes
JT^ulrcty Uiudélieii} qm abtli4j,iia Vciii[iit'C ; scha Yf'iilnrin!, \e pàpu CiilcaUn T ;
► wJtin LotnLartlinij vu ditf de» Bbaca ou Gibelia«f Torregiono de" Certhî, vXc
Votci la nfilf cIcGnugior : € H mcl eiktfe le» honttii^a de uriidl ettl'tia bsiclicrjourjgc! le pape Célestin T^ qui m-tinniuku Tut im saîncl pcrsvnnai^c (M enrollé na nomlirc! des amcs sabclt's el htenheurenscg. Ce bon homme fui doin Pierre do Moroiie de SuJmeire, ville au rojutime de Nnplcï^, cl avait élè lni)glem|is hi^runuj; irtais^, cln [yat le* canhnauij »| suceikla au ponlilical à Nicolas IV, Alors le ntnHnal Ikmaisl d'Anauia^ crée pape BuniFace Vjn par b dénik:»sion dudit Ccleslîo V^ pcr« siiada fil biea à ec bonhomme de se rclit^r eu sou bcrmitage et qnîller b di[^iUlâ paille, qu'il le ereui^t. > Nous ]K'ii!H>ns qna o^lui qui tit le j^rand refus e^l rilati}> * Le fleuTC q^u'on rencontre au reâlibulc des enFers esl l'Acht^ron. Ou passe ftpres If îslyï, eusuiie le FLk<i;i'iuUf et etitio le Gocjlc ; car le Léthé couh au PttPgaloircj où les fautea sont oubliées. C'est aiuai que Uanle actoniroode les IJce» du po^anitmc à son Enfer ehrtfticn, [nivaroL)
questions ne lui fussent importunes, je m'abstins de pailer jusqu'au fleuve.
Et voici sur un esquif venk* à nous un vieillard blanc, criant : a Malheur à vous, âmes perverses !
» N'espërcz jamais de revoir le ciel; je viens pour vous mener à l'autre rive, dans les ténèbres éternelles, dans le chaud et dans le froid.
» Et toi, vivant, qui te montres ici, éloigne-toi de ceux qui sont morts. » Mais, voyant que je ne m'éloignais pas.
Il dit : « C'est par une autre route , c'est par un autre port que tu atteindras la plage, non en passant par ici. Il faut pour te porter une barque plus légère. »
Et mon guide à lui : « Caron, ne t'irrite pas; on le veut ainsi là où l'on peut ce que l'on veut ; ne demande rien de plus. »
Par ces mots furent rassérénées les joues laineuses du nocher des marais livides, lequel avait autour des yeux des cercles de flammes *.
Mais, dès qu'elles entendirent ces paroles cruelles , les âmes nues et fatiguées changèrent de couleur et grincèrent des dents.
Elles blasphémaient Dieu, leurs parents, l'espèce humaine, le lieu, le temps de leur naissance, et la semence de leur semence et de leur enfantement ;
Ensuite elles se retirèrent toutes ensemble et en pleurant bien fort sur la rive maudite où est attendu qmconque ne craint pas Dieu.
Le démon Caron , aux yeux de braise , les réunit toutes par un signal, et frappe de sa rame celles qui sont trop lentes.
Comme en automne les feuilles tombent l'une après l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à la terre toutes leurs dépouilles.
De même la race méchante d'Adam s* élance une à une de la rive au signal du nocher, comme fait l'oiseau à l'appel de l'oiseleur.
« jficbcI-ADge 8'cst souven\i de ces ver» dans m sublime fresque.
L*feIfFER. CHATIT IT, 167
Ainsi les Ames s'en vont sur l'onde brune, et, avant {u'elles soient descendues sur l'autre bord, une autre troupe s'est déjà rassemblée sur le bord qu'elles ont quitté.
« Ifon fils, me dit le bon maître, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu accourent ici de tous les pays. '. » Os sont pressés de travei'ser le fleuve, car la divine justifie les éperomie si fort, que leur crainte se change en désir.
1» Jamais une âme pure n'a passé ici; or, si Caron s'irliUit contre toi, tu peux bien savoir à présent le motif de tes plaintes. »
Quand il eut achevé , la sombre campagne trembla si btement, que le souvenir de mon épouvante me baigne fiiicore de sueur.
De la terre de larmes s'éleva un autre vent môle d'éclairs Yemieils qui m'enleva tout sentiment, ' Et je tombai tel qu'un honune pris de sommeil.
CHANT IV
be Seove des Morts traverse, DaotA se réveille et descend dans le premier cercle de TEofer, qui contient les Limbes. — Là, sont les ftmes vcrlucases et inooeeates, qui n'ont pas reçu le bapt(roe. — Vertes prairies et bocages qu'habitent des terriers illustres, des poètes, des savants et des sages.
Un tonnen'e si fort chassa de ma lôte le profond som- (oeil, que je m'agitai comme un honune qu'on réveille en^ mrsaut.
Je me levai, et, portant autour de moi un œil reposé, je regardai fixement pour reconnaître le Heu où j'étais.
Je me trouvai sur le bord de l'abîme de douleur, triste vallée, d'où mille gémissements confondus s'élèvent comme on bruit de tonnerre. ■"
L'abîme était si profond, si nébuleux et si obscur, qu'en vain je fixai mes yeux sur le fond ; je n'y distinguai aucune phosc.
ik Maintenant descendons là-bas, dans Iç monde ténc-
^^ . ■;, ^ tWuv'Ji
breux, me dit le poëte tout pâle ; je serai le premier et tu seras le second. »
Et moi, qui m'étais aperçu de sa pâleur, je lui répondis : a Gomment irais-je si tu t'épouyantes, toi qui as coutume de me réconforter dans mes incertitudes? »
Et lui à moi : « L'angoisse des malheureux qui sont làbas répand siu* mon visage une pitié que tu prends pour de la frayeur.
» Allons, car la longueur du chemin nous presse. » Ainsi il pénétra, et ainsi il me fit entrer dans le premier cercle qui envh'onne l'abîme.
Là, autant que je pus entendre, il n'y avait pas de plaintes; seulement des soupirs qui faisaient trembler Tair éternel.
Et cela provenait du chagrin sans souffrance d'une trèsgrande foule d'enfants, d'hommes et de femmes.
Le bon maître me dit : « Tu ne me demandes pas quels sont les esprits que tu vois? Or je veux que tu saches, avant de plus avancer,
» Qu'ils n'ont pas péché; et s'ils ont eu des mérites, ce n'est pas assez, puisqu'ils n'eurent pas le baptême, cette porte de la foi, dans laquelle tu mets ta croyance;
» Et s'ils vécurent avant le christianisme, ils n'ont pas adoré Dieu comme il faut; et je suis moi-même un de ceux-là.
» Pour cela, et non pour aucun crhne, nous sommes condamnés, et notre seule peine est de vivre dans le désir sans espérance. »
Une grande douleur me saisit le cœur quand je l'entendis; car je reconnus nombre de gens de beaucoup de valeur qui étaient dans ces limbes comme en suspens.
a Dis-moi, mon maître, dis-moi, seigneur, m'écriai-je alors pour me confirmer dans celte foi qui tiiomphe de toute eneur,
» Aucune àr ces ombres n'a-t-elle pu, ou par son mérite ou pai' celui d autrui, sortir de ces limbes poiu* arriver à la
liéalitti^c ? » Et lui, qui compilt ces paroles couTertes et obscures,
Répondit : <t Tétais nouveau dans ce lieu quand j'y via venir un ôlre puissant, couranné du signe de la victoîie *,
>ï U en tim l^omltre du premier père, d'Abel sou filSj et celle de Noé, de Moïse, législateur et abéissarit ;
ï> Abraham, patiiarcliej et David, roi ; Israël * avec son père et ses enlauts; Racbel, poiu- qui Israël a tant fait,
» Et beaucoup d'autres aussi qu'il a laits heureux. Tu saui as aussi qu'avant eux les esprits humains n'étaient pas sauvés. »
Nous ne laissions pas d'aller tandis qu'il parlait ainsi; oiais nous traversions toujours la fonM; la foret^ dis-je, des espi ils.
Nous n'étions pas encore éloignés de la porte de rabîme, quand je vis un feu qui vainquait riiémispliére dii ténèbres;
Nous eu élions encore à quelque distance, mais non lelle que je ne m'aperçusse déjà que des gens honorables occufiaient ce lieu.
w 0 toi, qui honores ïoute srience et tout art, quels sonl ceux-ci dont la gloire est si grande, qu'elle leur* donne ime place toute séparée des autres? ï>
Et lui h moi : a La noble renommée qui parle d'eux là-haut, où lu vis, leur acquiert celte grâce du ciel qui les distingue ainsi* i>
Alors j'entendis une voLx : « Honorez le sublime poète % voïti revenir son ombre qui nous avait quiltés ! »
Lorsque la voii s'apaisa, je \is quatre grandes ombres venii* à nous; leur visage n*était ni triste ni joyeux.
Le bon maître se mit à me dire : a Regarde celui-ci, avec sou épée dans la main, qui vient en avant dus trois autres, comme leur sei«,^iieur.
« C'est Homère, poclc souverain; après lui, vient Horace, le salirique; Ovide est le troisième, cl le dernier est Lucain;
' La descpnlc fin Ji-^ns (îaiis les Limbop. ' Virgile»
no LA DIVINE COMÉDIE.
/. » Chacun d'eux mérite, comme moi, le nom que la voix \ unanime a fait résonner; ils me rendent honneur, et ils font \ bien. »
Ainsi je vis se réunir la belle école de ce prince du chant sublhne, qui, au-dessus de tous les autres, vole comme Taigle.
Lorsqu'ils eurent discouru ensemble quelque peu, ils se tournèrent vers moi, avec un geste de salut dont mon maître se prit h sourire;
Et ils me firent encore plus d'honneur, car ils m'admirent dans leur compagnie^ de sorte que je fus le sixième parmi ces grands génies.
Ainsi nous nous avançâmes jusqu'à la lumière, parlant de choses qu'il est beau de taire, comme il était beau d'en parler là où nous étions.
Nouff vînmes au pied d'un noble château, sept fois environné de hautes murailles, et défendu tout autour par un gentil petit fleuve*;
Ce fleuve, nou^^ le passâmes comme une terre ferme; r ^'entrai, avec les^'èé]^ sages, par sept portes, et nous noua trouvâmes sur un pré d'une fraîche verdure.
Là étaient d'autres personnages, aux regards calmes et graves; leur extérieur était tout plein d'autorité; ils parlaient rarement et avec une voix douce.
Bientôt nous nous retirâmes vers un des coins de cette prairie, dans un endroit ouvert, élevé et lumineux, d'où je pouvais distinguer toutes les belles âmes. ^ Là, debout sur le vert émail, me furent montrés les grands esprits, et, du bonheur de les avoir vus, je tressaille en moimême.
Je vis Electre * avec beaucoup de compagnons, parmi lesquels je reconnus Hector et Énée, puis César, armé, avec ses yeux d'épervier.
» Le château est pris pour la réputation iramoi^teUe que les poètes aoquièrent par leurs ouvrages. Les sept murailles signifieul les sept vertus, la Justice, la Force, la Tempérance, la Prudence, rintelligence, la Sagesse et la Science. Le ruisseau signilierait réloquciicc. (Moutonnet de Ciairrons.)
' Electre, mère «le Dardanus, d'où est sorti Énée.. fondateur de l'empire romain,
■<\-: . , . -.1 lx.»cl^ -maî.Co .Uc'-. . --^'vti:,-
l'exfeïï. CHA.NT V. 171
D'un autre côté^ je vis Camille et Peiithésilée ; je vis le roi Latînus, assis auprès de Lavinic, sa fille;
Je vis ce Brutus qui chassa Tarquin, et encore Lucrùa*; Jidie^ ]^Iarcia, Comclie; je vis Saladiii^ seul à l'écart.
