I. EKFEH. ClIAM XXV
CHANT XXV
SuitP- dfl k feplième fosBC du liaîll^me cercle, nu <îes Voleurs cl tli?s Cominssion- Dakn!'s« — Le poëlR y rrîH^uutrc Cacus lous la forinc d'un ceut^JMre \ un tlfag'nii csl sur ses é|xiiilcâK — Hftncoiilre de quatre FlorcuUas, — TraHfefi>tTOaLton rlrauge que lubissenL d^u% Onibres.
En finissant ces paroles, le voleur éleva les donx mains en Tair et fit la figue en criant : « Prends, Dieu ! c'est pour toi. M
Mais soudain nn serpent, et depuis ce temps j'aime eeite race, s'enlaça autour de son col comme s'il lui avait dit : « Je ne vcnx pas que tu parles davantage, d
Un autre s'attacha à ses bras, et, les enveloppant pai* devant de ses nœuds^ les lia tellement, quMl n'était pas possible au damné de faire un seul mouvement,
« Ah ! Pistoie ! Pisloîe ! pourquoi ne pas te résotidi'e à l'incendier toi-mtoe jusqu'à ee que tu n'existes plus, puisque tes fils, de jour eu jour, avancent dans le mal !
i> Dans toîis les cercles obscurs de T en fer je n'ai pas \n d'esprit plus superbe devant Dieu, pas même celui qui tomba des mm^s de Thèbes *. »
Et le voleur s^enfuit sans plus dire un mot. Alors j'aperçus un centaure plein de ra^je qui venait en criant : <t Où est-il, où est-il, le stiperbe ? »
Je ne crois pas que les Maremmes contiennent antant de couleuvres qu'il et» portait sm^ sa cioupe jusqu'à l'endroit où commence la forme humaine;
Sur ses épaules, derrière la nuque, était place un dragon^ qui, les ailes ouvertes^ lançait des fianmaes couti^e quiconque approchait.
Mon maître dit : « Ce mousti'e est Cacus, qui, sous les roche 11 du mont Aventin, forma plus d'une fois un lac de »ang,
I Capwiée.
256 LA DIVIKE COMÉME.
» Il n'est pas avec ses frèi'es parce qu'il déroba frauduleusement le grand troupeau qui paissait dans son voisinage.
» Mais ses œuvres louches prirent fin sous la massue d*Hercule * qui le frappa de cent coups, et il n'en sentit pas la dixième partie. »
Tandis qu'il parlait , le centaure disparut : alors (rois esprits s'avancèrent au-dessous de nous, et nous ne les aper- ^:ûmes, mon guide et moi.
Que lorsqu'ils crièrent : « Qui êtes-vous î » C'est pourquoi notre entretien s'aiTÔta, et nous fixâmes sur eux notre attention.
Je ne les connaissais pas; mais il arriva, comme il arrive en plusieurs cas, que l'un d'eux vint à en nommer un autre,
Disant : « Cianfa', oii est-il resté? » Et moi, afin de rendre mon guide attentif, je me mis le doigt entre le nez et le menton.
Maintenant, 6 lecteur! si tu es lent à croire ce que je le dirai, ce ne sera pas merveille, car moi, qui l'ai vu, je le crois à peine.
Comme je tenais mes yeux levés sur ces esprits, un serpent à six pieds s'élança pai* devant sur l'un d'eux, et s'y attacha tout entier.
Avec les pieds du milieu il lui serra le ventre, de ceux du devant il prit les hras, puis il lui mordit les deux joues.
Allongeant ensuite ses pieds de deiTicre sur les cuisses, il lui passa la queue entre les deux jamhes, et la lui étendit par derrière le long des reins.
Jamais le lierre ne se lia à l'arbre autant que Thoriiblc bête, et ses membres s'entortillaient autom* du coupable.
Puis ces deux ôtres se fondirent ensemble, comme s'ils avaient été de cire chaude, et mêlèrent leurs couleurs si Men, que ni l'un ni l'autre ne paraissait ce qu'il était.
* Scmporque reccnli
CabAe tcpchal humuo, foribiisqne aflixa snperbis Ora virùm trirti pendebant pallida tabo.
[.EneiJ , I. Tiil.)
* Ciaiiru, de la raniillc des Donati, a Fl«;rcncc.
l'cRFEI. CS41IT ST. 257
^ ' Cést ainsi que Tardcur du feu produit sur un papier qui r- kdle une couleur tome qui n'est pas noire encore, mais qui
4p n'est plus blanche.
Lesdeux autres esprits regardaient, et chacun d'eux criait : f 0 Agnel ^, conune tu changes ! vois, tu n'es [dus ni un ni deux! »
' Déjà les deux fêtes n'en formaient plus qu'une, et en ce moDient apparaissaient deux figures mêlées dans la part ttiiqae où les deux étaient perdues.
Des quatre bras deux seulement restaient, les cuisses et les jambes, le yentre et le tronc devinrent des membres ^'aucun homme n'a vus.
Tout aspect primitif y fut eflacë, Timage perverse paraissait double et n'était pas un seul être, et, telle qu'eUe était, elle i^en allait à pas lents.
Comme le lézard sous la grande aideur des jours caniculaires, lorsqu'il change de buisson, semble un éclair s'il traverse la route.
Tel paraissait , en se dirigeant vers le ventre des deux antres esprits, un petit serpent enHanund, livide, et noir comme un grain de poivre.
n piqua l'un d'eux à cette partie du corps par où l'homme, avant de naître, puise son aJiment, et puis il tomba et resta étendu devant lui.
Le blessé le regarda sans rien dire ; immobile sur ses pieds, il bâillait, comme si le sommeil ou la fièvre l'eût assailli.
Et le serpent et lui se regardaient. L'un par la plaie, l'autre par la bouche, ils fumaient fort, et la fumée se rencontrait.
Qne Lucain se taise désormais, là où il raconte les misères de Sabellus et de Nasidius, et qu'il écoute attentivement ce que je décris.
Qu'Ovide se taise sur Cadmus et Aréthuse ; si, dans son poëme, il changea l'un eu sci-pent et l'autre en fontaine, je n'en suis point jaloux •.
* Agnel Brunelleschi, Florentin.
^ Voir dans la Pkarsale, I. a, la mort des soldats Sabellus et Nasidius, piques
258 LA vvnvE comÈDoL
Il ne transforma jamais deux natures vIshà-Tis Tune de Tautre, si bien que leurs formes fussent prêtée à édiODger sur-le-champ leur matière.
L'homme et le serpent se correspondirent de telle sorte, que le reptile fendit sa queue en foiu^che^ et que le Idessé resserra ses deux pieds.
Ses jambes et ses cuisses se rapprochèrent teHement, que bientôt la jointure ne laissait plus paraître aucune trace.
La queue fendue prenait la forme qui se perdait chei l'homme ; ici la peau s'amollissait, là elle devenait dure.
Je vis les bras de l'homme rentrer dans les aisselles, et les deux pieds de la bête, qui étaient courts, s'allonger autant que les bras du damné diminuaient.
Les pieds de derrière du serpent , se tordant ensemble, formèrent le membre que l'homme cache, et celui du coupable fit deux pieds.
Tandis que la fumée couvre l'un et l'autre d'une couleur nouvelle, et fait pousser sur le serpent le poil qu'elle enlève à rhomme.
L'un se dresse et l'autre tombe à terre, mais sans détourner leurs regards féroces sous lesquels chacun d'eux changeait de visage.
Celui qui était debout ramena son visage vers les tempes, et de l'excédant de chair qui vint là sortirent les oreilles qui surmontaient ses joues lisses;
Le superflu, qui ne tomba pas en arrière et s'y arrêta, servit à faire un nez, et grossit les lèvres autant qu'il convenait.
Celui qui rampait poussa son museau en avant, et retira ses oreilles dans sa tête, comme fait le limaçon de ses cornes.
La langue de l'homme, qu'il avait auparavant d'un seul morceau, et prompte à parler, se fendit; la langue fourchue . du serpent se referma, et la fumée s'arrêta.
L'âme qui était devenue bête s'enfuit en sifflant dans la vallée, et l'autre, en parlant, lui cracha dessus.
par des bcrpcols. — Dans Ovide, 1. m, la mélamorphose de Cadmus. — Dam Virgile, 1. Il de VÉnéid9t l'dpisode de Laocoon.
L*ERFEK. CHAirr XXVI. 2Î$9^
Puis^ tournant vers elle ses nouvelles épaules, elle dit : a Je veux que Buoso ^ rampe dans ce chemin comme je Tai fait, n
C'est ainsi que j'ai vu changer et s'échanger les natures dans la septième fosse ; que la nouveauté m'excuse si ma pdume n'est pas fleurie.
