V. au 23 oct. les Vita tanctorum de Surius
i04 LA DIVINE COUÉDIE
brouscs, jusqu'à une haute colonne placée par Alexandre à l'eX' trémilc de la (erre. Âpres quarante jours de marche, Us traversent rcnfor. On y découvrait, ici un grand lac de soufre plein de serpents, là des figuiers sur lesquels une foule d'oiseaux criaient avec une voix humaine : « Pitié, pitié! • et par-dessus ces clameurs dominait ce cri imposant : « Ceslid le lieu des châtiments. » Enfin les moines voy«{]^ears parviennent n l'extrémité de Tenfer, où veillent quatre {];ardicns couronoéi de pierreries et armés de palmes d'or. Après quarante joun encore de fiUiçue, sans autre aliment que Teau, ils connincih cent à sentir une odeur parfumée, pleine de douceurs ineoo- Dues aux sens. Une contrée merveilleuse se révèle à leurs yeux, avec des teintes de neij^e et de pourpre, des ruisseaux de lait, des contours lumineux, des églises aux colonnes de cristal. Ua jeûne de cent journées étant suhi, ils peuvent so nourrir d'herbes blanches. ËnOn la route les mène à l'entrée d'une caverne où ils trouvent Macaire, qui, comme eux, était arrifé miraculeusement aux portes du paradis, gardées par le glaiva du chérubin. Depuis cent années, le saint était là abîmé en prières. Instruits par cet exemple, les pèlerins abandonnèrent leur projet, et reprirent, en louant Dieu, le chemin de leur couvent.
Voilà la vision dans toute sa plénitude, dans toute son exaltation; aucune notion de temps ni de lieu, les contes de Tâge d'or et les splendeurs des Mille et une Nuits mêlés aux aspirations de Tascélisme, une sorte d'enivrement enfin. Quanta saint Macaire lui-mcmo, il est longtemps resté célèbre, et c'est précisément ce voyage à travers les mystérieuses contrées de la mort qui le rendit populaire. Dans les danses macabres, il se montre habillé en docteur, et, après avoir reçu les trois morts et les trois vifs, il vient prononcer la ?nora/t7é; on le retrouve jusqu'au Campo-Sanlo, dans les peintures d'Orcagoa. Je suis, de plus, porté à croire, malgré les commentateurs, que c'est ce même Macairc-Homain, Maccario, que saint Benoît montre à Danlc parmi « les conlcinplalifs, » dans son pociue du Paradis K
' xxn, 49.
ATAHT DAMTE. {05
On ne contestera pas, je snpposc, le earactùre bien plus céleste qa'iufernal des visions sur l'autre inonde durant les premiers âges du christianisme. I^ doute serait encore possible, qu'il sadirait de rappeler ce qui arriva à saint Sauve , alors qu'il n'étail encore qu'un humble abbé voué aux plus austères pénitences. Ici rien d'apocryphe; Grégoire de Tours ^ atteste devant Dieu qu'il a recueilli les faits de la propre bouche du saint : la bonne foi est patente.
Sauve mourut après une fièvre violente, et, pendant la cérémonie des obsèques, il ressuscita. Au bout de trois jours, cédant cnOn à l'importunitc de ses frères, il leur raconta comment il avait été emporte au delà des sphères jusqu'à des plaines pavées d'or où s'agitait une multitude immense ;, comment enfin il était parvenu en un lieu où l'on était nourri de parfums, et où planait une nuée plus lumineuse que toute lumière, et de laquelle sortait une voix pareilU à la voix des granda eaux. Hais tout à coup ces mots retentirent avec éclat : « Qu'il retourne sur la terre, car il est utile à nos églises! » Sauve s'ctant jeté à genoux : « Hélas I hélas! Seigneur, pourquoi m'avei- TOUS révélé ces splendeurs , si je devais bientôt les perdre? » Il lui fut aussitôt répondu : « Va en paix, je serai avec toi jusqu'à ton retour. » Et Sauve, pleurant, sortit par la porte éblouissante qu'il avait naguère franchie. A ce récit, les moines demeurèrent frappés, et Tabbé s'écria en gémissant: « Malheur à moi, qui ai osé trahir un pareil secret! Le parfum qui me nourrissait s'est relire de moi ; ma langue est comme déchirée et semble remplir toute ma bouche. » Bien dos années après, le saint abbé quitta le cloître pour devenir évcque (rAlhi.
On le voit, Sauve n'accepte pas son retour sur terre avec la même rcsignalion que sainte Christine; il y a déjà décadence. Cependant il est bon de remarquer qu'il n'est ici quesliou encore que des félicilés célestes, et que la terreur s'cfiacc devant l'espérance. Ces ravissements, où domine Tidce de sulut et de béatitude, se prolongeront jusqu'au septième siècle. Quand saint Fursi' sera enlevé à son corps afin de visiter les divins
« ttist. Franc, 1. vîi, $ 1.
* BullaoU., 10 janvier, p. 37. CF. BcUc, Uist. tccUs, angt., 1. III, cb. xlx.
parvis, il assistera sans doufc h bien des luttes ; les anços seront obligés de parer avec leurs boucliers les flèches de feu que lui lanceront les démons ; mais il ne sera pas dit un mot de l'enfer.
Les hétérodoxes iront même plus loin ; au nea?ième siècle encore, Jean Scot osera enseigner que les corps des damnés, quoique livrés au feu éternel, conservent toute leur beauté, en un mot, qu'ils jouissent d'une béatitude naturelle, que seulement ils sont privés des félicités du ciel, et que c*est là tout leur malheur^. Les hérésies aussi ont leur signification historique.
Toutefois, en avançant dans les âges, on voit la préoccupation de la vie à venir devenir de plus en plus sérieuse et générale; les vivants ne cessent de prier pour les morts. La foi au purgatoire était même si vive, que, dans une assemblée tenue à Âtligny, en 765, vingt-sept évêques et dix-sept abbés signèrent un compromis par lequel il était convenu que, chaque fois que Tun d'entre eux décéderait, tous les prêtres attachés aux prélats et abbés survivants réciteraient pour lui cent psautiers et diraient cent messes *. S'il transpire dans ce détail an peu d'égolsme, il y éclate, en revanche, une foi profonde. L'égoïsme et la foi I deux choses pourtant qui sembleraient s'exclure, si Tune n'était de tous les temps, si Taulre ne semblait un privilège des peuples qui n'ont pas vieilli.
RÊVE DE GONTRAM. — t' ANGLAIS DRITHELME. — LE RESSUSCfTé DE SAINT BONIFACE. — DAGOBERT. — CnARLEMAGNE. — WETTIN.
