L ENFER. CHANT ZZ
de Bacchus^ devint esclave^ celle-ci alla longtemps par le monde.
» Là-haut^ dans la belle Italie, est un lac au pied des Alpes qui cernent U Allemagne au-dessus du Tyrol : il a nom Benaco.
ï) Mille sources et plus, je crois, viennent augmenter, entre Garda, Val-Camonica et TApennin^ l'eau qui dort dans ce beau lac.
» Au milieu est un endroit où le pasteur de Trente et ceux de Bresda et de Vérone pourraient donner la bénédiction s'ils suivaient ce chemin.
» Là où la rive s'abaisse davantage, siège Peschiera, belle forteresse, capable de protéger les habitants de Brescia et deBergame;
» Là tombe nécessairement tout ce qui ne peut rester dans le sein de Benaco, et il s'en forme un fleuve qui descend au milieu des verts pâturages.
» Aussitôt que Tonde prend sa course, elle ne s'appelle plus Benaco, mais Mincio, jusqu'à Govemo^ où elle tombe dans le Pô;
1» Elle ne va pas loin sans rencontrer une plaine où eUe s'étend et stagne, et alors elle devient malsaine dans l'été.
» Passant là, la vierge farouche vit la terre marécageuse sans culture et sans habitants.
» Elle s'y arrêta avec ses esclaves, pom» fuir tout com* mercc humain et pour exercer son art magique, et elle y vécut et y laissa sa dépouille mortelle.
» Alors les hommes dispersés à l'entour s'assemblèrent dans ce lieu, qui était protégé de tous côtés par le meu^ais;
» Ils élevèrent une ville sur les os de la morte, et, du nom de celle qui la première avait fait choix de ce séjour, ils l'appelèrent Mantoue, sans aucun autre avis du destin.
» Jadis les habitants en furent plus nombreux, avant que la folie de Casalodi eût été en butte à la fourberie de Pinamonte*.
' Thèbes.
* Pinamonte de' Bonacorsi engagea Casalodi à exiler beaucoup de nobles qu'il redoutait) puis renversa aisément le crcdule comte de Vantoue*
236 LÀ DIVINE COMÉDIB.
» Je t'en instruis donc^ afin que si jamais tu entends attribuer une autre origine à ma patrie, aucun mensonge n'obscurcisse la vérité. »
Et moi : a Maître, tes discours sont si évidents pour moi et s'emparent tellement de ma confiance, que tous les autres me seraient des charbons éteints.
Y) Mais dis-moi si, dans les gens qui s'avancent, tu en vois quelqu'un digne de remarque; car c'est là ce qui seul occupe mon esprit, d
Alors il me dit : « Celui dont la barbe s'étend de ses joues à ses brunes épaules, quand la Grèce était si vide de mâles,
» Qu'il en restait à peme dans les berceaux, fut augure^ et avec Galchas il donna en Aulide le signal de couper le premier câble.
» 11 eut nom Eurypyle, et ainsi le chante quelque part ma haute tragédie^ : tu le sais bien, toi qui la sais toute entière.
y> Cet autre, dont les flancs sont si creux, fut Michel Scott, qui sut véritablement le jeu des fraudes magiques*.
» Tu vois Guido Bonatti'; tu vois Asdente* qui maintenant voudrait bien être resté à son cuir et à son ligneiil; mais il se rcpent ti'op tard.
» Tu vois les malheureuses qui quittèrent l'aiguille, la navette et le fuseau, et se firent devineresses; elles firent des maléfices avec des herbes et des images.
» Mais viens maintenant, car déjà Tastre où l'on voit Caïn et les épines * occupe le confin des deux hémisphères et touche la mer au-dessous de Sévillc.
' Au livre II de VÉnéide :
Suspensi Eurypyiam scitaUim oracula Pbœbi Hittimus.
* Michel Scott, astrologue de l'emperenr Frédéric II.
* Natif de Forli : le comte Guldo de Monlcfcltro n'entreprenait rien sans le consulter.
* Savetier de Parme, astrologue.
» Alors le peuple prenait les taçlie» do la lune pour Gain cbai-g^J d'un fagot UVpincs.
L'kN#bh. OURT xzi« ^37
» La nuit dernière^ la lune était ronde; tu dois bien te ippeler que parfois elle ne te nuisit pas d^ la nuit pro- Jiide. »
il me parlait ainsi^ et nous marchions cependant.
CHANT XXI
i fosse da huitième cerde, renfermaot ceux qui irafiqneot de la Jostice. — Us sont plonges dans un lac de poix bouillante. ~ Les Dënon», armes de kHrpons, Tiennent furieux contre les poètes ; pois, sur un otdre de leur ékéf, UncBt passage. — Enfer grotesque.
AÎDsi^ de pont en pont, et parlant d'autres choses que poème n'a souci de chanter, nous avancions et nous ; parvenus au milieu du cinquième, quand
Nous nous arrêtâmes pour voir l'autre crevasse de Malebolge et les autres vaines larmes, et je la vis singulièrement obscure.