Eiuniite, dlevaut un peu plus les yeux, je vis le nialtru de ceux qui savent S assis au milieu de sa Taniille de philosophes.
Tons ]*admii'aieut, tous lui rendaient hommage : là, je lis Socrate et Platon, qui se tenaient plus près de lui que Idos les autres.
Pois Démocrite, qui fait sortir le monde du hasard, Anaxagore et Thaïes, Empédocle, Heraclite et Zenon ;
Je vis le bon observateur de la qualité, je veux dire Uoficoridc *. Je vis Orphée, TuUius, Linus et Sénèfpic le mvaliste;
Le géomètre Euclidc, IHolémée, Hippocrate, Avicenne, Glllien, Averrhocs, qui fit le grand commentaire *.
Je ne puis les rappeler tous; le long thème que je dois pÔTre m'entraîne, et bien des fois les paixilcs sont trop Irères pour le sujet.
^ Bientôt la compagnie des six se diminue de deux : le sage (dde me mène, par une autre voie, hors de cet air iimiio- Ue sous un air qui tremble;
Et je viens dans des lieux où rien ne luit.
CHANT V
traxièiDe cercle où sont tes Luxurieux. — Ils errcut sans cesse, agilvs par ic todU — MiiM» juge les Ames. — Dante rencontre Françoise de Rimini et Paul, sua numt. Au touchant récit de leur malheur, le ikhîIc s'évanouit.
Ainsi je descendis du premier cercle dans le second, qui renferme moins d'espace, mais d'autant plus de douleur : douleur poignante jusqu'aux cris.
' Ari^lote.
* Dioscoridc a fait un traite dos végétaux.
* Le commentaire sur Aristcte.
Là siège Thomble Minos en grinçant des dents ; il examine les fautes de ceux qui entrent; il les juge, et, par le mouvement de sa queue, indique leur condamnation.
Je dis que lorsqu'une âme criminelle vient devant lui, elle se confesse tout entière; alors ce grand inquisiteur des pëche's
Voit quel lieu de l'enfer lui est réservé; et il se ceint de sa queue autant de fois qu'il veut indiquer de cercles inférieurs où elle doit être envoyée *.
Beaucoup d'àmes sont toujours devant lui ; elles vont Tune après l'autre à leur jugement, elles parlent, elles entendent, et puis elles sont jetées dans le gouffre.
« 0 toi qui viens dans le séjour des douleurs ! me dit Minos dès qu'il me vit et en suspendant ses gi*aves fonctions,
» Considère comment tu entres ici et à qui tu te fies : que la largeur de l'entrée ne te trompe pas *. » ^
Alors mon guide lui dit : « Pourquoi donc cries-tu?
» Ne t'oppose pas à son voyage ordonné par le destin; on le veut ainsi là où Ton peut tout ce qu'on veut; n'en demande pas davantage. »
Déjà commencent les voix plaintives à se faire entendre; Je suis arrivé là où beaucoup de gémissements frappent mon âme.
Je vins dans un lieu muet ^ de toute lumière, qui mugit comme fait la mer par la tempête, si elle est battue par des vents contraires.
La trombe infernale, qui jamais ne s'arrête, emporte les
* Nec vcro has sine sorte dutœ, sine judicc scdes. Quaesitor Blinos uniam movct : ille silenlûm Conciliuinquc vocat, vitasque el crimina discit.
[jEneid.j 1. vi.)
* Facilis dcscensus Averni :
Nnctcs atquc dics palet alri janua Ditis:
Sed revocarc gradum, supcrasque evadcre ad auras, Hue opus, bic hhot est.
{^tieid., I. VI.) ' Lata porta et spaliosi via est quœ ducil ad porditioncm.
(?ainl Mallhieu, vil.)
* lo vcoi in luogo d'ogni hicc muto.
l'eikfer. chakt y.' 173
esprits dans son touibillon, les fait tourner sans cesse, les irappe et les tourmente;
Quand ils se trouvent devant ce souffle, leur supplice, ils grincent des dents, se plaignent, se lamentent; ils blasphë* ment la vertu divine.
J'appris qu'à ce tourment sont condamnés les pécheurs charnels qui soumettent la raison aux appétits des sens.
De même que leurs ailes emportent les étourneaui arrivant au temps froid en troupe large et serrée, ainsi ce tourbillon emporte les mauvais esprits;
Deçà, delà, en bas, en haut, il les promène; nulle espérance ne les soulage d'obtenir un moment de repos, ni même Un moindre châtiment.
Et ainsi que les grues passent en chantant leur lai, et en formant une longue file dans Tair, ainsi Je vis venir, traînant leurs plaintes.
Les ombres portées sur le tourbillon; c'est pourquoi je m'écriai : « Maître, quelles sont ces âmes que ce vent noir châtie si fortement ?
— La première de celles que tu veux connaître, me dit-il alors, régna. sur une foule de peuples différents de langage ;
» Elle fut si abandonnée au vice de luxure , que tout ce qui plaisait fut permis par elle dans ses lois, afin d'effacer le blâme où elle était tombée ;
» C'est Sémbamis, qui, selon ce qu'on lit, succéda à Ninus et (ut son épouse; elle régna sur la terre où commande le Soudan.
» L'auti-c est celle qui se tua par amour et rompit la foi promise aux cendies de Sichée. Puis vient la luxurieuse Cléopàtre. »
Je vis Hélène, qui amena un temps si funeste; je vis le gland Achille, qui eut lui-même à combattie enfin contre l'amoiu-;
Je vis Paris, Tristan, et plus de mille ombres qu'il me montra en les désignant du doigt, et qu'Amour a fait sortir de notre vie.
Après que mon sage m'eut nommé les dames anciennes
i74 LA DITINE COiUÉDIfi.
et les cavaliers, la pitié m'accabla et j'étais comme éperdu.
Je me pris à dire : « Poète, je parlerais volontiere à ces deux qui volent ensemble et paraissent si légers au vent. » \ Et lui à moi : « Attends qu'elles soient plus près de nous; alors prie-les par cet amour qui les mène, et ils viendront a toi. ))
Sitôt que le vent les inclina vers nous, J'élevai la voix : « 0 âmes tourmentées ! venez nous parler, si nul ne s'y oppose. »
Conmie des colombes , appelées par leurs désirs^ volent vers le doux nid d'une aile ouverte et ferme, et portées dans i'air pai' même vouloir ;
De même les deux âmes sortirent de la foule où était Didon, venant à nous à travers Tair malfaisant, tant mon appel affectueux eut de force.
« Être gracieux et compatissant, qui viens nous visiter dans cet air obscur, nous qui teignîmes le monde de sang,
» Si nous étions aimés du roi de l'univers, nous le prierions pour ton repos, puisque tu as pitié de notre mal amer.
» Tout ce qu'à te plaira entendre et dire, nous-mêmes l'entendrons et le dirons de bon cœur, tant que le vent, comme il le fait à présent, se taira.
» La terre où je suis née * est située sur le golfe où le Pô descend avec tous les fleuves qui le suivent pour se reposer dans la mer.
» Amour ^ qui se prend vite au cœur gentil, attacha celui-ci à ce beau corps qui me fut ravi (et ce coup inattendu me poigne encore).
» Amour, qui ne dispense nul aimé d'aimer, m'attacha si fortement au plaisir dont s'enivrait celui-ci, que, comme tu vois, jamais il ne m'abandonne.
> La ville de Bavenne, maintenant à trois milles de la mer. Françoise était nilc de Guide da Polenta, seigneur de Ravenne. Aimée dn jeune Paul de Rimini qu'elle aimait, ce fut le frère aîné, Lanciotto, prince boiteux et difforme, qu'elle épousa. Les deux amants ne purent oublier leur première inclination. Un jour qu'ils lisaient ensemble les aventures de Lancclot du Lac, le mari, qui les épiait, les perça d'un rot^mc coup d'épcc.
L*EKFER. CHANT V. 17B
n Amour nous a conduits à la même mort. Là, Gain * attend celui qui nous arracha la vie. » Telles furent les paroles (Je ces deux ombres.
Dès que j*eus entendu ces âmes blessées, je penchai le visage, et je le tins si longtemps baissé, que le poëtc me dit : « A quoi penses-tu ? »
Quand je lui répondis, je m'écriai : « Hélas ! combien de doux pensers, combien de désii's les ont menés à ce pas douloureux! »
Puis je me tournai vers eux et je leur parlai ainsi : « Francesca, tes malheurs me remplissent de tristesse et de pitié; ils me font pleurer.
» Mais, dis-moi, au temps des doux soupirs, à quel signe et comment Amour vous a-t-il permis de connaître vos incertains désirs? »
Et elle à moi : « Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler un temps heureux dans la misère, et ton maître le sait bien *.
» Mais, si tu as un si grand désir de savoir quelle fut la première racine de notre amour, je ferai comme celui qui pleure et parle tout à la fois. .
n) Nous lisions un jour par passe^temps les aventures de Lancelot, et comment il fut épris d'amour; nous étions seuls et sans aucune défiance.
» Plusiem^s fois cette lecture fit nos yeux se chercher et notre visage changer de couleur; mais ce fut un seul passage qui décida de nous.
» Quand nous vîmes le doux sourire de Tamante couvert par le baiser de l'amant, celui-ci, qui jamais ne sera séparé de moi,
» Me baisa la bouche, tout tremblant; le livre et celui
' Caïn, c'est-à-dire le cercle de Caïn.
> Sed si tanlus amor casus cogooscere nostros...
Quanquam animus meminisse horret, luctuqne refugit, iDcipiani.
{^neid., 1. yi.) Boëcc a dit : ( In omni advcrsitate forlUDaC) iofelicissiinum genuf est ioi'orlUDii fuisse rdiccin. >
qiii récrivit furent pour nous un autre Galléhaut * ; ce jour-là nous ne lûmes pas davantage. »
Tandis que l'un des esprits parlait ainsi, Taulre plcui'ait si fort, que, par compassion, je défaillis comme si j'allais mourfi';
Et je tombai comme un corps mort tombe.
CHANT VI
Troisième cercle, ou des Gourmands. — Sous une pluie qui ne s'arrête jamais, lU sont attaques et mordus par Cerbère. — Dante rencontre Giacco, qui lui parle des disconJes de Florence.
Au retour de mes esprits égarés par la pitié et la tristesse dont m'avait pénétré le sort de mes deux parents,
De nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés se présentèrent autour de moi, partout où j'allais, pai-tout où je me tournais, partout où je regardais.
Je suis au troisième cercle de la pluie éternelle, maudite, froide et lourde; elle tombe toujoui's la même et de même.
Une grêle épaisse mêlée d'uiie eau noiiâtre et de neige tombent à verse sous ce ciel obscur; la terre qui les reçoit infecte.
Cerbère, bête cruelle et monstrueuse, aboie de ses trois gueules de chien contre les damnés qui sont là submergés *;
Il a les yeux rouges, les poils noirs et gras, le ventre
' Gallcbuut, qui servit les amours de Lancelut et de la reine Ginèvre. * Ilic férus umbras tcrritat stygius canis, etc.
(SiNÈQUE.)
Ccrberus haec ingciis latratu rcgna liirauci Personat, adverso rccubans immauis in autre. Gui vatcs horrcre vidons jam colla colubris, McUc soporatam et mcdicalis frugibus oiïaro Objicil : ille fume rabidà tria guUura pandeus, Corripit objcclara, atquo immania terga resolvil Vusus humi, tolcque ingens cxtondilnr autro.
(i£ne»(/., I. VI.)
L E?irER. CH,\?^T Yl
lai'gc et les pattes garnies de griffes^ il écorche les esprits^ les déchire et les éearteîlc.
La pluîe les fail hurler comme des chiens; les misérables damnés se funl les ims aux autres un rempart de kui*s flancs eî se relonrnent sans cesse.
Dès qu'il nous aperenl, Cerlïère % ce grand \er, ouvrit ses gueules et nous montra ses défenses,- il n'avait pas un membre qui ne fut agile.