L^nvasion barbare devait laisser partout son empreinte; nous allons la retrouver dans It's légendes sur la vie future. Ce ne sera plus, en effet, Textase puérile et naïve; après le ravissement sincère du saint, viendra le rcve calculé du poli-
« Romy Cellier, Écriv, ecclés., t. ÏIX, p. 20. • LabW, Concfl., t. VI, p. 17U3.
AVANT DANTE. i07
tiquo, L'Église approche des siècles où elle devra présider aui deslinées, non plus seulement religieuses, mais temporelles du monde. Or c'était se faire gouvernement, et un gouvernement politique a bien plutôt à punir qu'à récompenser. Nous tou* chons donc à une ère nouvelle : la vision va devenir une arme entre les mains des évêques centre les princes, puis entre les mains des moines contre les évêques. G*est même dés Tabord un instrument utile pour un roi franc. Tout le monde se rappelle le caractère historique de Chilpéric , tel qu'il ressort des Récits d'Augustin Thierry. Quand ce barbare eut été assassiné, son frère Gontram supposa une vision^ dans laquelle il avait vu Chilpéric enchaîné que lui présentaient trois évêques. Deux d'entre eux disaient : a Nous vous supplions de le laisser : qu'il soit libre après avoir subi son châtiment. » Mais le troisième répondait avec emportement : « Non ; qu'il soit dévoré par le feu pour les crimes qu'il a commis! » Cette discussion ayant continué longtemps entre les prélats, Gontram vit de loin un vase d'airain placé sur le fou; puis, tandis qu'il pleurait de douleur, son frère Chilpéric fut violemment saisi; on jeta ses membres brisés dans le vase , où ils disparurent bientôt sans qu'il en restât la moindre trace.
Ainsi peu à peu cette espèce de légende pénètre partout : elle n'est pas seulement chez les théologiens, chez les agiographes» elle envahit le domaine des faits et trouve crédit auprès des graves écrivains. Je n'en voudrais pour preuve que l'épisode intercalé par le vénérable Bède dans son Histoire ecclésiastique des Anglais *, qu'il écrivait au huitième siècle. Il s'agit d'un homme pieux nommé Drithelme» qui mourut, ressuscita, et, laissant sa famille, se voua à Dieu. Drilhelme racontait souvent ce qu'il avait vu au sein de la mort, son voyage dans les vallons, tantôt glacés, tantôt brûlants, de l'enfer, les ricanements et les menaces des démons lorsque son guide lumineux Tabandonna, et enfin son miraculeux ravissement sur un mur énorme, sans portes, sans ouvertures, sans terme, et du haut duquel se découvraient les colonies pieuses qui attendaient
> Greg. Tur., Uigu Frttnc, vniy 5. (A p. Pucbe^oe, 1. 1, p, 39C.J * l, V, c, SUJ,
i08 u DnrmE comédie
le justement dans des champs fleuris. En avançant, Drithelme rencontra tant d'éclats et de parfums, les choses d'aleolour prirent un caractère si différent des choses humaines, qu'il Ibt obligé de rebrousser chemin, et que, sans savoir comment, il se sentit avec amertume redevenir homme. Entré aussitôt n cloître, il s'imposa toutes sortes d'austérités. On le voyait, aa plus fort de Thiver, se plonger dans les fleuves glacés, et qmuid ses frères Tinterrogeaient sur cet eicès de pénitence, il répondait naïvement: « J'ai vu bien d'autres froidures, frigiÀon ego vidi, v
Bède, pour le huitième siècle, a des idées sur la vie future plus nettes, plus arrêtées qu'aucun de ses contemporains. Les écrivains de FËglise d'Orient n'en étaient pas là; ainsi saint Jean Damascène place en un même lieu, dans les profondeurs de la création^ et au milieu des ténèbres, les châtiuienls temporaires qu'infligent des anges, et les châtiments étemrii qu'infligent des démons. C'est à peine s'il spécifie ces pooitious : il parle seulement d'un lac de feu inextinguible oà personne n'a encore été jeté, et qui est là en réserve pour l'époque du jugement dernier. Quant au paradis, saint leaa Damascène ne se le représente que comme un séjour enchanteur où il n'y aura pas de saisons ; pour lui, c'est tout simplement le sein d^Àbraham, L'historien anglais, on le voit, est plus afflrmatif que le père grec : le génie audacieux de l'Oecident devance les lenteurs du génie oriental. ' i^
Avec Drithelme, on était encore dans la vision pure, sans mélange d'intérêts contemporains; mais ce caractère va devenir do plus en plus exceptionnel. L'un des derniers exemples qu'on en trouve est emprunté aux Lettre» de saint Boniface*.
Le bruit s'étant répandu qu'un mort venait de ressusciter dans le monastère de Milbourg, Boniface voulut s'en assurer par lui-même, et interrogea, en présence de trois vénérables religieux, ce visionnaire, qui se mit à raconter comment, du-
^ Locos in rebas creatis inconditas, etc. (Joano. Damasceni G^pero, ëdiU <!■ P. Lc(|nicD, 1748, ia-fol., passim.)
■ Epi$t. zxi. Voir aussi la Lettre LZZI, où se trouve une autre vision, mais notilée et qui n*a rien de curieux, sinon qu'une femme, contre l'ordinaire, ea e$t Ibéroïne.
AVA!ÇT DAIVTE. |00
rant une maladie, son âme s*ctaîl séparée de son corps, et eommcnt un autre monde lui avait été révélé aussi brusquement que Test la lumière à des yeux voilés qu'on découvre tout d'un coup. De ce nouvel horizon, la (erre lui apparaissait bien loin comme entourée de flammes, et, dans rintervalle, l'espaee était tout rempli d'âmes voya^rcusi's qui venaient de BMHirir. Dès que ces âmes arrivaient, elles devenaient un sujet de querelles entre les anges et les démons, querelles violentes parfois, lorsque les malins esprits s*avisaient de tricher dans la pesée des vices et des vertus de chaque âme. I^es Vices et les Vertus, quand ces sortes de conflits devenaient trop violents, comparaissaient en personne et intervenaient dans le débat. C'est ce qu'ils firent pour le visionnaire de saint Boniface. L'Orgueil, la Paresse, la Luxure, vinrent tour à tour charger son passé ; puis ses Vertus, ses petites Vertus, forvœ virtutes (il faut bien paraître modeste) eurent aussi leur tour ; l'Obéissance et le Jeûne firent son apologie, et il û\ eut pas jusqu'à son Psaume familier qui ne vint en chair et en os prononcer sa louange. Aussi les anges, prenant le parti du moine, Tenlevèrent à Tinfernale légion, et lui montrèrent en détail les contrées de la damnation ; puis ils le conduisirent vers un lieu charmant, où il découvrit une foule glorieuse d'hommes admirablement beaux, qui de loin lui faisaient signe de venir, mais il ne put pénétrer plus avant. (Tétait le paradis. Les anges alors ordonnèrent au moine de retourner sur la terre. Us lui enjoignirent aussi de raconter aux hommes pieux tout ce qu'il venait do voir, et de nVn rien dire à ceux qui s'en moqueraient, insullantibus narrare denegaret, La précaution était sage, mais qui se fût avisé de ce scepticisme au huitième siècle ? Le ressuscité de saint Boniface eut tous ces rêves merveilleux dans un couvent. Il est en effet à remarquer que, durant les siècles qui vont suivre, le clergé aura le monopole de ces sortes de visions.