Quoique mes yeux fussent troublés et que mon esprit fût égarée ces ombres ne purent s'enfuir si bien cachées^ que je ne reconnusse
ihicdo Sdancato *; c'était le seul, des trois esjirits venus d'abord, qui ne fût pas changé;
L'autre était celui ^^ tu pleures, d GavUle ' l
CHANT XXVI
Buitiàme vaUce da huitième cercle, ou des Mauvais Conseillers. ~ Ils sont dans les flammes. — Ulysse raconte au poSte sa vie errante et sa Hiort.
R^ouis-toi, Florence; tu es si grande, que ton asile plane sur la terre et sur la mer, et que ton nom est répandu même au fond de l'enfer.
Parmi le» voleurs, j'ai trouvé cinq de tes citoyens ! Cela me fait honte et ne te fait pas grand honneur K
Si les songes du matin sont les plus véridiques, tu connaîtras dans peu ce que Prato et les autres te souhaitent.
Si le malheur t'avait déjà frappée, ce ne serait pas assez tôt; qu'il vienne donc puisqu'il doit venir; plus je deviendrai vieux, plus il me pèsera.
Nous partîmes, et, par le même escalier que les roches
* Buoso, Florentin, de la famille des Abbati.
'Puccio Sciancato, aussi Florentin.
'C'est messire Guercio Cavalcante, tuë par les habitants de OaTîlle, dans le val d'Arno. Les parents et amis de Cavalcante, irrités de cet assassinat, en tirèreai une vengeance éclatante, en massacrant plusieurs citoyens de dravil.e. (M.)
Les cinq citoyens de Florence sont : Cianfa, Donati', Agnello BrueUeedi^ * Buoso degli Abbati, Puccio Sciancato et Fraiiccsco Guercio Cavalcante*
260 LÀ DIVINE COMÉDIEJ
nous avaient fait pour descendie, mon guide remonta et m*entraina avec lui;
Et^ poursuivant la voie solitaire à travers les pointes et les pierres du rocher^ le pied ne se dégageait pas sans Taide de la main.
Alors je m*afQigeai, et je m'afflige encore quand je ramène ma mémoii*e vers ce que j'avais vu^ et je mets un frein à mon esprit,
Pour qu'il ne perde pas son guide, la vertu; et si une bonne étoile ou une meilleure influence m'adonne quelque bien, je ne veux pas moi-même me l'envier.
De même que dans la saison où celui qui éclaire le monde nous découvre plus longtemps sa face, le villageois qui se repose sur la colline,
A l'hemc où le cousin remplace la mouche , voit à ses pieds, dans le vallon , une foule de lucioles courir autour des vignes et des blés ;
De même je vis resplendir de flammes la septième fosse tout entière, aussitôt que je fus là où le fcmd apparaissait.
Et tel que celui que les ours aidèrent dans sa vengeance^ vit partir le char d'Élie, quand les chevaux montaient au ciel.
Si haut que l'œil, ne pouvant plus les suivre , ne distingua plus qu'une flamme légère s'élevant comme un faible nuage;
Ainsi dans le fond de la fosse se mouvait chaque flamme, qui renfermait chacune un péchem*, sans montrer son larcin.
Je me tins sur le pont pour considérer ce spectacle, et là,
' Le prophète Élisie'e. c Cumqae puèrent cl iocedentcs sermociDarentar, ecce cursus igncus et equi ignei diviierunl utrumqae; et asceudit Elias pcr turbinem in crelum.
» Ascendit autem in Beihel : cumqne asceuderct pcr vlam, pucri parvi ogrcssi suot de civilatc, et illudclNint ei, dicciilcs : Asccnde, calve ; asccnde, calvc.
> Qui cum respcsisset, vidil eos et nialcdixit cis in noinine Domini ; egre^ique lUDt duo ur^i de saitu, et laceraverunt ax eii quadragiuta duo pucros. > [Reg., I. ir, c. II.)
L'klVFEI. CBART XXTI. 2C<
si je D'avals {Mis saisi de la main un morceau de rocher, je serais tombé dans le gouffre, sans être licurtë.
Mon guide ^ qui me vit si attentif, dit : « Au dedans des feux sont des esprits : chacun est revêtu de la flamme qui l'embrase.
— O mon maître ! rdpoudis-jc, ta parole m*a rendu plus certain de ce que je vds, mais déjà je m'en étais avisé et je Toulais te le dire.
» Apprends-moi quelle est cette flamme qui se divise ait^essus de l'abirae comme celle du bûcher où furent mis fitéocle et son frère ^? »
U me répondit : « Là souffrent Ulysse et Diomède, soumis à la même vengeance pour s'être livrés à la même colère.
9 Dans cette flamme on pleure l'embûche du cheval de bms qui ouvrit la porte à toute la belle race des Romains.
» On y fleure Tai-tifice pour lequel Déidamia, toute morte qu'elle est, se plaint encore d'Achille, et on y porte la peine de l'enlèvement du Palladliun.
— S'ils peuvent parler du milieu de cette flamme, dis-je alors (o mon maître! je t'en prie^ et je t'en suppbe poiu* que ma prière en vaille mille],
» Permets-moi d'attendre que la double flamme soit arrivée jusqu'ici; vois comme, dans mon désir, je me penche vers elle. »
Et lui à moi : « Ta prière est digiie de louange, aussi je l'accueille, mais fais en sorte que ta langue se maintienne en repos ;
» Laisse-moi parler; j'ai compris ce que tu veux; mais peut-être ces pécheurs, parce qu'ils furent Grecs, dédaigneraient ton langage ? »
Loi*squc la flamme fut arrivée près de nous deux, et que le maître eut jugé le lieu et le moment favorables, je Fenlendis pailler en ces termes :
« 0 vous qui êtes deux dans le même feu, si j'ai bien
' Tremaérc cogi et novas advcrsa buslo
Pdlilur : exuodant diviso Ycrlicc flammae.
(Stage, Théb.)
mérité de vous pendant ma vie^ si j'ai mérité de tous peu ou beaucoup,
y> Quand j'ai écrit mon grand poème dans le monde ^ ne TOUS éloignez pas; mais que l'un de vous me dise où^ perdu par son courage, il est allé mourir. »
La pointe la plus élevée de l'antique flamme commença à se remuer en murmurant comme la flanune que le vent agite;
Ensuite, promenant çà et là sa cime, comme eût Dût une langue prête à parler, elle jeta des sons au dehors, et s'exprima ainsi ;
« Quand je parvins à me soustraire à Circé, qui m'avait retenu plus d'un an près de Gaëte, avant qu'Ënée eût nommé cet endroit*;
» Ni la douceur des baisers d'un fils, ni la piété due à un vieux père , ni l'amom* mutuel qui devait rendre heureuse Pénélope,
» Ne purent vaincre en moi le désu* d'explorer le monde et de connaître les vices et les vertus des humains.
» Je me hasardai sur la haute mer, seulement avec un vaisseau et la petite troupe qui ne m'abandonna pas.
» Je vis l'un et l'autre rivage jusqu'à VEspagne, jusqu'à Maroc, l'île de Sardaigne et les autres îles que la mer entoure et baigne de ses flots.
» Moi et mes compagnons, nous étions vieux et lourds quand nous arrivâmes à cette gorge étroite où Hercule posa les deux signaux
» Pour avertir l'homme de ne point passer outre. A ma droite je laissai Séville, à ma gauche j'avais laissé Ceuta.
» Alors je dis : a 0 frères ! ô vous qui , à travers cent mille dangei's, avez atteint l'Occident,
V Pour ce peu de temps qui vous reste à vivre, ne vous privez pas de visiter, par delà le soleil, ce monde sans battants.
* Du nom de sa Dourrice.
Tu qnoqnc litloribus Doslris, iGoeia luitrix,
iKlurnaro moriujM faiiiain, Caicta, dedisli. ;vir^Uu.)
l'enfer, chant xxYii. 263
it Pémei à Totre origine; vous n'avez pas été faits pour vivre comme des brutes, mais bien pour atteindre la vertu et la science. )>
» Par cette courte harangue, je rendis mes compagnons si ardents à poursuivre leur voyage, qu*à peine ensuite j'aurais pu les retenir.
» Et, tournant notre poupe au levant, nous" fîmes, de nos rames, des ailes à notre vol insensé, et de plus en plus nous avançâmes vers la gauche.
D Déjà la nuit voyait briller toutes les étoiles de l'autre pôle, et le nôtre était si bas, qu'il paraissait à peine audessus du sol marin.