Telle dans Tarsenal des Vénitiens bout en hiver la poix tenace pour radouber leurs bâtiments avariés
Sur lesquels ils ne peuvent naviguer; et, au lieu de ce qui est, celui-ci refait son bâtiment à neuf, celui-là calfate les côtes du naviie qui a fait plusieurs voyages;
Qui recogne à la proue, et qui à la poupe; l'un fait les rames, et l'autre tord les haubans ; un autre répare la misame et Tarlimon;
Telle, non par le feu, mais par la volonté divine, bouillait en bas une matière épaisse qui engluait le bord de toutes pails.
Je la voyais, mais je ne voyais sur elle que les bouillons que le bouillonnement soulevait, et elle se gonflait toute et retombait affaissée.
Tandis que, l'œil fixe, je regardais en bas, mon guide en me disant : « Prends garde ! prends gai^de ! » me tira à lui du lieu où jetais.
238 LÀ Divine COMÉDIC.
Alors je me tournai comme fait Thommô à qui il tarde de voir ce qu'i^doit fuir et qu'une peur subite énerve.
Et qui, pour voir, ne diffère pas de partir; et je vis derrière nous un diable noir venir en courant par le pont.
Oh! comme il était féroce d'aspect! et comme il me paraissait menaçant de gestes avec ses ailes ouvertes et si léger sur ses pieds!
Son épaule, pointue et élevée, était chargée d'un pécheur qu'il tenait agrippé par le nerf des pieds.
De notre pont, il dit : « 0 MalebrancheM voilà un des anciens de Santa-Zita*; mettez-le dessous^ que je retourne encore
» A cette terre qui en est bien fournie. Là tout homme est fripon, excepté Bonturo»; là, pour de l'argent, de non on vous fait oui. n
n le lança en bas, et par le dur rocher il s'en retourna, et jamais il n'y eut mâtin déchaîné plus ardent à poursuivre un voleur.
Le pécheur s'enfonça et remonta tout souillé; mais les démons, qui avaient le pont pour abri, crièrent : «Ici il ne s'agit plus de la sainte Face*,
» Ici on nage autrement que dans le Serchio*. Si donc tu ne veux pas de nos égratignures, ne ride pas la surface de la poix. »
Puis ils le harponnèrent avec plus de cent crocs, en disant : « 11 convient que tu danses ici à couvert, et si tu peux prévariquer, ce sera en cachette. »
Les cuisiniers ne font pas autrement enfoncer par leurs
> Halebranche, Griffes maudites. — C'est le nom gênerai des démoDS de la cioquième enceinte où sont pvnis ceux qai ont trafique de la justice , « lesquels, dit le vieux Grangier, ont griffes et ongles de lyon. >
* Santa-Zita, c'est-à-dire la ville de Lucques, où sainte Zita est honorée.
> Ironie contre ce Bonto Bonturi, de la famille dei Dati, qui passait pour rhonuM le plus vénal de toute U ville de Lucques.
* La sainte Face :image de Jésus-Christ, laquelle fit dcNicodcmc son disciple et i|«e tel Luequoii moatrart diM k«r église de Saiul-MartiD.
l'enfer, cbant XXI. 239
aides, avec dô longues fourchettes, les viandes dans la chaudière, pour qu'elles ne surnagent pas.
Le bon maître : « Afin qu'il ne paraisse j?as que tu sois ici, me dit-il, accroupis-toi derrière une roche qui te soit une protection;
» Et quelque offense qui me soit faite, ne crains rien, toi, car ce sont choses à moi connues pour avoir été une autre fois dans cette bagarre. »
Ensuite il acheva de traverser le pont, et, comme il atteignait la sixième rive, besoin lui fut d'avoir le front serein.
Avec cette fureur, avec cette impétuosité d'ouragan que mettent les chiens à s'élancer contre le pauvre qui, aussitôt, demande du secom^s là où il s'arrête.
Sortirent ceu^ de dessous ce pont, et ils tournèrent contre lui tous leurs crocs; mais il cria : « Que nul de vous ne s'en avise!
» Avant que votre fourche me prenne, que Tun de vous tienne à moi, qu'il m'écoute, et qu'il se demande ensuite s'il doit me pardonner. »
Tous ils criaient : « Va, Malacoda*! » C'est pourquoi un d'eux se mit en marche, et les autres se tinrent immobiles, et il s'avança en disant : « Qu'y a-t-il pour ton service?
— Crois-tu, Malacoda, que tu me verrais ici venu, dit mon maître, sain et sauf encore, malgré toutes vos armes,
» Sans la volonté divine et le destin propice? Laisse-moi aller, car dans le ciel on veut que je montre à un autre ce chemin sauvage. »
Alors l'arrogance du démon plia si fort, qu'il laissa tomber la fourche à ses pieds, et dit aux autres : a Or çà, qu!on ne le frappe pas. »
Et mon guide à moi : « 0 toi, qui te tiens tout tapi entre les rochers du pont, maintenant reviens à moi en toute assurance. »
C'est pourquoi je me mis en marche et vins à lui prompte-
» Çaeue maudite*
240 LA DivnŒ coiiéoife.
ment, et les diables se portèrent tous en avant, si Uen que je craignis qu'ils ne tinssent pas le pacte.