C'est à celle origine sacerdotale que je rapporterais volontiers les recils de deux écrivains anonymes * où reviennent
•Ces deux récits ont été imprimés par Lenglet Dufresnoy dans ses Dissertations sur les apparitionsy 1751, in-12, 1. 1, p. 178 et 182. Une autre vision (luon Irou-
iiO LA DIVINE COMÉDIE
CCS combats des malins esprits cl des saints & rûccasioQ de quoique âme en litige, dont on rctrouyera chez Dante le soavcnir modiOe. Dans le premier, il s^agit du roi Dagobert, que des démons poussent à coups redoublés en enfer, et que saint Maurice et saint Martin (dont ce roi avait doté les couvents] viennent délivrer pour remmener au ciel ^. Dans le second, il est question de Ta me de Charlemagno, que les diables en iroupo veulent pareillement saisir après sa mort, lorsqu'on couple sans têtes, Jacques de Galice et Denis de France, se présente et exige qu'on procède à une nouvelle pesée ; alors les deux décapités se mettent à jeter dans la balance toutes les bonnes œuvres du prince, bois et pierres des abbayes constraîies, ornements donnés aux églises, et ce poids énorme n*a pai de peine à remporter sur les péchés et les vices.
Le nom de Charlcmagne, en nous ramenant à Dante, noof conduit à Wetlin. Ce religieux du cloître d'Àugie-la-Ricbe eut en 824, la veille de sa mort, une vision qu'il redit à tout le couvent, et que son abbé, llelto, rédigea aussitôt après. Baluze, qui retrouva cette rédaction primitive et la communiqua à Mabillon, assure que, de toutes les histoiros analogues, celle de Wettin fut la plus célèbre au moyen âge, et qu'elle dcviut immédiatement populaire dans toute Tétendue du royaume des Francs *.
Comme Wettin malade était couché les yeux fermés, oeuîii claum (je n'invente pas le détail, qui n'a rien de piquant d'ailleurs depuis les beaux miracles du magnétisme), il vit entrer un démon sous la forme d'un clerc noir et sans yeuTt portant des instruments de supplice; une légion de diables l'accompagnait avec des lances et des boucliers. Mais plusieurs
\cra dans lo mùinc volume, p. 180, et qui est relative au uhaDcellcr Gcn'ais, arc1icyC>(iuc de Reims au onzième siècle, me parait simplement copiée sur celle de DagobcrI.
' Lu tcxlc et hon à oilcr : « ... Qwo non tam vorisimilia quara verissima, il ariùlror. \idcri possunt, quoniam idem rex cum et alias louge lateque ccclesias ditasscl lum prœciituo lioruui copiosissime lucuplctavit. >
' ... Vtill illu Visio omnium (|uœ scculo iilo evenerunt et celcbcrrima cl accoptissimn. Stalim crédita, sUitim |)cr univorsas francici iropcrii nationes sparsa ac \nlt;ain ot»l... (Act. SS. s. Benedicli, Venise, 1733, in M, t. V, p. 238. Cf. D. CaU mci, Traiic des apparUiom, t. II, p. 378.)
personnages vénérables, habillés eil moines, vinrent bientôt les chasser. Alors apparut, au pied du lit de Wcltin, un an[{o environné de lumière et vêtu de pourpre, qui l'appelait d'une voix douce. Wellin obéit, et fut emporté, à travers « le chemin charmant de Timmensilé, » jusque dans de trèff^-baules montagnes de marbre. Le long de celte vaste chaîne coulait un fleuve de feu où étaient plongés une infinité de damnés, parmi lesquels un grand nombre de prêtres de tout rang que Wetlin avait connus. On voyait plusieurs de ces prêtres liés par le dos, au milieu des flammes, à des souches brûlantes, et vis-à-vis de chacun d'eux étaient enchaînées de la même manière les femmes qu'ils avaient séduites. Tous les deux jours dès bourreaux armés de verges les fustigeaient sans pitié en leur disant : « Soyez punis par où vous avez péché. »
Les voluptueux, chez Dante, sont moins sévèrement traités peut-être : dans VEnfer, il n'y a point de flammes pour eux ; c'est une rafale seulement,
La bufera infernal che mai non resla ',
une rafale qui les emporte dans son tourbillon comme ^ne bande de grues y et les entrechoque sans relâche.
Chez Wettin, Tidée d'expiation temporaire, de rachat, est évidemment distincte de l'idée de damnation. Le visionnaire observe cependant l'unité de lieu dans ce vaste drame de l'éternité; le purgatoire et l'enfer se confondent pouc lui sur la même scène. Ce système pénitentiaire do Tautre monde est très-peu avancé, même pour le moyen âge. Nous ferons des progrès avec le temps. Le moine rêve toutes ces belles choses dans un cloître dont son imagination ose à peine franchir le seuil. Parmi les suppliciés, il ne distingue guère que des religieux; mais il est de bonne composition pour eux, et il se garde de les laisser éternellement en lieu si triste. Voulant se montrer bon confrère, il ne les met là que pour leur apprendre à vivre, ad purgalionem) non ad damnalionem, Los excès du pouvoir civil trouvent cependant leur punition chcx
» h'ftrn.i V, 31.
tl2 LA DIVINE COMÉDIE
Wt'Uia à coté des excès du pouvoir clérical. Aiusi un grand nombre de comtes apparaissent tour à tour dans son récit, et on les voit expier d'une façon sing;ulière leurs rapines et leurs vols. Tous les objets pillés par eux sont successivement déposés à leurs pieds, et les malheureux ont pour lâche de les mâcher et de les avaler, quels qu'ils soient. Ils ont beaucoup à faire, comme on l'imagine.