)) Cinq fois la lumière de la lune s*était éteinte et rallu* mée depuis que nous étions entrés dans cette grande mer,
» Quand nous apparut une montagne que la distance rendait obscure, et qui me semblait la plus haute que j'eusse encore vue*;
m Nous nous réjouimes^, mais notre joie bientôt se chan* gea en plaintes; de cette terre nouvelle s'éleva un tour« billon qui frappa la proue du vaisseau ;
» Trois fois il fit tourner le navire avec toute l'eau, puis à la quatrième, il mit la poupe en haut, la proue en bas, et comme il plut à l'autre',
)> Jusqu'au moment oii la mer se referma sur nous. »
CHANT XXVIl.
Suite* i— Le comte Guido de Montefeltro,
Déjà la flamme* s'était redressée et devenait immobile
* Selon les plas anciens commentateurs, Dante désigne le Purgatoire par cette montagne, au-dessus de laquelle se trouve le Paradis terrestre. — Selon les plus n^cents, il entend YAtlàntide de Platon, on l'Amérique»
» A l'autre, c'est-à-dire à Dieu.
La flamme renfermant Ulysse cl Diomède,
t64 LA DrvniE
sans phis parler, et déjà elle s'éloignait de nom avec k | mission du doux poète.
Lorsqu'une autre, qui Tenait derrière^ ine flt touractflj yeux yers sa pointe, par le bruit oonlVis qtii s'en t' ~
Semblable au taureau de Sicile qui, jetant pour [ mugissement (et cela fut bien juste} le cri de foimkr^ ratait traTailté avec sa lime S
Mugissait par la voix des malbeureux qu'on y i comme si son corps d'airain eût été réellement travi la douleur;
La parole de l'esprit contenu dans cette flamme, i dès le principe, et ne trouvant pas dlssue, se i en un bruit pareil à celui du feu.
Mais enfin, lorsqu'elle eut réussi à se frayer un < par la pointe, en lui donnant ce mouvement que la 1 lui avait donné au passage.
Nous entendîmes ces mots : oc 0 toi, à qui je m'ad et qui parlais à l'instant le langage kwiibard, en d « Maintenant^ va-t'en^ je n'ai plus à ^interroger; »
» Quoique je sois anîvé peut-être un peu tard, ne relM pas de causer avec moi; tu vois que j'y consens, moi, et cependant je biiile*.
)) Si tu viens de tomber dans ce monde sans lumike ds la douce terre latine où j'ai conmiis toutes mes fautes,
» Dis-moi : les Romagnols ont-ils la pi.ix ou la guerre? car je suis né dans les montagnes placéei^ entre Urbin et celles où jaillit le Tibre. »
J'écoutais encore, attentif et le front bais&é, lorsque mon guide me toucha le côté , en disant : <c Parle , toi , c'est un Latin. )>
Et moi, qui avais déjà la réponse prête, je commençai ainsi sans tarder : n 0 âme qui te caches là-dessous,
» Ta Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre dans te
* L'AthcDîen Përille fut le premier enfermé dans le taureau il*airaln inrcaKfpQr lai pour Plialaris, tyran de Sicile.
* Ccl esprit i|iii parle dans les flammes est le comte Guido du Mouli'feltrOi
l'eîçfer. chatît xxvn. 2Ca
cœur de ses tyrans: toutefois je n'y ai pas laissé de guerre manifeste;
» Ravenne est ce qu*el1e était il y a bien des années; Faigle de Polenta en ist fait son repaire , et couvre encore Cervia de ses ailes*.
» La terre qui soutint la longue épreuve, et qui porte des monceaux sanglants de cadavres français, se retrouve dans la puissance des griffes vertes'.
» Le vieux dogue et le jeune mâtin de Verruchio, qui mirent à mal Montagna, régnent là où ils ont accoutumé d'ensanglanter leurs dents '.
» La cité de Lamone et la cité de Santemo sont gouvernées pai* le lionceau au nid blanc qui change de parti de l'été à r hiver*.
» Et la cité dont le Savio baigne les flancs<^, de même qu'elle est située entre plaine et montagne, vit de même entre la liberté et la tymnnie.
» El toi, maintenant, je t'en prie, qui es-tu? Ne sois pas plus dur qu'on ne l'a été à ton égai^d, et que ton nom étende sa place dans le monde. »
Lorsque le feu eut un peu rugi à sa manière, il agita sa pointe aiguë çà et là, et puis il poussa ce souffle :
« Si je croyais répondre à un être qui dût retourner sur la terre, cette flamme resterait à l'instant en repos.
)> Mais puisque jamais, si ce qu'on dit est vrai, aucuu vivant ne sort de ce gouffre sans craindre l'infamie, je te réponds :
■ L'aigle de Polenta est Guido Novello da Polenta, qui portait dans ses armes un aigle d'argent et de gueules, au champ d'or et d'azur.
' Du lion vert, que Siuibaido Ordclatli, seigneur de Forli, portail dans ses armes. La Tille de Forli avait repoussé avec de grandes perles une troupe de Français qui ravaicnt assiégée par ordre de Martin IV.
' Le vieux dogue est Malatcsta le père, seigneur de Rimini ; le jpune raàlin de Verruchio, Malatesta le iils, ou Malalestino, possesseur du chftteau de ce nom; Montagna, chef du parti des Gibelins à Rimini, que Malatesta le lits avait mis à mort.
* La cité de Faenza, près du Lamone, et la cité d'Tmmola, près du Santerno, sont gouvernées par le Mainardo Pagani, qui porte d'argent au lion d'azur.
» Ceséne.
266 LA DIVIKE COMÉDIE.
» Je fus homme d'armes et ensuite cordelier : je crus m'amender en prenant le cordon * ; et certes j'aurais pu le croire en toute assurance^
)> Si le grand prêtre', à qui je 'souhaite malheur , ne m'eût replongé dans mes premières fautes. Je veux que tu saches comment et pourquoi,
» Tant que j'eus la foime d'os et de chair que ma mère me donna, mes œuvres ne furent pas d'un lion, mais d'un renard.
» Je connus toutes les ruses, toutes les voies couvertes ; et je pratiquai l'art de la fraude si hien, que jusqu'aux limites de la terre mon nom résonna.
)) Mais quand je me vis arrivé à cet âge où chacun devrait baisser la voile et rouler les cordages,
» Ce qui me plaisait auparavant me déplut alors, et je m'abandonnai au repentir; en confessant mes fautes^ ahl malheureux ! j'aurais fait mon salut î
» Le prince des nouveaux Pharisiens* était en guerre près de Latran ^, et non avec les Sarrasins et les juifs,
» ( Car chacun de ses ennemis était chrétien , et aucun d'eux n'avait été conquérir la ville d'Acre, ou commercer sur la terre du Soudan. )
» Ce pontife ne considéra en lui-même ni le suprême ministère, ni les ordres sacrés; il ne vit pas non plus eu moi le cordon qui rendait alors plus maigres ceux qui le portaient;
)) Mais, comme Constantin, dans les montagnes de So« ractc , pria Sylvestre de le guérir de la lèpre , de même il me pria
)) De le guérir de sa fièvre orgueilleuse; il me demanda conseil, et moi je me tus, parce que ses paroles me parais^ saient insph-éos par l'ivresse.
• Sur la fin de sa vie, Guido de Monterelkro prit l'habit des Franciscains, an wtm vent d'Assise où il mourut.
• Bouiface VUI.
* Encore Boniface VIII.
* Avec 1rs Colonna,
l'enfer, chant xxvii. -2^
» Après il ajouta : « Délivre ton cœur de tout soupçon , je t'absous d'avance ; enseigne-moi à faire tomber à terre les murs de Palestrina *.
y> Je puis ouvrir et fermer le ciel, comme tu le sais, car je possède les deux clefs dont mon prédécesseur ne sut pas l'usage. ))
y> Ces graves arguments me frappèrent, et, pensant qu'il valait mieux parler que me taire, je dis : « 0 mon père! puisque tu me laves
» Du péché où je vais tomber , écoule : promettre beaucoup et tenir peu te fera triompher sur ton siège sublime. »
» A ma mort, François* vint pour me réclamer ; mais un des noirs chéinibhis lui dit : « Tu ne peux l'emporter; ne me fais pas tort.
» 11 doit venir en bas parmi mes damnés; car il a donné un conseil frauduleux : depuis ce jour je le tiens aux cheveux.
» On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas; il est impossible de vouloir le péché et de s'en repentir à la fois : la contradiction ne le permet pas. »
» Oh! que je fus malheureux quand il me saisît, en disant : « Peut-être ne pensais4u pas que je fusse logicien? »
m II me porta à Mi nos ; ce juge tordit huit fois sa queue autour de ses flancs durs, et puis avec grande rage il la mordit, et cria :
(( Celui-ci est un des coupables que le feu emporte, n Voilà pourquoi je suis perdu dans le gouffre où tu me vois, et pourquoi je gémis de porter un tel vêtement. »
Quand il eut achevé son dire, la flamme plaintive s'éloigna en tordant et en agitant sa cime aiguë.