Et ainsi j'ai vu trembler autrefois ceux qui, par convention, sortaient de Caprona ^, en les voyant au milieu de tant d'ennemis.
Je m'approchai de toute ma personne tout près de mon guide, et je ne détournais pas les yeux de leur visage qui n'avait rien de bon.
Eux abaissaient leurs crocs : « Veux-tu que je le touche avec ce harpon? » disait un d'eux à un autre; et ils répondaient : « Oui, va, plante-le-lui ! »
Mais ce démon, qui tenait conversation avec mon guîde^ se tourna tout à coup, et dit : « Doucement, doucement^ Scarmiglione*! y>
Puis il nous dit : « Allez plus loin; par ce rocher vous ne pourrez, parce que la sixième arche gît au fond tout en débris.
» Et si pourtant vous voulez aller plus avant, prenez par cette côte escarpée; auprès est un autre pont qui sert de passage.
» Hier, cinq heures plus tard que l'heure présente, douze cent soixante-six ans ont été accomplis depuis qulci le chemin a été rompu'.
» J'envoie là plusieurs des miens pour regarder si nul ne met la tète à Tair; marchez avec eux, ils ne vous feront pas de mal.
» Allez en avant, Alichino *, et Calcabrina, conunença*
> Caprona, cb&tean des Pîsans, sur les bords do l'Arno, dont les Incquoit 1*4* taient rendus mallres et qu'ils rendirent ensuite par capitulation aux Pisans.
* Qui arrache les cheveux.
* Par suite d'un trerableuicnt de lerrc, an moment de la mort de Jcsns^hrist.
* Alichino f qui fait plier les autres, qui aliot inclinât t — Cagnanso, nH^cfaant chien ; — Barbariccia, qui a ia barbe hérissée ; — Libicoecoy désir ardent ; — DraghignMMt venin de dragon ; — Ciriatlo-Sannuto, croc de pourceau ; — Coin» hrina, qui foule la rosée, c'cst-è dire la grâce divine ; — Graf/iàcane, chien qui égratigne ; — Farfarelloj charlatan ; — Rubicantt, enflammé. Toutes ces explications sont de Landino, traduites par Grangier.
L*ETIFER. CHANT XXH. 2H
t-il à dire^ et toi aussi^ Cagnazzo; Barbariccia guidera la dizaiue.
» Que Libicocco vienne en outre, et Draghîgnazzo, Ciriatto aux grosses défenses^ et Grafûacane, et Farfarello^ et Rubicante le fou.
» Cherchez à l'enlour de la glu bouillante; que ceux-ci soient saufs Jusqu'à l'autre pont, qui tout entier encore va sur la fosse.
— 0 maître! qu'est-ce que je wis? dis-je; oh! si tu sais le chemin, allons seuls sans cette escorte; ce n'est pas moi qui la demande.
» Si tu es aussi prudent que de coutume, ne vois-tu pas qu'ils grincent des dents et que de leurs yeux ils nous menacent de mal?»
Et lui à moi : « Je ne veux pas que tu t'effrayes; laisseles grincer des dents à leur gré. Ils font cela pour les malheureux que tu vois bouillir. »
Ils se mirent en route par la chaussée de gauche; mais auparavant chacun d'eux avait serré sa langue entre ses dents en signe d'intelhgence avec leur chef.
Et celui-ci de son c. avait fait une trompette*.
CHANT XXII
Suite de la cinquième fosse. — Les poêles y trouvent Giampolo, NaTarrois, ministre du roi Tb haut, et qui trafiquait de ia faveur de son maître. — Ruse de Giam* polo pour échapper aux crocs des Démons. — Deux diables, en se battant, tombent dans la poix bouillante.
J'ai vu précédemment des cavaliers se mettre en matrche, et commencer le combat, et faire montre, et parfois battre en retraite ;
J'en ai vu faire des excursions sur votre terre , ô habi-
* Tout ce chant et le suivant rappellent l'enfer de Callot. Voici, dans toute son audace, rélcment grotesque qui accompagnait l'art do moyen ige.
242 LÀ Dimns comédie.
tants d'Àrezio! et y porter le ravage; j'ai tu lutter dam dei tournois et courir dans des joutes.
Tantôt au son des trompettes, tantôt au son des cloches, au bruit des tambours, sous les signaux des citadelles, avec tout l'appareil national et étranger.
Mais jamais, que je sache, si étrange instrument à vent ne fit mouvoir cavaliers ou piétons; jamais, sur terre ou dans les cieux, pareil fanal ne guida un navire.
Nous marchions avec les dix démons (ah! la terrible compagnie), mais à l'église avec les sahits, et avec les gloutons à la taverne.
Cependant mon attention était concentrée sur la poix pour voir tous les recoins de la fosse et ceux qui brûlaient dedans.