Ce n'est pas là le trait le plus bizarre du ravissement raconté par Wettin avec un accent de vérité qui montre Thallacinalion et qui exclut la mauvaise foi. Le conquérant catholique des Saxons, le soutien de TËglise d'Occident, Charlemagnei est, le croirait-ou, rangé parmi les victimes : son tourment honteux ne peut même se redire *. Michel-Ange (c'est bien la lignée de Dante), un de ces génies qui osent tout, semblerait s cire inspiré de Taudace cynique de Wettin dans les tortures qu'il fait subir à je ne sais quel cardinal de son Jttgettmt dernier. Il y a de ces traits bizarres qui reparaissent à travers les siècles : celui-là est assez commun au moyen âge* Wettin étant tombé dans un grand étonnement à la vue de Giarleinagiie, l'ange lui expliqua que ce prince était, il est vrai, destiné aux joies du salut, mais qu'il expiait momentanément la liberté de ses mœurs. Peut-être ne faut-il voir là qu'une dernière protestation contre la polygamie germanique. Au surplus, c'est un moment d'humeur qui passera vite. Cet empereur, en effet, mort à peine depuis dix ans, et que Wettin ose poursuivre de ses vengeances, bientôt FÉglise le canonisera à demi ; et l'apothéose religieuse de Charlemagne, se continuant à travers le moyen âge, ne cessera pas jusqu'à Dante, qui, dans son Paradis*, fait du grand empereur Tune des
' Voici comment Walafrid Strabo raconte, dans sa rédaction en vers de cède légende, l'étrange punition que subit Charlemagne, Carotui imptrator^ car il le nomme ou acrostiche, tandis qu'Helto disait seulement quen^m principem :
Fixo consistcrc grcssu
Opposilumque animal lacerare vlrllia stanlis, Lactaquc per reliquum corpus lue menibra carcbant...
Cela nous gftlc un pcn le Charlemagne ofTicicl et classique. » xvm, 43.
AVANT DÀims. 113
lumières de la croix éblouissante formée par les défenseurs du Christ.
Quant à Wettin, après avoir contemplé le paradis, il s'éveilla de son assoupissement, raconta ce qu'il venait de voir, et mourut.
LE PBETBE DES ANNALES DE SAINT BERTIN. — BERNOLD. — CHARLES LE GROS. — LA FIN DU MONDE.
Jamais les visions n'ont été plus fréquentes qu'au neuvième siècle ^. L'un des premiers^ exemples qui me vienne au souvenir est ce que rapporte Prudence, évoque de Troyes, dans la partie des Annales de saint Berlin qui lui est généralement attribuée *.
Un prêtre anglais, dont le nom est inconnu, fut, durant une nuit, tiré de son sommeil par un personnage qui lui ordonnait de le suivre. Le prêtre (on avait encore le sentiment de Tobéissance dans ce temps^là) se hâta d'obtempérer à l'injonction, et fut conduit en une contrée où s'élevaient un grand nombre d'édiûces. Les deux voyageurs entrèrent dans l'un de ces monuments, qui n'était autre chose qu'une magnlGque cathédrale. Là était une troupe innombrable d'enfants. Ayant remarqué que chacun d'eux lisait assidûment dans un volume où se croisaient des lignes noires et des lignes sanglantes, l'Anglais interrogea son guide : « Les lettres de sang, répondit l'inconnu, sont les crimes des hommes; ces enfants sont les âmes des sain (s qui invoquent la clémence de Dieu. » U ajouta que la corruption des générations nouvelles était pire que jamais, et qu'il fallait s'attendre à une prochaine invasion de barbares maritimes (sans doute les Normands) et à des ténèbres qui envelopperaient la terre pendant trois jours. Quand le prêtre eut subi ce sermon, il lui fut permis de regagner le chemin de son lit. On se demandera peut-être s'il
' On en trouvera de trè&-curiciis€s preuves dans M. Ampère, Uist. littéraire de la France avant le douxième sièsUt t. III, p. U6 et suiv. ' Anncc 839, ap. Duchcsnc, t. III, p. 193.
iU LÀ DiTiifE conimE
Tavait quitté; ce qu'il y a d'incontestable, c'est que cette étrange vision n'annonce guère la Divine Comédie : seulement ce livre que tiennent les saints, ce livre où soiit inscrits les crimes des hommes, ne peut-on pas dire que Dante aussi l'a lu jusqu'à la dernière page, et que son œuvre en est la poé* tique copie ?
Remarquons que c'est un évéque des Gaules, saint Pradeuce, qui raconte cette histoire. Ainsi Tépiscopat, qui essayait alors de se faire une position indépendante, ne manqua pas de s'emparer des visions comme d'un instrument utile. Le fait se trouve encore conûrmé par le ravissement qa'Hinenar attribue à un certain Bernold S son paroissien, lequel loi était particulièrement connu; et notez que ee morceau a un caractère tout à fait ofOciel, puisqu'il fait partie d'une letlf» écrite par l'archevêque à ses suffragants et aui fidèles de fn diocèse.
Bernold, durant an évanouissement, se trouva traiMporté en un lien obscur et fétide, où le roi Charles le Chauve poarrissait dans la fange de sa propre putréfaction; les vers avaient dévoré sa chair, et il ne restait plus que les nerfs et les os. Après avoir demandé au pèlerin de loi mettre une pierre sons la (été : « Va annoncer à Tévéque Hincmar, lui dit-il, que je suis ici pour n'avoir pas suivi ses conseils. Qu'il prie, et je serai délivré. » Aussitôt Bernold vit une magnifique église où élait Hincmar en habits pontificaux, avec son clergé, et il lui rapporta les paroles du roi Charles; puis il revint vers le prince, qui le remercia. Charles, en effet, n'était plus ce cadavre rougé de tout à l'heure, mais un homme vigoureui et sain de corps, un monarque splendide dans toute la magnificeucc de son costume royal.
Voilà comment Hincmar osait traiter son maître mort hier, et des attaques pareilles se renouvellent de sa part contre Eb-
' Hincmar) Oper., 1645, iu-fol., t. Il, p. 805. La vision de Bernold se retraove textuellement, avec quelques omissions toutefois, daus Flodoard, Hist. Eccles. remensiSj 1. m, c. 3 et 18. Seulement Flodoard ajoute : < Le seigneur Hincmar exposa cette vision là oà il était nécessaire, et la Gt parvenir ù la connaissance i'un grand nombre de personnes. > Ou touche ici du doigt le secret des visioa* Dairci! poliliqucSt
AYANT DANTE. Il5
boo, son comp<$(iieur au sicgc de RciinS; et contre d'autres ennetnis. Sous le couvert de son paroissien Bernold, il joue tout à fait le rôle de Dante au début du Purgatoire^ : ce sont des âmes qui viennent tour à tour le prier, afin qu'il prie pour elles, ombre che pregar pur cKallri pregi, La politique fait che2 Hincmar ce que la poésie fera chez Danfe. G^est à la crédulité des populations barbares que s'adresse l'archevéquo de Reims ; aussi ne raffine-t-il pas sur les moyens. Son héros n'est guère plus yraisemblable que le héros de Rabelais. Pantagruel apparaît tantôt avec une taille de géant, tantôt avec une taille ordinaire, sans qu'on aperçoive et qu'on saisisse la transition. Bernold fait quelque chose de tout à fait analogue; on le voit causer avec des morts, puis prier pour eui auprès des vivants, et tout cela dans le même quart d'heure. La grossièreté des procédés littéraires est frappante : nous entrons au sein des âges barbares. Heureusement l'étoile de Dante, comme dans son poème, luit et nous appelle à l'horizon.