Nous passâmes outie, mon guide et moi, et nous atteignîmes, au bout du rocher, l'autre arche qui couvre la fosse où Ton fait porter la peine
A ceux qui se sont chargé la conscience en excitant la discorde.
* Palestrina apparlenait aux Colonna.
* S. François vint réclamer GulJo qui e'iail Franciscaioa
CHANT XXVIII
NeuTicmc vallcc du huiliorac cercle, on des Fauteurs de Scandale, de Sclntmesel d'IIdréfies. — Ils sont sans cesse tailladés par l'épée d'an déoBon. — Dante y observe le supplice de Mahomet, Aly, Pierre de MedicÏDa, Hosca et Bertrand de Born.
Qui pourrait jamais, même avec des paroles libres des gènes de la poésie , même en y reycnant à plusieurs fois, dire tout le sang et les plaies que je vis alors?
Certes, il n'est pas de langue parmi nous qui puisse, sans faiblir, exprimer ce que Tesprit a peine à comprendre.
Que Ton rassemble à la fois ceux qui répandirent leur sang dans les plaines de la Fouille, si disputées à la Fortune,
En combattant les Romains dans cette longue guerre où il se fit, comme récrit Titc-Livc, qui ne se trompe pas, une si grande moisson d'anneaux;
Ceux qui, pour s'être armés contre Robert Guiscard, sentirent la douleur des grands coups S et ceux enfin dont on recueille encore les os
Tant à Cepperano, oîi chaque Apulien fut traître», que dans le val de Tagliacozzo, oii le vieil AUard vainquit sans armes'.
Tous ces membres tronqués et percés ne sauraient égaler Taspcct épouvantable de la neuvième fosse.
Jamais on ne verra une tonne ou une douve percée comme un esprit que je vis fendu depuis le menton jusque sous le ventre;
Ses boyaux pendaient sur ses jambes; on voyait le cœur en mouvement, et le triste sac oii la fiente humaine se fait de ce que Ton avale.
• Robert Guiscard, frère de Richard, duc de Normandie, qui s'empara de la Fouille et de la Caiabre ; il mourut en 1085.
« Les habitants lâchèrent dans l'action leur souverain Maiufroy, qui combattait Charles d'Anjou.
» Le vieil AUard elail un chevalier français revenant de la Tcrre-Saiulc ; le doc d'Anjou lui dut la victoire qu'il remporta sur Conradin.
l'cifee. CHAirr xxvm. 269
Tandis que je le considérais avec attention, il me regarda, et de ses mains s*entr'ouvrant la poitrine, il me dit : « Vois comme je me déchire !
» Vois comme Mahomet est estropié; devant moi marche Aly, tout en pleurs, le yisage ouvert depuis le menton jus- ^'au crâne ^
* Tous les autres que tu aperçois ici ont été vivants; et, pour avoir semé le scandale et le schisme sur terre, ils sont fendus ainsi.
* Un diable est là derrière qui nous frappe ainsi cruellement, remettant sous le tranchant de son épée chacun de cette troupe,
» Quand nous avons fini le tour du chemin des pleurs, parce que nos blessures sont refermées lorsque nous reparaissons devant lui.
» Mais toi, qui es-tu, toi qui restes là-haut sur le rocher, peut-être pour aller plus tai'd au supplice que t'ont mérité tes propres accusations?
— Celui-ci n'est pas encore mort, et n'est pas conduit aux tourments par sa faute, répondit mon maître; il est amené ici pour connaître tous les supplices.
n Moi qui suis mort, je suis chargé de le promener de cercle en cercle par tout l'Enfer; et cela est vrai comme je parle. »
A ces mots, plus de cent damnés s'aiTêtèrent dans la fosse pour me regarder, et de surprise oublièrent leur tourment.
« Toi qui peut-être reverras dans peu le soleil, dis à Fm Bolcino que, s'il ne veut pas venir me joindre ici bientôt,
» 11 fiasse provision de vivres, et ne se laisse pas entom-er par la neige; car, sans la famine et la neige, le Novarais pourrait difficilement le vaincre*. »
* AIt, cousin de Mahomet.
* Frère Dolcino prêchait, en 1305, dans les montagnes de Novarc, la commanauld des femmes et des biens. Il arait réuni plus de trois mille sectaires. Poursuivi l>ar les troupes de l'évëque de Bénëvcnt, ii fut pris avec sa femme Marguerite, et hrftlé vif avec elle dans la vjlli» de Novare. Leur courage dans les supplices ftil Ik-roique.
t70 Lk wtm cmisfiBU' :^^^-
Après avoir levé le pied pour Vâoigper, IhlimiiPt ces paroles; puis il l'aUraigea et partit
Un autre ^ dont la gorge était peroée« le neg ooq^jl qu'aux sourcils^ et qui n'avait plus qu'une 0rcfflk«
Étant resté à me regarder, plein à'êUwfeaiaA gtm] autres esprits, ouvrit devant eux le trou de sa boQciv I vermeille de sang,
E^il dit : « 0 toi, qd'aucune fauté n'amfaie icl|tB|^J j'ai vu là-tiaut, sur la terre latine, à moins fuNi;. | grande ressemblance ne me trompe,
» Souviens-toi de Kérre de Hedidna^, si in : jamais dans la douce plaine qui descend de Terodli à.| cabo,
» Fais savoir aux deux meideurs de Fanq, à i . Guido, et aussi à Angiolello, que, si la jjirMàoa tSfii vaine en ces lieux,
» Us seront précipités d'une barque, et no^és piiii di li Gattolica, par la trahison d*un tyran félon*.
9 De l'île de Chypre à 111e de Majorque, Neptune tfa j^ mais vu commetti*e un si grand crime par les foilnns on la race des Grecs.
» Ce traître, qui ne voit qu'avec un œil et qui gouvame la terre, oîi, tel qui est ici près de moi, il voudrait n'avoir Jamais dté,
(( Les appellera à une conférence avec lui, et puis fera si bien, que vœux et prières n'auront pas besoin d'agir contre le vent de Focara '. »
Et moi, je lui répondis : « Indique-moi, si tu veux que je parle de toi là-haut, quel est celui à qui l'aspect de ce pays lut si amer. »
Alors il porta la main à la mâchoire d'un de ses oompi-
* Mcdicina tirait son Dom de Medieinaj terre dans 'e Bolonais. C'est nn inUigi"* •
qui seau la division entre le peupli et les gcntilsbommes bolonais, ks seif«l«> 1
de Ra^enne et de Bioaini. (H.) f
' HalatesU, tyran de Rioiini. j
> C'est-à-dire, ils n'auront plus à redouter le vent qui tombe dè'b aoihi«<* l
Focara« i
L'civm. CHAUT xxTin.' S71
^gnoMy et lui onrrit la bouche en criant : « Le Toflà ; mais à ne parle pas. »
Cétait celui qui^ chassé de Rome^ étouffa le doute au OBur de César, en affirmant que, pour l'homme préparé, fl est toujours dangereux d'attendre ^
Oh ! comme il me paraissait épouvanté, avec sa langue Innchée dans le gosier, ce Curion qui fut si hardi à parler !
Un autre, qui avait les deux mains tronquées, levait ses Mignons dans Tair sombre, tant que le sang qui coulait d'en haut lui faisait la Agure toute noire.
Et criait : « Tu te souviendras aussi de Mosca* ; hélas ! cM moi qui dis : « Une chose faite doit avoir sa fin. n De se mot germa le malheur de la Toscane ;
— Et la mort de toute ta race ! w ajoutai-je. Lui, alors, artasHmt douleurs sur douleurs, s'éloigna comme une perseme en démence.
Moi, je continuai de regarder la bande infernale ; alors je vis ce que je n'oserais conter sans autre témoignage.
Si je n'étais rassuré par la conscience, cette bonne compagne, qui, sous l'armure de sa pureté, fortifie tant le cœur de rhomme ;
Je vis celles, et il me semble encore que je le vois, un corps sans tête marcher aussi bien que marchait le reste du triste troupeau,
n tenait à la main sa tête coupée, suspendue par les cheveux, en guise de lanterne, et elle nous regardait, et disait : tt Hélas ! »
* Carion, chassé da sénat comme ami de César, alla le rejoindre et le di'cida à piiBer le Rubicon r
Toile moras, noctUt semper differre paratis.
(Luc, l*har8.f 1. Tiii.)
* Buondelnionle avait promis d'cpouscr une fille de ta maison des Amidei, quand tovi à coup il épousa une Donati. — Ce chaugemeut subit excita les plaintes des Amidei : les Uberti et les Lamberti se joignirent à eux pour punir Buundcluioute. ï-es plus anciens voulaient qu'on se conduisit avec prudence ; mais Mosca, bouil- Unt de colère, conseilla de tuer à l'heure même Buondelmonte, auquel H porta lAusienrs coups de poignard. Cette tragédie enfanta toutes les discussions qui tra- >;ûUcrcnt la république de Florence* (M.)