Comme les dauphins, lorsque, courbés en arc, ils sautent hors de l'eau, et font signe aux marins de songer à sauver leur bâtiment;
Ainsi, pour alléger leur souffrance, quelques-uns des damnés montraient le dos et le recachaient plus prompts que l'éclair.
Et comme dans un fossé les grenouilles tiennent la tête à fleur d'eau, cachant leurs pattes et le reste de leur corps.
Ainsi se tenaient de tous côtés les pécheurs; mais dès que s'approchait Barbariccia, vite ils rentraient dans la poix bouUiante.
Je vis, et mon cœur en frémit encore, un d'eux qui avait trop tardé, comme il arrive qu'une grenouille reste et que l'autre plonge.
Et Graffiacane, qui était le plus près de lui, l'accrocha par les cheveux tout englués de poix, et le tira dehors comme si c'était une loutre.
Je savais le nom de tous ces démons, pour les avoir remarqués lorsqu'ils furent choisis, et pour les avoir entendus se nommer entre eux.
a Rubicante, mets-lui ta fouixhe au dos et écorche-le, » criaient ensemble tous les maudits,
l'brfer. auHT un. 143
Et moi : « Maître^ sache^ si tu le peux^ quel est Tinfor^ tuné qui est tombé aux mains de ses ennemis. »
Mon guide s'approcha de lui et lui demanda d'où il était^ et celui-ci répondit : « Je suis né dans le royaume de Navarre^.
9 Ma mère me mit an service d'un seigneur; elle m'avait engendré d'un dissipateur qui avait détruit sa santé et sa fortune;
» Puis je devins le favori du bon roi Thibaut^ et je me mis à trafiquer des grâces^ crime dont Je porte la peine dans cette chaudière. »
Et Ciriatto^ à qui il sortait de chaque côté de la bouche une défense conmie à un sanglier^ lui ût sentir comme elle déchirait.
La souris était venue parmi de mauvais chats; mais Barbaricda renferma dans ses bras^ et dit : « Restez là^ tandis qoe je Tenfourche. »
Et il tourna la face vers mon maître : « Interroge-le encore^ dit-il^ si tu désires d'en savoir davantage avant qu'on le mette en pièces. y>
Mon guide : « Or donc, dis-moi, parmi les autres coupables plongés dans cette poix , en connais-tu qui soient Latins? i» Et lui : <( Je viens d'en quitter un
» Qui vécut voisin de l'Italie. Que ne suis-je encore caché cx)mme lui ! je ne craindrais ni ces griffes ni ces crocs. »
Et libicocco : « Nous en avons trop supporté, )> dit-il; et il lui prit le bras avec son harpon , et du coup il lui emporta tout l'avant-bras.
Draghignaszo voulut aussi le prendre par les jambes; mais leur décurion se retourna vers eux tous avec un re* gard furieux.
Lorsqu'ils se furent un peu apaisés, mon guide demanda sans retard à celui qui contemplait encore sa blessure :
« Quel est celui dont tu t'es si malhem'eusement sépaïc
Il lâ sommait Olampoio ou CiimpolOi
5^4 LA DIVmE COMÉDIE.
pour venir au bord? » Et il répondit : a Cest frère Gomîte*,
» Gouverneur de Gallura, vase d'iniquité, qui eut dans sa main les ennemis de son maître et ût de sorte qu'ils se louèrent tous de lui;
» Il prit leur or et les laissa libres, conmie il le dit luimême, et dans ses autres emplois il ne fut pas un médiocre^ mais im parfait prévaricateur.
» Avec lui converse souvent don Michel Sanche de Logodoro, et leurs langues ne se sentent jamais lasses de parler de la Sardaigne*.
» Hélas! voyez cet autre qui grince des dents. J'en dirais plus, mais j'ai peur qu'il ne s'apprête à me gratter la teigne. »
Et le grand chef des Démons se tourna vers Farfarello qui roulait les yeux, voulant frapper, et lui dit : <( Ole-toi de là, méchant oiseau!
— Si vous voulez ou voir ou entendre des Toscans ou des Lombards, recommença ensuite l'ombre effrayée, j'en ferai venir.
» Mais que les griffes cruelles se tiennent un peu à Fécart, afin qu'ils ne craignent pas leurs vengeances; et moi-même, m'asseyant dans ce lieu,
» Tout seul que je suis, j*en ferai venir sept, en sifflant comme c'est notre usage de faire lorsqu'un de nous met la tête dehors. »
A cette parole, Cagnazzo leva le museau, et, secouant la tête, dit : « Entendez-vous la malice qu'il a imaginée pour pouvoir rentrer dans l'étang? »
Alors l'ombre, qui avait des pièges en abondance, répondit : c( Je suis effectivement trop plein de malice quand j'expose mes compagnons à de plus grandes souffrances. »
Alichino ne résista pas; et, en opposition avec les autres,
■ Religieux sarde, qui trahit la confiaDCo de Nino ViscooU, goaYerneur pour les Pisans de Gallura, en Sardaigne ; il fut pendu.