Alors mon guide ouvrit les mains^ prit de la terre, et à pleines poignées la jeta dans les gorges avides de la hèle.
Tel un chien se <lébat en aboyant et s'aj^aise dès qu'il mord sa pâture, tout occupé de la dévorer à Téctui;
Teï le démon Cerbère ferma ses mâchoires impures fini étom'dissent si fort les ûmcs, qu*cllcs voudraient être sourdes.
Nous passions à travers les ombres que la lourde pluie accable^ et nous posions nos pieds sur leurs fantùmes qui paiaissent des corps.
Toutes gisaient h terre, hoi-s une seule qui se leva promptement pour s'asseikb, dès qu*elle nous vit passer devant elle.
tt 0 toij que Ton promène dans ces enfers, reconnais-moi, dit-cUCj si tu le peux. Avant que je fusse défait, tu as été fait *. y>
Et moi à lui ; « L'angoisse qui te tourmente feïTace peutêtre de mon souvenir^ il ne me semble pas que je t'aie vu (jamais;
ïi Mais dis-moi qui lu es^ loi qui as été jeté dans un lieu si triste et condamné à un supplice tel, que, s'il eu est un plus grand, il n'en est pas de plus déplaisant w
Et lui à moi : « Ta cité qui est si pie nie d'envie ^, que le sac, comme on dit, déborde, m*a tenu dans ses raui"s, où je [ menais une vie sereine :
ï> Vous, habitants de cette cité, m'appelâtes Ciacco *. Pour*
' Cerlwro il gran vcniin,
* Tu fn»,li^ piriuva cb' m dbfïltCj f^iLlo.
* Flore ncr.
* Ciucto, pûurt^cciu. — Cu Flarcnttn fui uu Itoufluii oy un iilùi«4i!ii uni ijiihiiil.
178 LA myïSE comédie
. le péché damnable de la gourmandise, me voici, comme tu Vois, étendu sous la pluie.
. » Je ne suis pas la seule âme triste ; toutes ces autjes sont condanmées à la même peine pour la même faute. » Et il n'ajouta plus une parole.
Je lui répondis : « Ciacco, ta souffrance me touche si fort, qu'elle attire mes larmes; mais dis-moi, si tu le sais, à quoi en viendront
» Les citoyens de cette cité divisée en factions ! S'y trouvet-il un juste ? Dis-moi par quelle cause la discorde est entrée dans ses murs? »
Et lui à moi : « Après un long débat, ils en viendront au sang; le parti sauvage * chassera l'autre parti*, dont les pertes seront grandes.
» Puis il faudra que le parti sauvage succombe après trois révolutions du soleil, et que le parti d'abord vaincu se relève à l'aide de ce prince qui, à présent, est encore en repos ' ;
» Longtemps cette faction portera haut le front, tenant la faction rivale sous un joug pesant; aussi j*en pleui-e et j'en ai honte.
» Il y a encore deux justes * dans la ville, mais ils n'y sont pas écoutés; l'orgueil, l'envie et l'avarice sont les trois brandons qui ont enflammé les cœurs. »
Ici Ciacco mit fin à son discours lamentable, et moi à lui : « Je veux encore que tu me renseignes et que tu me fasses le don de quelques paroles.
» Farinata * et Tegghiajo, qui furent si vertueux, Jacobo
jours le inot pour rire et de gentille conversation, mais merveilleusement adonné à la gloutonnerie. (6.)
• G'est-à'dire le parti commandé par les Cerchi, famille de noblesse nouvelle ex sortie récemment des bois de Val di Nievoli. C'est le parti des Blancs, auquel appaitenail Dante.
• C'est-à-dire le parti des Noirs, qui avait pour chef Corso Donati.
• Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, lequel viut au secours des Noirs et les rétablit à Florence en 1301.
• Ces deux justes sont Dante et Guido Cavalcanti, son ami ; selon d'autres coramentatcurs, Barduccio et Jean de Vespignano.
• Farinata degli Uberti, illustre chef des Gibclint.
L'Ef^FER. CHANT VI.- f79
Rusticucci, Arigo et Mosca, et les autres qui appliquèrent leur génie à faire le tien,
» Dis-moi où ils sont, et fais que je les connaisse. Un grand ^sir me presse de savoir si le ciel leur verse son bawno> ou l'enfer son poison. »
Et lui : « Ils sont parmi des âmes plus noires; d'autres péchés les ont plongés dans un cercle plus profond; si tu oses descendre jusque-là, tu pourras les voir.
» Mais, quand tu seras dans le doux mcmde^ rappelle-moi, . je t'en prie, au souvenir de mes concitoyens; je ne te dis plus rien, je ne te réponds plus. »
Alors, ses yeux, qui étaient fixes, il les rendit obliques; il me regarda un peu, puis baissa la tête, et il retomba parmi les autres aveuglés.
Et mon guide me dit : a II ne se relèvera plus qu'au son de la trompette de l'ange, quand viendra la puissance ennemie du péché.
» Alors chacun retrouvera son triste tombeau, reprendra sa chair et sa figure , et entendra le jugement qui doit retentir dans l'éternité. »
Ainsi nous traversâmes ce sale mélange d'ombres et de pluie, à pas lents, en nous entretenant un peu de la vie future.
D'où je me pris à dire : « Maître, ces tourments croîtront-ils après la grande sentence? Seront-ils moindres ou seront-ils aussi cuisants? )> *
Et lui à moi : « Souviens-toi de ta science, elle t'enseigne que plus une chose est parfaite, plus elle sent le bien et aussi la douleur.
» Quoique cette race maudite ne doive jamais arriver à la vraie perfection, elle espère en être plus proche après le jugement qu'elle ne Test à présent. »
Nous fîmes le tour de ce cercle en parlant de plus de choses que je n'en rapporte ici ; et nous arrivâmes au point où la route descend. ^
là nous trouvâmes Plu tus, le grand ennemi.
CHANT VIL
QMtriènê e«rde, eem des Prodigues et des Avares. — Ils sont condamnés à s*«ntre-cboqner éternellement. — Portrait de la Fortune. — • Virgile et Dante descendent dans le cinquiènie cercle.
« Pape Satan, pape Satan, aleppe, r> cria Pliitus d'une voix earoiiée^; et ce sage gentil, qui sut toute chose ,
Dit pour me réconforter : « Que ta peur ne te nuise pas! quel que soit son pouvoir, il ne t'empêchera pas de des* cendre dans ce cercle. »
Puis, se retournant vers ce monstre aux lèvres enflées, il lui cUt : (( TaiS'toi, loup maudit * ! Consume-toi intérieurement avec ta propre rage.
» Ce voyage aux lieux souterrains n'est pas sans raison. On le veut ainsi là-haut où Michel a tiré vengeance du viol orgueilleux '. »
Comme les voiles, gonflées par le vent, tombent renversées quand le mât se brise, de même tomba à terre la bête cruelle.
Ainsi nous descendîmes dans la quatrième cavité, nous approchant davantage de la rive des douleurs qui engouffre tout le mal de l'univers.
Ah ! justice de Dieu ! qui donc entasse tant de tourments et tant de peines que j'en ai vu? Pourquoi nos fautes nous ix)ngent-elles ainsi?
Comme fait la vague sur recueil de Charybde, laquelle se brise contre la vague qu'elle rencontre, de même ici les damnés s'entre-choquent.
Là je vis des danmés plus qu'en aucun autre lieu; ils
M. Lanci, orientaliste romain, traduit ainsi ces mots hébraïques : < Sp!endi, aspetto di Salana, splendi, ospello di Salana primaio. »
> Dans le premier chant, la loiivt» r»t l'emlilc;i;C de l'avarice, Plulus est le dieu des avares ; voilà pourquoi le |m>jHu dit : « MaladoUo lupo. > (M.)
* FA faclum OfX prapliiim in cipIo, Michnol et AngoH ojns proîliahantur cnm Draconc. (Apocal.)
l'eîster chant vu. 18<
formaient deux troupes, et, de part et d'autre, roulaient des fardeaux de tout l'effoii de leur poitrine.
Ils se frappaient en se rencontrant, et pui» bruscpiement ils retournaient chacun en arrière, et en criant : a Pourquoi retiens-tu et poui-quoi jettes-tu ? »
Ainsi, dans ce cercle noir, ils revenaient de chaque côlé au point opposé, se criant sans cesse leur honteux refrain.
Puis, quand chacun était ariivé à la moitié de son cercle, ils se retournaient tous ensemble pour recommencer une autre joute ; et moi, qui en avais le cœur quasi poigne par la doulem'.
Je dis : « Mon maître , indique-moi quelles gens sont ceux-ci. Ont-ils été clercs, tous ces gens tonsurés qui vont là à notre gauche? »
Et lui à moi : « Tous furent si louches d'esprit dans la vie première, qu'ils ne surent faire aucune dépense avec mesure.
» Leur voix l'aboie assez clairement quand ils viennent aux deux points du cercle où leur vie contraire les sépare.
» Ceux qui n'ont pas de cheveux pour couvrir leur tête ont été des cleics, des papes et des cardinaux sur lesquels l'avarice posa son joug. »
Et moi : « Maître, parmi tous ces gens-là, j'en devrais bien reconnaître quelques-uns , de ceux qui sont devenus immondes par ces vices. »
Et lui à moi : « Tu te perds dans ime vaine pensée ; la vie sordide qui les a rendus difformes les masque et les rend entièrement méconnaissables.
» Ils reviendront éternellement se choquer; ceux-ci ressusciteront du sépulcre le poing fermé, ceux-là les cheveux rasés.
» Pour avoir mad donné et mal gardé, ils ont peixiu le monde céleste , et sont condamnés à ce combat. Pour te peindre ce combat, il n'est pas nécessan*e de Tembellir par mes paroles^
» Or donc, mon fils, tu poux voir combien passe vile la
boufTée des biens commis à la fortune^ et pour lesquels la race humaine s'enorgueillit et se dispute.
» Tout For qui est sous la lune, ou qui y fut autrefois, ne pourrait donner un instant de repos à une seule de ces âmes fatiguées.
— T Maître, lui dis-je, apprends-moi maintenant quelle est cette fortune dont tu me parles. Qu*est-elle donc pour tenir ainsi dans ses serres tous les biens du monde? ))
Et lui àmoi : « 0 folles créatures ! combien grande est l'ignorance qui vous égare ! Or je veux te nourrir de ma doctrine.
» Celui dont le savoir est supérieur à tout fit les cieux et lem* donna un conducteur ; de sorte que chaque partie brille pour chaque partie,
» Par une distribution égale de la lumière; de même pour les splendeurs humaines : il leur imposa une conductrice qui, administrant toutes choses,
» Ferait passer de temps en temps les vaines richesses d'une famille à une autre famille, d'une nation à une autre nation, malgré tous les obstacles des prudences humaines.
» Voilà pourquoi une nation commande et l'autre s'affaiblit, suivant le jugement de celle qui est cachée comme le serpent sous l*herbe *.
» Votre savoir n'a point à débattre avec elle •, car elle pourvoit, juge et poursuit son règne, comme le sien chacune des autres déités.
» Ses permutations n'ont pas de trêve; la nécessité la force d'être rapide ; de la sorte , il advient souvent que le toiu* change.
» Telle est celle qui est tant mise en croix par ceux qui lui devment donner des louanges, et qui lui donnent à tort leur blâme et leurs malédictions.
» Mais elle est heureuse et n'entend pas ces injures; calme parmi les autres créatures premières , elle fait tourner sa sphère et jouit dans sa béatitude.
• latet anguls in lierW. (Virg.)
•La Fortune. — Maguiiique personnification. — Voir l'ode d'Horace : 0 divOf ^ratum qum régis Antium»
l'enfer, chant th. 483
» Descendons maintenant vers des maux plus grands et plus lamentables; déjà s'abaisse chaque étoile^ qui montait quand je me mis en marche, et un trop long retard nous est défendu. »
Nous coupâmes le cercle à l'autre bord, non loin d'une source bouillante qui verse ses eaux dans un ruisseau grossi par elle.