272 LA DnmiB cotffaip
Le corps se faisait de luinooème une limpe; flt étaM|F deux en un, et un en deux : comment cela peut ètie,aiÉb là le sait qui est le maître et le Tengeur.
Quand U fut arrivé juste au pied du pont, A âevt bras ayec toute sa tête pour approcher de nooi sa panlB^.ir
Qui fut celle-d : « Vois mou tourment cruel, ik qâ^ respirant yas visitant les morts, ycms s'il est un pins gnml' supplice que le mien.
» Et pour que tu portes de moi des noayelles, sacbs^p je fus Bertrand de Bom, celui qui donna de maimiscaii* scils au roi Jean ^.
» Tarmai le père et le fils Tun ooi^re l'autre; pliel n'excita pas, par de plus méchants Aignyli^nn^ contre David.
» Pour avoir diviés ceux que la nature ayaitunis^ je ports ma tête séparée, héias ! de son principe, qui reste dans ce tronc.
D Ainsi s'observe en moi la loi du talion. »
CHANT XXIX
Dixième et dernière fosse du huitième cercle, ou des Charlatans et des — Ils soDt couverts de lèpres. — GrafToliiio d'Arezzo et Gapocchio de
Cette foule innombrable et ces divers supplices avai^ tellement enivré mes yeux , que j'aurais désiré m'arrêter pour pleurer.
Mais Virgile me dit : (( Que regardes-tu donc? pourquoi ta vue s'obstine-t-elie à contempler là-bas ces ombres tristes et mutilées?
)) Tu n'as pas fait cela dans les autres fosses : si tu es-
* Beriraod de Boru, vicomte de Hautclort, en Gascogne, à ta fio du d tiède, fit révolter Jean, quatrième fils de Henri II, roi d'Angleterre, contie mi pre.
L^FEK. CHA!IT XUl. 273
pères compter ces âmes^ pense que la valLée a vingt-deux milles de tour.
» Et déjà la lune est sous nos pieds. Le temps qui nous a été accordé est bien court désormais^ et tu verras bien d*autres choses que tu n'imagines pas.
— Si tu avais été attentif, répondis-je, à la cause qui me fiiisait regarder^ peut-être m'aurais-tu permis de ni'arrôter encore, y»
Mon guide s'éloignait déjà, et je le suivais tout en lui répondant; et j'ajoutai : a Dans ce gouffre,
» Où je tenais les yeux fixés, je crois qu'un des esprits de mon sang pleure sa faute, qui , là-bas, lui coûte si cher. >»
Alors le maître me dit : a N'attendris pas plus longtemps ta pensée sur cet esprit ; songe à autre chose, et que, lui, il reste où il est.
» Je Tai vu au pied du pont te montrer et te menacer vivement du doigt, et je Tai ouï nommer Geri del Bello^
i> Mais tu étais alors tellement occupé de celui qui gouverna Hàutefort, que tu n'as regardé en cet endroit qu'après qu'il était parti'.
— O mon guide! sa mort violente, qui n'a encore été vengée, répondls-je, par aucun de nous, complices de la honte,
p Voilà ce qui le rend si dédaigneux; voilà pourquoi il s'en est allé sans me parler, je le suppose; et son action me le rend encore plus cher. »
Nous parlâmes ainsi jusqu'au premier endroit d'où l'on découvrii-ait du roc l'autre vallée jusqu'au fond, s'il y avait plus de clarté.
Quand nous fûmes aiTivés au-dessus de ce dernier cloître de Malebolge, de manière que les habitants pouvaient paraître à nos yeux,
Divers cris lamentables, dont la pitié faisait autant de
* Geri del Bcllo, parent da Dante du côté roatcrocl, fut tné par un des Saccliotli. Sa mort ne fut vengée que trente ans après par Cionc del Beilo, sun neveu. 'Bertrand de Born, gouverneur de Haulcfort.
Î74 tk hmm
flèdies de fer, me peroërent le cœv, de Mcte qœ je#] couvris les oreilles avec les mains. 'ir [
Si, dans le mou qui sépare Jidllet el septemliit» lail pitaux de Yaldichiana^ et tes malades det ]
la Sardaigne,
Étaient réunis dans one séide fosie^ cescfaltiBii fade de douleurs comme celui que je lis.
Il sortait de ce gouffre une puanteur pareille à < s'échappe des membres gangrenés.
Nous descendîmes à main gauche, sur le dernier 1 ce long rocher, et alors mon regard pénétra plos tIv
Jusqu'au fond de ce gouff^, où la Justke iDMmi ministre du Très-Haut, punit les fluissBires qu'elle ft éà gistrés.
Je ne crois pas que le peuple d'Égine, malade tout àtf lorsque l'dr fut tellement rempli de y4)eiirs maliglMS,
Que les animaux, jusqu'au plus petit Ter, périreni lu et que les nations antiques, selon que les poètes en «nlMk ' moigné.
Se renouvelèrent par la semence des fourmis, fét ntf triste à voir que l'étaient dans celte obscure vallée ces esprits languissants en différents monceaux*.
L'un gisait sur le ventre, l'autre sur les épaules de «m vmsin; cet autre rampait à quatre pattes à travers le triste chemin;
Nous marchions pas à pas sans parler, regardant et éom^ tant ces malades, qui ne pouvaient soulever leur corps.
J*en vis deux assis, et appuyés l'un sur l'autre, comns on appuie, pour les chauffer, tourtière sur tourtière, et qii étaient, de la tête aux pieds, maculés de croûtes.
Et je n'ai jamais vu de valet, attendu par son maître oo veillant malgré lui, promener l'étrille aussi vite
* Celte vallëe, dont le nom vient du marais Chiana, est située entre Areao, Cortone, Cbiusi et Blontepulciano.
* Les Marcmmes s%'tendeDt de Pise à Sienne.
> Son le règne d'Éaque, fils de Ju(>iier, lequel repeupla nie en chaBccwlIif fourmis en hommes. D'où leur nom do Hyrmidons.
L'mm. ciAirr xin. tn
Que chacune de ces ombres promenait sur elle , sans relâche^ la morsure de ses ongles, pour calmer la terrible xige de ces démangeaisons^ contre lesquelles il n'y avait pas 4e secours.
Elles arrachaient aTcc leurs ongles les croûtes de la lèpre^ «omme le couteau arrache les écailles du scare ou celles , llni larges encore, d'un autre poisson.
« 0 toi, qui défais les mailles de ta peau avec tes doigts, dit mon guide à Tune d'elles, et qui en fais comme des te-
» Dis-moi s'il y a quelque Latin parmi ceux qui sont ici, et puisse ton ongle suffire éternellement à ce labeur!
— Nous sommes Latins, nous deux que tu vois si déformés, répondit l'un en pleurant; mais qui es-tu, toi qui nous interroges? »
Mon guide répondit : a Je suis un esprit descendu avec ce vivant, de degré en degré, et je suis chargé de lui montrer l'Enfer. »
Les deux ombres alors rompent leur appui commun, et chacune en tremblant se retourne vers moi, avec d'autres encore qui avaient entendu par contre-coup.
Le bon maître alors se mit tout contre moi, en me digant : a Dis-leur ce que tu veux; » et moi, je commençai, puisqu'il le permettait :
tt Que votre souvenir ne s'eflTace pas dans le monde qu'habite d'abord l'âme humaine, mais qu'il vive sous plusieurs Boleils !
» Dites-moi qui vous êtes et de quelle nation; que ce supplice honteux et insupportable ne vous empêche pas de vous ouvrir à moi.
— Je suis d'Arczzo, répondit une de ces ombres; Albert de Sienne me fit jeter au feu. Mais ce n'est pas la cause de ma mort qui m'a conduit ici.
)) 11 est vrai qu'en lui parlant, je lui dis par plaisanterie : « Je saurais m'enlever en l'air et voler; » et lui, homme de peu de sens et curieux,
ï) Voulut que je lui montrasse cet art, et, parce que je
276 LA DIVINE COMÉDIB. .
n'en Os pas un Dddale^ il me fit brûler par celui qui le tenait pour son fils^
» C'est pour m'être servi de Talchimie dans le monde , que j'ai été condamné à souffrir dans le dernier des dix cercles par Minos, à qui il n'est pas permis de faillir. »
Et je dis au poète : « Fut-il jamais une nation plus vaine que la nation siennoise? Non certes^ pas même la nation française. »
Alors l'autre lépreux^ qui m'avait entendu , répondit à mes paroles : <c Otes-en Stricca^ qui sut faire des dépenses si modérées*,
» Et Nicolo, qui découvrit le premier l'usage luxueux du clou de girofle dans le jardin où germe cette graine ;
D Otes-en encore la société dans laquelle Caccia d'Asciano dissipa ses vignes et ses bois , et l'Abbagliato montra son bon sens.