* Michel Sanchc, séncchal de Logodoro, dont il devint seigneur, en séduisant Adélafia, Teuve de son ancien maître*
L ERFER. CHANT XXII. 245
il lui dit ! « Si tu te jettes dans la poix^ je ne te poursuivrai pas par derrière au galop.
9 Mais je battrai des ailes au-dessus. Nous te laissons la hauteur et la rive comme bouclier, afin de voir si, à toi seul, tu Taux plus que nous, yt
0 toi qui lis, tu verras un nouveau jeu. Chacun des Uémons tourna k tête de l'autre côté, et le premier de tous, celui qui était le plus récalcitrant.
Le Navarrois prit bien son temps; il posa les pkds i terre, et, se précipitant d'un seul bond, il se mit à l'abri de leurs mauvais desseins.
Chacun d'eux resta tout chagrin de sa sottise, mais surtout celui qui avait été la cause du malheur; c'est pourquoi il s'élança en s'écriant : « Je te tiens! n
Mais ce fut eu vain; ses ailes ne purent égaler en vitesse celles de la frayeur; l'un entra dans la poix, et, arrêté à la iorface, l'autre remonta en l'air.
Ainsi, quand le faucon s'approche, le canard s'enfonce tout à coup, et l'autre s'en retourne furieux et fatigué.
Calcabrina, irrité de se voir dupé, vola par derrière le démon, désirant ardemment que l'ombre en s'échappant lui fournit un motif de querelle.
Et quand le prévaricateur eut disparu, il tourna ses griCFes contre son compagnon et les lui enfonça dans le corps audessus même de Tctang.
Mais celui-ci, épervier de bonne race, joua des grifics aussi, et tous deux ils tombèrent au milieu de la poix bouillante.
La chaleur les sépara soudain; mais il n'y avait pas à se relever, leurs ailes étaient tout engluées.
Barbariccia mécontent, ainsi que les siens, en fit voler quatre de l'autre côté avec tous leurs haipons et en toute hâte.
Ils dcscendiient vers l'endroit désigné, et tendirent leurs crocs aux deux démons tombes dans la poix et qui étaient déjà à demi brûlés ;
Et nous, nous les laissâmes ainsi empêtrés.
CHANT XXIII
Sixième fosse da huitième cercle, on des Hypocrites. — Ils narclient courbes low une chape de plomb.— Les poètes y trouTent Getalnio et Lodertaigo de Besogne.
Seuls ^ en silence^ et sans escorte ^ nous marchions l'un devant l'autre^ comme vont par le chemin les Frères Mineurs.
La présente querelle me rappelait la fable d'Ésope > dam laquelle il a parlé de la grenouille et du rat.
Les deux particules mo et issa ne me semblaient pas avoir t)lus de rapport ensemble que n*en avaient avec la fable le commencement et la fin de cette rixe*.
Et comme une pensée sort d'une autre ^ de cette idée û en naquit une autre qui redoubla ma première crainte;
Je pensais ainsi : « Ces démons ont été joués à cause de nous^ et rinjure et les coups qu'ils ont reçus sont tels^ que je crois qu'ils souffrent beaucoup.
» Si la colère se joint à leur mauvais vouloir, ils nous poursuivront plus cruels que le chien qui mord le lièvre au collet. »
Déjà je sentais tout mon poil se hérisser de peur; je regardai en arrière avec attention, et je dis : ((Maître, si tu ne nous caches
» Toi et moi prompiement, j'ai peur des démons et des griffes maudites; nous les avons déjà derrière nous, et je me les figure tellement^ que je les entends déjà. »
Et lui : (( Si j'étais un verre doublé d'étain, je n'attirerais pas à moi ton image plus vite que je ne pénètre au dedans de ton âme;
y) En ce moment, tes pensées venaient à travers les miennes de la même façon et sous les mêmes traits, si bien que de nous deux j'ai pris un seul conseil.
* Mo et issûf deux mots lombards qui siguificût une même chose : comme en francaisi à priiint et mainlênanU
L*EMFER. CHANT XXIII. t47
1» Si la côte qui est à notre droite s'incline assez pour que nous puissions descendre dans l'autre fosse^ nous éviterons la chasse que tu t^imagines. »
A peine avait-il achevé de donner son avis^ que je vis venir les démons > les ailes étendues ^ déjà assez près pour vouloir nous saisir.
Mon guide me prit subitement^ comme une mère qui^ réveillée pat le bruit^ et voyant les flammes briller près d'elle,
Prend son fils dans ses bras^ et fuit, et ne s'arrête pas, plus occupa de lui que d'^e-même, et n'étant vêtue que d'une chemise.
bu haut de la chaussée, il se laissa glisser, en tournant le dos le long de la roche escarpée qui bouche un des côtés de l'autre cercle.
L'eau qui eourt dans un canal et va faire tourner la roue 4'un moulin n'est pas si rapide^ quand die approche des aubes de cette roue.
Que l'était dans cette fuite le maître qui me portait mr son cœur, comme son fils et non comme im compagnon.
A peine nos pieds eurent-ils touché le sol du profond «bhne, que les démons parurent au haut du roch^ audessus de nos têtes; mais je m'en souciais peu.