Cette eau était beaucoup plus obscure qu'azurée; alors nous entrâmes dans un autre chemin plus bas que l'ancien, et toujours suivis par l'onde ténébreuse;
Un marais appelé Styx est formé par ce tiiste ruisseau lorsqu'il est descendu au pied des plages grises et infectes.
Et moi, qui à regarder me tenais attentif, je vis des âmes fangeuses, dans ce bourbier, toutes nues et les traits irrités;
Elles se frappaient non pas seulement avec les mains, mais avec la tête, et avec la poitrine, et avec les pieds, et elles se déchiraient des dents morceau par morceau.
Le bon maître me dit : « Mon fils, tu vois les âmes de ceux que la colère a dominés ; je veux encore que tu tiennes pour certain
» Que sous cette eau se trouve une race damnée qui soupire; elle fait bouillonner l'eau à la surface, comme te Tiudique ton œil à toutes les places où il s'arrête. »
Fichés dans le limon, ils disaient : « Nous fûmes toujours ti'istes sous cet air doux qui s*égaye au soleil, en portant au dedans de nous-mêmes une loiu*de fumée ;
» A cette heure nous sommes tristes dans ce noir boms hier*. » Cet hymne, ils le gargouillaient au fond de leur gorge, ne pouvant prononcer une parole entière.
Ainsi nous décrivîmes un grand arc autour du mai'ais fétide, entre la rive desséchée et l'étang, les yeux tournés vers ceux qui avalaientJta; fange.
Enfin nous anivâmes au pied d'une tour.
' Il csl minuit.
* < BeqtiicsiccDs accidiosus in faocibus suis. » (iércmie.) David dit en parlant du paresseux : c IitUxus sum ia limo profundi. »
i84 Li DIVIKE COMÉDIE.
CHANT VIII
Cinqniome cercle, celui des Colères. — Les deux poêles traversent le Styx dans la barque de Phlt-gyas. -— lis roflcontrent Philippe Ai-genli. — La ville de Dite. — Les Démons, au i;rand cloonenieol de Vii^ile, leur ferment la porte de la Tille.
Je dis, en poursuivant S que bien avant d'arriver au pied de la haute tour, nos yeux se portèrent vers son sommet,
A cause des deux petites flammes que nous vîmes placées dessus. Une autre tour lui rendait le signal, mais de si loin, que l'œil pouvait à peine les distinguer.
Or, me retournant vers la mer de toute science *, je m'éciiai : « Que veut dire ce feu, et que répond cet autre? Quels sont ceux qui font ces signaux? »
Et lui à moi : « Sur ces eaux fangeuses, déjà tu peux voir ce qu'on attend , si les vapeurs du maiais ne te le cachent pas.»
Jamais corde ne lança loin d'elle une flèche qui counjl dans Tair aussi agile qu'une petite nacelle que je vis
Venir vers nous sur les eaux. Un seul rameur la gouvernait en criant : « Tu es donc arrivée, âme félonne?
— Phlégyas! Phlégyas'! tu cries en vain cette fois, lui répondit mon seigneiu*; tu ne nous auras avec toi que le temps de passer le marais. »
Tel un homme qui apprend une tromperie qu'on lui a faite, et ensuite s'en tourmente, tel fit Phlégyas dans sa colère contenue.
* Sçit son chemin, soit son rccit.
* Virgile.
* Phlq^yas est l'emblème de la colère et des orgueilleux. Il était fils de Blars ci rui des Lapithos. Il eut pour enl'anlt Ixion et Goronis. Indigne de l'alTroiit qu'Apollon avait t'ail à sa fiile, il mit le feu au temple de ce dieu, qui le tua à cou{i8 de H' chcs. (M.)
Phlogyasqne miserrimus omnes Adir.onci, cl magna testntnr voccpcr umbras : Diiicile jusiitiam moniti, et non icmnerc divos. (Virgi c, lib. vi.)
l'enfer . CHANT VIII. i8o
Mon guide descendit dans la barque et me fit entrer après lui ; mais elle ne parut chargée que lorsque je fus dedans.
Dès que mon guide et moi nous fûmes dans cet esquif, l'antique proue s'en alla, sillonnant l'eau plus profondément qu'elle n'avait coutume sous d'autres passagei's.
Tandis que nous parcouiions ce canal d'eau morte, devant moi se présenta une ombre pleine de fange , et elle me dit : « Qui es-tu, toi qui viens ici avant l'heme ? »
Et moi : « Si je viens, je ne demeure; mais qui es-tu, toi-même, toi qui t'es rendu si dégoûtant? » L'ombre répondit : « Tu vois bien que je suis uii de ceux qui pleurent. »
Et moi à lui : « Dans les plems et les gémissements demeure, esprit maudit ! tout fangeux que tu sois, je te reconnais. »
Alors il étendit ses deux mains vers la barque, mais mon prudent maître le repoussa en disant : « Va-t'en d'ici avec les autres chiens ! »
Ensuite il entom-a mon cou de ses bras, me baisa le visage et me dit : « Ame saintement dédaigneuse, bénie soit la femme qui ceignit ses nobles flancs où elle te portait !
» Celui-ci fut dans le monde un être gonflé d'orgueil; aucune vertu n'a honoré sa mémoire; de là vient qu'ici son ombre est toujours furieuse.
» Combien se tiennent là-haut pour de grands rois, qui seront couchés comme des porcs dans ce bourbier, ne laissant d'eux-mêmes que d'horribles mépris ! »
Et moi : « Maître, avant de quitter ce lac, j'aurais un grand désir de voir ce pécheur plongé dans cette fange. »
Et lui à moi : « Avant de voir la rive, tu seras satisfait ; il faut ({ue tu jouisses de ce désir. »
Peu après, je le vis tellement assailli par les ombres fangeuses, que j'en loue encore Dieu et je l'en remercie.
Toutes criaient : a A Philippe Argcnti! » Ce Florentin, esprit orgueilleux, se tom-nant contre lui-même, se déchirait avec ses dents.
Nous le laissâmes là, et je n'en parle pas davantage.
486 LA DIVWE COMÉDIE.
Mais une plainte douloureuse vint frapper mon oreille, de «orte que, tout attentif, j'ouvris les yeux devant moi ;
Et le bon maître me dit : te Déjà, mon fils, s'approche la cité qui a nom Dite*; ses habitants sont malheureux, et leur foule est grande. y>
Et moi : « Maître, déjà au fond de la vallée je distingue certainement ses mosquées, vermeilles comme si elles étaient sorties de la flamme. »
Il me répondit : « Le feu étemel qui les brûle en dedans leur donne cette couleur rouge que tu vois dans ce bas enfer. »
Nous entrâmes enfin dans les fossés profonds creusés autour de cette terre désolée; les murailles m'en paraissaient de fer.
Nous vînmes, non sans avoir fait d'abord un grand tour, dans un endroit oii le nocher' nous cria bien fort : a Sortez ! voici l'entrée. »
J'en vis sur les portes plus de mille tombés du ciel comme une pluie, qui disaient avec colère : a Quel est celui qui, sans la mort,
» S'en va par le royaume des morts? » Et mon sage maître fit signe de vouloir leur parler «n secret ;
Alors ils renfermèrent un peu cette grande colère, et ils dirent : « Viens, toi seul, et qu'il s'en aille celui qui est entré si hardiment dans ce royaume !
)) Qu'U s'en retomne seul par sa route folle ! qu'il essaye, s'il le peut ; car tu resteras ici, toi qui Tas guidé dans cette contrée obscure. »
Juge, lecteur, si j'étais rassuré au bruit de leurs paroles maudites; je crus ne retourner jamais sur la terre.
« 0 mon guide chéri, qui plus de sept fois m'as rendu la sécurité et retiré des grands périls qui se dressèrent devant moi,
' Dilc Nient de Dis, (|ui esi le uoni de Platon.
Kucles atquc dics palet atri janua DitU. (Vii^.)
TltilitrrVfia.
Phlégyas
l'enfer, chant vni. 187
» Ne me laisse pas, lui dis-je, ainsi abattu; et s'il m'est refusé d'aller plus ayant, retrouvons promptement les traces de nos pas ! )>
Et le maître, qui m'avait mené jusque-là, me dit : « Ne crains pas : nul ne peut nous fermer le passage; un plus puissant que tous nous l'a ouvert.
» Mais attends-moi ici; réconforte ton esprit fatigué et nourris-le de bonne espérance, puisque je ne t'abandonnerai pas dans le monde infenial. »
Là-dessus le bon père s'en va et me laisse seul. Je demeure dans l'incertitude ; le oui et le non se combattent dans ma tête.
Je ne pus entendre ce qu'il leur proposa, mais il ne resta guère avec eux, car tous et à l'envi coururent vers la ville.
Là, nos ennemis fermèrent les portes sur la poitrine de mon maître, qui demeura dehors et s'en revint vers moi à pas lents.
n avait les yeux à terre, et les sourcils dépouillés de toute hardiesse, et il disait à travers ses soupirs : a Qui m'a refusé l'entrée des maisons de douleurs? »
Et il me dit à moi : « Si je suis irrité, ne t'inquiète pas; je surmonterai cette épreuve, quels que soient ceux qui là dedans s'assemblent pour se défendre.
» Leur insolence n'est pas nouvelle ; ils l'ont déjà montrée devant une porte moins secrète et qui se trouve encore sans serrure *.
» Tu as vu au-dessus l'inscription de mort. Mais déjà, en deçà de cette porte, descendant seul la montagne, et passant par les cercles, vient celui
» Par qui la ville nous sera ouverte ^. »
' Parce que, malgré la résistance des Démons, la porte fut brisée par le Christ, à sa descente dans les Limbes, c Hodic portas mortis et seras pariter Salvator no:>ter dirupit. > {Offiu du samedi saint.)
' L'ange envoyé par Dieu.
CHANT IX
Trois Furies apparaissent aux poètes cl les menacent. — Un ange vient à leur secours et ouvre les portes de la ville de Dite'.
Cette couleur blômc dont ma lâcheté me peignit au dehors, quand je vis mon guide retounier en arrière, fît rentrer en lui sa récente pâleur.
Attentif, il se posa comme un homme qui écoute, cai* l'œil ne pouvait pénétrer bien avant sous l'air noir et la nue épaisse :
« Cependant nous devrons vaincre dans ce combat, se prit-il à dire, sinon un tel allié s'est offert *.., Oh î combien il me tarde que cet autre nous anive !.., »
Je vis bien qu'il couvrait ce qu'il avait commencé à dire par une autre idée qui lui vint ensuite, et que ces derniers mots étaient différents des premiers;
Néanmoins son discours me saisit de crainte , parce que je prêtais à ses paroles entrecoupées un sens pire que peutêtre elles ne renfermaient.
Je lui fis celle question : « Jamais au fond de la triste conque est-il descendu un esprit de ce premier degré, où Ton a pour seule peine de perdre Fespérance ? »
A quoi il me répondit : « Rarement il arrive qu'un de nous fasse le chemin oîi je marche.
w 11 est vrai qu'une autre fuis il me fallut descendre ici-bas par les conjurations de cette cruelle Érycto, qui rappelait les ombres dans leurs corps '.
» Depuis pou de temps ma chair était dépouillée de son âme, lorsciu'elle me fit entrer dans ces murailles pour eu tirer un esprit du cercle de Judas.
» Ce cercle est le plus bas, le plus obscur et le plus loin
' VIrjîilr, dans co solilncino oltscur ol suspomlu, veut parler ilc Tangc qui vient à leur ffocours.
• Lrjtlo, niaokicniic île Tlr:<6alie. — Voir la r/iar;.,li\rc vi.
L*EMF£R. CHANT IX. 189
du ciel qui tout environne. Je sais bien le chemin, sois donc tranquille.
» Ce marais, qui exhale la grande puanteur, entoure la cité de douleur où nous ne pouvons désormais entrer sans colère. )) •
11 dit encore d'autres choses; mais je ne les ai plus dans ma mémoh^e, car mes yeux m'avaient entraîné tout entier vers la haute tour à la cime couronnée de feu.