»> Mais pour que tu saches qui te seconde ainsi contre les Siennois, diiige vers moi tes yeux de manière que ma figure te réponde.
n Tu verras que je suis l'ombre de Gapocchio, qui falsifia les mélaux à l'aide de l'alchimie, et tu dois te souvenir, si je t'ai bien envisagé ',
» Que je fus un bon singe de ma nature. »
* Griffclioo d'Areno fut condamné an feO) comme sorcier, par l'éf^ne d« Sienne.
' Ironie contre Stricca, qui se ruina par un luxe tmmodcré, et contre d'antres disRifvaleui's de Sienne.
'Le Siennois Capoccliio avait étudié la physique et l'histoire naturelle arec Dtnte.
l'esfer. chant XXX. 277
CHANT XXX
Siâtc. — Trois sortes de Faussaires !• Ceux qui prennent la figure d'antres
personnes; ils ne cessent de se ponrsuivro en se mordant. — 2* Les Fanx Monnayeiirs; ils sniiiallaqnés d'hydropisie et d'une soif inextinguible. — 3* les Calomniateurs; lu licxrc les dévore. — Maître Adam, Sinon.
Dans le temps que Junon, jalouse de Sémélé, était irritée contre le sang thébain, comme elle en donna la preuve mainte et mainte fois^
Alhamas devint si insensé, qu'en voyant venir sa femme et SOS deux enfants; qu'elle tenait dans chacune de ses mains.
Il s'écria : « Tendons les rets, que je prenne au passage la lionne et les lionceaux; » et il étendit aussitôt des serres impitoyables ,
Et prenant l'un de ses enfants, nommé I^arque, il le fit tourner en l'air et le brisa contre un rocher, et la mère se noya avec son autre fardeau.
Lorsque la fortime abattit la gi»andeur des Troyens, prêts à tout oser, si bien que le royaume et son souvemin tombèrent en même temps,
Hécube, triste, misérable et captive, après avoir vu Polyxène morte , et le corps de son Polydore gisant sur le rivage
De la mer, fut si cruellement déchirée par la douleur, que la forcenée aboya comme une chienne, tant la douleur lui avait renversé l'esprit.
Mais ni les Thébains ni les Troyens furieux ne montrèrent autant de cruaiité à toi-turer des anhnaux ou des corps humains ,
Que ne m'en firent voii* deux ombres blafardes et nues, qui couraient en mordant, comme un porc lorsqu'il s'échappe de son étable.
L'une d'elles courut sur Capocchio, lui assena un coup sur la nuque, et, l'entraînant , lui fait gi*atter avec le ventre le rude terrain;
178 tk Dimit
L'Arëtin^ en demeura tremUanl^ ^ me dit : « Ce i est Gianni SchicciS et sa rage Ta oialtraitant ainsi les autres.
— Oh! lui dis-je, si l'autre ombre ne vient paa enfDOitf ses dents en ton corps^ n'aie pas regret de me dire ^dk est avant qu'elle disparaisse. »
El lui à moi : « Cest Fàme antique de cette Myrriia crt' minelle, qui devint l'amante de son père> contre lakili Tamour honnête ;
» Aûn de commettre ce péché avec son paie, dk sedéi' guisa sous une forme étrangère, de même que est aÉRj qui marche plus loin et qui souffrit,
» Aûn de gagner la reine du haras, qu'on le fît ] pour Buoso Dmiati en testant, et en donnant au I les formes légales, n
Après que ces deux furieux, sur lesquels j'avais ( les yeux, furent passés, je les détournai pour regarder In autres ombres qui naquirent médiantes;
J'en vis une faite à la manière d'im luth, si elle avait sa l'âme coupée à l'endroit où le corps se divise conune me fourche ;
La pesante hydropisie, qui rend les membres si disproportionnés par l'elTet de Thumeur se dénaturant, que le visage ne répond plus au ventre.
Lui faisait tenir les lèvres ouvertes, comme un étiqoe, lorsqu'il a soif^ rapproche ses lèvres. Tune de son mentooi l'autre de son nez :
(( 0 vous , qui ne soufifrez aucune peine dans ce mondi
* C'est-à-dire Griffolin, qui était de la ville d'Arcno.
' < Ce Jean Schicci Tut de la famille des CaTalcanli,de Florence, pvopre i eottfefàire tous ceux qu'il vouloit imiter, si bien qu'ëtaat ami de Simon Douli, •■• quel moanit me8!«r Buoso Donati, son proche parent, sans tester, touleiob ilM ponvoit lui succéder, pour ce que ledit Buoso avolt d'autres parents plus procbo. Doncqucs Simon Donali, pour être héritier, cacha quelques jours le corps dwiit Buoso Donali mort, faisant qu'il éloit encore malade, et fit m«itre e« si» lit SN Uun uni Gianni Schicci, qui, conlrcfaisaui Donali, lit un tcsiament et laissa kënlicr ledit Simon, avec lequel il avoil convenu premièrement de lui donnwoMCi' vale de grand prix de son haras, nommée la Donna délia Torma, > (Grangicr^
l'ekfer. chant xxk. 279
misérable (et j€ ne sais pourquoi)^ nous dit-il^ regardez et soyez attentifs
» A l'infortune de maître Adam *. J'ai vëcu ayant tout ee que je désirais y et à cette heure^ hélas ! je désire une goutte d'eau.
v> Les petits ruisseaux qui^ des vertes collines du Casenlin, descendent jusqu'à l'Amo, en se creusant des canaux d'une molle fraîcheur,
y> Sont là toujours devant mes yeux, et ce n'est pas en vain, car leur image me dessèche plus que le mal qui dé* chame ma (igure.
)» La justice rigide qui m'aiguillonne se sert du lieu même où j'ai péché pour fah-e échapper de moi plus de soupirs.
» Là est Romena, où j'ai falsifié la monnaie frappée au coin de Baptiste, et c'est pour cela que je laisse un corps iHiilé sur la terre.
» Mais si je voyais ici Tâme criminelle de Guido *, et celle d'Alexandre, et celle de leur frère, je ne donnerais pas cette vue pour la fontaine de Branda.
p II y a déjà une d'elles ici dedans, si les ombres enra* gées qui font le tour de ces lieux disent vrai; mais, que m'importe, moi qui ai les membres enchaînés t
» Si, au moins, j'étais assez léger pour pouvoir en cent années avancer d'une ligne, je me serais déjà mis en chemin,
» Le cherchant, à travers cette race infâme, dans ce gouflre qui a onze milles de ciraiit et qui n'a pas moins d'un demi-mille de lai'ge.
î> C'est à cause d'eux si je suis de cette famille; eax. qui m'ont amené à battre des florins qui avaient trois carats d'alliage. »
Et m(H à lui : « Quels sont ces deux misérables qui fu-
' Habile nronnaycur de Brescia, qui, d* intelligence avec les comte» de Romena, folitfiia les florins) qui portent rofligie de S. Jean-Baptiste, patron de FhNrenco.
' Gnido et Alcxaodrd sont les comtes do Romena, da Cascntin, cités dans la note iT^ccdcnte.
280 Là DlvmE COMÉDIE.
ment comme une main mouillée en hlver^ gisants à ta droite^ serrés l'un contre Tautrc?
— Je les ai trouvés ici, et depuis ils n'ont pas remué, répondit-il, depuis qu'on me fit pleuvoir dans ce goufirc; et je ne crois pas qu'ils se meuvent jamais;
» L'une est celte fourbe qui accusa Joseph, et Tautrc est le fourbe Sinon , ce Grec de Tix)ie ; dans leui- fièvre aiguë, ils jettent cette vapeur épaisse et fétide. »
Et l'un d'eux , indigné peut-être d'être appelé d'un nom si infâme, ûappa du poing le ventre durci de Thydi-opique.
Celui-ci résonna comme un tambour >. Maître Adam lui frappa à son tour le visage avec un bras qui ne parut pas moins dur.
En lui disant : (( Bien qu'il me soit défendu de remuer à cause de la pesanteur de mes membres , j'ai le bras assez délié pour un tel mélier. »
L'autre lui répondit : a Quand tu allais au bûcher, tu ne l'avais pas aussi vif; mais tu l'avais aussi vif, et plus encore, quand tu battais monnaie. y>
Et rhydropique : « Tu dis vrai en ceci; mais tu ne fus pas d'un si véridique témoignage lorsqu'à Troie on te demanda la vérité.