Hincmar, dans ses sombres tableaux, ne maltraitait que les morts : pour satisfaire ses inimitiés, pour plonger ceux qu'il haïssait dans les abîmes maudits, il attendait au moins que le cercueil eût recueilli leur dépouille. Dante, plus implacable, plus farouche, n'aura pas ces ménagements : il ne se fera point scrupule de mettre des vivants en enfer, de les montrer en proie aux plus horribles supplices de la damnation ; il assurera même que le démon seul occupe sur terre leur enveloppe charnelle, et les malheureux alors consumeront dans la peur les restes d'une vie agitée. Étrange conquête du génie que de pouvoir mettre ainsi à jour les ténèbres des consciences; que d'accomplir au sérieux ce rôle d'Asmodée rendu depuis plaisant par Le Sage! Singulier et redoutable privilège que cette royauté de la mort dont Alighieri pouvait faire chacun vassal 1
Tout se touche et se mêle en ce monde heurté du moyen âge. Je parlais tout à l'heure de l'abbaye d'Augie-la-Riche ou de Richenaw, laquelle était située dans une île du lac de Constance. C'est là que vécut, ccsl là que fut enterré Wcltin.
» C. V et VI.
116 LA DITIKE COMÉDIE
£h bien ! la tombe de ce religieux confine pent-étrc à celle da roi visionnaire Charles le Gros, qui y fut également inbomé soiianle-quatrc ans plus tard, en 888. Ainsi deux visionnaires à côté Tun de l'autre, un prince et un moine qui i8 rapprochent dans la morti
La légende de Charles le Gros eut une grande célébriié aa moyen âge ^ Comme ce roi revenait des matines et qu'il allait se coucher, un inconnu vêtu de blanc vint l'enlever, qui tenait à la main un peloton rayonnant comme une comète ; il en déroula un bout, et dit à ce prince de se l'attacher au ponce droit, afin que ce fil lumineux le guidât dans les labyrintbei infernaux. A peine Charles était-il arrivé en un lieu où étaient punis les mauvais évéques qui avaient servi son père, que deux démons fondirent sur lui, et, à l'aide de crocs de fer ardent, s'efforcèrent de s'emparer du peloton lumineux. L'éçlit les ayant éblouis, ils voulurent attaquer le prince par derrière; mais son guide lui jeta aussitôt le fil merveilleux snr les épaules, et en ceignit deux fois ses reins. Les malins esprits furent aussitôt forcés de s^enfuir et de laisser les deox voyageurs continuer leur roule. Charles alors gravit de hautes montagnes (les montagnes tiennent une grande place dans cette géographie de l'autre monde) d'où sortaient des torrents de métaux liquéfiés, au sein desquels étaient baignées une immense foule d'âmes. Charles reconnut entre autres celles de plusieurs seigneurs, ses compagnons à la cour de son père. Les unes disparaissaient sous le flot brûlant jusqu'aux cheveux, les autres jusqu'au menton, et une voix criait : « Le châtiment des grands sera grand. » Cette gradation se repro-
' Voir le conlionatcur de Bède (Guill de iMalmc^bury?], De gest. Anghr., liv. II, cbap. 2, année 884. Apres lui, Albcric des Trois-Fonlaines (dans sa Chronique, ann. 889), Yinccnl de Bcauvais [Spect. hist. chap. 49], et l'Abréviatcur dei Gestes des rois de France (ap. D. Bo»(|uel., t. VII, p. 147), ont reproduit des extraits de celte vision. On la retrouve également en lan^'iie vulgoirc dans les Chroniques de Saint-Denis (cdit. do M. Paulin PAris, t. 111, p. 58). Deux dos oninbreuses rédactioiis manuscrites ont aussi i-tc' imprimées, l'une avec traduction iwr Lenglot Durrcsnoy (Dissert, sur les apparit., t. I, p. 184), l'autre avec une savante dissertation par Zur Laubon. [Acad. Inscript., t. XXXVI, p. Q07, hist.). Ce dcrniei: texte est de beaucoup le meilleur. Il a otr. enRn donné plus récemment Moc traduction pitpiaute de celte légeudc par SI. Géuin. \^!fational, 21 août 1839.}
duil souTent chez Âlighierî. Enfln Charles arriva ou ao valloo doDl un côlé avait la rougeur blafarde d'un four allumé, dont Taulre était radieux et fleuri. Tremblant dans tous ses membres, le prince vit, du côté sombre, plusieurs rois do sa race en proie à la damnation. Bientôt Fun dos coins obscurs de cette vallée s'éclaira d'une sorte de reflet blanchâtre. Charles «perçut alors deux sources, Tune trés-cbaude, Fautre tiède, et tsot à côté deux tonneaux qui étaient remplis de ces eaux. Dans la tonne bouillante, un homme se tenait debout, plongé i mi-corps. C'était Louis le Germanique, le père même de Charles le Gros. « Biau fils, n'aie paour, • lui dit-il, pour parler comme les Chroniques de Saint-Denis; et il lui expli- ^a comment, grâce à Tintercession de saint Pierre et do saint Denis, il ne passait plus qu'un jour sur deux dans l'eau Irûlante. Puis il ajouta : • Si vous m'aidez de messes et d*ofirandesy toi et mon fidèle clergé, je sortirai tout à fait du tonneau fatal... Pour toi, fais pénitence de tes crimes, ou ces deux vastes tonneaux que tu vois à gauche te sont réservés. » Transporté au paradis, le roi des Francs reconnut son oncle Lothairey assis sur une énorme topaze, et qui lui dit avec douceur : « Ton père sera bientôt délivré, mais notre race est perdue, et lu cesseras prochainement de régner. • En effet, le fantôme du jeune prince successeur de Charles apparut, et Charles, dénouant le fil lié au pouce de sa main droite, le lui présenta comme Temblème du gouvernement, et le peloton lumineux alla aussitôt s'amonceler entre les mains de Tenfant. Charles on même temps revint sur terre, et trouva son c irps plein de fatigue.