Car la haute Providence qui les avcdt placés là pour être les BEdnistres de la cinquième fosse, leur refusait à tous te pouvoir d'en sortir.
Là-bas nous trouvâmes une troupe d'âmes brillantes qui marchaient en tournant à pas très-lents, et qui pleuraient et semblaient remplies de douleurs et de fatigue;
Elles portaient des chapes garnies de capuchons bas qui tombaient devant les yeux, et taillées à la façon de celles que portent les moines de Cologne*;
' L'on faict un conte qu'il y eut un abbé à Cologne, lequel fui si ambitieux et Insolent, qu'il demanda permission au pape que sesmoynes pussent porter chapes dTescarlattc, ceintures, espérons, et estriers à cheval d'argent doré. Ce qii dë|4eut tant au pape, qu'il lui commanda qu'à l'advenir luy et ses moynes wen chapes noires et mal faicies) de ceintures et estriers de bois* (CrraiigM| '
A rextdrîeur ces chapes sont dorées, de sorte qu'elles éblouissent; mais à l'intérieur elles sont toutes de plomb et si lourdes, que celles de Frédéric sembleraient de paille ^
0 manteau fatigant pour Fétemité ! Nous tournâmes encore la main gauche et marchâmes avec ce» âmes, écoutant leurs tristes gémissements.
Mais, écrasés sous leiu- fardeau, ces malheureux marchaient si lentement, que nous changions de compagnon à chaque mouvement de hanche.
Or, je dis à mon guide : c( Tâche d'en trouver un dont on connaisse le nom et les actions, et porte en marchant l'oeil autour de toi. m
Et l'un d'eux, qui entendit le langage toscan, aîa derrière moi : « Anêtez vos pieds! vous qui courez si vite à travers l'air sombre;
)) Et toi, peut-être tu obtiendras de moi ce que tu demandes. » Aussitôt mon guide se tourna et dit : « Attends, et ensuite sur son pas règle le tien. »
Je m'arrêtai , et j'en vis deux qui montraient dans leurs regards grand désir d'être avec moi; mais leur fardeau et leur chemin étroit les retardaient.
Quand ils m'eurent joint, ils me regardèrent d'un œil louche et sans parler; puis ils se tournèrent l'un vers l'autre et se dirent :
(( Celui-ci paraît vivant au mouvement de sa gorge; et s'ils sont morts, par quel privilège vont-ils dégagés du pesant manteau? »
Puis ils me dirent : « 0 Toscan, qui es parvenu jusqu'au collège des tristes hypocrites, ne dédaigne pas de dire qui tu es. »
Et moi à eux : « Je suis né et j'ai pris croissance sur les bords du beau fleuve Arno, dans la grande ville', et j'ai ici le corps que j'ai toujours eu.
» Mais vous, à qui une douleur si grande distille sur les
'L'empereur Frcdcric H cufcrmait les coupables do lèsc-majcsté dans des chapes de plomb, et on les jetait ainsi sur des charbons ardeuts. » Florence.
l'enfer, chant xxin. 240
joues, qui êtes-vous? et quelle est sur vous la peine qui brille de tant d'éclat? »
Et l'un d'eux me répondit : « Ces chapes jaunes sont d'un plomb si lourd, qu'elles nous font craquer comme les poids font craquer les balances.
» Nous fûmes Frères Joyeux, et Bolonais. Je m'appelais Catalano, celui-ci Loderingo. Nous fûmes élus podestats par ta ville,
» Suivant sa coutume de choisir un homme neutre pour conserver sa paix, et nous sûmes bien la garder, comme on le voit encore près de Gardingo^ »
Et moi : « 0 frères, vos mauvais » Je n'en dis pas
davantage, car mes yeux rencontrèrent un homme crucifié en terre par trois pals*.
Aussitôt qu'il me vit , il se tordit sur lui-même en soufflant dans sa barbe avec force soupirs, et frère Catalano, qui s'en aperçut.
Me dit : « Ce transpercé que tu regardes persuada aux Pharisiens qu'il fallait qu'un homme souffrît le martyre pour le peuple.
» Il est couché nu en travers sur le chemin, comme tu vois, et il faut qu'il sente eombien pèse chacun de ceux qui passent.
» Son beau-père éprouve le même supplice dans cette fosse, ainsi que ceux du conseil qui furent, pour les Juifs, une semence de malheurs. »
' C'est le peuple qui, faisant allusion à la rie joyeuse des frères de Sainte-Marie, ordre chevaleresque tonde' par Urbain IV, mais dégénéré, leur donna le surnom de Frères Joyeux. — Deux de ces frères, Napoleone Catakno et Loderingo des Anderolo, avaient été nommés, en 1226, podestats de Florence ; après quelque temps d'une sage administration, ils se vendirent aux Guelfes, et brûlèrent les palais des Uberli, bâtis dans un quartier de la ville nommé le Gardingo.