— Si j'ai dit une chose fausse, toi, tu as falsifié les coins, repartit Sinon; je suis ici pour une seule faute, et toi, pour plus de fautes qu'aucun autre damné.
— Souviens-toi, parjure, du cheval de bois, répondit celui qui avait le ventre gonflé , et sois puni par cela même que le monde entier connaît ton crime.
— Et toi, dit le Grec, sois puni par la soif qui te crevashe la langue, et par cette eau pourrie qui élève ton venlie comme une barrière devant ios yeux. »
' Lo chevalier Artaud de Monlor, traduit (édition de 1828) : €ttle fit résonner comme ctt imtrument bruyant qui excite noi guerriers. > — Liseï tambour. — Or, ceci au nom du goût et pour embellir son auteur. ( Embellir Dante !) Puis, il faut voir comme cet académicien regarde les gens moins riches que lui en |>ériphrasca. A vrai dire, depuis les réceul» travaux, il a supprimé plus d'une beauté, mais il lui eu reste. — Peul-4^lre dovions-nous, en passant, désasM>mbrir un peu celte roalicre.
l'ekfer. chant XXXI. 281
Alors le monnayeur : « Ta bouche ne s'ouvre que pour mal parler, selon ton usage; car, si j'ai soif et si l'huracur gonfle mon corps,
» Toi, tu as un feu intérieur et la tête te fait mal, et pour lécher le miroir de Narcisse , tu n'attendrais pas qu'on i'j invitât par beaucoup de paroles. y>
J'ëtais tout entier occupé à les entendre, quand le maître me dit : « Regarde encore; il s'en faut de peu de chose que je ne te querelle. »
Lorsque je l'entendis me parler avec colère , je me tournai vers lui avec une telle honte, qu'elle est encore vivante dans ma mémoire.
Et comme celui qui rêve son malheur, et, tout en rêvant, désire rêver, de sorte qu'il souhaite que cela soit comme si ce n'avait pas été;
Tel je faisais : je ne pouvais parler, quoique je désh-assc m'excuser, et je m'excusais toutefois sans que je crusse le faire.
« Moins de confusion, dit le maître, laverait une plus grande faute que la tienne; ainsi, dépose toute tristesse,
» Et souviens-toi que je suis toujours à tes côtés, s'il ai-rive encore que le hasard te réunisse à des gens engagés dans de semblables querelles.
» Cai* vouloir entendre de telles choses, c'est vouloii* une chose basse. »
CHANT XXXI
Neuvième et dernier cercle, ou des Traîtres. — Il se^ivisc en quatre enceintes où sont punies quatre espèces de Traîtres. — Los deux poètes y voient Neinbrod, Éphialte, Aulcc et d'autres géants entourant le cercle infernal. — Autée, prenant les poëtes dans ses bras, les porte au fend du neuvième cercle.
La même langue qui m'avait blessé d'aboini au point que l'une et l'autre de mes joues avaient changé de couleur, me présenta ensuite le remède :
tit " Là mnm
Comme j'ai ouï 4ir&^ie la tenee d*Achilla «tda «Rf avait coutume 4e causer d'aboffd ^ la doutev, r ensuite. -^
Nou^ laiflfiâmes derrière noot cette vidlée i en marihiuit> tant dire uae parole, aor le bond ^1 Tironne.
Là, U ne iMiait pat tout à fait Di^ ni W«t à fri i AçoQ qœ mes re^^uds s'étesdaieiit peu devant : j'âitendis donner un cor fetentissant, .
Avec un bruit qui eût éloulK tant ianiit de \ suivant au rebours du soft la route <i«'a avait priB» jed geai mes yeux tout entiers vers ce lieu.
Après la douloureuse déroute oii Cbarlemagna i fridt de la sainte entreprise, Relaiid ne aoona pas dm terriblement.
J*âevai un peu la tète, ^ il me sembla voir de bapISB en grand nombre. C'est pourquoi je dis : « Matln,^ ville est celle-là ? «>
Et lui à moi : «Gomme tu i*egardes de trcq;> loinàt les ténèbres^ tu te trampes dans ce que tu imagines.
» Tu verras bien^ quand tu seras arrivé, fAmhi^^i f élotgnement fausse le sens de la vue; ainsi presse un peu piM tes pas. »
Alors il me prit tendrement par la main et me dit : a Avant que nous soyons plus avancés^ apprends, aûn que cet objet te paraisse moins étrange,
i> Que ce ne sont pas des tours^ mais des géants qui sont dans le paits auloui* des bords^ depuis le nombril jusqu'aux pieds. »
Ainsi que le regard, lorsque le brouillard se dissipe, reconnaît peu à peu les choses cacbées par la vapeur qaà €n« veloppait l'air;
Ainsi, à mesure que je perçais cet air épais et obscur, sa approchant de plus en plus vers le bord du puits, mon erreur s'enfuit et la peur arriva.
CaA* de même que Montereggione ^ coui*onne de toun
■Itoniereggioiie, château cutra Siragia ei I
L*ef(FEft. aiA5T xnci. t83
wn enceinte arrondie, ainsi sur le l>ord qui boi^e le |miU
S'élevaient comme des tours et jusqu'à mi-corps les liorlibles géants que menace encore Jupiter du haut du dcl knquli tonne.
Et déjà je distinguais de l'un d'eux la face, les^paules, la poitrine, et une grande partie du ventre, et les deux bras lekng de ses côtes.
^tirtes, quand la nature oublia l'art de créer ces monstres, die agit raisonnablement, puisqu^lle ôtade tels exécuteurs iMars,
El si die crée sans repentir des éléphants et des baleines, edoi qui subtQement y regarde verni par là sa justice et sa discrétion;
Car où le Jugement de Tesprit humain se joint à la malteiUance et à la puissance, il n'y a aucune résistance pos- 'Ale pour les hommes.
Sa tête me parut assez longue et aussi grosse que la pomme de pin de Saint-Pierre à Rome, et les autres os y étaient proportionnés;
De sorte que de la rive, sa ceinture depuis le milieu du corps jusqu'aux pieds, en laissait voir encore assez pour que
Trois Frisons se fussent vantés en vain d'atteindre à sa chevelure, puisque je voyais trente grandes palmes du boi-d du puits jusqu'à l'endroit où Thommc agrafe son manteau ;
« Raphe Imai amec hza bialmi, » commença à crier la bouche orgueilleuse à qui ne conviennent pas des psaumes plus doux >.
Et mon guide lui dit : « Ame insensée, sonne de ce cor et chcrches-y un soulagement quand la colère ou une autre passion t*agite.
w Clicrche à ton cou, tu y trouveras la couiioie qui tient ton cor attaché, âme stupide, et vois comment il entoure ton énorme poitrine. »
Ensuite il me dit : <k Celui-ci s'accuse lui-même. C'est
' S«>Ioii M. Luuci, (le Rome, ces mots arabes sigoificnt : < Esalta 1o Kplcodor iiiio iii-l nl«isM>. ^iccolnc rifolgorb per lo mondo. > Avant le texte reconslituc par M. LaDci) les cdiliuns portaient : Baphtl mai amtch »abi almi»
284 LA DIVINE COXÉDIE.
Nembrod, dont la folle entreprise a forcé le monde à user de plus d*un langage ^
» Laissons-le et ne parlons pas à vide, puisque le langage lui est aussi inconnu que le sien Test aux autres hommes. »
Nous fîmes donc un plus long trajet en détournant vers la gauche, et à la poi-tée d'un trait nous trouvâmes un autre géant plus féroce et plus gmnd encore ;
Qui fut son maître au point de le gairotter, Je ne sam^s le dire; son bras gauche était lié par devant^ et le bras droit par derrière.
D'une chaîne qui le tenait enlacé depuis le cou jusqu'à l'endroit qui était découvert, et se repliait jusqu'à cinq fois autour de son corps.
« Cet orgueilleux a voulu essayer sa puissance contre le souverain Jupiter, me dit mon guide; et voilà comme il en est récompensé.
» Il se nomme Ëphialtc; il ût preuve d'audace lorsque les géants fiient peur aux dieux ; les bras qu'il remuait, il ne les rciiiuera plus désormais. »
Et je lui dis : « S'il se peut, je voudrais que mes yeux eussent par eux-mêmes l'idée de ce Briarée si démesuré *. »
Sur quoi il me répondit : « Tu verras Antée près d'ici; il parle et n'est point enchaîné ; il nous déposera au fond de ce séjour de tout mal.
» Celui que tu veux voir est bien plus éloigné ; il est enchaîné et fait conuiie celui-ci, sauf qu'il est plus féroce encore de visage. »
Jamais le tremblement de terre le plus violent ne secoua une tour avec autant de force qu'Éphialte en s*agitant luimême tout à coup.