La couleur dantesque est frappante dans cette inexacte pro^ phélie de rabdicalion de Charles le Gros; néanmoins c'est toujours la politique qui se montre au premier plan de ces tableaux fantastiques du neuvième siècle. Quand rarchevéque de Hambourg, saint Anschaire, raconte ^ tout simplement ce qu'il a vu dans l'autre monde, sans y mêler d'allusions contemporaines, c'est là un rôle tout à fait exceptionnel. 11 y a
I Voir au I. VI des VolljnJistes, la vie de saint Anschaire par saint Rcmbcrt, ion disciple et son sacccsscar.
ii8 LA DITINE COHÉDIE
d'ailleurs, dans le récit de Tarchevêque, quelques beaux détails. Sa f raosflguraiioD dans les feux du purgatoire, sa course Ters le paradis entre les deux apôtres ses guides , qui marchent d'un pas immobile, gressu immobili ambulantes, à travers une lumière croissante, ce tableau des saints tournés tous avec adoration yers l'orient, et plus loin ces yîngt-quatre vieillards assis sur des trônes et les yeux levés aussi vers l'orienl ; à l'orient enfin, cette immense clarté en qui résident toute couleur précieuse et tout bonheur ineffable, c'est-à-dire le Dieu éternel ; tout cela n'est pas sans une certaine poésie, rare au neuvième siècle, et qui ne serait pas indigne d'Âlighieri. Mais encore une fois, c'est là l'exception.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans les^ visions dealers, c'est qu'elles ont pour héros des contemporains. Ëvidcmtnent la foi à ces sortes de fictions était facile et générale, et jamais le mot rapporté par saint Chrysostome ^ ne semble avoir été plus applicable : « Si quelqu'un sortait de chez les morts, tous ses recils seraient crus. » Autrement on n'eût pas manqué d'attribuer à de saints personnages du passé de glisser sous la grave autorité de leur nom toutes ces inventions sut le monde futur. La précaution était facile à prendre : personne ne sentit le besoin d'y avoir recours, et de tradsporter ces merveilles dans les lointains commodes de l'histoire. Les imaginations, on le comprend, étaient bien autrement ébranlées encore quand on leur désignait, non plus seulement dans les livres, mais dans leur temps, tout à côté, dans le pays, dans la ville même, ces visionnaires authentiques desquels on disait sans doute, comme les femmes de Bavenne à la vue de Dante : « Voilà l'homme qui revient de l'enfer. »
Ainsi la crédulité atteint son apogée dans les années de ténèbres qui succèdent à la grande ère de Charlemagne. La fécondité des légendaires disparaît même au dixième siècle. L'ange de la mort semble étendre un instant ses ailes sur la société européenne. Des générations tout entières, prenant au sérieux les fantasmagories infernales qui ont successivement passe sous nos regards, croient à la fin prochaine du monde,
t Stm* 66.
▲TAlfT DAimS. 119
bI aliendent arec icrrear le moment suprémo. Termino MNHufî apprùpinquante, des cbartret , det lelfret sont ainsi daiées. La croyance des millénaires est devenue un lieu coiiimon de chronologie. Il semble qu'alors l'hunianilé clle-mêma «fint le pied dans la tombe, personne, sous celle impression générale et profonde, n'oso plus se risquer, du sein de la \ie prêtante, au dangereux pèlerinage de la vie à venir. C'est nno balte des légendaires.
mur BRENDATf. — SERMON DE GRÉGOIRE TTI. — ALBÉRIC. — ODILON DE CHJNT. — LA CAVERNE DE SAINT PATRICE. — miARION.
Au onzième siècle, les visions commencent à reparaître. La ornière qui se présente a précisément le caractère dont nous iTons noté l'absence dans l'époque antérieure. La foi populaire devenant quelque peu rebelle avec Tégc, on se bAta de mettre sur le compte de morts respectés ce qu*on n'osait plus dire en son propre nom ; on s'empara des traditions analo- ^œs, des traditions des vieux temps, pour les développer dans des rédactions nouvelles. C'est ainsi que deui saints irlandais du siiîème siècle se trouvent tour à tour, Brendan au onzième, et Patrice au douzième, évoqués dans les légendes.
Les fabuleuses merveilles du Voyage de Brendan^ nous touchent par quelques points seulement. Laissons le saint abandonner la verte Erin , et chercher à travers les mers la contrée idéale, File fortunée, ce jardin regretté d'Adam, au seuil duquel il voudrait au moins mourir comme Moïse : laissons-le courir les aventures et entasser des miracles auprès desquels les merveilles de Robinson et de Gulliver semblent de cbélives inventions, et notons seulement trois traits distincts qui rentrent dans notre sujet.
C'est d'abord une île remplie d'innombrables oiseaux blancs, lesquels chantent avec des voix humaines les psaumes de Da-
• Voir la Légende latine de saint BrandaineSf publiée par M. Acliillc Jubiual, 1856, in-S».
i20 lA DIVINE COMÉDIE
^îd. Ces oiseaui sont des anges déchus, qui, sans parta({er h révolte de Satan, demeurèrent neutres et la laissèrent éeUter. Ces anges ne souffrent point, ils sont même libres twii la semaine et errent à leur gré dans les espaces; mais lefr manche est pour eux un jour d'esclavage, durant leqod h sont forcés de revêtir ce blanc plumage et de psalmodiée kl offices. Dante a été bien autrement sévère envers ces esprib égoïstes qui n^osèrent se montrer ni rebelles ni fidèles A Diëa^ Pareils au sable quand le vent tourbillonne, ces malheafcn roulent en gémissant dans un air éternellement oragem, d c'est au seuil extérieur de l'enfer qu'ils souffrent leur vie obscure et jalouse; car, si le ciel les a chassés pour ne pas perdre sa pureté, l'enfer aussi les a repoussés, de peur que ki damnés n'en tirent quelque gloire. On voit ici quels soufflai différents et presque contraires animent le l^endaire et b poète : ce ne sont presque jamais les inspirations d'indulgeoM que l'implacable génie de Dante emprunte à ses devaoeîent Brendan ne voit guère que les abords de Tenfer; à n certain moment, pourtant, on croirait qu'il va pénétrer ploi avant : Sumus modo in confinio infemorum. Il s*agit d'une île sauvage, entourée de fumée et de lueurs lugubres. On n'y entend que le bruit des noirs forgerons (singulière réminiscence des Cy dopes 1 ) qui frappent à coups redoublés sur de vastes enclumes. Ce sont sans doute les damnés qui serveot de fer malléable. Un de ces monstrueux ouvriers, à la fois plein de ténèbres el de feu, vint pour frapper Brendan avee sou iiiarleau enflammé; mais le saint; armé de sa croix, le fit fuir aussitôt. Dans sa fureur, la bande infernale se mit alors à incendier Tile ; et comme chacun de ces affreux for^ gérons jeta sa massue de feu à la mer, Teau bouillonna comme eu une chaudière échauffée '.