Là, je vis tout à coup paraître trois Furies infernales teintes de sang, lesquelles avaient des membres et des gestes de femmes.
Elles étaient ceintes d'hydres verdàtres; pour cheveux elles avaient de petits serpents et des cérastes qui s'entortillaient autour de leurs tempes hideuses.
Et lui , qui reconnut bien les suivantes de la roinc de réternelle douleur : « Regarde, me dit-il, les féroces Érinnyes.
r> Celle-ci, à gauche, c'est Mégère; celle qui pleure à di-oite, c'est Alecto; Tisiphone est au milieu. » A ces mots il se tut.
De leurs ongles elles se déchiraient la poitrine ; elles se battaient avec les mains, et criaient si haut, que, pai* défiance de leur rage, je me serrai contre le poète.
« Que Méduse vienne, et nous la changerons en pieire. Cl iaient-elles toutes en regardant en bas; nous nous sommes mal vengées de rentrée audacieuse de Thésée. »
— « Détourne-toi et tiens les yeux fermés, car si Gorgone se montrait, et si tu venais à la voir, il n'y aurait plus d'cspoh de remonter là-haut. »
Ainsi parla le maître; et lui-môme me fit tourner en arrière; et, ne se fiant pas assez à mes mains, il me ferma encore les yeux avec les siennes.
0 vous, qui avez Tentendement sain, découvrez la doctrine qui se cache sous le voile de ces vers étranges !
Et déjà venait sur les ondes troubles un grand bruit plein d'épouvantement, sous lequel tremblaient les deux rives.
Il n'en arrive pas autrement, lorsqu'un vent, irrité par
des chaleurs ennemies, s'attaque à une forêt, et sans relâche
Rompt les branches, abat et emporte les fleurs, s'en va devant lui, poudreux et superbe, et fait fuir les bêtes et les pâtres.
Il me découvrit les yeux, et il me dit : « A présent dirige le nerf de tes yeux sur cette écume antique, là oîi la vapeur est plus maligne. »
Comme les grenouilles, devant la couleuvre ennemie, s'éparpillent à travers l'eau jusqu'à ce que toutes se soient amoncelées dans la bourbe.
De même plus de mille âmes damnées fuyaient devant quelqu'un qui traversait le Styx à pied sec.
Il écartait de son visage Tair épais, en portant de temps à autre sa main en avant, et il ne semblait las que de ce travail.
Je vis bien qu'il était un messager du ciel, et je me retournai vers mon maître; et lui me fit signe de me tenir tranquille et de m'incliner.
Ah ! combien il me paraissait rempli de dédains ! Il arriva près de la porte, et, avec une baguette, Touvrit sans aucun obstacle.
« 0 démons chassés du ciel , race méprisée , s'écria-t-il sur l'horrible seuil, comment cette outrecuidance s'est-elle mûrie en vous ?
» Pourquoi regimber ainsi contre cette volonté qui jamais ne peut manquer son but, et qui a tant de fois augmenté vos douleurs?
» Que sert de heurter le destin ? Votre Cerbère, s'il vous en souvient bien, en a encore le cou et le museau pelés. »
Alors il se retourna vers la route fangeuse sans nous dire mot, mais semblable à un homme pressé et mordu d'un tout autre soia
Que celui des gens qui sont là devant lui. Et nous, rassuiés par les paroles saintes, nous dirigeâmes nos pieds vers la terre de Dite.
Njus entrâmes sans aucune résistance. Or, comme j'avais
l'enfer, chant X* iOi
le désir de connaître le sort de ceux que renferme cette forteresse.
Dès que j'y fus entré, je promenai tout autour mes regards curieux, et je vis à chaque main une grande campagne pleine de douleurs et de tourments cruels.
Gomme aux environs d'Arles, là où le Rhône est stagnant^ comme à Pola près de Quarnaro, qui ferme l'Italie et baigne ses frontières *, ,
Des sépulcres rendent le terrain tout montueux, de même ici des sépulcres s'élevaient de toutes parts, sauf qu'ici c'était plus effrayant.
Car les tombeaux étaient séparés par des flammes dans lesquelles ils devenaient si brûlants, que le fer n'est pas plus rouge pour le besoin d'aucun métier.
Tous leurs couvercles étaient soulevés, et il en venait au dehors de durs gémissements qui paraissaient bien ceux de pauvres suppliciés.
Et moi : a Maître, quelles sont ces gens qui, ensevelis dans ces arches, se font deviner à leurs soupirs douloureux? »
Et lui à moi : (( Ce sont les hérésiarques et leurs partisans de toutes les sectes : ces tombes sont beaucoup plus remplies que tu ne peux crobe.
» Ici le semblable est enseveli avec son semblable, et les tombes sont plus ou moins brûlantes. » Alors il tourna à droite.
Et nous passâmes entre les martyrs et les hautes mu« railles.
CHANT X
Sixième cercle, celui des Hérétiques. -^ Ils sont plongés dans des tombes de feu. — Dante y trouve Farinata degU Uberti et (îavalcante de* Cavalcanti, — Parinata prédit au poëte florentin son exil et toutes ses infortunes.
Maintenant, par un éti'oit sentier, entre les murs de la
* Pola, ville d'Istrie, sur l'Adriatique.
i92 LA DIVINE COMÉDIE.
ville et les tombes des martyrs , mon maître s'avance et je suis ses pas.
« 0 vertu souveraine, m'écriai-je, qui m'entraînes à ton gré par les cercles impies, parle-moi et satisfais mes désirs !
» Pourrait-on voir ceux qui gisent dans les sépulcres? Tous les couvercles sont levés, et personne ne fait la garde à Tentour. »
Et lui à moi : « Tous seront fermés quand les âmes reviendront ici de Josaphat avec les corps qu'elles ont laissés , là-haut.
» Épicure et tous ses sectateurs, qui font mourir Tâme avec le corps, ont leur cimetière de ce côté.
» Donc, on va là dedans satisfaire promptement à la demande que tu me fais et au désir que tu me caches encore. »
Et moi : « Bon guide, je ne tiens caché mon cœur qu'afin de peu parler, et ce n'est pas à cette heure seulement que tu m'as disposé à cette réserve.
— i( 0 Toscan, toi qui, vivant, t'en vas ainsi par la cité de feu, parlant avec modestie, qu'il te plaise de t'arrêteren ce lieu !
» Ton langage te dit clairement de ce noble pays auquel je fus peut-être trop funeste. »
Telles furent les paroles qui, subitement, sortirent d'un tombeau. Tremblant, je m'approchai un peu plus de mon guide.
Et lui me dit : « Tourne-toi, que fais-tu? Regarde Farinala qui s'est dressé dans sa tombe; tu le verras de la ceinture à la tête *. »
J'avais déjà mon regard fixé sur le sien, et il se dressait de la poitrine et du front, comme s'il avait l'enfer en grand mépris.
Alors les mains courageuses et promptes de mon guide me poussèrent vers lui à travers les sépultures, en disant : Que tes paroles soient claires !
• Farinala, de la famille des Ubcrii ù Florence. Ce fut lui qui, commaudant les Gibelins, partisans des empoieurs, ga^'iia la fameuse bataille do Monte-Aperto. Il est dau» les tombes de feu comme parlisin «rÉpicnre.
l'enfer, chant X. 193
Aussitôt que je fus au pied de sa tombe, il me rcgai*da uq peu, et puis, d'un air de dédain, il me demanda : « Quels fUi-ent tes ancêtres ? »
Moi qui étais désireux de lui obéir, je ne lui celai rien, mais je lui découvris tout. Alors il releva un peu les sourcils.
Et dit : (( Ils ont été cruellement opposés à moi et aux miens, et à mon parti; aussi deux fois je les ai bannis.
— S'ils furent chassés, lui répondis-je, ils revinrent de toutes parts, et l'une et l'autre fois; mais c'est un art que les vôtres n'ont pas bien appris. »
Lors, du côté où la tombe était découverte, surgit une ombre ; celle-ci jusqu'au menton seulement; je crois qu'elle s'était levée sur ses genoux ^
Elle regarda autour de moi, comme ayant le désir de voir si un autre était avec moi; mais quand ses soupçons furent entièrement éteints.
Elle me dit en pleurant : « Si c'est la force du génie qui t'a ouvert cette obscure prison, où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec toi ? »
Et moi à lui : a Je ne viens pas de moi-même; celui qui attend là me mène en ces lieux; peut-être votre Guido eut pour lui trop de dédain ? »
Ses paroles et son genre de supplice m'avaient appris déjà le nom de cette ombre ; aussi ma réponse fut-elle précise.
Se dressant soudain, il cria : «Gomment as-tu dit? il êM; ne vit-il pas encore? La douce lumière ne frappe-t-elle plus ses yeux? »
Lorsqu'il s'aperçut que je mettais quelque délai à lui répondre, il tomba à la renverse dans son tombeau, et ne parut plus dehors.
Mais cet autre magnanime*, pour qui j'étais resté, ne changea pas de visage, ne loui*na pas le cou, ne courba point la poitrine.
• C'est Cavalcante de' Cavalcanli, père de Guido, ami de Dante et poëie, mais qui sacrifia la poésie pour l'élude des pliilosoplios. *Farinata.
494 tk DmNB comAmb..
c S'ils ont mal appris cet art, dit-Il ea ooatiinmitri premier propos^ cela me tourmente plus que ce lit.
D Mais la Dame qui règne id^ ne rallumera pas r fois sa figui*e, que tu saums ccmbÎQn cet ait est i
Il Et, afin que tu retournes dans ^|t4pux mondes 1 pourquoi ce peuple est si impitoyable iBivers les mlensi chacune de ses lois? »
Sur quoi je lui dis : a Le grand carnage qui m bia d'une couleur rouge excite de tels discours daw temple.» .-;•'.
Après qu'il eut secoué la tête en souin^nt'î. « IfiJ pas seul, dit-il, à l'Arbia, et certes ce n'éjidlifttS su son que j'agis avec les autres K '
» Mais j'étais seul là où il fut proposé par chaisan ' iruire Florence, et c'est moi qui la défendis à tisi|i9f couvert '.
•— Ah! lui répondis*je, puisse votre race se rëlaUiri jour! mais, je vous en prie, défaites le norad qui a «f loppé ma pensée. .-
D II me parait, si j'ai bien compris, que vous piëfoyein que le temps amène avec lui, bien qu'il en soit mitrfflww* pour vous dans le présent.
— Nous, reprit-il, nous sonmies comme celui quia k vue mauvaise; nous voyons les choses éloignées, c'est ml lumière que nous accorde le guide souverain, ' » Quand les choses approchent ou existent, toute dote intelligence est vaine , et si un autre ne vient nous l'ip prendre, nous ne savons rien de vos affaires humaines^
» Tu peux donc comprendre que toute notre inteiligeoei sei'a morte du jour où sera fermée la porte de l'avenir, i
* la lane, nommce en enrer Proserpine.
* L'Arbia, rivière près de Montc-Aperto, où les Gibelins furent Tietorien.
' Florence vient d'clever à son sauveur une statue sous la galerie des OffiMfc En race est celle de Dante.
* Fatendum est nescire mortuos qnid agitnr ; sed postea ^ero twllrtt tk lisy fil hinc ad eos moriendo pergunt. Potrant etiani ab Angelis andire aliqiUd.
(Saint Augailia.)
.l'enfer, chant X. 495
Alors, comme contrit de ma faute, je lui dis : a Apprenez donc à celui qui a si vite disparu que son fils est encore pai*mi les vivants.
» Si je restai muet au moment de répondre , faites-lui savoir que j'étais déjà préoccupé du doute que vous avez éclairci. »
Et déjà m'appelait mon maître. Cest pourquoi je priai plus promptement Tesprit de me dire près de qui il se tenait.