* Selon le poëtc, Caïphe, son beau-père Ananias et tous ceux qui assistèrent au conseil où fut arrêtée la mort de Jésus-Christ, sont crucifiés en enfer. — Les paroles de Caïphe sont dans saint Jean : < Unus autem ex ipsity Caipha» nomine^ tum esset ponlifex anni illius, dixit eis : Vot nescitit quidquami nec cogilatis quia expeJit vobis ut unus moriatur homo pro popu'o, et non tota gent pcreut» > fCap. ZJ, T. 49 et 50.)
2S0 LÀ DinifE COIOÊD».
Je vis alora Virgile regarder avec ëtonnement celui qui était si honteusement étendu en croix dans l'étemel exil.
Puis il s'adressa au frère en ces termes : a Vous plairait-il de me dire si à droite il est quelque ouverture
» Par où nous puissions sortir tous deux sans coniraindie les anges noirs à nous tirer de cet abîme î »
Celui-ci répondit : « Plus près d'ici que tu n'espères s'élève un rocher qui part du grand cercle et traverse toutes les sombres vallées ;
» Mais il est rompu en cette partie et ne continue pas au-dessus d'elle. Vous pourrez gravhr les ruines qui gisent sur la pente et recouvrent le fond. i>
Mon guide resta uq peu la tête basse^ et dit : a Gomme il nous a trompés, celui qui enfourche les pécheurs ! »
Et le frère : « J'ai entendu conter à Bologne les nombreux vices du démon, et, entre autres vices, on l'accusait d'être trompeur et père du mensonge *. »
Alors mon guide s'éloigna à grands pas, le visage un peu troublé de colère. Je quittai ces coupables au lourd Gardeau,
En suivant les traces des pieds chéris.
CHANT XXIV
Septième fosse du kuitième cercle^ oa des Voleurs. » Ils sont piques pur d'korribles serpents. — Vanni Fucci de Pisloia. — Ses prédictions contre sa patrie et contre Florence.
Dans la partie de la jeune année oii le soleil trempe sa chevelure dans le Verseau, et où les nuits conunencentàne plus empiéter sur les jours ;
Lorsque la gelée imite sur la terre la couleur de sa blanche sœur, mais dure peu et modère sa rigueur;
Le villageois à qui manque le fourrage, se lève, regarde, et, voyant la campagne toute blanche, se frappe la hanche;
Puis il retourne à la maison, et çà et là se lamente, comme
» DIsboluLM mendax est et patcr noodacii. (S. J0.IN.} cap. vjjx, v. 44.)
L'EHFEB. chant XXIV. tSf
It malheureux qui ne sait plus que faire; puis il sort de nouveau et reprend espérance.
En voyant la face du monde changée en peu d'heures; alors il saisit sa houlette et chasse au dehors devant lui les troupeaux au pâturage.
De même le maître me remplit d'épouvante quand Je vis ion front se troubler; de même il mit bientôt l'emplâtre sur le mal;
Car, lorsque nous arrivâmes au pont rompu, mon guide se tourna vers moi avec le doux regard que je lui vis d^abord au pied de la montagne.
Il prit conseil en lui-même, et, après avoir bien regarde la ruine, il ouvrit les bras, me saisit.
Et, comme celui qui travaille, songe toujours dans son labeur à ce qu'il fera ensuite, de même en m'élevant sur la dme
D'une roche, mon maître en avisait une autre et me disait : « Accroche-toi d'abord à celle-ci, mais éprouve avant si, telle qu'elle est, elle peut te soutenir. »
Ce n'était pas un chemin fait pour des porteurs de chapes de plomb, puisque nous pouvions à peine, Virgile si léger et iiun qu'il soutenait, monter de pointe en pointe;
Et si la voie n'eût pas été plus courte de ce côté que de l'autre, je ne sais ce que serait devenu mon guide; quant à moi, j'eusse été vaincu de lassitude.
Mais comme Malebolge va toujours en pente vers l'ouverture du puits profond, chaque vallée que l'on parcourt
Présente toujours un côté qui s'élève et un autre qui descend. Enfin nous atteignîmes la pointe où se rompt la dernière pierre.
J'avais si peu d'haleine au poumon, quand je fus là-haut, que je ne pouvais aller plus avant ; aussi je dus m'asseoir à mon arrivée.
ce Maintenant il faut que tu jettes toute paresse, dit le mdlre; ce n'est pas en couchant sur la plume et le duvet qu'on arrive à la renommée *.
' passage iaii%é de i;,acaiD, PhartaUf IW. D^.
» Celui qui passe sa irie sans renommée laisse sur la terre une trace pareille à celle de la fum^ dans l'air et de Técume sur Teau.
» Or donc 9 lève-toi , dompte la fatigue avec Tesprit qui triomphe de toute lutte^ s'il ne se laisse pas accabler par le poids du corps.
» Il est une plus longue échelle à franclûr; il ne suffît pas d'avoir laissé ces pierres denière nous. Si tu m'entends, que cela te donne du courage. »
Je me levai alors, en me montrant plus rempli d'haleine que je ne m*en sentais, et en disant : « Va, je suis fort et hardi. »
Nous prîmes notre route sur le rocher qui était raboteux, étroit, difficile et plus âpre que celui d'avant.