* ..... Angcli che non furOD ribelli
Né fur fcdeli a Dio, ma pcr se foro... [Infeifi.t m, 38.) connue dil le poëte dans ses admirables vers. « Li mers com eaudièrc bouluit
Quant ch a Tort fu desoiis li,
pour emprunter les paroles du trouvère qui a mis celle légende en rimes.
Plas loin, Brendan trouve assis sur une pierre un homme Tclu et difforme, contre les yeux duquel frappait incessamnient un pan de yoile a£;l(é par le vent. C'était Judas, qui, par la clémence de Jésus, venait là, les jours de fêle, se rc^ poser des tortures que les démons lut faisaient endurer le reste du temps. Le malheureux raconta au pèlerin comment la montagne qu'il voyait était la demeure do Léviathan et de ses satellites, et comment» à chaque âme impie qui tombait dans le cratère, l'enfer, en signe de joie, lançait des flammea ao dehors. A la prière de Judas, et au grand mécontentement des démons ses bourreaux, Brendan lui aècorda une nuit de répil.
Il est tout à fait remarquable que Judas, dans cette légende, soit précisément le seul qui jouisse du repos dominical. C'est un généreux privilège que le Christ, en son infinie charité, accorde à celui qui Tavait trahi. On pourrait bien trouver quelque chose d'analogue chez ceux qui ont enseigné que le jour du sabbat interrompt les supplices du purgatoire. Cependant observez la différence. Qu'est-ce, en effet, que le purgatoire entre l'enfer et le paradis, sinon une chose éphémère entre deux choses éternelles? Ce n'est pas le bien, mais ce n'est plus le mal. Transition mystérieuse où les douleurs sont tempérées par l'espérance; asile provisoire où, comme sur la terre, on sait aussi ce que c'est que le temps, et combien durent les heures I II n'est donc nullement étrange de voir introduire des tempéraments, des délais, dans ce qui n'est pas destiné à durer toujours. Mais la pitié en enfer, mais le Christ pardonnant autant qu'il est en lui (puisque l'éternité de$ peines est proclamée) à l'homme qui l'a conspué et vendu , c'est assurément le plus poétique et le plus louchant^ sinon le plus orthodoxe effort des imaginations chrétiennes du moyen âge. Dante, qui se complaît à la tradition catholique en ce qu'elle a de plus rigoureux, s'est bien gardé de suivre cet exemple. Loin d'imiter ces excès d'indulgence, il a montré au dernier degré de l'enfer Judas, la tète dans la gueule de Lucifer, agitant en dehors ses jambes dénudées par les coups de griffes ^ * l»ftrn.9 xzxxv, 63.
Le poète, qui savait tout ce qu*oa savait de son temps, a dû connaître le Voyage de saint Brendan, Aucune tradition du moyen âge ne fut plus répandue que celle-là ; le tour, Timagiuation brillante et presque orientale qu'elle décèle, ont un peu effrayé la facile critique des Bollandistes, qui n'ont vu dans tout cela que des rêves indignes d'attention, d^h'ram^ntoopoerypha* Le malheur est que précisément cette antique légende est une de celles qui ont exercé la plus longue , la plus réelle influence. Soupçonnerait-on qu'il n'y a guère plus d'up siècle, en 472^, un vaisseau, et cela dans un but non de piété, mais d'ambition, partait encore des ports de l'Espagne pour cber« cher à Pouest des Canaries Tile fortunée , File fabuleuse de saint Brendan ? Voyes le triste sort de ces idées du moyen âge : celles qui tentent la cupidité et rinlérétsout presque les seules qui persistent. Dans l'Espagne du dii-huitième siècle, on n'eût point rencontré peut-être un seul soldat qui voulût, comme aui grandes époques chrétiennes, tenter la croisade et délivrer le tombeau du Sauveur. Eh bien, il se trouvait en revanche des aventuriers qui couraient au delà des mers vers je ne sais quelle terre inconnue , vers je ne sais quel souvenir ^aré de l'Atlantide. Il est vrai que cette superstition avait si profondément pénétré dans les croyances populaires, qu'au seiiième siècle, au temps de Luther, on avait vu des spéculateurs se ruiner et des expéditions considérables mettre à la voile pour atteindre celte chimère. La terre apocryphe de saint Brendan avait même eu la consécration diplomatique, car elle figure sous le nom dHle non trouvée dans le traité par lequel le Por<« tugal cède à la Gaslille ses droits de conquête sur les Canaries.
Quoi qu'il en soit de cette tradition étrange et obstinée, il est légitime de penser qu'elle n'a pas été sans quelque lointaine et sourde influence sud les deux plus grands génies des tempa nouveaux, Dante et Colomb, doux noms qui s'appellent, deux fugitifs qui révent la contrée idéale, car ils ont un tel vide en eux-mêmes, qu'il leur faut l'infini pour le combler. Repoussés de leur patrie, ils vont en chercher une autre, l'un dans l'iuconnu des mers, l'autre dans les mystères de la vie future et cbacun revient avec sa conquête, Colomb avec des empires
AVANT DAKTE.