Il me répondit : « Je suis couché ici au milieu de plus de mille; là dedans est le second Frédéric, et là le cardinal*. Sur les autreJB je me tais. »
A ces mots à 8e cacha, et moi je dirigeai mes pas vers l'antique poëte, songeant à ces paroles, qui me paraissaient menaçantes.
Il se mit en marche, et puis, tout en cheminant ainsi, il me dit : ce Pourquoi es-tu si égaré? » Je satisfis à sa demande.
« Que ta mémoire, m'ordonna le sage, conserve ce que tu as entendu contre toi; mais, pour l'hem'e, fais attention, d Et il leva le doigt.
(( Quand tu seras devant le doux regard de celle dont les beaux yeux voient toute chose *, tu sauras d'elle le voyage de ta vie. »
Après cela il tourna à main droite. Nous laissâmes les murailles, et nous allâmes vers le centre par un sentier qui descend à une vallée.
Cette vallée exhalait une puanteur iiisupportable.
• L'empereur Frédéric II, pouycnt en guerre avec les papes, contre lesquels il écrivit des vers, excommunié par Grégoire IX et Innocent IV, et mort en 1250. — Ollaviano dcgli Ubaldini, de Florence, et du parti gibelin, bien que cardinal. 11 dit une fois que s'il avait une âme, il l'avait perdue pour les Gibelins.
' Béatrice.
CHANT XI
Conlîmialion du sixième cercle, celui des HërcUqucs. — Horribic puantenr. — Tombe du pape Anastase. — Là les deux poètes s'arrêtent, et Tin^ile explique à Dante comment, dans les trois cercles qui suivent, sont punies les Violences ci deux espèces de Fraude.
A rextiémité d'une rive escarpée, que formaient de grandes pieiTes rompues et entassées en cercle, nous arrivâmes au-dessus d'un gouffre encore plus terrible.
Et là, pour nous garantir des horribles exhalaisons et de la puanteur que jetait le profond abîme, nous nous abritâmes derrière le couvercle
D'un grand tombeau où je vis une inscription qui disait : « Je renferme le pape Anastase, que Photin entraîna hors du droit chemin *. »
« Il faut descendre ici lentement, afin d'accoutumer un peu nos sens à cette triste odeur; plus tai'd, nous n'y ferons plus attention. »
Ainsi parla le maître; et moi : « Cherche, lui dis-jc, quelque expédient pour que le temps ne passe pas sans profit; » et lui : « Tu vois que j'y pense.
» Mon fils, continua-t-il, au milieu de ces rochers sont trois cercles, se rétrécissant de degré en degré, comme ceux que tu as quittés.
» Tous sont pleins d'esprits maudits; mais, pour qu'il te suffise de les voir, apprends comment et pourqm i ils sont enfermés.
» L'injustice est la fin de tout mal qui s'attire la haine du ciel, et Ton arrive à cette fin qui blesse autrui, ou pai la violence, ou par la fraude.
» Mais comme la fraude est un mal propre à l'homme, elle déplaît davantage à Dieu; pour cette raison, les fourbes
' La chronique du frère Martin de Pologne a Irompr In poclc. Ce fut l'empereur Anastase, au lieu du pape de ce nomy qui adopta Ibéresie du diacre Pbolin.
l'enfer, chant XI. 197
sont places au-dessous, et sont en butte à une plus grande douleur.
» Ce premier cercle est tout entier pour les yiolcnls; mais il est construit et divisé en trois girons S parce qu*on peut faire violence à trois personnes :
» A Dieu, à soi, à son prochain. Et je dis qu'on peut leur faire violence ou dans leur propre personne ou dans leurs biens, comme tu vas le comprendre par ces raisons très claires.
» On fait violence à son prochain en lui donnant la mort ou lui faisant des blessures douloureuses; on le violente, en le ruinant dans ses biens, par l'incendie ou par des larcins.
» Donc les homicides, ceux qui font des blessures, les incendiaires et les brigands , sont tourmentés dans le premier giron.
)) Un hpmme peut avoir tourné une main violente contre lui-même ou contre ses biens : il est donc juste que dans le second giron il fasse pénitence, et sans espérance d'un sort meilleui*,
» Celui qui s'exile, pai' sa propre volonté, du monde où tu vis, qui joue, dissipe ses biens, et plem*e là où il aurait dû être en joie.
y> On peut faire violence à la Divinité, en la reniant dans son cœur, en blasphémant contre elle, en méprisaut la natuie et sa bonté.
)) Voilà pourquoi le plus petit giron tient scellés de son sceau Sodome et Cahors *, et quiconque, méprisant Dieu, riujurie dans ses discours et dans son cœur.
» La fraude laisse des remords à toute conscience ; l'homme en peut user envers celui qui se fie en lui, et envers celui qui se défie ;
» Cette seconde fraude paraît donc briser les liens d'amour faits par la natui'e ; pour cette raison, dans le second cercle sont enchaînés
• Giron ou ccicIp.
•Cahors, eu Quci'cy, \i|lc icmi'lur alors d'usiniers.
» Les hypocrites, les flattem*s, ceux qui jettent des sorts, les faussaires, les voleurs, les simoniaques, les ruGcns, les fourbes, et tous les gens souillés de semblables ordures;
D La première fraude détruit l'amour qu'établit la nature, et cet autre sentiment qui le suit, et d'où résulte la confiance.
» Voilà pourquoi dans le plus petit cercle, centre de l'univers et fondement de Dite, quiconque a trahi est éternellement tourmenté. »
Et moi : « Maître, ton raisonnement est très-clair et me montre bien, dans ces divisions, cet abîme et le peuple qui l'habite;
» Mais dis-moi : ceux qui sont plongés dans ce marais, ceux qu'emporte le vent, ceux que frappe la pluie, ceux qui vont se heurtant avec des paroles si âpres,
» Pourquoi ne sont-ils pas punis dans la cité de feu, si Dieu les a dans sa colère? sinon, pourquoi sont-ils puniâ de la sorte? »
Et lui à moi : « Pourquoi, contre son ordinaire, ton esprit délire-t-il si fort? ou bien ta pensée est-elle occupée ailleurs?
» Ne te souvient-il pas des paroles de rÉthique * que tu as étudiée, dans lesquelles il est traité des trois dispositions réprouvées par Dieu :
» L'incontinence, la malice et la folle bestialité; et comme Tincontinence offense moins Dieu et entraîne moins de blâme?
» Si tu examines bien cette sentence, te rappelant quels sont ceux-là qui font pénitence hors de cette enceinte,
)) Tu verras bien pourquoi ils sont séparés de ces félons, et pourquoi, moins courroucée, la justice divine cependant les martelle.
— 0 soleil ! m'écriai-je, qui guéris toute vue troublée, tu me contentes à tel point, quand tu expliques ime pensée, qu'il m*est aussi agréable de douter que de savoir
» Encore une fois, reviens un peu sur tes pas, et expli-
» l'Élbiquc d'Aiislole, ou Science de la Morale.
l'enfer. CHAT9T XH. 199
.que*4iioi comment Tusm-e offense la divine bonté; tranche ce nœud.
— La philosophie^ me répondit-il, enseigne «n plus d'un lieu, à qui Tétudie, que la nature tire son origine
» De l'intellect divin et de son art; et si tu consultes bien ta physique, tu trouveras, sans tourner beaucoup de pages,
» Que Fart humain suit autant qu'il peut la nature, comme le disciple son maître, si bien que l'art humain est comme le petit-fils de Dieu.
» Et partant de ces dqux principes, la nature et Fart, si tu te rappelles la Genèse, tu sauras que la nature nous donne la vie, et que l'art vient ensuite l'aidera.
» L'usurier suit une autre voie, et méprise la nature et l'art qui l'accompagne, et place ailleurs son espérance.
)) Mais à présent suis-moi, car il me plaît d'avancer. Le signe des Poissons monte sur l'horizon^ le Chariot est ren versé sur le Corus *,
» Et plus loin le rocher s'abaisse. »
CHANT XII
Première enceinte du septième cercle, ou des Violents. — Les deux poètes rencontrent le Minotaure qui en est le gardien. — Les Tiolcnts contre la \ie et les biens du prochain sont plongés dans un fleuve de sang. — Plus bas, les poètes rencontrent une troupe de Centaures. — - Un d'eux, le centaure Nessus, porte Dante sur sa croupe au delà du Phlcgc'ton.
Le lieu où nous avions à descendre le précipice était si impraticable, et tel à cause de ce qui s'y trouvait, que toute vue s'en détournerait.
Telle est cette ruine qui frappa l'Adige au flanc, en deçà de Trente, ou par l'effet d'un tremblement de terre, ou faute de soutien '*.
De la cime du mont oîi elle s'ébranla à la plaine, la roche
• C'est-à-dire, voici l'Aurore.
* Les cbuutcmcDts du moût Varco, entre Vérone cl Trcnlo.
Stpo Là divine comédie.
est tellement béante^ qu'elle ne serait aucun passage à qui serait en haut.
Telle était la descente de ce précipice; et sur le sommet de ce roc entr*ouvei-t était étendu le monstre, opprobre de la Crète, qui fut conçu dans la fausse génisse *.
Et quand il nous vit, il se mordit lui-même, comme celui que la colère brise au dedans.
Mon sage lui cria : « Peut-être lu crois qu'ici est le chef d'Athènes qui, là-haut dans le monde, te donna la mort '.
yt Va-t'en, bête ! celui-ci ne vient pas insti-uit par ta sœur, mais il vient voir vos châtiments. »
Tel que le taureau qui fléchit du côté où il a reçu le coup mortel, et qui, sans pouvoir se retourner, bondit çà et là.
Ainsi je vis faire le Minotaure, et mon prudent maître s'écria : « Cours à l'ouverture. Pendant qu'il est en fureur, il est bon que tu descendes. »
Nous fîmes donc route par cette décharge de pierres qu'à tout instant ce poids nouveau faisait rouler sous nos pieds.
Je marchais en rêvant; il me dit : « Tu penses peut-être à cette i-uine qui est gardée pai* cette fureur bestiale que j'ai éteinte.
)) Or je veux que tu saches que la dernière fois que je descendis dans le bas enfer, celte roche n'était point encore écroulée,
» Mais un peu avant (si je ne me trompe) que vînt du cercle divin celui qui * enleva la gi*ande proie à Dite. »
De toutes parts l'impure vallée trembla si profondément, que je pensai que Tunivcrs ressentait cet amour par lequel il en est qid peuvent croire
Plusieurs fois le monde retombé dans le chaos; et c'est alors que cette vieille roche se renversa ainsi de part et d'autre.
« Mais fixe les yeux sur la vallée; car voici la rivière de
' Le Minclaurc.
» Thrsôe.
• Jc!^us-Cl^l^^l5 Q"'> ^^i »<'s ?a pasiloli, rîc9:cnilil duos Kî» Limbci.
l'enfer, chant xn. 210 1
sang 4ans laquelle bout quiconque pai* la violence a nui aux autres. »
0 passion aveugle ! ô folle colère ! qui nous ëperonnc ainsi dans notre courte vie , et qui après, pour rëtemité, nous plonge dans de telles eaux !
Je vis une ample fosse tordue en arc, comme celle qui embmsse toute la plaine, selon ce qu'avait dit mon guide.
Et entre le pied de la roche et cette fosse couraient à la file des centaures armés de flèches, comme ils avaient coutume dans le monde d'aller à la chasse.
Nous voyant descendre, chacun d'eux s'arrêta, et trois se détachèrent de la bande, tenant en main leur arc et leur flèche tout prêts.
Et l'un cria de loin : « A quel martyre venez-vous, vous qui descendez la côte ? Dites d'où vous êtes, sinon je tire l'arc. »
Mon maître dit : « Nous ferons réponse à Chiron, ici près; pour ton malheur, tes désire ont toujours été trop vifs. »
Puis il me toucha et me dit : « Celui-ci est Nessus, qui moumtpour la belle Déjanhe et vengea lui-même sa propre moi-t.
» Et celui du milieu, qui se regaide la poitrine, est le grand Chiron, qui éleva Achille ; cet autre est Pholus , qui fut plein de colère.