' Nembrod, fils de Clius, un Je ceux qui travailiôrcnl à la tour de Babel ; Gigantcs autcm crant super terrain in diebus illis.
[Gen., cap. ▼!.) ' M^con qualis, centam cui brachia dicunt
Cenlenasque manus, quinquaguita oribus igncni Pectoribusque arsisse ; Jo\i,ciim Tulmina conlrà lot parJbus sliopoivl clxpriç, M sirhigcict cuscs. [jEneid. , 1. z.)
l'enfer. CnAKT XUl. 265
Alors^ plus que jamais je craignis la moi-t, et c'était assez de la peur pour m'achever^ si je n'avais vu que le géant était garrotté.
Nous marchâmes alors plus avant^ et nous vînmes près d'Antée^ qui^ sans la tête, sortait bien du gouffre de cinq aunes.
« 0 toi, qui, dans la vallée heureuse où Scipion hérita d'une gloire si belle lorsque Annibal et les siens tournèrent le dos *,
» Fis ta proie de mille lions', et qui, si tu en étais venu à cette grande guerre de tes frères, aurais, à ce que Ton croit,
» Assuré la victoii'e aux fils de la terre', dépose-nous (si tu ne le dédaignes pas) là oii le froid durcit le Cocyte.
» Ne me fais pas adresser à Tytie ni à Typhée; mon compagnon peut donner ce que l'on désire ici. Ainsi donc baissetoi et ne tords pas ainsi ton visage.
» Il peut encore porter ta renommée dans le monde; car il vit et il espère encore de longs joms, si la grâce ne l'appelle à elle avant son temps. »
Ainsi dit le maître ; et celui-ci en hâte étend la main, et il prend mon guide dans ces bras dont Hercule sentit la terrible étreinte.
Virgile , quand il se sentit prendre , me dit : « Fais eo sorte que je pidsse te prendre, » et il fit si bien, que nous n'étions qu'un seul fardeau, lui et mot
Telle que pour les yeux, la Garisende^ du côté où elle penche et lorsqu'un nuage passe au-dessus d'elle, semble près de se renverser ;
Tel nie parut Antée pendant que je m'arrêtais à le voir
' A la bataille de Zama.
* Fcrunt epulas raptos babuisse leones.
(Phars., I. IT.)
* Cœloqne peperdt Quod non Pblegrafis Anteum Mislulit arvis.
(PAar»., Lit.)
* La Gai iscndc, tour inclinée de Bologne, anjonrd'hni appelée Ton'C Uoiza. Elle a cent trente pieda du bauleur. Tout près est celle de' Asinelli.
286 lA DIYITŒ COMÉDIE.
se pencher, et ce moment fut tel, que j'aurais voulu aller par un autre chemin.
Mais il nous posa légèrement au Tond de cet abime qui dévore Lucifer et Judas : il resta peu de Icmps ainsi penché,
Et il se releva comme le mât d'un vaisseau.
CHANT XXXll.
Première enceinte du neuvième crrclc on de Gain, le rralricidc. — Les TraUres à leurs parents y sont plongés dans un lac glace. — Mcsser Albert Camtccion de' Paxzi. — Secoade enceinte, oa d'Anlcnor et des TrnUrcs à U pairie. — TJgoliD et rarcbeTèqae Boger.
Si j'avais des rimes âpres et rauques, comme il conviendrait au sombre puits sur lequel reposent tous les autres cercles.
J'exprimerais plus pleinement le suc de ma pensée; mais puisque je n'ai pas ce pouvoir, ce n'est pas sans crainte que je me hasarde à parler.
Car ce n'est point une entrepiise à regarder comme un jeu, que de décrire le fond de tout l'univei-s, ni le fait d'une langue qui balbutie encore.
Mais qu'elles soient en aide à mon vers, ces femmes * qui aidèrent Amphion à bâtir Thèbes, pour que mon récit ne soit point inférieur au sujet.
0 race maudite sur toutes les autres, qui habites ce lieu dont il est dur de parler, que n'étais-tu des brebis ou des aèbres en ce monde !
Quand nous fûmes au fond du puits obscur , encore plus bas que les pieds du géant, comme je regardais encore les hautes murailles,
J'entendis qu'on me disait : a Veille sur tes pas, fais en sorte que tu ne foules point à tes pieds les têtes de frères malheureux et torturés. »
» Les Muset. if
l'enfer, chant xxxii. 1l87
le me tournai donc, et je vis devant mol et sous mes. pieds un lac qui , ëtant glacé , avait plus Tair d'un cristal que d'une eau.
Le Danube en Autriche, ni le Tanaïs, sous un ciel lh)id9 ne font à leur cours une enveloppe de glace aussi épaisse
Que celle-là, sur laquelle le Tabernick ou la Pietra-Piana seraient tombés sans faire un craquement à sa surface^ ;
Et comme en coassant la grenouille se tient la tète hors de Feau dans la saison où la villageoise songe à glaner^
Les ombres plaintives et livides étaient plongées dans la glace jusqu'à cette partie du visage où se montre la honte^ et faisaient craquer leurs dents comme des becs de cigognes ;
Chacune avait la face tournée en bas; leur bouche témoignait du froid qu'elles eodm-aient, leurs yeux de la tristesse de leur cœur.
Quand j'eus regardé quelque temps autour de mol, je regardai à mes pieds, et vis deux ombres si étroitement serrées, que le poil de leur tête se mêlait.
« Dites-moi, m'éciiai-je, vous qui étreîgnez ainsi vos poitrines, dites-moi qui vous êtes. » Elles levèrent le front, et quand elles eurent tourné vers moi leurs regards,
Les larmes qui auparavant leur emplissaient les yeu:ç tombèrent sur leurs cils, et le froid les y condensa.
Jamais crampon ne serra plus fortement le bois contre le bois ; c'est pourquoi les deux damnés s'entre-choquèrant conune deux béliers, tant était grande la colère qui les domptait.
Et une ombre qui, par le froid, avait perdu les deux oreilles, me dit en baissant la tête : « Pourquoi nous regardes-tu tant?
» Si tu veux savoir quels sont ces deux-ci, la vallée d'où coule le Bizenzio fut la patrie de leur père Albert et la leur*.
I Tabernick, montagne d'Esclavonie ; Pietra-Piana, montagne de Toscane, aiip deuBs de Lucques.
' Le Bizenzio coule dans la vallée do Falterona, entre Lacques et Florence. — Alexandre et Napoléon s'cntre-lucrent après la mort de leur père Alberto de' 4l* iKTli.
» Ils soHircDt des mômes entrailles , et tu pourras pareourii* tout le cercle de Caïn sans trouver d'ombre plus digne d'être cnfonee'e dans la glace*,
» Pas même celui dont la main d'Arthur rompit d'un seul coup la poitrine, que les rayons du soleil purent traverser^ ni Foccacia ', ni celui qui m'empêche,
)i Avec sa tête, de voir plus loin, et qui fut appelé Sassolo Mascheroni^. Si tu es Toscan, tu dois le connsùtre maintenant;
» Et pour que tu ne m'induises pas en de plus longs discours, apprends que je suis Camiccione de' Pazzi, et que j'y attends Carlino, qui me servira d'excuse^. »
Ensuite je vis mille autres visages rendus violets par le froid; aussi j'en eus un tel frisson, que toujours je verrai ces étangs glacés.
Et tandis que nous nous avancions vers le centre où tend toute pesantem-, je tremblais d'effroi dans l'étemelle obscurité.
Je ne sais si ce fut ma volonté, ou le destin, ou le hasard, mais en maixhant au milieu des têtes, mon pied en heurta fortement une au visage.
L'âme me cria en pleuiant : « Pourquoi me foules-tu? Si tu ne viens pas ajouter à la vengeance de Montaperto, pourquoi me tourmentes-tu ? »
Et moi : « Mon maître, attends-moi ici que j'éclaircisse un doute avec cette ombre, ensuite je me hâterai autant que tu voudias. »
Le guide s'arrêta; et je dis à celui qui blasphémait du-
* Le cercle de Gain, où sont les traîtres k leurs parents.
* Mordrec, sVtant mis en embuscade pour tuer son pore Arthur, Tut pi^vouu par ce héros, et, d'un grand ronp de lance, perce de part en part.
■Foccacia Canccllieri, de Pistoio, avait coupe la main de son cousin, pui^ assassiné son oncle.
«Sassolo Mascberoni, de Florence, tua aussi son oncle; d'autres disent soi MTeu.
Camiccione de' Paxxi assassina Ubertino, son parent. — Carlino de' Paiii d'Arles, partisan dos Blai:cs ou GiMins, livra aux Noir» ou Giiolt'os, pour une somme d'argent, le chfttoan du Piano dl iro Vignr, situé dans le val d'Aruo.