Daole avec son poème, tous les deuï avec un monde xiouieau. Ce ne serait pas assurcnïpnt une pelile gloire pour le preiïijcr et îgnoié mkcteiii' dn Voyage de sûini fhendnn qm d'avoir ainsi, .iprès des sièrltS; ûmww une îiupuisîon ù rijoinuie fnii a Um\é TAmèrique, à llmmine qui a fail la Divine Comdie, Revenons ay onzième siècle. Hion De s'3(con)ïilit dans cette ère d'cinaliissemeiil p^înlificaï satisque le génie d'ilildcbraud liilcr vienne. Grè[joire VU, an-lii diacre alors, et pmdia nt un jour devant Nicolas M, n'hésita pas à se servir à sou Iwur do ces ptosopopées de l'enfer, et se nvit à raconter roni ment, dis aniiées auparayant, il était mort en Allomajjne un cmnlericlio el en même temps Ijwuiète, ce qui semble itn prodige dmts eeite chuse dltommes (c'est déjà une haine de jjuelfe, comme on voit). Depuis lors, im saint perï^onnatje, étant allé en esprit dans le séjourde la damnation, vit ce même comle sitr le degré le p\m élevé d'une vaste échelle. Mais je ne veux pas altérer plus longtemps la pensée de Grégoire VU, je le laisse parler lui-oième : ei Celte érlielle, dit-il» semblait s'élever intacte enfro li les flammes bruyantes el tourbillonnantes de Tincendie ven- » genr, el être là placée imur recevoir tous cenx qui descenw d aient d'une mcimi lignée de comtes. Cependant un noir w chaos, un aiïreux abhne, sV'Iendnit à l'infini, et plon^ieait *. dans les profondenrs infernales d'où montait celle éclielïo n immense. Tel était l'ordre élahli entre ceux qui s'y succc- 1» daient : le iiouvean venu prenait le degré supérieur de » l'éilielle, et edui qnî s'y trouvait auparavant, et tous lea I» autres, desuendaient chacun d'un échelon vers Tabîme. Lea j* hommes deeeltc famille venant après !a mort se réunir soc- B ccssivcmentsureelte l'chelle, à la longue, par une loi inévîtn- ■ ble, ils allaient tons l'un après Tau Ire au fond de l'abhne, i Le saint homme qui re^jardaît ces ehoses demandant la cause » de cette terrible daumatîon, et surtout pourquoi élait pnni » ee comte, son contemporain^ qui avait vécu avec tant de a justice, de décence, de probité, une \oix répondit : « A cansc i d'un domaine de réglisc de Met/ qu'un de leurs ancêtres, t dont celui-ci est l'héritier au dixième degré, avait enlevé an I bieulieurcnx Etienne^ tous ceu:t-là ont é le dévoués au mcmû
» supplice, et comme le même péché d'a\arice les avail réunis » dans la même faute , ainsi le même supplice les a rassem- » blés pour les feux de l'enfer. » Que dire de celte malédiction implacable étendue pour une faute pareille sur tant de géuérations? que dire de Tincertitude et de Taltente ainsi introduites comme un rafOnemcnl au milieu des supplices éternels? On reconnaît un ancêtre de Dante dans le terrible génie qui a inventé ce noviciat progressif de l'enfer, selon la vive expression de M. Villemain, à qui j'emprunte ces lignes qu'il lui appartenait de citer le premier*.
Propagée de Ja sorte par Thomme qui, quelques années plus tard, sut faire des monarchies de l'Europe une sorte de féodalité pontiGcale, cette apostrophe, diversement reproduite et commentée, ne tarda pas à devenir un lieu commun de la prédication usuelle, un texte vulgaire, un canevas commode pour les vengeances. Le pardon d'ailleurs (on est sûr d'en toujours trouver quelques traces, même aux plus sombres époques du christianisme) continuait d'avoir sa part en ces légendes sur la vie future. Ainsi on racontait, dans la première moitié du onzième siècle *, qu'un chevalier , au retour de la Terre- Sainte, avait été jeté par les tempêtes en une île déserle, et que là un ermite, venu à sa rencontre, lui avait expliqué comment les gouffres où on tourmentait les morts n'étaient pas éloignés. L'ermite lui assura même avoir entendu les diables tout récemment se plaindre du grand nombre d'âmes que l'abbé Odilon et ses moines de Cluny délivraient par leurs prières : pas un jour ne se passait sans que quelque patient fût par là racheté. Et alors chacun se mit à conjurer le pieux abbé de toujours coulinuor, et d'augmenter de cette façon la joie des saints dans le ciel, la fureur des démons dans l'enfer.
C'est ainsi que les promesses toujours se retrouvaient, en cette série de visions, à côté des menaces. Espérer et craindre, n'est-ce pas là tout l'homme? Aussi on conçoit Tavidité avec
' Tableau de la littérature au moyen âge, leçon i.
* V. La Fleur des Sainity du P. Girard, t. II, p. 445. Voltaire s'est amèrcmeDt e'gayc sur octlc iunocculc Icgcude, au mot Purgatoire de son Dictionnaire philO' tophiquv.
laquelle la foule sVmparait de récits qui excitaicut à ce degré sa peur comme sa coufiancc dans le monde à venir. Au surplus, ce n'est pas la publicilé, ce n'est pas la popularilé qui jamais, durant le moyen âge, manquèrent à ces légendes ; cl si celle d'Albéric demeura ignorée jusqu'à ce que VMh: Canoeilieri en publiât le texte latin ^, il y a une trentaine d'années, ce fut 1» seulement un de ces hasards qui se rencontrent quelquefois dans l'histoire des lettres. Cette vision était advenue, vers le commencement du douzième siècle, à un jeune moioedu Mont-Cassin, et on en conservait avec soin la relation dans ce monastère même» où rAlighieri en prit peut-être connaissance, au temps de son ambassade à Rome*.
n y avait en Campante un certain château , dit le château des Sept Frères. Un noble chevalier Thabitait , qui avait un fils nommé Albéric. A Tâge de dix ans, Albéric, attaqué d'une maladie de langueur, demeura neuf jours immobile et sans connaissance. C'est durant cet évanouissement qu'il eut sa vision. Une colombe blanche l'emporta par les cheveux, tandis que saint Pierre et deux anges lui servaient d'ailes. Ravi en un autre monde, il trouva à son tour cet enfer déjà connu, cette foule de supplices vulgaires que nous avons déjà rencontrés tant de fois. A la Gu , le jeune pèlerin de la mort se trouva vis-à-vis d'un reptile gigantesque, devant la gueule duquel les âmes voltigeaient comme des insectes. Quand le monstre respirait, ces malheureuses disparaissaient ainsi qu'une nuée dans sa poitrine, et rejaillissaient ensuite en étincelles: Judas était du nombre. Au sortir d'une mer de flammes, tout à fait comme Alighieri dans le Purgatoire^, Albéric arriva à des champs immenses, couverts de chardons, et à travers lesquels un démon, monté sur un dragon, poursuivait avec une
•Rome, 1814, in-lîî. La vision d'Albéric a élc insérée par Lomliardt dans sa célèbre édition de Dante, avec ane confrontalion des passages analogues de la Divine Comédie. Ces passages sont nombreux sons doute ; toutefois la plupart des détails cites n'appartiennent ni à Dante ni à Albéric, mais bien aux visions antérieures. C'cFlcc qu'il eût fallu dire.
^ Parad.f XXii, 37. M. Arrivabene a péremptoirement réfuté l'opinion de Gingaenc, qui prtteud que Dante n'avait pu aller an Mont-Cassin. (Voir la Dio. Corn' med. fiinsl. la lez. del cod. Bartoliniano. Udino, 1827, in-8", t. III, p. 698.)