» A l'entour de la fosse ils vont par mille et mille, pei'çant de flèches toute àme qui sort du sang plus que sa faute ne le permet. »
Nous nous approchâmes près de ces monstres agiles; Chii'on piit une flèche, et avec la coche il retroussa sa barbe derrière sa mâchoire.
Quand il eut découvert sa grande bouche, fl dit à ses compagnons ; K Vous êtes-vous aperçus que celui de derrièi^e ^ fait mouvoir ce qu'il touche?
» Ainsi n'ont pas habitude de faire les pieds des morts. »
* Dante, qui «vivait Virgile.
202 LA DIYITŒ COMÉDIE.
Et mon guide^ qui était déjà à sa poitrine^ où les deux natures s'unissent,
Répliqua : a II est bien vivant, et je dois, seul, lui montrer ainsi la sombre vallée. La nécessité, et non son choix^ l'amène ici.
D Elle a cessé un moment de chanter alléluia, celle qui m'a commis à ce nouvel office. Ce n'est pas im brigand, et moi je ne suis pas une âme criminelle.
16 Mais, au nom de cette vertu qui dirige mes pas dans une route si sauvage, donne-moi un des tiens qui nous accompagne,
D Et qui nous montre un endroit guéable, et qui porte celui-ci sur sa croupe ; car ce n'est point un esprit qui aille par les airs. »
Chiron se tourna du côté droit, et dit à Nessus : « Va, et guide-les, et si une autre troupe les rencontre, écarte-la. »
Nous nous mîmes en marche sous cette escorte fidèle, le long des bords de cette rouge écume dont les noyés poussaient d'horribles cris.
J'en vis plongés jusqu'aux paupières, et le grand centaure dit ; « Ce sont les tyrans qui vécurent de sang et de rapine.
» Ici se pleurent les torts impitoyables; ici est Alexandre *, et le cruel Denys qui fit souffrir tant d'années douloureuses à la Sicile.
» Et ce front qui a le poil si noir, c'est Ezzelino ' ; et cet autre qui est blond, c'est Obezzo d*Este ', qui véritablement
» Fut assassiné par son beau-fils, là-haut dans le monde. » Alors je me tournai vers le poëte, et il me dit : « Que Nessus soit ici ton premier interprète; je ne serai que le second. »
Un peu plus loin, le centaure s'arrêta au-dessus de damnés que l'on voyait sortir la tête hors du fleuve.
11 nous montra une ombre seule àTécart, en disant:
' SeloD presque tons les commcolateurs, Alexandre de Phères, tyran de Thessalic.
• Ezzelino, Ijran de Padouc. Fait prisonnier par les princes de Lonabardic, et mené blesse à Soncino, il ne voulut pas laisser panser ses Llossjires, et refusa de prendre toute nourriture. Il mourut de faim et de désespoir en 1260. (M.)
' Obezzo d Este, mar iuis de Fcnarc cl de la Marche d'Ancôuo.
l'enfer, ourt xin. S03
Cdui-ci frappa^ dans le giron de Dieu, le cœur que Ton ODOFC encore aux bords de la Tamise ^ ; »
Puis, j'en vis qui tenaient la tête et aussi tout le buste bon lu lac^ et de ceux-là j'en reconnus bon nombre.
Ainsi, de plus en plus, le sang baissait et ne couvrait plus pie les pieds> et ce fut là que nous trayersàmcs la fosse.
t Par la raison que de ce côté tu vois la source diminuer toiqoors, dit le centaure, je veux que tu croies ■ » Que de l'autre elle pèse de plus en plus sur le fond, joqu'à ce qu'il se réunisse à celui où la tyrannie est oonduonée à gémir.
« C'est là que la divine justice a plongé cet Attila qui fut mi fléau sur la terre, et Pyrrbus, et Sextus * ; et que pour râemité elle arrache
» Les larmes qui échappent, à chaque bouillonnement, à René de Gometo et à René de' Pazzi >, qui ûrent si rude guerre aux grands chemins. »
Puis il se retourna et repassa le gué.
CHANT XIIL
enceinte da septièine cercle oa det Violents eontre en-nénieii. — Les Saicides sont emprisonnés dans des arbres et des buissons. — Les Distipatenrs fioot poursuivis par des cbiens. — Pierre Desvignes, Lano de Sionne, Jacquet de Padoue,
Nessus n'était pas encore arrivé de l'autre côté, quand nous pénétrâmes dans un bois qui n'était marqué d*aucun sentier.
' Gui de Montfort. Pour venger la mort de Simon, sou i>f>re, tuë en Angleterre par Edouard, il assassina, en 1271, dans une église de Titcrbe, Henri, frère d'Edouard, pendant que le prêtre était à l'élévation. (M.)
* Pyrrhus, roi d'Épire, ou Pyrrhus, fils d'Achille, qui massacra Priara et immola Poljxèoc sur le tombeau d'Achille ; — Sextus, b'Is de Tarquin le Superbe, ou Si'xtus, fils de Pompée.
* René Corncto, gentilhomme fameux par ses vols et ses assassinats ; — messire Renier Pazzo, aussi gentilhomme, de l'ancienne famille des Pazzi de Florence, était un voleur et guetteur de chemins, assassinant les uns et dérobant les autres, !ii lien qu'en son temps il ne faisait pas sûr d'aller en tels quartiers où il reliait. G.)
204 LA DItl!IB conbMK.
Le feuillage n'en était pas rerty mais de oouleiir noifiiMi| les branches n'en étaient pas unies^maisnoiieiisetettotlpf entremêlées; il n'y avait pas de Ihiits, mais des éplnei iM du poison. ^ .à
Elles n'ont pas de fourrés û âpres ni si épate, les tlf^ sauvages qui ont en haine les lieux cultivés entre k Oiétf et Cometo *. j\
Là font leur nid les harpies brutales qui duHsènol W Troyens des Strophades avec le triste présage du mal fÈtm
Elles ont de larges ailes^ des cous et des visages liiinMi|tt^ des pieds avec des serres^ et un grand ventre cabvMflP plumes. Elles font des lamentations sur ces arbres étmgif
Et mon bon maitre : « Avant d'entrer plus avanti Mhi| que tu es dans la seconde enceinte^ commoiça-t-U iCWm dire^ et tu y seras jusqu'à ce que
» Tu arrives dans les horribles sableit. C'est poor^OQ^l»^, garde bien ; tu verras des choses qui n'obtiendnUent aaoÉ* foi si je t'en faisais récit. » .
J'entendais déjà de toutes parts pousser des gémiisHcmenti, et je ne voyais personne qui les ni. C'est pourquoi je m'arrêtai tout éperdu.
Je crois qu'il crut que je croyais ' que ces voix sortaient de la poitrine de gens cachés pour nous.
Aussi mon maître dit : ce Si tu romps quelque petite branche d'un de ces arbres^ les pensées que tu as se trouveront toutes fausses. »
Alors j'étendis la main un peu en avant et cueillis une
■ Cecina, rivière de Toscane, qui tombe dans la mer entre Livcane et Pie«bino ; — Comoto, ville des États du pape. ' Tristius haud illis monstrum, nec saevior ulia
Pcslis et ira dcùin stvgiis sesc cxtulit undis.
Yirginci volucrum a-uUus, fwdissima ventris
Proliivics, uucjcquc manus, et pallida sempor
Ora rame.
{jEneid.f l. III.) * Toici l'italien : « lo credo ck' ci crc<lclte ck* io crcdcssis » Ariostc a dit depuis :
Io credea c credO| c crcdcr credo il voro.
branche d*un grand arbre, et son tronc cria : « Poun^uoi me casses-tu ? »
Et aussitôt il fut noir de sang^ et il rccomniença a crier : t Pourquoi me déchires-tu ? N'as-tu aucun sentiment do I^tié?
n Nous avons été hommes, et maintenant nous sommes devenus des arbres ; ta main aurait bien dû être plus compatissante, quand même nous aurions été des Ames de rqttiles. »
Gomme d'un tison vert qui est enflammé par l'un des bonis et qui de l'autre gémit et pétille à cause de l'air qui se fait passage.
Ainsi de ce tronc sortaient ensemble des paroles et du ttDg, et je laissai tomber la branche, et m'arrêtai comme l'homme qui a peur.
« Ame blessée, répondit mou sage, s'il avait pu croire tout d*abord ce qu'il a pourtant vu dans mon poème,
B 11 n'aurait pas poilé la main sur toi; mais l'invi-aLsem- Uance de la chose m'a fait lui conseiller ce qui me pèse à moi-même;
» Mais dis-lui qui tu fus, aûn qu'en dédommagement il raû^chisse ta mémoke dans le monde où il lui est permis de retourner. »
Et l'aibre : « Tu m'amorces avec un si doux parler, que je ne puis me taire; et que je ne vous sois pas à chai-ge, si je m'oublie un peu à causer avec vous.
» Je suis celui * qui tint les deux clefs du cœur de Frédéric, et qui les toiuna si douces et pour fermer et pour ouvrir,
» Que j'écartai pi*esque tout autre de sa conGance; et j'apportai tant de foi à ce glorieux office, que j'en perdis le sommeil et la vie.
» La courtisane ^ qui n'a jamais détourné du palais de
'Pierre Des\ ignés, jurisconsulte de Capoue. Il Tut longtemps dans U fareur de rpmi>on'ur Frédéric II, dont il était le chancelier. Accusé de traliisou, il eut les >eax croés. De désespoir, il se brisa la tite contre lc« murs do sou cacbot. — Cétail on ri49.
' LFuxie.
SOd LÀ DITRIB COMÉDIB.
César ^ set yeux efirontës^ peste commuiie et Tiœ des
D Enflamma contre moi tous les esprits,, et, eoflai ils enflammèrent tellement Auguste S que mes jojeialiflik neurs se diangèrent en triste deulL
» lion âme, dans un transport dédaigneux, croyant ^ la mort fuir le dédain ^ me rendit injuste oontre moi^dliif qui étais si juste. 4»
» Par les radnes récentes de ce bois, je tous jure ^ jamais je ne mancpiai de foi à mon maître, qui ftit si d|j|i! d'être honoré. ■ •
» Et si l^m de tous retourne au monde, relevêi msi^f' moire, qui gît encore sous le coup que l'EuYie lui a poHl^ii
Le poëte attendit un peu, et alors : « Poisqu'iL se Ml, me dit-il, ne perds pas le temps, mais parle, int6rn)ge-)|# tu en veux savoir davantage. » -""l
Et moi à lui : « Demande-lui td-mème encore ce fie II crois pouvoir m'intéresser; car je ne pourrais, tant k fltfi m'attriste. »
Cest pourquoi il recommença. « Si cet homme MpQBO> tuellement ce que la prière a réclamé, esprit emprisoméf qu'il te plaise encore
» De dire comment Tâme s'enferme dans ces ncBods^ el dis, si tu le peux, si jamais aucune se dégage d^m td corps. »
Alors le tronc souffla fort, et ce vent se convertit en cette voix : « Je vous répondrai brièvement.
D Quand Tâme féroce est partie du corps dont elle s'est elle-même arrachée, Minos l'envoie au septième cerde.
y> Elle tombe dans la forêt, et l'endroit n'est pas choisi, mais là où la fortune la lance, elle germe comme un grain d'épeautre.
)) Elle pousse en rejeton et en arbre; les harpies, en se repaissant ensuite de ses feuilles, lui fout une douleur et un passage à cette douleur.
* Ce^A-à-dlre rempercnr.
• C*est-à-<lire Frédéric II,
L'BHm. auMT xiif. t07
« Comme les autres âmes, nous Touidrionf recuellUr nos d^uiUes^ mais sans pour cela qu'aucune de nous s'en {misse Tevêtir^ car il n'est pas juste d'avoir ce qu'on s'est 6\é soir
)» Nous les traînerons ici; et, dans la lugubre forêt, nos oftps seront suspendus chacun à l'arbre de son ombre tourmentée. D
Nous étions encore attentifs, croyant que le tronc en Toolait dire davantage, lorsque nous fûmes surpris par un bruit:
Pareillement à celui qui entend venir le sanglier et la dusse à son poste, et qui écoute mugir les hôtes et les hraiidiages.