Je marchais en parlant pour ne point paraître faible, lorsqu'une voix, partant de l'autre fosse, articula une parole peu distincte;
Je ne sais ce qu'elle dit, bien que je fusse sur le sommet de la voûte qui passait par là ; mais celui qui parlait pa* raissait ému de colère;
Je m'étais baissé; mais les yeux d*un vivant ne pouvaient atteindre le fond à travers l'obscurité, aussi je dis : « Maître, fais en sorte d'ai'river
» A l'autre cercle, et descendons ce mur; d'ici j'entends et je ne comprends pas; je vois et je ne distingue rien.
— Je le répondrai, dit-il, en t'accordant ce que tu souhaites : quand la demande est juste, il faut la satisfaire en silence. »
Nous descendîmes le pont du côté où il s'unit à la huitième rive, et alors je vis la fosse tout entière.
Et je vis là une effroyable masse de serpents, et de tant d'espèces différentes, que le souvenir m'en glace encore le sang.
Que la Libye et les sables ne se vantent plus de produire des chélydres, des jaculis, des phares, des hydres et des amphisbènes * ;
' pierre précieuse qui, selon l'opinion du temps, rendait invisible.
L*ENFEH, CHAIST XXIV. 233
Que toute l'Élhîopie el le pays qui est au-dessous de la mer Rouge n'élnlcnt plus les pestes et les monstres qui s'y engendrent :
A travers cette affreuse et cruelle quantité de reptiles couraient des gens nus et épouvantés, sans espoir d'uu asile ou de la pierre héliotrope;
Leurs mains étaient liées par demère avec des serpents, el ceux-ci, Tormant des nœuds par devant, leur fourraient dans les reins leurs queues et leiu^ têtes.
Et voilà qu*un de ces malheureux qui <?tait de notre côté fut piqué par un serpent^ k l'endroit où le col s'attache aux épaules.
Et, en aussi peu de temps qu'on écrit un 0 et un /% ce coupable s'enflamma, brûla et tomha réduit en cendre ^
Maïs a peine fut-il consumé à leiTe, que la cendi-e se ramassa d'elle-même, et refbi nia le corps tel qu'il était avant.
Ainsi les grands sages prétendent que le phéniï raeuii et renaît quand il est près de son cinquième siècle;
11 ne se nom rit ni d'herbes , ni de blé pendant sa vie, mais d'amomum et des pleurs de l'encens^ et le nard et la myri'he forment son dernier lit *.
Et tut un homme qui tombe, sans savoir comment, par la force d'un démon, ou par TefTet d'une élitinle maladive,
Quand il se relève , il est tout étonné de la grande angoisse qu'il a soulTerte^ regarde autour de lui, et soupire en rctçai'darit,
Tel élait le pécheur relevé devant nous. Oh ! combien est sévère la justice de Dieu, pour qu'elle fasse éclater sa vengeance par de tels coups !
Mon guide lui demanda ensuite qui il était, et il répondit : u Je suis tonibé de Toscane, il y a peu de temps, eu celle horritile fosse.
ïï La \K bestiale me plut et non la vie humaine, vi*ai mulet
i54 lA DITtNB COMÉDIE.
que je fus. le suis Vanni Fucci la brute, et Pistoia fut ma digne tanière. »
Et moi au guide : « Dis-lui de ne point bouger, et de* mande^lui quelle faute l'a précipité icî-bas. Je Tai yu homme de sang et de colère. »
Et le pécheur qui m'entendit ne se cacha pas; il se tourna attentif vers moi, et son visage fut couvert d'une triste honte.
Puis il dit : « Je suis plus désolé que tu m'aies trouvé dam cette misère que je ne le fus lorsque je fus arraché à la vie.
» Je ne puis te refuser ce que, tu demandes. Je suis ici-bas parce que j'ai volé dans la sacristie les beaux ornements,
» Et que j'ai accusé faussement un autre de ce crime ^ Mais, pour que tu ne te réjouisses pas de ma misère ^ â jamais tu sors de ces lieux sombres,
» Ouvre les oreilles à cette nouvelle, et écoute : Plstoia d'abord se purge des Noirs, puis Florence renouvelle ses citoyens et ses mœurs.
» Mars soulève, du val de la Magra, une vapeur qui, formant de sombres nuages, va, tempête impérieuse et terrible,
» Se déchaîner sur les champs de Picène, et là, le nuag9 éclatant soudain, anéantira tous les Blancs '.
» Et je l'ai dit parce que je veux te conlrister *, »
■ Tanni Fucci, arrête pour le vol des vates tacrés de PUtoie, eo aceasa le Mtaire VanDÎ deila Nona, chez lequel il les avait déposes. Celui-ci, victime de M complaisance, fut pendu.
' Picèue, où les Blancs furent vaincus et détruits par le marquis MareeUo 1 pina, qui commandait les Noirs. Ceci en 1301.
* Dante, du parti des Blancs, fut exilé.