Et voilà, sur la gauche, deux malheureux, nus et timt déchirés, fuyant si fort, qu'ils rompaient toutes les petites Inunches de la forêt.
Celui de devant : « Accours I accours ! ô mort! » et l'autre, qui était trop lent à son gré, criait : « Lano,
» Tes janibes n'étaient point si agiles au combat de la Pieve del Toppo; » et l'haleine lui manqua sans doute, car de lui et d'un buisson il fit un groupe ^
Derrière eux la forêt était pleine de chiennes noires, avides et courant comme des lévriers détachés de leur chaîne.
Elles se jetèrent à pleines dents sur le damné qui s'était caché, et le déchirèrent en lambeaux; puis elles emportèrent ses membres douloureux.
Mon guide alors me prit par la main et nie mena au buisson, qui déplorait en vain ses plaies saignantes.
« 0 Jacques de Saint-André ' ! disait-il, à quoi bon m'avoir
' Lano, de Sienne. Les troupes dont il faisait partie ayant e'tc attaquées par ceux d'Areno, Lano préféra la mort à la fuite, et périt en combattant TaiUamment.
' Jacques de Saint- André, gentilhomme de Padouc, qui dissipa toute sa fortune en fuUes dépenses. — On conte de lui, dit Grangier, qu'allant à VenÎM», par la BroDta, avec quelques autres gentilshommes, et voyant qu'un chacun de» autres s'exerçoit à jouer des inetrumeuts ou à chanter, pour n'cstrc oisif, il jettott ses escus un à un dans ladtcte rivière. Une autre fois plusieurs gentilshommes l'estant alU's trouver en sa maison des champs, et lui, les voyant de loin, pour leur ^rt
208 LA mmiE comâme.
pris pour refuge? Est-ce ma faute/à moi, si ta Yie fut eonpaMe?»
Quand mon maitre se fut arrêté près de cebuteOD^iltt;: « Qui ëtais-tu^ toi qui, criblé de blessures^ exhales vrcftii sang ces paroles plaintives ? »
Et lui à nous * : « 0 âmes, qui êtes yenoes Toir le oil ravage qui m'a séparé ainsi de mes feuilles, i
» Ramasses-les autour de leur triste buissoni je flaril la cité * qui quitta son premier patron pour saioft lin^ Baptiste; aussi ce patron dédaigné ti
» Toujours l'attristera avec son art reddutaUe; etifé|rit \ que sur le pont de TAmo il reste encore de lid Image,
Y> Les citoyens qui rebâtirent cette cité sur les qu'Attila avait laissées après lui, auraient lait travaiBerU vain. 'i
» Moi, je me suis fait un gibet de ma maison. »
CHANT XIV
Troisième enceiolo du septième cercle, ou des Violents contre DieV} eoalre li Nature, contre la Société.
Dès que l'amour de la terre natale m'eut saisi, je :,-„„— blai les feuilles ëparsos, et je les rendis à celui qui était dé^ enroué.
De là nous touchâmes au point où le second cercle se sépare du troisième, et où se voit la puissance terrilde de la divine justice.
honneur, il lit mettre le feu en toutes les cabanes et métairies de tes 1 et villager is.
■ Dans l'ombre qui parle ici on croit voir Bocco de* Hoxzi, qni se XMêl apièi tnk dissipe tous ses biens, ou Lotto de* Agli, autre Florentin qui s'étrangU da d^Nipoir d'avoir rendu une scnteoce injuste.
* Florence, dont l'ancien patron était le dieu Unrs. Sa statue équestre se iFoyait encore, en l33T, sur le Ponte-Tccchio, d'où un débordement de i'Amo fomporti •vee une partie du pont.
L*E!CrER. CHATT SIV. 209
Pour Men expliquer les choses nouTelles, je dis que nous arriTâmcs à une lande qui écarte toute plante de sa surrace.
La forêt douloureuse est sa ceinture, comme la fosse de sang est celle de la forêt. Là nos pieds s'arrêtèrent tout au bord.
L'espace était couTcrt du même sable ai-ide et épais que œlqi qui fut jadis foulé aux pieds par Caton *.
0 Tengeance de Dieu ! combien tu dois être redoutée de qnîconque lit ce qui se manifeste à mes yeux !
Je Tis de nombreux troupeaux d'âmes nues qui pleuraient tontes misérablement; et leur sentence semblait diflërente.
D'aucuns étaient couchés sur le dos, d'aucims étaient asshi tout ramassés, et d'autres marchaient continuellement.
Ceux qui faisaient le tour du cercle étaient les plus nombreux, et le moins ceux qui gisaient à terre pour leur supplice, mais leui's langues étaient les plus déliées à la plainte.
Sur toute l'arène pleuvaient lentement de larges flocons de feu, pareils à ceux de la neige dans les Alpes, quand il ne fait pas de vent.
De même qu'Alexandre, dans les pailies brûlantes de llnde, vit tomber sur son armée des flammes qui restaient sur la tciTC sans s'éteindre ;
De sorte qu'il ordonna à ses troupes de fouler aux pieds le sol, attendu que la vapeur s'éteignait mieux tandis qu'elle était seule :
Ainsi descendait le feu éternel, et l'arène s'embrasait comme l'amorce sous la pierre, pour doubler la souffrance des âmes.
Leurs malheureuses mains étaient sans aucun repos et toujours eu branle deçà, delà, secouant loin d'elles un embrasement nouveau.
Je commençai : « Maître, qui as surmonté tous les obsta-
' Ia". s;iblo do la lil>yo, que Cal'»n trUtiqao iravorsa. après la morl de Ponii-cr, |H)ur rejoindre l'armée de Juba. «
iS.
210 LA DITIIŒ COMÉDIE.
dés, hors ceux que nous ont opposés les démons inflexibles à rentrée do la porte S
» Quelle est cette grande ombre qui n'a pas Tair de se soucier de l'incendie, et gît si dédaigneuse et si farouche^ qu'il ne semble pas que la pluie la dompte? »
Et Fombre *, s'apercevant que je parlais d'elle à mon guide, cria : a Tel je fus vivant, tel je suis mort.
» Quand Jupiter fatiguerait son forgeron, duquel, dans sa colère, il prit la foudre aiguë dont je fus frappé à mon dernier jour;
» Et quand il fatiguerait Tun après Fautre tous les noirs ouvriers de l'Etna, en criant : Aide-moi, aide-moi, bon Vulcaln !
» Ainsi qu'il fit au combat de Phlégra •, et qu'il me perça de toutes ses flèches^ jamais il n'aurait de moi pleine vengeance. »
Alors mon guide parla ayec tant de force, que je ne l'avais pas encore entendu parler si fort : « 0 Capanée ! si ton orgueil ne s'atmortit pas,
» Tu en es plus puni. Aucun mart^TO ne serait mie douleur comparable à celle que ta rage te fait souffrir. »
Puis il se retourna vers moi en disant avec de plus douces lèvres : « Il fut un des sept rois qui assiégèrent Thèbes *. U avait et semble encore avoir
» Dieu en dédain, et il ne semble guère qu'il le prie; mais, comme je le lui ai dit, ses dédains mêmes sont le bien digne prix de son cœur.
» Or, viens derrière moi, et prends garde de ne pas mettre encore le pied sur le sable brûlant; mais tiens-toi toujours serré près de la foret. »
Nous arrivâmes eu silence à l'endroit où s'élançait hors de la forôt une petite rivière dont la rougeur m'épouvante encore.
' La porte de la ville de Diié.
' Capanée, que Stace dëlinit : Supêrûm contemptor et aqui. (Theb.f 1. IIi.)
* Phlégra, en Thcssalic, où se livra le combat des dieux et des géauls.
* Cos sopl rois étaient Adrublc, Polvnice, Tydco, ItippomcdoD, AmphiaraUs, Partkénopéc et Capauce. *
l'enfer, chakt xrs'. 244
Tel que sort du Bulicame * le ruisseau que se partagent entre elles les pécheresses, telle cette rivière courait sur Tarène.
Le fond et lé bord de chaque côté étaient faits de pierre; c'est pourquoi je pensai que c'était là qu'il fallait marcher.
tt Entre toutes les choses que je t'ai montrées depuis que nous sommes entrés par la porte dont le seuil n'est interdit ^ personne,
» Tes yeux n'en ont point découvert d'aussi remarquable que ce courant qui amortit en lui toutes les flamme». »
Telles furent les paroles de mon guide; c'est pourquoi je le priai de me donner l'aliment dont il m'avait donné le désir.
« Au milieu de la mer est un pays en ruines, dit-il alors, qui s'appeÙe la Crète, qui eut un roi' sous lequel le monde ftit chaste;
» Là est un mont jadis orné d*eaux et de feuillages, et appelé Ida, et maintenant désert comme toute chose vieille.
)) Jadis Rhéa le choisit pour le berceau fidèle de son fils, et pour le mieux cacher, quand il criait, elle y faisait pousser de grandes clameurs;
» Au dedans de la montagne se tient debout un grand vieillard ', les épaules tournées vers Damiette *, et l'œil sur Rome* comme sur son miroir;
» Sa tête est formée d'or fin, et de pur argent sont ses
* Source d'eaux minérales, à deux milles de Vllerbe, où tes prostituées aUaieul prendre des bains.
* Saturne. — Juvenal avait dit :
Credo pudicitiaro, Saturne rege, moratam In terris.
* La description de cette statue est semblable à celle dont parle Daniel, au cbap. n de sa prophétie. — Ici Dante reut figurer le Temps. — € La teste d'oi iin, dit Grangier, signiiie Testât d'innocence, que les poètes appellent Age doré ; la poitrine et les bras d'argent, et le reste jusqu'aux cuisses d'airain, puis les jambes de fer, signifient les trois âges d'argent, d'airain et de fer qui allaient toujours de pis en pis. »
* Dainieltc, ou ridoli\lric.
* Aomc, ou la vraie religion.
bras et sa poitrine ; puis il est de cuivre jusqu'à l'enfourchure;
» De là en bas, il est tout de fer affiné, sauf que le pied droit est de terre cuite, et il pose sur celui-là plus que sur l'autre.
» Chaque partie, excepté l'or, est sillonnée d'une fissure d'où dégouttent des larmes qui, en s'amassant, percent la montagne.
Y> Leur cours se dirige dans cette vallée; elles forment TAchéron, le Styx et le Phlégéton ; puis elles descendent par ce conduit étroit
)) Jusqu'aux lieux où l'on ne descend plus ; elles y forment le Cocyte, et tu verras quel est ce lac; donc je ne t'en parle pas ici. »
Et moi à lui : « Si le ruisseau que je vois dérive ainsi de notre monde, pourquoi n'est-il visible qu'à la lisière de cette foret?
Et lui à moi : « Tu sais que ce lieu est rond, et quoique tu aies fait bien du chemin, en descendant toujours au fond vers la gauche,
» Tu n'as pas encore parcoui'u tout le cercle ; si donc il t'apparaît chose nouvelle, elle ne doit pas amener la surprise sur ton visage. »
Et moi encore : a Où se trouvent le Phlégéton et le Léthé? Sur l'un tu te tais, et de l'autre tu dis qu'il se forme de cette pluie de larmes.
— Toutes ces questions me plaisent, répondil-il, mais le bouillonnement de cette eau rouge aurait dû te résoudre une de celles que tu me tais.
» Tu verras le Léthé, mais hors de cette enceinte, là où les amcs vont se laver quand la faute expiée est remise*. »
Puis il dit : « Il est temps de s'écarter du bois; fais en sorte de me suivre; les bords nous olïrent un passage; ils ne sont pas brûlants,
» Et sm' eux toute ardente vapeur s*éteint. »
' Dans le ruigaU'ijO.